LA LÉGENDE D HOMÈRE
enojo — calmando, à contener la lengua — le obligabas, en fin... »
Mais pour prouver que les poèmes homériques ne peuvent pas être, comme le romancero espagnol, une série de chants populaires oralement conservés à travers les siècles jusqu'au jour qu'une académie ou un rhéteur les coordonna, les meilleurs arguments, à mon avis, sont ceux de Michel Bréal : « L'adversaire le plus redoutable dans ses idées — dit le docte hf^lléniste — s'est trouvé être précisément le progrès du folklore, qui a montré combien les j)roductions immédiatement sorties du peuple et restées à Fétat de nature, sont peu propres à former une épopée. h'Iliade, à tous égards, nous éloigne grandement de la poésie spontaj\('.e. Si l'on nous parlait d'une épopée composée par des poètes de métier, selon un modèle consacré et dans un mètre uniforme, pour l'éclat do fêtes à la fois j)opulaires et j)rincières, nous reconnaîtrions tous les caractères du Kunst- Epos : mais il se trouve que ces caractères sont ceux de V Iliade ». D'autre part, le même écrivain nous fait reniar(|U(M' <|ue, n(''s du peuple, les poèmes homéricjues eussent (''t('' forcément plus patrioticjues, et d'impartialité moindre. Entre Grecs et Troyens, V Iliade ne manifeste
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aucune préférence. Les héros de l'une et l'autre armées reçoivent de la muse dégales louanges. Eh bien ! quand a-t-onvu une impartialité aussi généreuse dans les romanceros anonymes ? Les chantres kleptes qui célébrèrent, au début du dix-neuvième siècle, l'héroïsme des luttes d'indépendance, n'attribuèrent des vertus et des magnificences qu'aux Grecs. Quant aux ennemis, ils les présentèrent toujours sous les plus noires couleurs. Ali, pacha de Janina, qui fut l'Hector moderne, c'est-à-dire, le chef des combattants anti-helléniques, n'a part qu'aux injures dans les chants populaires. Combien différente l'épopée homérique ! Les héros troïens sont, au dire du poète, « généreux », « braves » et « prudents», autant au moins que les Achéens. Les plus grands éloges vont à un Troïen, à Hector, le gran(i Hector, au casque palpitant, le paladin juste, doux, somptueux et calme, qu'Achille lui-même appelle divin. Parmi les femmes, la plus admirable est aussi une fille d'Ilion, Andromaque.
Le malheur, en tout ceci, c'est que si le philologue français dénie à la muse populaire la gloire d'avoir composé l'épopée, ce n'est pas pour l'attribuer à mon légendaire aveugle, mais à une sorte d'académie littéraire. Lisez : « Les chants homériques ont été composés pour faire partie du programme des jeux et des fêtes en
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ce pays de Lydie où les fêtes et les jeux n'ont jamais manqué. Comme il est évident, qu'une pensée directrice a présidé tant à la conception qu'à l'exécution, j'ai supposé qu'un collège, une corporation, était chargé de la célébration de ces fêtes, comme on a vu au moyen âge des ordres religieux se vouer à la glorification d'un saint ou à l'accomplissement d'une œuvre. L'auteur de toute cette ample littérature épique ne peut être un individu : l'œuvre est trop grande ; en ceci Wolf a raison. Mais l'auteur ne peut être non plus une foule : sur ce point, la vraisemblance a toujours protesté. INIais l'auteur peut fort bien être un groupe organisé, une confrérie ayant sa règle, ses traditions, et — ce qui n'importe pas moins — poursuivant un but d'utilité immédiate et ayant sa fonction reconnue. On s'explique ainsi la production successive et la conservation de l'œuvre : on s'explique l'unité de la langue et du mètre, de même qu'on entrevoit la cause de certaines inégalités. » Sans doute, l'Iiypothèseest ingcMiieuse; mais puisfjue tout se réduit à des suppositions, je préfère garder ma foi en l'aveugle à la barbe llf'iirie.
Ici surtout, dans celle Grèce encore agitée de son souffle, dans ce pays qui conserve sa trace avec un religieux amour, dans cette atmosj)hère toujours sonore de sa voix millénaire,
la meilleure version me paraît être la plus simple, la plus poétique, celle qui nous le présente toujours vivant. Depuis le jour où je le connus chez le vieux Souris, je le revois partout, me souriant avec son bon visage de patriarche. Sa parole, aussi, me poursuit. Point de conversation où il n'intervienne. Pas une strophe nouvelle qui ne lui emprunte des images.
— C'est lui — me dit un patriote — qui vainquit les Turcs et nous donna l'indépendance.
Par lui, en effet, s'unirent, le jour de la dernière épopée, les volontés nationales. Et auparavant, pendant les longs jours de captivité, quand la nation n'existait pas, il était la patrie, le berger du troupeau débandé, le vieux père grec des âmes grecques...