I, IMAGINATION POPULAIRE
Four coiiiiailie toutes les liistoiies du monde, les compatriotes d'Homère n'ont besoin (|ue de prêter l'oreille à la voix de leurs ancêtres. Avant que Gil de Uetz épouvantât les campagnards bretons par ses cruautés sensuelles, bien «les seigneurs grecs se maculèrent les mains du sang de leurs épouses. Le Trimatos, dévorateur de femmes, est un monstre païen. Quant au petit soulier de Cendrillon, comment n y pas reconnaître la sandale qui |)ermit à un lîoi d'Egypte de retrouver la courtisane Rhodope ?...
La Grèce ancienne est d'une richesse imagina" tive inépuisable. Sans le vouloir, les nouveaux Grecs vont vers l'antiquité comme vers la fontaine qui ne tarit jamais. A l'Asie voisine, à la magnifique Asie des Mille el Une Nuits, ils empruntent c'est vrai le luxe extérieur. Les manteaux des rois, les colliers des fées, les tapis des palais, les plumages des oiseaux, la végétation des jardins, la monstruosité des esclaves noirs, sont souvent d'un luxe barbare. Mais même dans les histoires où l'on sent l'origine orientale, on remar(|ue une mesure de goûts entièrement attique. \'oici, entre autres, la femme du Seigneur du Monde Souterrain.
Chaque soir, un nègre vêtu de pourpre va la chercher et lui offre une coupe de narcotique. La nuit où, dominée par la curiosité, elle ne prend pas la coupe et découvre les secrets
de son époux, le lioi du Monde Souterrain l'appelle « chienne ingrate » et l'exile de ses l^lats. Si ce roi eût été un kalife, aucun tourment ne lui eût paru assez fort pour châtier la trahison de son esclave. Les monarques de Grèce ne sont pas cruels par instinct. Quand ils sacrifient un être qu'ils aiment, ils le font, comme Agamemnon pour Iphigénie, pleins de honte et de douleur. A leurs plus féroces ennemis, ils pardonnent pour quelque motd'esprit, pourquelque aventure hardie ou quelque acte généreux. Sensibles à tout ce qui est subtilité et beauté, ils ne savent pas garder rancune à qui les trompe avec maîtrise. A chaque instant on voit de pauvres pages séduire des filles de rois, et des chevaliers errants enlever des sœurs de reines et recevoir, au lieu d'un châtiment, des félicitations.
Un des plus beaux contes grecs, et des plus significatifs parmi tous ceux que l'on a publiés, c'est celui qui porte ce titre : Dracophage. Le héros est un Hellène de pure race, un Ulysse fantastique, modèle de hardiesse, de force, d'hé roïsme et de sagesse. En priant, une nuit, sur la tombe de son père, il sent un souffle mystérieux éteindre ses cierges. Au loin, une lumière brille. « Je les rallumerai là-bas, » — se dit-il. Et il se met en route. En arrivant, il aperçoit une chaudière de poix bouillante gardée par quarante dragons. Il prend la chaudière, la soulève.