L IMAGINATION POPULAIRE
rallume ses cierges et va repartir, quand un dos monstres le retient : « Toi qui peux, tout seul, lever cette chaudière qu'à nous tous nous réussissons à peine à mouvoir, tu dois être le seul capable d'enhner une princesse que nous cherchons depuis longtemps à capturer, et qui malheureusement habite une tour trop haute. » La première imjudsion du voyageur est de s'éloigner de cet endroit; mais, se sentant cerné par les dragons, il juge téméraire toute résistance. « Allons chercher la princesse, » — répond-il. — En arrivant au pied de la tour, il improvise, avec des grands clous, une échelle, par laquelle il monte jusqu'à la plus haute terrasse du château. Une fois là, il dit aux dragons : « Montez, mes amis ; mais ne montez pas tous ensemble, afin que les clous ne cèdent point ; montez un par un, et je vous ferai pénétrer dans la chambre qui vous intéresse. » Les dragons montent l'un après l'autre, et avec une adresse digne d'Ulysse, le chevalier les précipit(% au fur et à mesure, dans le fossé du château, où ils tombent morts. Délivré de ses dangereux compagnons, il songe à redescendre pour aller continuer ses oraisons sur la tombe de son père. Cependant il veut voir, avant, la fameuse princesse. 11 entre dans la chambre et, ô ! j)ouv()ii- de la Heaule ! en contemplant S(Hileinenl la jeune femme (|ui dort sui- un lit (I"arg<'nl, il se sent blessé par Tinvincible l*]ros. Sans ré\eiller, il lui pose un baiser sur le Iroiil, puis ('change sa bague contre celle
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qu'elle porte au doigt. Ensuite, il sort par la i'enètrc et s'en va accomplir son pieux (le^oir devant la pierre qui couvre les restes familiaux. La princesse, en «'éveillant, sent le baiser et voit l'anneau. Sur-le-champ, elle appelle son père et ordonne à ses vassaux de se mettre à la recherche du hardi mortel qui a si insolemment pénétré dans son alcôve. Au lieu d'un homme, les serviteurs trouvent les quarante dragons morts ; et, comme ces monstres étaient les ennemis de la princesse, tout le château célèbre la magnifique hécatombe. Mais le roi reste perplexe, se demandant qui peut bien avoir donné ce baiser à sa fille. Pour le savoir, il réunit tous les nobles des environs. En une scène qui fait penser à la réunion de la Cour du Roi Alcinous, chacun d'eux raconte sa vie. En entendant le récit du vain<{ueur des dragons, la princesse et son père reconnaissent celui qu'ils cherchent. Sur-le-champ, le roi le marie à sa fille et lui donne la moitié de ses domaines, pour qu'ils vivent heureux dans l'amour et dans la j)aix. Mais, hélas ! la paix n'accompagne pas ceux qui sont nés sous le signe d'ilysse. Le nouveau prince trouve un jour dans l'appartement privé de sa femme une arche magnifique. Il s'approche. 11 l'examine. Soudain, il entend un gémissement dans le fond. « C'est un amant qu'elle cache, » — penset-il. En pleine colère, il ouvre le meuble, duquel s'échappe^ iiu énorme nègre montant un che-
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val ailé. Le nègre court vers la princesse, la l'ait monter sur son coursier, et s'élance avec elle dnns les espaces infinis. « Ce diaijle — dit le roi au |);hi\ ic mari cousloriK' — est le plus puissant magicien du monde, et, sùi'ement, tu ne reverras plus ton épouse. » Le prince réplique : « En tout cas, je vais me mettre à sa recherche. » li^t sans demander seulement un écu à son beaupère, il s'en va courir les chemins, en méditant tristement. Ala nuit tombante, il se trouvedevant la porto d'un château où il sollicite qu'on le laisse couchei-. La châtelaine lui ouvre et reconnaît (Ml lui son frère. « Mon mari — s'écrie-t-elle — peut t'aider dans ton entreprise, car il est un des (•très les plus puissants de l'univers: le nionar- (|ue des animaux. » Peu après, le mari arrive, écoute le récit de sou beau-frère et lui conseille de renoncer à son projet. Folie (jue d'essaver de lutter contre le magicien au cheval aile ! Mais dans rimpossibilit<'' de le convaincre, il lui in(li([ue l'endroit oii la princesse est retenue captive, et ajoute : « Pour y arriver, un cheval ail(' est indispensable ;et pour se le procurer, il faut un courage sans bornes, une subtilité à toute épreuve et une patience extraordinaire. » ]>nl)on fils d'Ulysse, le |)rince possède ces trois vertus. Il s'en va, donc, dans la monta<>-ne où il lui faudra altondi-e (pie jxuiline la jument magi- (pie. Des années tlurant, il lutte conlr(^ t(Uis les faines. 11 surmonte mille (>t mille diflicullés. A la lin il lriom|)he et retrouve sa femme avec
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laquelle il revient, monté sur son coursier ailr, dans ri iliaque idéale de ses désirs.
Si ce conte dt'dicieux nons fait penser à YOdijssce^ il en est d'autres, sombres et f('roces, (luOn dirait inspirés par les muses qui dictèiciil les teirihles légendes d'GMiipe et des A (rides. L'histoire du Seir/neiir et ses trois filles est un ]amenla])le poème de falalilé. La nuit même oii le voyageur épouse la |)(dle Hose, un magicien apparaît et lui dit : « Abandonne cette femme, cai' la desliiK'e nciiI (luCllese marie à son père, et ([ue de ce criminel hymen naisse un (ils (jui épousera sa ])ropre mèr<' ». La maliieiireuse Rose, mise au courant de ce funeste présage, lutte contre son sort, et rien ne l'arrête, même pas le crime. Hélas! en vain! Le présage s'accomplit dans toute son horreur. Car dans celte terre helléni(|ue où les Jiommes ne sont pas cruels, le Desliii a des férocités incoiicex ables. Quand un signe mysleiieux sligmatise un front, aucune bonté, aucun elVorl, aucun saciilic(\ \\r peut soustraire à sa lin (l(»sastreuse celui cpii a été niar((ué par 1<^ sori a\(Migl(\
Mais quelle (|ue soit radmiialion des Grecs pour la tragédie, ce qui les charme le plus dans les contes populaires, c'est rimagination subtile et aventurière. Les chevaliers qui parcou-
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rent des j)ays loinlains et y trouvent des choses rares, et y échappent à des périls compliqués, sont les héros nationaux par excellence. Dans l'histoire du Poisson ensorceleur, on voit un roi appeler un homme qui passe et lui olîrir la main de sa lille. « Mais — dit le conteur — celui-ci hi refuse nettemeul, en alléguant son désir de voyager j)eiidant longtemj)s encore. » l^t devant cette raison, le loi lui-même s'incline. Les rois savent (iiiCn voyageant on apprend à vivre, à tenir son esprit (mi éveil et à tluper tout le nujutle. La dupeiie, (piand elle est habile, devient un acte plausible. Dans le conte des Deux Voleurs, on \(»it jus(|u Oii arrive ce sentiment d admiration pour la subtilité maline.
\'oulez-^ous que, pour linir, je vous le conte, ce conte délicieux.'... 11 y a\ait une fois \\\\ neveu (|ui dit <à son oncle : u Nous allons voler tout Lor {|ue le roi a dans son arche. » Et l'oncle de s'éci'ier : a (Vest facile à dire, non j)as à faire! » Mais comme le neveu est fort rusé, il ariive à gagner la salle où se Irouve l'arche; il lOuvre et empoile rjugenl. Le leiuleniain. Sa Majesté va |)our prendre (|uel(jues écus, et n(^ lr<uive rien. Alors, il appelle ses conseillers, a\('c les(|uels il décide de tirer de prison un \ ()leui--sa\ ani. afin «pie celni-ci leur <'\pli(|ue cojnmeiit on a j)U dérober le ro\;d trésor. <i l'our le savoii- — répond le xoleur — il n y a (|u'à mettre une lr;ippi' au-dessus de rarelic. » Le
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roi l'ail iiuinéclialciueiit [)lacer la trappe; et, dans la nuit, ronde y tombe. Le neveu, en le voyant poidii, lui coupe la tète, et court à la maison pour dire à sa tante : « l'ar Dieu ! cpiil ne tai'i'ive pas de pleurer ton mari mort; sinon nous sommes perdus, et, si tu veux le pleurer, je t'indiquerai comment il faudra le faii-(\ » Le lendemain, le roi demande au Noleur qu'estce ([u'on ])ourrait imaginer pour découvrir 1<' nom du d('ca[)ité. « Exposez son corps sur la y)lace — répond le voleur — et c<dui ([ui pleurera sera un parent du mort. » En mèUie temps, le neveu dit à sa tante : « Pour pou^()il• pleui-er impunément, porte une terrine de lait, laissela tomber près du cadavre et mets-toi alors à gémir comme si c'était pour la terrine. » Dans la nuit, les gardes rendent compte au joi qu'aucun citoyen n'a pleuré le mort. « Scnile, une femme a pleuré, mais pour une terrine de lait. » Le voK'ur assure (pie celte femme est une parente du décapité et ([ue les gardes ont eu tort de ne ])oint l'arrêter. Puis, il conseille qu'on mette quelques pièces d'or sous le cadavre et (|u'()n sur\(Mlle (pii les Nolera. Le neveu s%Mi(luit de cire les senudles, et, en j)assant, emporte les j)ièces. Le voleur indicpie alors trois ou (pialre auti'es movens de découvrir le complice du mort. Comme aucun ne donne de résultat satisfaisant, il se déclare vaincu. Alors le loi fait annoncer (|u'il ofl're la main de sa fille à (|ui, ('tant I<> cojuplice du