‹ La Grèce éternelle. Traduit de l'espagnolChapitre 43 sur 48 · I.i: ItOMANCKHO · texte numérisé non relu

I.i: ItOMANCKHO

le o;énéral turc (iiii lui doiiiandc s'il veut se convertir au mahouiëtisiue, à {|ii()i il répond, j)lein de colère, (|u'ayant été vaincu, il ne veut ([lie mouiir. Les Turcs décident aloi's de le souluellre aux pires tortures. Diakos sourit. Au moment d'expirer, il s'écrie : « Vous m'avez tué : |)eu importe ! Cela signifie simplement : un Grec de moijis. — Mais (jue le capitaine Odysséus et le capitaine Nikitas se sauvent, — et c'en est fait de votre pouvoir, ô. Turcs ! »

Les chansons qui célèbient la chute des guerriers klephtes sont, (huis les anthologies connues, les plus belles et les plus nombreuses. L'histoire de ces braves, qui savent mourir comme les assiégeants de Troie, produit une impression profonde dans l'imagination populaire. Le guerrier est, pour la muse an peuple, comme un beau cyprès blessé par la foudre dixine. Depuis (lliristos Millonis, le j)remiei' des montagnards (|ui au dix-septième siècle poussent le ci-i d'indépendance, jus(|u'à ré])ique IJotzaris qui voit briller l'aurore libératrice, tous les lutteurs saveni nionrii- en beauté, (liiptakis, eu se voyant perdu, crif» à son frère : « (;ou|)e-moi la t(''te pour qu'on ne |)uisse pas savoir- (jni les Turcs oui hn'. » Dinios demande (|u'on lui cieuse une tombe prol'()nd(% alin qu'il |)uisse dormir (bdxuil son (''|ern(d sommeil. ^(tlis, agonisant, prie ses amis. coninK» les

2J0 •-'« <^ni:(;i-; ktichmxlk

j)liilosoj)hes ;mti(jues, de lui faire respirer des roses et de lui servir un dernier verre de vin. Un jeune montagnard (|iii loinl)e mort sur le mont Olympe, loin de ses compagnons, sans espérance d'être enterré, s'adresse aux corbeaux (|ui doivent dévorer son cadavre et leur dit fièrement : « Vos serres deviendront fortes comme celles de Taigle quand vous aurez mangé ma chair. » Millonis vaincu refuse d'accepter sa grâce. Le grand Botzaris, enfin, au moment de clore pour toujours ses beaux yeux noirs, n'a que des phrases de douce lraii(|uillité poui' les compagnons qui l'euLourent. « Ne pensez |)as à des choses tristes, mes amis », — leur dit-il. Et ces ])aroles sont comme un écho des voix héroïques (jiii, il y a deux mille cin([ cents ans, s'éteignaient sans se voiler. 11 est vrai qu'en partant pour le (hdiuitif voyage, ces braves emportent la conviction d'avoir dignement rem[)li leurs missions. Leurs prouesses sont magnifiques, leurs gestes sont épiques. En accompagnant les chansons qui les immortalisent, les lyres des aveugles (h)ivent résonner avec une sublime émotion. « (Uiel est ce bruit? — dit la chanson de Bukovallas — ( hiel est ce fracas... Tue-t-on des taureaux? Ou les fauves s'entre-dévorentils ? 11 n'y a point de tuei'ie de taureaux, ni luttes de fauves ; mais Ikikovallas combat; il combat contre quinze cents Turcs, entre Kenuria et Kerasovon. » Les coups de feu éclatent avec un bruit de tonnerre. Soudain, une jolie iille dit.

L1-: nOMANCKRO 241

(lu haut (le sa fent^lre : « Fais cesser le combat, oli ! UuUovallas ! fais cesser le feu ; ainsi quand la l'umée sera dissipée, nous pourrons com|)l(M* coinbieu (i(^ soldais [o rostoiil. » Les Grecs se comptent : il en man(|ue trois, Tun a été chercher de l'eau ; un aulre, du pain, et le troisi(Mne, le plus brave, gît mort, à C(jlé de son fusil. — Je ne crois pas qu'il y ait dans tout le romancero espagnol une chanson comparable à (■(die-là, car celles (|ui cluv. nous diseiil : u Je luttai conti-e cent à /anuua ; et, tous les cent, \o les vaiu(|uis, « n'onl |)()int cette légèreté élégaule, c(4le gi-àc(> familière (|ui, dans les chansons helléni(|ues,adoucissentparfois les grosses fanfaronnades. Avec cette grâce indéniable qu'ils héritèrent d'Ulysse, les Grecs, à travers les siècles, savent presque loujoui-s sourire.

Aux moments les plus gra\es, en effet, une rafale de bonne linnicur xicnl parfois calmeiles angoisses, l'aiini li's clianls du (|uin/.iènie siècle, (|ui relalcnl la prise de ( '-onsliintiiniplc, apics l<îs acceuls (h'cliii'anls du peuple (jui geinil: <i Prise la cile ; prise lliessalouicpu' !... l'rise Sainle-Sophie, le grand monastère! » ; après les la nienlal ions des cloches (pii |)lenrenl, <( a\('c les \()i\ du ci(d », la muse populaire relrou\(^ le ton des ('q)igramnïes antiques |)our dii-e : (( l'ne femme faisait frire des poissons dans l:i j)oéle, et une \oix, voix subtile, lui dit

242 i.A Giuxi; eti:u.m:i.lk

d'en haiiL : — cesse, vieille, de euisiiiei- ; la cilé va èU*e Uir(|Lie. — 'rui-((iie .' l'c'poiidit lavit^lle. ( )iiaiul ces poissons iVelillei'oiil \i\aiils hors de riiuile ! — Les poissons saiilèi-eiil sivanls hors de la poêle — et ri'^inir en peisonne enlra dans la ville. » Le joug imc, en tout cas, n'aiiiva pas à tuer dans les âmes les grandes qualités ni les nobles passions, ^lènie dépouillés tle leur empire, les sublils Hellènes conservèrent des cdMirs inipciiaiix. Sur le conlinent, comme dans les îles de rarclii[)el, et dans les iles comme dans les pays (rémigi'ation, la muse ])opulaiie conlinua d^Hre la muse des enlliousiasmes, des illusions, des douleurs el de Taniour. L'amour fit ici, comme |)ai-toul, vibrer les cordes de la lyre antant que le patriotisme, autanl([ue Théroïsme. N"a-t-on pas ])réten(lu (|u Cn deliois du sentiment de la race et de la jalousie, l(>s Grecs, habiles par nature, n'ont aucune passion? En lisant les anti(pies tragédies, aussi bien cpTen écoutant les chants nouveaux, on lemarque la fausseté relative de cette affirmation. Quand les instincts parlent, l'habileté n'a que faire. Ulysse, lui-même, en (piillant l'île de l'olyphème, sut exposeï- sa vie et celle de ses compagnons, uni{|uement |)Our monlrei- au monslre, (|ue rien ne le ])ou\ait iiilimider. L oi'gueil, uni au courage, peut protluire les mêmes |)hénomènes moraux (|ue l'amour combiné avec l'amourpropre. Dans le romancero grec, les drames abondent au milieu des soujires. Lime des j)lus

LE ItOMANCEno 2i3

belles histoires recueillies par Moréas, est celle (]o Xanla la lroiii[)euse. Cette belle Athéiii(>iiii('. (|iii a (les yciix (le (U'sir et (res|)éranc(\ cxcille son mari (Mi lui disaiii (|U(î l'heure a s(uiué cfaller à la recherche des amis <jui Taltcudent. « lîelie — i'éi)ond h^ uiai'i — l)ello, laisse-nio! doruiir. car il esta peine jour. — Seigneur — lui dit-elle — les bai-ques préparejil leurs voiles. — Ah ! ce désir de me voir partir m'inquiète ! N'aimeriez-vous pas un autre homme ? — Seigneur, si vous supposez une par(Mlle chose, coupez-moi la lèle avec votre épée, alin (|iu> ma chemise soit tachée de sang. « Le doulc se dissipe. Le mari sori de chez lui, et vole vers le |)orl oii les Ijarcpu's se balancent, Mais au moment de s"embar(|uer, il (>sl repi'is d'in(|uielude. Il retourne <mi couranl \ers son l'oNcr. Toutes les p(»rles soni closes, (hiand il les a ou\ cries, il liouve sa iennne dans les bras d lin lival. l'^l la chanson lermine ainsi : (( Ah! Ixdle, le\(V.-\(Mis et diles-nioi si cet homme m'est supéi'ieur et en beaule el en courage.» La Ixdle lui r(''|)ond : « Seigneur, comme beau, comme courageux, nous èles le premier. ^Nlais je préfère les ])aisers de cel homme. » — « Oh ! belle, je \ais vous couper la l(He, ahii (pie votre (heniise s(»it tach('e de sang. » Le drame est rapide, dans les chansons (ranionr, comiiie Lepopee. 1]| ia|)ides aussi sonI r(d('gie, Lc'])!ihalameel rid\lle. La |>i-emière (pialih' de la poésie d a\('Ugle, esL de ne pas l'aligner,

244 LA GHECi; KTEH.Mil.l.li

11 faut que les auditeurs du fabliau ne s'éloignent pas avant de savoir si le héros meurt ou si l'héroïne s'échappe. Sans aventures ni sang, les amours ne méritent pas d'être contées par ceux (|ui ne voient jamais le joveux soleil. Pour parlei- de passions traïKjuilles, il y a les amoureux de la cité ([ui donnent à tout ce qu'ils espèrent, à tout ce qu'ils désirent, à tout ce qu'ils redoutent, une extraordinaire importance. Ah ! et en ceci, la Grèce éternelle est éternellement parfaite. 11 y a, dans ses sentiments exceptionnels de cruautés et de tendresses, une admirable intensité. En écoutant les lamentations des pauvres dames aliandonnées et les rugissements des sinistres seigneurs trompés, on croirait entendre la voix peureuse des anciens chantres d'Eros, le terrible Eros de Théocrite (|ui, « se nourrit du lait d'une lionne », l'Eros d'Anacréon qui frappe comme un bûcheron avec sa hache » ; l'indomptable dieu, (|ui, h)rs(|u'il erd'once ses ongles roses dans une j)oitrine, ne les retire que teints de sang. Car l'amour hellénique — de|)uis la tragédie de Thésée jusqu'au dernier fait div(M'S d'Athènes — est violent et cruel. Dans V Anthologie^ presque toutes les belles épigrammes erotiques sont douloureuses. « Amer est l'amour — dit Mé-

Lr; rtoMANcEiiO 245

léagre — et le souflle de sa jalousie fait perdre le sommeil. Quand nous naviguons en sa compagnie, la Raison abandonne la barre, et nous ne savons plus si nous voguons vers Scilla ou vers Charybde. » Dans le romancero populaire, où Ton trouve, au lieu de philosophiques imprécisions, des anecdotes scrupuleuses, les malédictions des poètes deviennent de sinisti-es confidences ou d'ardentes révélations. Les femmes qui se sentent aimées et n'aiment pas, rient lion seulement de la peine qu'elles causent, mais aussi de la mort qu'elles provoquent. La chanson de Kyra ^lariora, que Moréas traduisit sous \o tilre de La Danseuse et (|ue Ton)maseo appelh^ j)lus familièremeiit la Sifjnora Mariella, est l'une des |)kis cai*acléristi([ues. La \()ici d après la version de Tommaseo :

« Ali, signera Mai'ietta,

Tiio marito ha lame e aspctta. »

« I'^ se ha famé chc mi la ?

A Ballare bon si sta :

Le scarpette etracccro,

Non la danza lascero.

Nclla madia pane s'«*

Vada ;'i prenderla da se. »

« Ah signora Marietta.

Tuo marito ha sete e aspetta. »

« E se ha sete chc mi la?

A ballare ben si sta.

Nclla brocca l'acqua c'é

\'ada â |treiiderl;i da se. »

« Senti, senlinii .Maria :

'J'ijo mai'ilo ('• in ai'onia. »

'hit i.\ (;iii;<;i-: i;iKiiNi;i.i.i:

« I'] sia pure rhé ini l'a ?

A bal lare beu si si a.

S'é l'inceusii, 6 da un (•liiodiiio

Ponde acceso un lumicino, »

« Ah, signora Marietta,

Egli e morlo, poveretla, »

« E s'é morto, che mi fa ?

A ballare ben si sta.

Ci son donne à lanientare

Ci son preli à sotterrare. «►

r»iei), en efTct, n'attendrit celle qui n'aime pas. Piieii no console celui (jiii n'est pas aimé. An jeu des ])assions, chacun joue sa vie, son bonheur, sa lilx'rté. L'honnoui- lui-même ne se garde bien (|u'cn ris([uant Texislence. Les belles (jui désirent échapper aux grilles de leurs adorateurs n'ont parfois d'aulre moyen que le suicide — le sublime suicide des Suliotes qui se précij)ilent dans un abîme en chantant une ancieune Ijalhide — le suicide de la l)elle châtelaine de la Tour imprenable (|ui cherche dans la mer un lit pur pour dormir éternellement. Dans la tour imprenable, on le sait, il y a de l'or et de l'argent en abondance, et les guerriers du sultan lassiègent, poussés par la cupidité. Mais ses mur-s résistent;» tous les assauts. Soudain, un Turc crie au grand \ i/ir : i' Si lu me donnes j)Our esclave la Ixdie chàlolaiu(% je |)reudrai seul la lour. » — « Si tu prends la lt)ur, j(^ te donne la dame, <d, (Ui outre, tout Tor (jiu' la

Page 1