‹ La Grèce éternelle. Traduit de l'espagnolChapitre 46 sur 48 · DEUX POETES · texte numérisé non relu

DEUX POETES

(irec ardent pour lequel la patrie passe avant la famille. Ayant abandonné ses trois fils et sa fille, il accourt à l'appel des Suliotespour combattre la tyrannie des Turcs. La lutte est longue. Le cruel Ali, pacha de Janina, assiège les rebelles dans leur montagne. Un jour, après plusieurs années de guerre, au moment où la poignée d'héroïques patriotes va tomber entre les ffrifTes du tvran ottoman, une jeune fille, déy-uisée en Tui'c, se présente au camp gr(>c et sauve les guérilleros. I^auibros s"é})rend de sa jolie prolectrice. Elle aime le rude montagnard. Et lidylle se déroidc daus la campagne, au bord d un lac. Mais soudain, grâce à une croix, Lambros reconn;ut, en sa maîtresse, sa ju'opre fille.

Quoique né en plein romantisme, Solomos conserva toujouis, comnu^ les grands poètes, ses ancêtres, une parfaileconscieuce de sa mentalité. Pai-mi ceux (|ui eurent \e l)onheur de \ ivre à ses côtés en (Irèce et en Italie, nul qui le ((uifondil avec les échevelés de l'époque, ennemis de tonte mesure et de toute raison. " Comme (id'tlie — dit un de ses biographes — il possédait le (h>n d'analyser les sensations au moment niiMne on il les epron\ail a\-ec" \ iolen((.'. » (^es mots expliquent son (euvre, dans lacjindle la violence) existe, et anssi la fièvre, et aussi la frénésie ; mais tont cela, niodéi'e, on pour mieux (lire liarmonisé par la l'aison el par* la

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mesure. Dans lliyiniie national, comme dans le poème tie Lambros, cette double essence de son génie se i'emai-(jiie moins (juc dans sc!s compositions courtes. 11 faut liie, en elïet, ses éU'u'ies, ses madrigaux, ses épigrammes, pour voii- Jus(|u\)n peuvent aller en^eml)le chez un Hellène de pure race, la fougue et la sérénité,

« Mes chants, tu les chantais tous ; — mais celui-ci, tu ne le chanteras pas — ; tu ne pourras même pas ! (Milcndie, — car dans la tondje on n'entend plus rien... — Oh ! belle amie, ton corps — (|ui eût dû revêtir la robe nuptiale — est ens(neli dans un suaire. »

Ne dirait-on pas une strophe de r.4/2Mo/o<//e ? — demandent ceux ([ui lisent ces vers. — Oui, |)eut-ètre. Mais on dirait aussi un fragment de Chénier, cet autre (ïrec (|ui eut, comme tous ceux qui naissent avec du génie dans l'Hellade, depuis Homère juscju'à Moréas, le sentiment mystérieux de Tharmonic^ inlinie, qui ne réside pas seulement en les nujts, et qui est d'essence divine et inex[)licable.

Aristote Valaoritis, Fautre grand poète grec du dix-neuvième siècle, dut, comme Solomos, commencer par s'attaquer aux grandes difficultés de la langue. Décidé à écrire en l'idiome du peuple et non pas en celui des livres, il voulut, dès le début de sa carrière artistique, étudier à fond les expressions populaires. Dans ce but, il

DLUX poi:tes

vëciil jiariiii les iiiariuiers cl parmi les laboureurs, et amassa un cousidéial)!»' trésor de mots et (le tours (|ui soiil ilcxeuns l'usuilr d nu usa^c couraut cJuv. les eerivaius. Daus uuc |)aii;e (|ui sert tle prologue à sou Alhdnnse iJla/ios, il dit à ce sujet : « Je ferai toujours le possiljlc eu I entrant dans les eahanes des bergers, en j)aicourant les montagnes, en travei'sant les mers, en allant paitout où la douleur et la joie puissent faire éclaler, tl'uue facou spontanée, les uiauifcslations des seuliments, pour recueillir et couserverà la |)Ostérité ces précieuses rcli(|ues (le la langue usuelle, car je suis convaincu (piil y a en elle, non seulement matière à tle curieuses études pliilologi(|ues, mais aussi le lien sacré «jui démontre et établit la légitimité de nos origines, en marquant bien (|ue la domination étrangère ne réussit jamais à détruire l'unité de notre lace. » Mais tians la Orèce actuelle, la (jueslion de l'idiome national est si complicpu'c, (|im' même lois(|u'un poète [)arle de cette façon on doit se di'mandcr si la langue (|u'il (H-rit (^st bien celle (|ue le |)eupl(' eiuploie. Dans le cas présent, un eriidil. (|ui connaît à fond le problèuie, nous ré|)ond sans hésiter : Non ! I']n ell'et, dans la préface de sa traduction liancaise des /-'oés/cs p(i//-t()lt(/iics (le \'(il(i()filis, le niar(|iiis (le ( )ucu\ de Saint-llilaire écrit la |)lirase suivante (|ui me j)araît tristement signilicatix <> : <> |]n somme, si la prétendue langue lilleraire du (l(d)ul Aw siècle parait pe(l;iute e( ridicule, les pot'sies popu-

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laii'os de Valaoïilis ne sont déjà j)liis comprises ((lie d'une minime partie du peuple. >> Pour éviter cet ('ciicil (le la langue populaire qui se Irausfornie sans cesse, cjuel(|ues amis conseillaient à \'alaorilis, que, s'éloit^iiajit de Solomos, il se consacrât à cultiver l'idiome universitaire et classique. Mais le poète avait la conviction qu'on ne pouvait faire revivre l'àme antique (|u'en employant le langage du peuple. Et cependant, à côté de lui, il avait un admirable exemple, (jui eut pu le l'aire changer d'idée : l'exemple de Kalvos dont les odes sont d'une telle pureté (ju'elles paraissent des fragments d'une onn re poétique de la (jrèce ancienne. « Kalvos, dit Mme Adam dans les notes qui accompagnent la traduction des hymnes patriotiques de ce poète — est un Pindai-e adouci, un chantre des Jeux olympiques, mais qui a vécu loin de sa patrie. » Cet éloignemenl obligea Kalvos à étudier sa langue, non pas chez le peuple, mais dans les livres. Il évita par là qu'on dît de lui ce qu'on avait dit de Solomos et de ^'alaoritis qu' <( ils ne savaient [)as le grec »... N'alaorilis, dédaignant les livres, em[)runta tout son vocabulaire au peuple. 11 voulut faire [)arler aux marinieis le dialecte des plages, aux montagnards le patois de la foret. Son ell'ort, en ce sens, fut considérable, (juoicjue vain, j)uisque — nous l'avons vu par l'étude de Saint-llilaire — quarante ans après l'apparition des Poèmes, les gens du ])euple ne les comprennent plus. En tout cas,

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iiiiseàparl cette ennuyeuse dispute delà langue, l'auteur de Vlakharafi fui un i;rand, un ardent, un adiniral)le poêle.

Né dans les preuiières années de la guerre, N'alaorllis a|)prit à aimer sa patrie en écoutant les chants anonymes qui célébraient Théroïsme des guerriers Palikares. Au lieu de lui dire des contes bleus, sa nourrice le berçait de chansons rouges. Et bien que lorsqu'il commença d'écrire, sa Grèce fut déjcà un pays libre, (lui pensait à ravonir plus (prau passé, sa voix ne put point ne pas répéter l'écho de sanglantes légendes entendues dans l'enfance. « C'était dit — Mme Adam — un Klephte des temps antiques égaré parmi les nouvelles générations. » En effet, c'était un homme qui ne voulait rien voir en dehors de ce qu'avaient vu ses ancêtres. C'était un conteur de contes épiques, un conseilleur de somptueux héroïsmes, un panégyriste des passions rudes. Parmi ses j)oèmes, ceux(|ui méritent le plus d'admiration, sont ceux qui ressemblent le plus aux chansons populaires. Ijui-méme l'avoue avec orgueil dans une lettre (pii termine ainsi: «La poésie populaire fut notre compagne durant notre longue ca|)livité et le seul conseil (h' i'ànic aflligc'e (h> noire nation. Nous avant accoinpagiK' dans la peine, rien de plus naturel (|u'elle nous accompagne encore en ces jours de fête. » Lui, eUe laccom-

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pallia toujours. .Nîèuie loin (rAthènes, même à l^ai'is, où les i-oinanti(jiies lui firent un enthousiasme accueil, il eut toujours présente à l'esprit la muse du i)euplo. Mais à vrai dire, entre ses poèmes patriotiques et les chansons recueillies par Fauriel, il existe une différence fort grande. Avec sa culture et son esprit, Valaoritis convertit les romances en épopées et les chansons en hymnes. Son Aihanase Diakos, par exemple, est un poème en six chants que (|uel(|u\in a qualifié, non sans raison, de « plus l)yronien que kleplitc ». D'autres j)oèmes, moins longs et moins romanti(|ues, comme Dimos et son fusil, Samuel, Katsantonis, Eutimios Vlakhavas et Astrapojanos conservent un fond j)lus pur de simplicité populaiie, mais man(|uent toujoui-s de la saveur aigrelette et (hdicieuse de ces vers anonymes que les aveugles chantent en (irèce depuis trois mille ans.

Les critiques se plaignent de cette différence entre les œuvres du grand poète qui s'aj)j)ela Aristote Valaoritis et de l'autre grand poète qui n'eut pas de nom et qui célébra aussi les nobles prouesses de Lamj)etis, de Léocadio, de Kronis, d'Astrapojanos, de N'aglina, de Dinos, de Kilzos et des iniionibrables héros (U^ la nouvelle Iliade. — « La voix du j)euple a plus d'ingénuité», disent-ils. Et c'est certain. Ahiis ils ajoutent ; « Elle a plus de clt^ruie, » Ce qui

ni:rx i>oi:ii:s 2r>;)

est faux. Coiuiiio hcautc |)()(>li<|ii<\ en eflet, il n'y a pas dans (ont le lonianeero de Faiiriel un seul [)oènie aussi admirable (|ue lùiliniios Vlakhavas. S inspirant de l liisloire nierveilleuse du rude monlagnard (jui conibatlit eontre Ali J\T("]ia et qui mouiut eoiiime un martyr aprèsa\oii- lu lié comme un lion, le poe'te raconte la A'ie du paladin grec, lilsdn Mont ()lyni])e. Puis, il nous le montre dans un eachol, Jatiguc' par les lorlurcs, chai'gé de chaînes et de coi'des. Soudain, un spectre s'approche de sa geôle cl luideiiiaïuh^ s'il n'a |)oinl peur. « Mon C(eiir — i<'pond \ Iakhavas — estdepierre et mes enlrailh^s sont Ai' U'v. La p(uir ne peut arrivei- jus(|u'à moi. Je ii(^ crains pas la mort. Mais, loi, (|ui es-lu '} .lai les yeux ouvei'ts el je ne te \ois pas, car, hier, on nie hrùla les juipilles et on m'ai*racha les |)aupieres. l]n outre, je renlends à peine, car ce matin on m'a versé du j)lomb Tondu dans les oreilles. » Le fantôme se fait reconnaître en ])Osant sa main patei'nelle sur le froni du marlyr. « Dimitros ! — crie N'Iakhavas — Dimiti'os, mon pèi'c, ([ue tu es bon, d'èlre \'enn jus([u'ici ! ( )li ! Dieu saint, merci de lu'axoir euNoyé ton niinislre ! l'Ienre à ma place, Dimilros, car, moi, on ma lari les larmes. Mais, (|ui t accompagne !' » Le pr<''lre IxMiil le guerrier (|ui meurl. <■ DnianI Mois jours coiiliniK' le p(»('nie le hranfail

Iraîner dans les rues de .janinale ( ada\ re oii- Irage. Les gens enlendenl résonner sur le pa\(' cette tète redoutable, et Noienl celle Ixdie clie-

2fi0 LA GRKCR KTKnNEI.LE

velnrc qui se tache de l)oiie. » Les halMtaiils se taisent par peur. Le l)ras àii lyran est foi-niidable. Seule, la nionlagne se soulève, indignt'e, jus(|u"aux nues. « L'Olyinj^e — poursuit le poème — se sent [)lein (Tangoisse et cache sa tète dans robscuritë, au milieu des éclairs. Le battement du cœur de la montagne est terrible. » A la fin, Ali-Pacha ordonne que la tète (hi héros soit jetée dans un raviji... Un chien court derrière la tète, la prend entre ses dents et dis|)arait, avec elle, dans la montagne... « Partout où il j)asse — UMiuine le poème — les arbres, eirrayés se demandent, l'un à Tautre, le pin au platane, le cyprès au saule, l'oranger au laurier: Qui est-ce qui vient de passer? N'est-ce pas Vlakhavas ? Et ils tournent leurs branches pour voir, tandis que le chien court, court, court. A l'aube, il atteint le sommet de la montagne, là-haut où sont les neiges, et, avec ses pattes, il creuse un trou profond où il enterre la tête; puis, il aboie et meurt. » Cette chanson donne une idée de la manière poétique de Valaorilis. Le charme subsiste à travers les traductions, car sa force poétique ne réside pas dans les mots, mais eu l'ardente sincérité du récit, en l'intensité atlendrissanle du souffle.

l'iaduito (Ml fiançais par Jean Dargos, une (i'u\r<> (1(> l'alanias commence à faire le tour du juontlc. Elle s'inlitule la Mort du Pnlikare et «'lli' est, sans exagération, rd'iivre d un poète admirable. Moréas, lui-même, (|ui jura un jour de no jamais tiaduire (\\\o ses di\ins aï(Hix, a fait une exccplinn en faNciir de i<' contemporain ((ui mérite, lui aussi, d être appelé divin, et mit en français, il y a |)lusieurs années, quelquesunes de ses ballades populaii-es, dune insj)ira- I tien délicieusement simple.

Le lils lin roi vint à iiiinuil Se poster sur la route ; Sou épée i)rille à sa inain ; Il tend l'oreille, il écoute.

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