‹ La Grèce éternelle. Traduit de l'espagnolChapitre 5 sur 48 · LA MER DE (( L ODYSSEE · texte numérisé non relu

LA MER DE (( L ODYSSEE

Nous venons d'entrer dans la mer de l'Od'f/ssée. A notre gauche, les dernières côtes latines découpent leurs falaises sur un fond ténébreux. A droite, la blanche plage de Messine, avec son [)hare antique, apparaît, enve- Iop[)ée de vapeurs couleur de plomb. Au lieu (le respirer le parfum des oi'angers siciliens ([ui embaument cet air pendant les nuits printanières, nous sentons l'odeur acre de la tempête. Notre; bateau frémit et gémit dans sa hilte contre les vagues. Au large, le ciel et Teau se confondent en un nuage que la pluie raye de ses lignes diagonales. Le soleil naissant éclaire à peine, de loin en loin, en rom- |)ant la couche ([ui l'environne, cette onde frisée. Va (|noiqu'à notre passage entre les deux écuoils de sinistre légende, rien ne not:s ait

i.A r;rti;cK ktehnklle

f;iil l'ciloiilor le inoiiuli'O jxM-il, nos âmes ont tressailli, (".ar lo prestige des noms est invincible. l']n enlciulant dire (Miaiylnle et Scylla, les Cd'Uis éproment souvent un peu d'angoisse... Encore que nos lèvres sceptiques sourient, encore que notre volonté soit dédaigneuse, les ])oèmes cycliques chantent dans notre pensée leurs vers formidables d'horreur et d'épouvante. Dans la vague clarté du matin, il nous semble que les tragi(|ues rochers continuent à vomir, comme aux temps homériques, leurs cataiactes de victimes... Parce que cette mer est, réellement, la mer d'Homère, la mer qui ne sut inspirer à Ulysse et à ses compagnons (|ue de la peur et de la haine, la mer pour la(|uelle le père des poètes n'eut que des imprécations ; la mer de la perpétuelle menace et de la colère implacable, la mer vorace et cruelle de VOch/ssée, la « noire mer », euliu !

Dînant les jours de lumière, nul ne s'exi)li(|ue que sa sérénité ])lene ait |)u causer une telle panique aux anciens navigateurs.

Nous l'avons tous vue baio-ner les côtes lieuries d'ltali(^ avec des douceurs de lac. Nous avons t<»iis admiré, pendant les soirées estivales, du haut des terrasses de Provence, ses clapotis argentés. Nous avons tous regardé dans les jardins du Levant espagnol, ses vagues (|iii arrivent jus(|u'au pied des rosiers, Mais au-

LA iMER DE L ODYSSEE

joLircrimi, sans doute parce que notre bateau suit la route malheureuse d'Ulysse, la colère de ses ondes nous paraît menaçante. Poséidon a sûrement secoué sa chevelure farouche. Le souffle du ]'oi Éole trouve peu d'espace dans son île, et fait frémir l'étendue immense de l'eau. Les nuages s'enflent, prenant des formes énigmatiques. La voix dolente d'Hermès dit, dans les airs, à la nymphe amoureuse : « Pourquoi veux-tu que, sans besoin, un dieu s'aventure sur cette plaine humide ? » Et cette phrase homérique devient une obsession, (juand on entend mugir le vent dans les cordages du bateau... Et vaguement, avec un peu de honte, avec un peu d'inconscience, nous pensons qu'il eut été plus sage de ne point quitter les rivages riants de la belle Italie... Pourquoi, en efTet, s'exposer sans besoin aux risques de l'onde in- (piiète ? Les bateaux, sans doute, sont aujourd'hui |)lus grands (|ue ([uand les guerriers de (îrècc l'ogagnaient leurs îles après avoir déti'uit les murs de Troie. Seidemenl, plus giands ne signifu^ pas plus surs... La tempête voit à peine de dillcrence entre une frôle birème découverte et un gigantes(|ue navire hermétique. Tout devient fragile joujou lorsc|U(î lîorce entre en colère. Et c'est à cause de cela qu'Homère, le vieil et grave Homère dont la lyre a toujours |)Oiir i:i terre et pour le ciel de monotones caresses, ne trouve pour la mer ([ue plaintes et malédictions. « Noire mer » l'appclle-t-il. Et

LA GUIiCE liTERNELLE

pour châlicr son héros, il le fait liiltei' contre les ondes. Le pauvre Ulysse, invincible sur terre, devient un misérable jouet du Destin (|uand il V(Mit vaincre l'eau. « La nier — dit le poète — Ta dépouillé de sa vigueur ; tout son corps est enflé ; sa bouche et ses narines sont rouges; sa poitrine manque de souffle. » Puis, pleurant toujours les infortunes du même navigateur, il ajoute : « Non, il n'est rien de plus terrible j)our dompter un mortel, fùl-il de race divine, (|ue la mer ». Et ce n'est (|u'avec l'appui des dieux marins que les mortels arrivent, dans l' Odyssée, îwo'ir l'immense plaine licpiide propice à leurs excursions.

Les dieux marins nous protègent. Les libations du déjeuner commencèrent à calmer leur courroux, et les libations du dîner les font souriie. Le soleil, (|ui était né au milieu de noires vapeurs, agonise sur un lit de nuages blancs, comme un guerrier blessé. Son sang macule le couchant et coule, parmi des reflets d'or, jus(|u'au sillage de noire bateavi. Dans le lointain ap|)araissent les jn-emières îles grecques.

— Au sud — nous dit un officier — c'est Zacynthe, dont les habilanls fondèrent Sagontc, en Espagne... Au nord, plus près de notre route, c'est (iéphalonie... Un peu plus loin, nous verrons Ithaque...

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