LA MER DE L ODYSSEE
Voir, en réalité, nous ne verrons rien. Le soleil vient de disparaître complètement et les étoiles clignotent vers le sud. Sur un promontoire, la lumière d'un phare tourne avec son inaltérable rythme. Le bleu de la terre est à peine un peu plus clair que celui de la mer. Mais peu iuiporte ! Ces noms prestigieux, ces sylla])es harmonieuses, continuent de chanter leur doux refrain dans nos imaginations. « Zacyntlie ! Céphalonie! ltha(|ue!... » Et tel est le pouvoir des évocations, ({ue cette dernière île, <pioi(|ue invisil)le, est encore de toutes la plus ])résente à notre esprit. En fermant les yeux, nous la voyons, non pas telle qu'elle est, non point telle que les géographes la décrivent, mais telle que nous l'avons rêvée en entendant les sou[)irs du sage Ulysse qui ne cesse de penser à elle, même à ses moments de plus orand bonheur.
Ithaque !
La science allemande parla docte bouche de Doerpf(dd nous dit :
— Cette île que vous voyez à côté de la Zacynthe moderne, n'a rien de commun avec le royaume de Pénélope. Il suffit de lire attentivement VOdijssée et de regarder après une carte géographique, pour s'en convaincre. L'ltha(|uc homérique était si près du continent (ju'aux heures où la mer était basse, les trou-
(i LA GRKCE ETERNELLE
j)eavL\ d'Ulyss»! passaient par un gué marin. Téléma(|ue voyant Mentor airivcr à l'improviste, lui dcnuuiJc s'il a fait le trajet à pied ou en barque. I^lli jjion! parmi toutes les îlesgrec- (jues, la seule (jui présente des particularités semblables, est la grande île de Leucade. Quant à Ithacjue, il faut la supprimer de la carte homérique.
Que les savants la suppriment, s'ils veulent. Nous autres, ([ui n'avons point de scrupules géographie] lies, nous continuerons de la contempler avec tendresse. La Géographie est une ennemie de légendes, presque aussi absurde (jue la philologie. Pour prouver ce qu'il lui faut nous faire croire, non seulement elle déplace les îles, les ports, les mers, mais elle en arrive encore à dire qu'Ulysse, le divin Ulysse, incaiiialiou de l'âme hellénique, fut, non jias un Grec, mais un Phénicien. Suivant les propres })arol('s de Pierre Quillard, en effet, Homère, en composant ÏOdijssée, fit une « anthologie d'horreurs, en représentant avec complaisance toutes les épouvantes de la mer occidentale, pour en éloigner les voyageurs non phéniciens, comme, plus lard, les Hollandais inventèrent, pour l'usage des étrangers, des légendes dans l('s([iiolles ils exagéraient les tempêtes du caj) de IJonne-Espérance et les typhons de l'Océan Indien ». Heureusement
t.V MEU Dl:; L ODYSSIiE
que cela, nous, les ignorants, nous ne le croyons
pas encore !
Pour nous, un quelconque Baedecker de ceux qui continuent à nous débiter les traditionnelles erreurs, est plus digne de foi que les formidables études de Victor Bérard. Aussi, grâce à mon guide ingénu — écrit par HaussouUier — non seulement je sais que l'Ithaque que nous distinguons à peine dans le lointain, pas loin de Céphalonie, est bien l'ile de Pénélope, mais encore qu'elle correspond point par point à la description d'Homère. <* Il n'en a disparu — dit-il — que les bois qui couvraient le sol et, avec eux, les fontaines. »
ltha(|ue, terre généreuse, terre magnifique, ([n'importe que tes bois aient disparu, que tes fontaines se soient taries? (Qu'importent ton isolement, ta petitesse et la pauvreté? Ton sol, paraît-il, est lamentable, et de toutes tes splendeurs passées, il le reste à peine ton nom. .Mais cela suffit puisque, quand nous l'entendons prononcer, les larmes de Pénélope nous émeuvent et les insolences des chefs nous irritent, etl'inc|uiétude de Télémaque nous attendrit, et les peines d'[jlysse nous emplissent d'angoisse. Parmi les l(Mies jjromisos, aucun(^ ne fut plus (juo loi ardemment (lcsir(''(\ pauvr(» île d'arides
i.A (iiticct: i:ri;uM;r.r.i-:
iiionlagaes ! « (jardez vos cliainps riches et vos admirables cités — répondait le subtil exilé, aux nymphes qui lui olFraient leurs domaines — gardez vos couronnes et vos charmes, car, moi, je u'aspire qu'à revoir mes champs sans grandeur. » Et rien que pour cet amour et pour ce fanatisme, oh ! île misérable ! ta renommée se perpétue à travers les âges et ton nom nous émotionne perdurablement. Un vers célèbre dit: « Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage ! » Rien de plus triste, cependant, que le périple homérique. Du jour où ses vaisseaux commencent à se disperser et où les dieux retardent sa marche, le vainqueur d'ilion apprend à souflrir. Dans chaque île nouvelle où le sort le conduit, son amertume augmente. Et quand les rois qui l'accueillent lui demandent la cause de ses peines, il ne leur répond pas en évoquant le souvenir d'une épouse ou d'un fils, mais d'une patrie lointaine. Vingt années durant, toutes ses pensées sont pour l'île qui semble s'éloigner chaque jour davantage. Et quand, enfin, grâce à l'inadvertance de Neptune, il arrive à en regagner le bord, il se sent plus heureux qu'un dieu.
Ithacjue !... Céphalonie !... Zacynthe!... Tout a disparu dans la nuit. Le phare même qui tout à l'heure brillait à intervalles réguliers, semble éteint. A l'iiorizon on aperçoit seulement quel-
lA ^lER DE L ODYSSEE
ques étoiles. ^laisdans l'ombre et le silence de mes évocations mélancolicjues, je continue de voir une ile idéale sur les bords de laquelle er- ]"ent les auii'ustes fantômes d'L Ivsse et de ses compagnons, jusqu'au moment où quelqu'un s'écrie, me ra[) pelle à la réalité :
— Demain au [)etit jour, nous serons au Pirée !