LE PLUS HAUT SOMMET DE L'OLYMPE
Aujc membres du Club alpin français.
LE Club alpin français, il y a bien des années déjà, me faisait le très grand honneur de me demander une causerie sur la Barre des Ecrins et sur la Meidje, dont nous avions, quelques amis et moi, gravi les cimes incomparables l'été précédent. Et c'est pourquoi, — humble, parmi tant de maîtres illustres — appelé à faire ici le récit de la première ascension du plus haut sommet de l'Olympe, j'ai tenu à le lui dédier.
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Mes collègues français excuseront un Genevois, un membre du Club alpin suisse, de laisser paraître, çà et là, quelle place sa patrie tient dans son cœur.
Ceci dit, permettez-moi, Mesdames et Messieurs, de placer un instant sous vos yeux une carte de Grèce. Cet exposé, en effet, ne peut avoir d'intérêt qu'à la condition d'être situé dans son cadre géographique. LePinde, qui sépare l'Epire de laThessalie, forme comme l'épine dorsale de la Grèce continentale. Les chaînes qui s'y soudent, du nord au sud, sont les monts Cambuniens, reliés à l'Olympe, à l'Ossa, au Pélion ; — l'Othrys qui ferme le bassin de la Thessalie ; — l'Oeta enfin, continué, en bordure du golfe de Corinthe, parle Parnasse, l'Hélicon et les montagnes qui, au-delà de l'Isthme, inclinent l'Attique vers la mer.
La région de l'Olympe dresse sa haute barrière entre la Thessalie et la Macédoine ; deux fossés profonds la cotoyent, au nord, les défilés de Sarandaporon, au sud, la brèche où coule le Pénée. Né dans le Pinde, il trace à travers la plaine thessalienne une scintillante route de lumière. II est fils de l'Océan et de Théthys. Ses flots recouvraient toute la contrée d'un lac fiévreux. Mais Zeus, Poséidon ou Heraklès, selon les croyances, disjoignant l'Ossa de l'Olympe, leur ouvrit un chemin vers la mer. Dès lors, entre les deux montagnes, fut créé le vallon divin de Tempe.
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Au sortir des gorges du Pinde, le Pénée passe au pied des étonnants rochers des Météores. Architectures fantastiques qui semblent avoir été construites par la magie des sorcières. Sur ces tours monstrueuses, aux formes animales, les moines du moyen âge, fuyant l'horreur des temps, ont édifié des monastères inaccessibles. Pour y atteindre, il faut s'accrocher à des échelles articulées, ou se conlier aux mailles incertaines d'un filet qu'un treuil élève à plus de cent mètres de hauteur.
De ces aiguilles de roc dont les monastères sont les pointes, la vue s'étend sur toute la Thessaiie. Au coucher du soleil, à travers la vapeur tremblante qui monte du sol surchauffé, étincellent les larges replis du Pénée.
Dans le lit argileux de l'ancien lac qu'il formait il s'est fait un chemin lent et capricieux. 11 se grossit d'affluents descendus de l'Othrys ou des monts Cambuniens. L'un des plus importants, l'ancien Enipeus, lui apporte le limon des champs de Pharsale. Il arrose Larissa.
De Larissa, l'Olympe élève, vers le nord, une masse majestueuse et puissante. Il attire invinciblement. On croirait que le fleuve a subi ce prestige. Il se coude brusquement, remonte au Septentrion.
Le voici bientôt au pied même de l'Olympe, à l'en-
droit où rOssa en a été comme détaché pour lui laisser passage.
Là s'élève un charmant village turc. Il se nomme Baba.
Son minaret et sa mosquée se décrépissent lentement. Les énormes cyprès qui les ombragent, semblent vouloir mourir de la même mort.
C'est à petite distance que s'ouvre le vallon.
Le fleuve contourne la base aride et brûlée de l'Olympe. Mais sur sa rive droite, entre la berge et les pentes de l'Ossa, s'étale un large espace plan.
C'est là qu'Apollon, après avoir tué Python dans l'antre de Delphes, vint laver son corps souillé par les éclaboussures du sang noir du monstre. C'est là qu'il trouva le laurier dont Delphes s'honorait. Et c'est là, qu'après lui, comme il avait fait, une Théorie venue de Delphes, cueillait tous les neuf ans les branches de lauriers destinées à couronner les vainqueurs aux jeux pythiens.
Le lieu est admirable. Parmi les platanes immenses poussent les jasmins, les térébinthes, les lentisques, les lauriers-cerises. Mais c'est le fleuve qu'il faut voir.
Il n'est pas transparent.
Il glisse comme une grande masse d'argent. Il est majestueux à la fois et gracieux.
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Il glisse entre de hautes parois de roches déchirées, tout incandescentes de soleil. Et, comme pour le protéger de leurs reflets éblouissants, les vastes platanes qui le bordent, s'inclinent, et se rejoignent en voûte au-dessus de ses eaux.
C'est là le charme et le caractère de la vallée de Tempe. C'est ce contraste entre ces roches rouges, déchirées, dont les reliefs, d'un bord à l'autre, se correspondent encore, et ce fleuve d'argent, ombragé d'arbres puissants, qui s'en va lentement vers la mer.
Bien que l'espace, entre le double mur de l'Ossa et de l'Olympe, lui soit mesuré, il n'est nul part resserré, ou réduit aux proportions d'un torrent. D'un bout à l'autre de la vallée, il conserve une même souriante sérénité. 11 semble, en vérité, avoir été créé pour le plaisir des dieux. Ils pouvaient sur ses rives oublier la solennité des palais olympiens.
Iris, la messagère aux belles sandales les y précédait. Et les muses Libéthrides charmaient de leurs chants leurs rustiques repas.
L'Olympe est le massif montagneux le plus considérable de la Grèce. La vallée de Kyria le divise en deux parties distinctes, le Bas et le Haut-Olympe.
Le Bas-Olympe, dont le Pénée isole le socle, est un assemblage de sommets d'une altitude moyenne de douze à quinze cents mètres. Au centre s'abrite le
village de Nézéro, près du lac du même nom. Désespérant de franchir la brèche de Tempe, c'est par ces plateaux, et sous les arbres de la forêt Callipeucé, qui en ombrage les contre-forts, que Marcius dans sa lutte contre Persée, dernier roi de Macédoine, conduisit son armée et ses éléphants, sur la rive droite de l'Enipée, où il prit ses quartiers d'hiver.
Toute cette contrée du Bas-Olympe est aisément accessible. Alors même qu'elle appartenait à la Turquie, il était relativement facile de la visiter.
Il n'en allait pas de même du Haut-Olympe, repaire inviolé des bandes qui, sous le nom de Klephtes, combattirent pour l'indépendance de la Grèce, et qui ne méritent plus de nos jours que celui de brigands.
Le géographe allemand Richter l'apprit à ses dépens.
En 1909, 1910 et 1911, il tenta vainement d'atteindre les hauts sommets de l'Olympe. Au cours de sa dernière expédition, il fut capturé par des Klephtes qui massacrèrent les deux gendarmes commis à sa garde. Une rançon considérable, versée par le gouvernement turc, lui rendit la liberté. Il était à demi mort d'épuisement lorsqu'il put regagner Salonique.
Cette aventure montre combien l'on avait eu raison, en 1907, lorsque nous visitâmes Tempe pour la
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première fois, de nous détourner de l'idée de faire une exploration dans l'Olympe.
Mais, en 1913 — date du voyage dont il est question ici — les circonstances avaient changé. L'Olympe, assaini par le passage de l'armée hellène, était grec tout entier, et les Klephtes se trouvaient privés de la facilité de mettre sans cesse une frontière entre eux et ceux qui les poursuivaient.
Nous venions, mon ami Boissonnas et moi, de parcourir l'Epire, de franchir le Pinde. Nous n'avions pas fait une rencontre suspecte. Nous étions en route pour Salonique et le quartier général grec.
A Kalabaka, au pied des Météores, nous avions pris le train qui traverse la Thessalie — et nous nous étions embarqués le soir à Volo.
Le 25 juillet, après un somme délicieux, nous montons, à l'aube, sur le pont de VErissos.
Il est encombré de soldats grecs qui regagnent leur poste de combat, et dorment en tas.
Nous sommes en vue du Pélion. Bientôt, couronné de nuages, nous découvrons le massif de l'Olympe.
Il s'étale puissamment. La buée matinale unifie ses profils. Tout un monde de vallées, de torrents, de forêts, se cache dans ses replis.
Nos cœurs de montagnards tressaillent.
Que ne donnerions-nous pour nous enfoncer dans
ces solitudes ! Mais des ordres sont lancés. On nous attend.
Voici déjà que nous rangeons le fameux cap de Karabournou dont les Grecs venaient de s'emparer et qu'occupèrent dans la suite les troupes du général Sarrail.
Ses falaises abruptes allongeaient sur la mer une barre dorée.
On devinait l'approche d'un grand port. Les voiliers passaient plus nombreux.
Certains partaient pour la pêche, les voiles tendues, poussés par le vent de terre.
On commençait à distinguer l'amas blanc de la ville.
Elle est située au fond du large golfe que protègent les caps Vardar et Karabournou, Elle s'y élève, le long de la côte, en amphithéâtre. Une vieille citadelle la domine.
Les cierges éclatants des minarets, les hampes obscures des cyprès, jalonnent l'étagement clair de ses maisons, lavées d'ombres bleues.
A l'est, le long de la mer, parmi des arbres s'étalent les nouveaux quartiers.
Un lieutenant de gendarmerie rencontré deux ans plus tôt en Crète, allège pour nous ce que Philippe, notre courrier, nomme les « informalités » de la douane. Il nous apprend que l'armée grecque, qui
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depuis le 30 juin, date ignominieuse de l'attaque brusquée, refoule et pourchasse les Bulgares, vient de forcer les défilés de Kresna. Nous avons hâte de la rejoindre. Mais la provision de plaques photographiques, expédiée directement d'Athènes, n'est pas encore arrivée.
Il faut prendre patience.
Tantôt nous allions errer dans les cimetières turcs, parmi les tombes à turban, à l'ombre violette et douce des cyprès, tantôt, assis sur les quais, à la terrasse d'un café, nous regardions l'obscurité envahir les flancs de l'Olympe dont le fronton, encore splendide, éblouissait le crépuscule, et tantôt nous allions sous les nefs de St-Dimitri, admirable et claire basilique, retrouver la majesté pompeuse de Byzance.
Tout en contemplant les mosaïques qui décorent les bas-côtés — chefs-d'œuvre de technique et de style — nous ne nous doutions guère que ces monuments, respectés depuis cinq siècles parles Turcs, menacés, par les bombes de la culture allemande, du même sort que la bibliothèque de Louvain, les halles d' Ypres, le beffroi d'Arras ou la cathédrale de Reims, allaient être détruits par le terrible incendie de 1917.
Un matin, Philippe entre tout pâle dans notre chambre: «Ah! messieurs, s'écrie-t-il, il y a des grandes informalités !. . . » et il nous annonce qu'avant
de gagner le quartier général, nous devons, à huit jours d'intervalle, être, par deux fois, vaccinés contre le choléra.
On nous réclame au service de santé, d'où bientôt nous sortons dûment intoxiqués.
Comme nous nous trouvions après cette première piqûre sous la menace directe de la contagion, il nous était enjoint de demeurer cloîtrés dans nos chambres.
Huit jours de prison par 40° centigrades !
Au moment où nous arrivions devant notre hôtel, l'Olympe, majestueux et aérien, me fit un signe.
— Fred, dis-je à mon compagnon, si nous profitions de ces huit jours de congé pour visiter l'Olympe: air tonique, fraîcheur, pas de microbes! Qu'en dis-tu?
— Je dis que oui, répond Boissonnas, toujours rapide dans ses décisions.
Le même soir, vers dix heures, nous nous embarquions dans un grand caïque.
Le ciel faisait scintiller sa parure d'étoiles. Une brise légère et favorable nous poussait vers l'Olympe.
L'Olympe ! Nous allions enfin voir de près cette montagne qui depuis si longtemps nous appelait.
C'est qu'elle n'est pas belle seulement de sa beauté naturelle ; c'est qu'elle n'est pas seulement belle
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d'être profonde, d'être immense, de tremper ses pieds dans la mer, et de porter d'un seul élan, dans le ciel, à 3000 mètres, la splendeur de son front. Sa beauté, comme celle du Sinaï, est d'un autre ordre encore, d'un ordre moral. Elle a reflété la Divinité.
De ses sommets ont roulé sur la Hellade les plus anciens mythes ; des alluvions, entraînées par ses torrents, ont jailli quelques-unes des plus nobles légendes, et l'Histoire, après la Légende, a tracé sur les parois de ses défilés quelques-unes de ses pages les plus fières.
Elle a vu la chute des géants, elle a vu naître et mourir les dieux, elle a accueilli les saints.
De Salonique à Pharsale et de l'Athos au Pinde, elle règne sur un monde de souvenirs, de passé et de gloire.
Nous voguons vers elle toute la nuit.
Enfin voici, sur un azur plus rose, se dessiner les monts de la Ghalcidique.
Et lorsque la sphère du soleil en émerge, embrasant notre voile, l'Olympe nous apparaît dans sa magnificence, puissamment sculpté, balafré en son milieu d'une entaille profonde.
Un peu après midi, le caïque jette l'ancre à St- Théodore, échelle du bourg de Litokhori.
Non loin de l'échelle confluent l'Enipée — qui a
creusé dans la montagne l'entaille immense que l'on y distinguait de la mer — et le lent Baphyras.
Des chevaux s'y baignaient. L'Olympe teignait sa surface à peine mobile du reflet glauque de ses forêts.
C'est sur ses bords, à deux heures de marche de son embouchure, que s'élevait la ville de Dion consacrée à Zeus, tabernacle des plus anciens mythes olympiens. Elle était petite et formait un carré régulier.
Dans le «téménos», dans le sanctuaire voisin du temple de Zeus, s'accumulaient d'innombrables offrandes, des trépieds, des vases, et surtout des statues dont plusieurs, dit Polybe, étaient d'or. On y admirait, par-dessus tout, une œuvre de Lysippe : Alexandre au milieu d'un groupe de 25 cavaliers, «tout un escadron de statues», dit un autre auteur.
Pausanias raconte que le tombeau d'Orphée y avait été transporté. C'était une colonne surmontée d'une urne de marbre.
Vers quatre heures, juchés sur de jolis ânes, nous quittons l'échelle pour aller prendre gîte à Litokhori.
Nous remontons la rive droite de l'Enipée, celle-là même qu'occupaient les Romains de Marcius, tandis que Persée avait établi sur la rive gauche ses fameuses phalanges macédoniennes que les légions de Paul-Emile devaient écraser à Pydna.
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Le soleil, dans une rayonnante couronne de nuages, s'abaisse vers l'Olympe. Les ombres et les rayons accusent sa vaste architecture. Ses divers sommets forment comme les bords découpés d'un immense cratère. Des encoches s'y ouvrent çà et là. La plus considérable est celle de Saint-Denys.
Il semble qu'une partie de la montagne, emportée par les eaux, se soit ruée vers la mer, par cette fissure. Sur le cône de déjection que nous gravissons, on croirait reconnaître, modelées dans un terrain stérile et pétrifiées, les nappes successives, épanouies en éventail, et l'une après l'autre solidifiées, de ce gigantesque fleuve de boue et de cailloux.
Litokhori s'élève à l'entrée de cette gorge, audessus du lit du torrent.
«Celui-ci, dit Tite-Live, dans une description scrupuleusement exacte, celui-ci tourbillonne au pied de roches immenses, et dans le ravin où il s'engouffre, entraînant les terres, creusant profondément son lit, il a fait de ses deux rives des précipices. »
Après une nuit délicieuse dans un petit khani, tout neuf, très propre, construit par un Litokhoriote revenu d'Amérique, nous nous levons avec le jour.
Borée souffle toujours, vif et léger. Le golfe se perd dans la brume. 11 se confondrait avec le ciel si l'on n'y devinait le reflet assourdi du soleil.
A sept heures, Philippe donne le signal du départ. Une dépêche arrivée de Katérini nous impose la compagnie d'un gendarme. Nous comptons beaucoup plus sur celle d'un chasseur de chamois, pour mener à bien l'entreprise. Notre but est de nous rendre d'abord au couvent de Saint-Denys, puis d'aller bivouaquer le même soir, à la limite des forêts, pour faire, le lendemain, l'ascension du mont Saint-Elie.
Le sentier franchit le torrent, surmonte, sur sa rive gauche, le contrefort qui forme l'un des chambranles de l'étroite ouverture par où ses eaux se précipitent, rejoint le chemin qui vient du village de Malathria près des ruines du Dion, et redescend dans la vallée dont le monastère occupe le centre.
A huit heures nous arrivons à la hauteur d'un village de Karakatzanes, nomades qui s'établissent là, durant l'été, pour y paître leur troupeau. C'est un amas de grosses ruches dorées parmi lesquelles errent des moutons, des porcs et des enfants.
Parvenu sur le contrefort où la gorge est creusée, le sentier incline vers le sud.
Il longe l'escarpement sous des pins et des hêtres magnifiques.
Devant nous, enguirlandé de nuées, s'arrondit le cercle des montagnes qui ferment la vallée.
Peu après onze heures nous découvrons les toits
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rouges du couvent, au-dessous de nous, parmi les cimes des pins et des hêtres.
Il est célèbre dans tout l'Orient hellène.
Le Saint-Denys qui l'a construit était un moine des Météores qui vint au Xll™" siècle se retirer dans cette solitude. Ce monastère est fort riche.
L'exploitation des forêts de l'Olympe, le rapport de nombreuses scieries hydrauliques, presque toutes ruinées aujourd'hui, ont surtout contribué à sa prospérité.
Par malheur, un immense incendie, dû à l'incurie des bergers — un incendie qui a duré quatre mois — a détruit les plus beaux de ces bois, situés à mihauteur.
Mais le bas de la vallée, dans les environs mêmes du couvent, est un admirable fouilli de ramures et d'ombrages.
Après avoir pris le repas, sous l'œil des bons pères, nous repartons à trois heures pour arriver, vers le soir, au lieu dit « Petrostrunga », l'auberge de la pierre, où nous bivouaquons. Nos agoyates, notre chasseur et trois de ses compagnons surgis on ne sait d'où, rôtissent l'agneau acheté à des bergers karakatzanes qui campent dans le voisinage. Nous nous assoupissons, bercés par les chants rauques de ces hommes qu'excitent les rasades du cipourro.
Réveil à quatre heures.
Le gros de la caravane redescendra au couvent sous la conduite de Philippe qui voudrait bien nous dissuader d'aller plus loin. Il nous suit anxieusement du regard, tandis que nous nous éloignons, escortés des trois chasseurs.
La montée est rude. A six heures et demie, nous parvenons sur une sorte de dos d'âne, supporté par une falaise ocreuse qui tombe à pic. Les chasseurs la nomment Kokkino-Vrako : le rocher rouge.
De l'autre côté de la vallée s'allonge, au sud-est, Téchine noire et ravinée de la montagne qu'ils nomment Kalogéros, le Caloyer, le Moine. Ses contreforts méridionaux doivent rejoindre la vallée de Kyria.
Cette chaîne se continue vers l'ouest par une série de sommités coniques dont la plus élevée était encore coilîée d'un névé. Situé dans le prolongement de la vallée, un col, le col du Skolion, la relie au massif central qui se rattache d'autre part à la crête du Kokkino-Vrako. Ainsi, pressée entre les flancs du Kalogéros et ceux du Kokkino-Vrako, la sauvage vallée de Saint-Denys s'étire, enfouie sous les arbres, jusqu'aux trois grandes cimes qui en occupent le fond. Deux d'entre elles, au sud et au nord, ont cette même forme conique particulière à d'autres sommets de cette région. La plus septentrionale n'est autre
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que le Saint-Elie, où nos chasseurs nous conduisaient. C'est sous le nom de La Tête Noire, que nous avons désigné la plus méridionale.
Entre les deux, au centre du tableau, se carre une cime dentelée, hautaine et farouche. Ses découpures s'étaient jusqu'alors confondues pour nous avec les escarpements — déboisés dans le bas par l'incendie — de ses parois de soutien.
Au premier moment elle nous parut moins élevée que le Saint-Elie. Elle était plus vaporeuse aussi, ce qui la faisait supposer plus éloignée. Dans ce cas elle devait assurément le dépasser en altitude. Nous verrions bien ! Nous avons repris notre ascension le long de la crête. Sa pente se redresse, aboutit à des éboulis où la marche est de plus en plus pénible.
Nous voici à la Porta, comme disent nos gens ou au Zygos, sorte d'escalier ruiné, taillé dans le soubassement de roches du large plateau qui retient le Saint-Elie et se prolonge en avant du pic central. De la Porta, on plonge du regard sur la petite scierie de Prionia, dans la profondeur d'un des ravins qui s'ouvrent autour de nous.
La Porta donne accès à une sorte de combe, aux courbes molles de vasque bien modelée, dont un peu de neige occupe encore le fond, et que des myriades de gentianes tapissent d'une éblouissante mosaïque.
Le sommet qui l'abrite est le Saint-Elie.
C'est là, comme l'a décrit le poète, — c'est là, près de la dernière cime, que s'élevait le palais de Zeus, « environné d'une campagne fleurie » ; laque les dieux goûtaient un bonheur « qui dure autant que leurs jours immortels » ; là que M. Victor Bérard, avant-hier, évoquant l'assemblée des Olympiens, réveillait pour nous les échos de ce vallon, et, dans une langue admirable, les faisait retentir des supplications d'Athéna.
A neuf heures vingt nous étions au sommet du Saint-Elie qu'exhausse de quelques mètres une petite chapelle de pierres sèches. Les moines du couvent y viennent dire la messe une fois l'an.
Et c'est sans doute sur ce même sommet que les prêtres de Dion montaient sacrifier aux Olympiens.
La vue, de ce mirador, est immense. D'un côté, c'est toute la Macédoine, jusqu'au Pinde, de l'autre, la Thessalie avec ses lacs, ses rivières, et que borne le Parnasse.
Mais, vers le sud-ouest, les parois perpendiculaires du pic central interrompent la ligne vaporeuse de l'horizon.
Elle reparait au sud, près des dernières pentes de l'Ossa.
A l'est, c'est le vaste disque éclatant de la mer, du mont Athos jusqu'à Skyros, tout le golfe de Salonique.
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Le Saint-Elie a longtemps passé pour le plus élevé des sommets de l'Olympe. Heuzey, qui a consacré à l'Olympe, surtout à la région du Bas-Olympe, une étude remarquable, le considérait encore comme tel. Il est vrai qu'il n'en a pas achevé l'ascension. Il l'avait entreprise par le Mavrolongo, le bois noir, longue échine abrupte, qui, du fond de la vallée, s'élève directement jusqu'à la Porta, chemin ardu que nous allions emprunter à la descente.
Son voyage date de 1856.
Après lui, l'Allemand Henri Barth en 1862, puis Tozer en 1864, et Gorceix en 1869, avaient visité ce
massif.
Barth, parti de Kokkinopoulo, bivouaqua une première nuit dans une hutte de bergers. Le lendemain, après avoir longé les deux précipices qui coupent à pic la face occidentale de la montagne, les Micro et Tani-Gourna, il parvint au col désigné par un de ses hommes sous le nom de Skoleion. De là pour gagner le Saint-Elie et passer en conséquence du sud au nord de la ligne de faîte qui se hérisse en crête vertigineuse dans sa partie centrale, il dut suivre l'un des degrés fort étroits qui, à la base même des grandes cimes, longent le large
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abîme de Phtina, où se bute la partie supérieure de la vallée de Saint-Denys.
II rejoignit ainsi la Porta. Après une courte halte il continua son chemin en suivant le flanc de l'arête qui relie les cimes de l'ouest au sommet isolé de Saint-Elie. Laissant de côté un petit cône (celui que nous nommerons Jacques-Philippe), il atteignit la chapelle vers 10 h. '/2 du matin.
Il se convainquit aisément que le Saint-Elie, contrairement à l'afïïrmation de Heuzey, n'est pas le point le plus élevé de l'Olympe, et qu'il faut le situer surl'un des pics du nord-ouest. Tozer etGorceix, après lui, ont confirmé, sans doute possible, la justesse de cette constatation. Les observations de Tozer lui permirent d'attribuer au Saint-Elie une altitude sensiblement égale à celle que lui donnent les cartes anglaises et autrichiennes, soit environ 2975 mètres. Il estime que la différence de hauteur entre les sommets inexplorés et le Saint-Elie doit atteindre 200 pieds. C'est à cette indication, conforme au nivellement de M. Laloi, que s'en tient la carte Joanne en fixant à 3050 mètres l'altitude de la plus haute cime de l'Olympe.
Ainsi, le 30 juillet 1913, vers dix heures du matin, enivrés de ce souffle de liberté qui parcourt les mon-
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tagnes et faisait dire à Eschyle : « Aucun Dieu n'est libre excepté Zeus ! » nous considérions, du haut du Saint-Elie, l'admirable panorama que les nuages teignaient tour à tour d'ombres et de lumières. Laissant avec bonheur planer nos regards sur le vaste ensemble de formes coordonnées qui s'offrait à eux, nous admirions la force et la vérité d'expression des poètes anciens lorsqu'ils qualifient l'Olympe : le long Olympe ou l'Olympe aux têtes nombreuses, l'Olympe neigeux, ou enfin, sublime image d'une saisissante exactitude : l'Olympe aux plis innombrables. Ils n'ont pas moins bien compris, défini, la montagne que la mer. Toute sommité n'étaitelle pas en Grèce un autel où s'allumait l'inspiration ? Entre tous ces autels, l'Olympe n'était-il pas celui où le Génie même de la race a adoré son idéal ? De nos jours encore, l'enthousiasme populaire s'y retrempe, y puise d'héroïques ou de religieux accents : «Du sommet de l'Olympe, chante l'Armatole, des trois cimes du ciel où résident les Destinées des Destinées, que ma propre Destinée m'entende et qu'elle vienne ! »
Bientôt, toute notre attention se porta sur ces sommets sauvages, — « forteresse menaçante du crevassé Olympe » évoquée par le lyrique — , qui dominent de leurs parois abruptes les pentes fleuries du Saint-Elie.
Afin de les examiner de plus près, nous nous rendîmes sur un sommet voisin, situé plus à l'ouest, analogue de forme au Saint-Elie auquel une sorte d'encolure le relie. Nous lui avons donné le nom de notre brave courrier Jacques-Philippe.
De ce cône l'énorme molaire qui, du Saint-Elie, nous présentait sa face nord, prend un aspect plus formidable encore. On la voit par la tranche, et nous imaginions quelle gymnastique aérienne nécessiterait sa conquête de ce côté-là. Elle se poursuit en bordure du vaste abîme au bas duquel est situé le bourg de Kokkinopoulo, jusqu'à la sommité nommée par nous la Tète noire, qui vers le sud fait équilibre au Saint-Elie ; et ses majestueuses assises, ainsi encadrées de deux cimes égales, aux contours géométriques, nous déterminèrent à la nommer : le trône de Zeus^
Tout en examinant sa structure, j'interrogeais
* Au printemps de 1914, deux voyageurs et alpinistes, MM. Phoutridès et Farquhar, ont fait l'asct nsion de la Tête noire qu'ils nomment d'après le D'' Cvijic, le Santo Scholion. Ils s'y crurent au faîte de l'Olympe. J'ai, moi aussi, gravi ce cône. Il ne doit pas être plus élevé que le Saint-Elie ; il est inférieur, à n'en pas douter, aux pics centraux. MM. Phoutridès et Farquhar — curieuse coïncidence, car ils ignoraient notre expédition — baptisèrent ceux-ci : Le trône de Zeus et Hera.
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Ghristos Kakalos, notre chasseur: — Des hommes sont-ils allés là-haut? Des klephtes, des chasseurs? — Non, faisait-il en riant, stupéfait de ma question, non, personne, personne! L'aigle seul y va! — Si je te donnais cinquante drachmes, me conduirais-tu là-haut? — Cinquante drachmes, estimait-il; cinquante drachmes, c'est une somme, mais la vie vaut plus encore.
Je lui montrais des vires dans les rochers.
— Non, non, faisait-il en fermant les yeux et en relevant un peu le menton, non, de ce côté-là, un chamois ne passerait pas. Mais par derrière, peutêtre, et c'est derrière qu'est le point le plus élevé, sur un piton solitaire, m'expliquait-il en dressant son bâton près d'une grosse pierre.
Puis me montrant les murailles, hautes de plusieurs centaines de mètres, qui supportent la Tête noire et se continuent sous le Trône de Zeus, il exprimait avec épouvante la profondeur des gouffres qui environnent ce suprême sommet.
Pendant ce temps ses compagnons, sur les flancs nord et très escarpés du Saint-Elie, ont abattu deux chamois. Lorsque nous les rejoignons, sur le Vourla, le col de Saint-Elie qui se trouve à l'ouest de la Porta, à l'extrémité orientale du Trône de Zeus, ils ont, en les nettoyant, maculé le névé vojsin du sang
de ces beaux animaux. C'est par là, après nous être restaurés, que nous gagnons le Mavrolongo.
Christo, au-dessus de nous, me montre le Trône de Zeus. Le piton qui le flanque et dont la cime, du Saint-Elie, se confondait sans doute avec celle du Trône, c'est le sommet.
« Gorphi, gorphi ! » répète Christo, et, en agitant la tête : « Mais nul n'y est allé encore, et nul n'ira sans doute jamais. »
Je le presse, je lui explique de mon mieux qu'en Suisse, dans mon pays, des montagnes plus redoutables et plus hautes ont été gravies.
— Voyons, Christo, par là, en suivant ce couloir...
— Non Seigneur, non... Si un homme peut te conduire là-haut, c'est moi. Tous te diront que je connais la montagne mieux que quiconque, et mon chemin à moi serait de prendre l'arête aussi bas que possible, de monter près des taches de neige, puis de continuer, continuer, .. Mais tu as vu les gourna (les abîmes), de l'autre côté... Il faudrait se déchausser! il faudrait aussi marcher les yeux fermés, à cause du vertige...
J'étais désolé à l'idée que nous ne pourrions cette fois tenter l'entreprise, et qu'il fallait sans retard regagner Salonique.
Pour l'instant, nos hommes chargés des chamois avancent lentement. Sur la pente raide des éboulis,
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dévastée par les avalanches, s'espacent les premiers pins. Sous quelques-uns d'entr'eux, Ghristo me montre une hutte de branchage. — C'est là me dit-il, à cette kalyvia, qu'il faudrait venir coucher, pour monter au vrai sommet.
Une heure plus tard nous touchons à la vallée. Partout subsistent les traces des importants travaux qu'ont accomplis les moines pour faciliter la descente des bois. A l'extrémité d'une sorte d'étroit défilé, voici la scierie de Prionia. Et, vers sept heures du soir, bien avant nos chasseurs qui n'en peuvent plus, nous arrivons au couvent.
Philippe nous témoigne une joie qui dit tout à la fois et son affection, et ses angoisses. Par ailleurs, il n'est pas satisfait, notre excellent dragoman, car les valets du couvent ont pillé ses provisions. Nous l'apaisons. Demain, à l'aube, ce sera, hélas! fini de Saint-Denys, de son monastère et de l'Olympe!
Pendant que Boissonnas change ses plaques, je passe la soirée, aidé par Philippe, à mettre au clair les ébauches de conversation que j'ai eues avec Christo.
L'Hygoumène, qui depuis des années dirige le monastère, m'affirme à son tour que personne, jamais, ni chasseur, ni étranger, ne s'est aventuré sur les sommets centraux.
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A six heures et demie le lendemain, nous prenons le chemin du retour.
Philippe, en tête de la caravane, cravache son mulet tout en nous criant de temps en temps : des canailles, Messieurs, des canailles ! Il manifeste sa joie à l'idée d'arracher ses voyageurs aux dangers de l'Olympe et aux escopettes des Klephtes.
Le temps est incomparablement beau. Entre les panaches des arbres, nous voyons, là-bas, les cimes grises, auréolées de soleil, plonger au profond de l'azur. Boissonnas et moi, nous fermons la marche, en silence.
Je n'arrive pas à prendre mon parti de cette retraite. Je sais bien que les plaques photographiques touchent à leur fin, qu'il a été décidé que, pour cette fois, nous nous contenterions de pousser jusqu'au Saint-Elie, que nous ne sommes pas équipés, que le.s domestiques du couvent ont mangé nos provisions. N'importe! J'ai beau me raisonner, je suis incapable de me faire «une raison».
Christo, qui semble s'être pris d'affection pour le Kyrios helvetos que je suis, Christo marche à côté de moi. De temps en temps il regarde vers les montagnes, et puis il me regarde. Il a l'air de penser : un beau temps pour essayer d'aller là-haut, avec ce
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monsieur qui a si envie de se casser la tète, gagner mes cinquante drachmes.
Et claquant de la langue, il me fait : Kala, kala !
Je me retourne vers Boissonnas: Quel temps, hein!
— Ah oui, quel temps ! — Ça t'amuse d'aller te replonger dans les poussières de Salonique ? — Peuh ! peuh !... — Ne te dis-tu pas que l'occasion n'a qu'un cheveu? — Je me le dis ! — Eh bien alors, pourquoi n'essayerions-nous pas l'ascension de la haute cime?
— C'est la question que je me pose depuis ce matin.
— Alors? — Oui, mais de combien de jours cela nous retarderait-il ?
Je me penche vers Kakalos : On peut coucher ce soir à la kalyvia? — Oui. — Partir dans la nuit pour le sommet? — Oui. — Être à Litokhori demain soir ou après-demain matin? — Oui, Seigneur! — Eh bien, tu vois ! Un jour de retard, deux au plus. — Philippe ne voudra jamais.
Le sentier qui mène au couvent, situé en contrebas, rejoint à ce moment le chemin de la vallée qui s'allongea mi-côte. Déjà notre brave courrier profite d'un replat pour mettre sa bête au trot.
— Hé, Philippe ! — Quoi, monsieur Daniel ? — Philippe, M. Boissonnas vient de décider de changer de programme. — Changer le programme, ah ! mon Dieu !
Et le pauvre homme lève les bras au ciel.
— Oui ! vous allez descendre à Litokhori avec le gros bagage, et nous deux, avec Ghristo et un autre liomme, nous irons coucher au Mavrolongo, pour essayer de faire la grande cime demain.
Philippe se fâche : Impossible, messieurs, impossible. Non, il ne sera pas dit que le courrier Philippe aura abandonné ses voyageurs dans ce pays de voleurs ! Ne restez pas ici, messieurs, ne restez pas ici, il faut retourner à Salonique.
— Philippe, notre décision est prise, avec ou sans vous, nous voulons profiter de ce beau temps.
Notre dragoman qui nous connaît de vieille date sent que toute résistance est vaine. Mais il faut faire avec les hommes un nouveau contrat, une nouvelle symphonia, comme on dit là-bas... Il faut trouver des vivres... Il faut savoir où la caravane nous attendra.
Bientôt, parmi les ruades des mulets et les coups de triques, un effroyable concert d'avis, de protestations, de débats, marque le crescendo de cette symphonie.
Nous coupons court et tournons bride, remontant doucement la vallée, tandis que Philippe, soutenu heureusement par Ghristo, cherche à venir à bout de la détestable situation où nous l'avons mis.
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Boissonnas, qui me laisse la responsabilité de l'aventure, chante comme un bienheureux. Je l'accompagne de mon mieux : jamais la vie ne m'a paru si belle !
A huit heures et demie, nous sommes à la scierie dePrionia...Le ciel se couvre... etZeus, sur l'Olympe, assemble les nuages.
Philippe nous rejoint bientôt. Ce modèle des courriers a repris un visage serein. — Tout est arrangé, messieurs. Seulement ça coûtera cher. Les hommes croient que les mulets peuvent monter par le sentier du Mavrolongo jusqu'à la kalyvia. Nous y bivouaquerons. Nous avons heureusement du chamois. Et j'ai envoyé Christo et l'autre chasseur chercher du pain au couvent. Maintenant, messieurs, embros ! en avant. Nous pourrions bien avoir de l'orage.
Immédiatement après avoir quitté la scierie, nous passons près d'un troupeau de vaches magnifiques qui rappellent, mais en plus vigoureux, notre bétail schwytzois. Elles vivent sur l'Olympe, dans un état voisin de la sauvagerie. Elles ne se laissent pas traire. Les pâtres les abattent à coup de fusil.
Mais hélas, voici la pluie ! Une pluie terrible ! En moins de dix minutes, elle nous a trempés jusqu'à la peau. Il faut renoncer à poursuivre. Certains proposent de redescendre coucher au couvent. Si nous
retournions jusque là, la partie serait définitivement perdue. Tant pis. Nous coucherons à la scierie.
Cliristo nous }' attend. Les moines n'ont pas voulu lui céder de pain. Sans les chamois, nous ne pourrions nourrir notre escorte.
Nous passons l'après-midi à nous organiser, à dresser nos lits de camp sous le toit de la scierie, à les abriter du vent de notre mieux, derrière une paroi faite de tas de planches superposées. La pluie ne s'arrête pas. Il commence à faire très froid.
Certains des hommes murmurent. Philippe les apaise en confectionnant un cuissot de chamois digne de Vatel.
Au milieu de la nuit, nous sommes assaillis par un des plus formidables orages qu'il m'ait été donné de subir dans la montagne. Zeus tempétueux déchaîne les vents. Comme s'il voulait punir notre audacieux dessein, il brandit sans arrêt ses foudres. L'Olympe paraît trembler sous ses coups. Tout le bas de la vallée est illuminé par les éclairs. Des brouillards qui s'y traînent semblent de longues flammes. Et les pins, retroussés par la tempête, font, sur les crêtes voisines, noirs dans ces lueurs d'incendie, des gestes de détresse. Tout à coup notre abri de planches s'écroule, manquant nous écraser.
Réveil lamentable. Nous sommes trempés, grelot-
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tants. Notre bagage est inondé. Les hommes veulent redescendre. Il pleut encore un peu, mais vers dix heures le ciel se troue de bleu. La situation, elle, ne s'éclaircit pas. 11 y a grande fête, demain, à Litokhori. Nos hommes veulent tous y assister. Philippe nous prévient que nous ne les retiendrons pas.
Que faire ? Les sentiers sont convertis en torrents. Nous ne pouvons songer à monter tous bivouaquer à la kalivia !
A deux heures, la décision est prise. Nous partons, Boissonnas et moi, accompagnés de Christo et d'un autre chasseur Nico, pour aller coucher à la hutte.
Deux bergers conduisent les deux solides mulets montagnards qui portent les provisions et les appareils. Si le temps est passable, nous tenterons demain l'escalade. Le reste de la caravane nous attendra à la scierie, d'où nous pourrons, le soir encore, à temps pour ne pas manquer la fête, regagner Litokhori.
Armés, en guise de piolets, de solides bâtons de hêtre, nous suivons nos guides qui s'avancent à petits pas rapides, le fusil sur l'épaule. Bientôt nous atteignons la base de cette échine du Mavrolongo, dont je vous ai si souvent parlé. Dans les bas-fonds, des brouillards se traînent encore. Le soleil y pal-
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pite par intermittence. Nous ne disons rien, émus malgré nous par la pensée du combat que nous allons livrer, escomptant tour à tour les chances d'échec et de succès. Notre mutisme s'accorde au silence formidable de la montagne. Toute mouillée, frissonnante, elle semble étourdie encore par le cataclysme de la nuit.
De temps en temps, une paroi de rochers couronnée de pins se montre sous un voile, de temps en temps, suspendue, détachée de la terre, une cime s'élance vers la lumière... Puis tout retombe dans une demi-obscurité mouvante et glacée.
Vers six heures du soir nous sommes à la kalivia, à la hutte. Il est temps, les mulets n'en peuvent plus. Mais quel misérable abri elle nous offre ! L'orage a achevé de la disjoindre. Nous en réparons le toit sommairement. Aiin de nous isoler un peu du sol humide, nous le jonchons de buis. Ghristo allume le feu, réchauffe le chamois, et nous luttons de notre mieux contre les vagues de brouillard que le vent nous envoie par toutes les fentes.
Nous nous sentons seuls, seuls et perdus au milieu de cette montagne inconnue, parmi ces hommes que nous comprenons à peine, à la veille d'une tentative ardemment désirée, et qui présente tant de chances (Tinsuccès. Nous sommes dans cet état d'esprit
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(aggravé par les circonstances) que tant de grimpeurs ont éprouvé à la veille d'une ascension sérieuse.
Au moment de prendre quelques notes, je m'avise que cette soirée est celle du 1*''" août, date de notre fête nationale.
Aujourd'hui, dans notre petit, dans notre cher pays, ce soir même, à cette heure, sur toutes les montagnes de la patrie, des feux s'allument. Leurs voix de lumière d'une cime à l'autre s'appellent et se répondent ; d'une cime à l'autre elles se fédèrent, elles s'unissent pour jeter vers le ciel leurs clairs, leurs joyeux cris de liberté.
Nous aussi, par delà la mer, nous unirons l'àme d'une petite flamme à ce flamboiement fraternel. A la dernière lueur du crépuscule, nous entassons à proximité de la hutte, sur une éminence, les branches des «rampola»; nos hommes nous aident. Nous leur avons montré notre calendrier. Ils ont fini par comprendre que nous voulions commémorer un événement heureux pour notre patrie.
Bientôt une flamme immense et résineuse jaillit au pied de l'Olympe. Nous la saluons tous d'unlong cri de joie, et le petit berger, frisé comme un faune antique, bondit et rebondit avec une fureur sacrée par dessus ses tourbillons.
Puis nous allons nous allonger sur le buis humide.