D. BALD-BO^TT
les pieds au foyer, serrés les uns contre les autres. La nuit est glaciale. Et à trois heures nous sommes ravis d'abandonner notre couche.
Nous partons, dans l'obscurité, un peu après quatre heures. Le petit pâtre reste à la kalivia pour garder les mulets. Christo ouvre la marche. Nous le suivons llanqués de l'autre berger et du second chasseur.
Les brouillards vont et viennent, teintés de rose, çà et là. La montée est trèsraide, parmi des roches, des racines, des branchages cachés sous de hautes herbes. Mais la forêt se clairsemé de plus en plus. Ses arbres, mutilés, décharnés, ont un air de fantôme dans l'aube sinistre. Christo interroge les nuages, secoue la tête. Il ne paraît pas rassuré. Boissonnas n'a pas très bonne impression non plus.
A cinq heures et quart, en nous retournant, nous voyons dans une déchirure du ciel bas un peu d'une mer couleur d'encre, une mer luisante et noire, où un soleil invisible jette un reflet sanglant.
Nous dépassons les derniers pins, sentinelles énormes, que les incendies et les avalanches ont respectées.
Après une courte discussion avec son camarade, Christo s'engage sur une arête parallèle à celle que nous avons suivie pour atteindre la Porta, et située plus au sud.
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Le vent, qui dans cette région continue à soufllor de l'ouest, est glacial. Et nous souffrons cruellement de l'insuffisance de notre équipement. A sept heures nous mangeons quelque chose dans le haut d'un couloir, sur une corniche de neige, à l'abri. Dans l'échancrure de la vallée qui s'affaisse, au-dessous de nous, sous le vélum sombre du brouillard accroché à ses sommets, brille la mer où les caïques de Saint-Nicolas sont posés comme des insectes aquatiques.
Une heure plus tard nous avons rejoint le faîte déchiqueté de l'échiné principale.
Il nous faut redescendre un peu à l'est pour traverser en biais la paroi et atteindre le bas de la large brèche qui la sépare du sommet.
Le vent nous bouscule furieusement. Le brouillard chargé de grésil, nous fouette la figure. La pente est terriblement roide, faite d'un tapis de fins cailloux qui saupoudrent les grandes dalles de calcaire lisse, placées les unes sur les autres comme les tuiles d'un toit ; et nous avons de mauvaises chaussures, à peine cloutées. Boissonnas a dû consolider avec de la corde la semelle d'un de ses brodequins.
Parvenus au col, nous découvrons, dans une éclaircie, les abîmes le long desquels nous devons nous avancer, et qui constituent la face ouest de l'Olympe, celle qui domine Kokkinopoulo.
Le chasseur Nico, et le berger, déclarent à Gliristo que c'est folie de poursuivre. Quant à eux, ils sont décidés et n'iront pas plus loin.
Ce que le brouillard — dont le vent d'ouest retient et fait flotter sur la crête les pans obscurs — ce que le brouillard nous laisse deviner par ce qu'il nous montre n'est pas pour encourager nos deux timides porteurs. Ghristo, notre chasseur, n'insiste pas. Il se contente de se déchausser, tout en nous observant à la dérobée pour savoir si nous persistons. J'ai par bonheur songé à me munir d'une des longues et fortes cordes qui servent à amarrer le bagage sur les bâts. Nous nous encordons Boissonnas et moi et engageons vainement notre guide à en faire autant.
— Embros ! en avant !
— Plus loin que ce col, nous dit Ghristo gravement, plus loin que ce col, aucun homme jusqu'ici n'est allé.
Il grimpe comme un chat. Ses pieds nus et durs, qui pourtant s'ensanglantent à la longue, paraissent dès qu'ils s'y posent adhérer au rocher. Son corps s'allonge et se contracte, imite toutes les sinuosités de l'arête dont la ligne se rapproche de plus en plus de la verticale. Quel beau grimpeur que ce gaillard-là !
Je le suis avec prudence, et souvent le perds de vue
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dans l'épaisseur du brouillard. Mais les petites taches de sang, que ses pieds déchirés laissent sur les pierres, me guident dans ce dédale de formes analogues.
A un moment, il hésite ; il appuie sur la droite, franchit un couloir, revient sur ses pas en répétant : kakos, mauvais.
Boissonnas, soutenu par la corde que j'ai solidement ancrée, en profite pour faire une vue des créneaux ruineux et fantastiques qui surgissent autour de nous, et dans l'ombre mouvante du brouillard semblent eux-mêmes se balancer.
Un instant engagés dans un couloir, nous avons, crainte des pierres, repris l'arête, ou tout au moins une arête. Elle est en partie recouverte de verglas par le grésil. Elle est construite de blocs chancelants. Ceux que nous détachons bondissent à l'abîme, et nous les entendons à quelques centaines de mètres au-dessous de nous, se pulvériser dans les profondeurs. La violence du vent nous est une grande gêne. Parfois pourtant, dissipant un instant le brouillard, elle nous permet d'admirer, sur notre droite, les pentes hardies du sommet que nous gravissons.
Mais j'admire encore plus mon cher compagnon qui, les mains gourdes de froid, car nous n'avons pas de gants, les yeux laimovants, grelottant dans des
vêtements trop légers, achevai sur un bec de rocher, lutte contre la bourrasque pour nous conserver un souvenir de ces éclaircies.
Christo, cependant, a poursuivi sa route dans le brouillard qui s'est refermé plus opaque que devant. Nous l'entendons, droit au-dessus de nous qui nous appelle : Embros, embros ! Puis quelques instants après, il pousse un grand cri de triomphe.
Est-il au sommet ?
Nous nous élançons. L'arête diminue de verticalité, elle s'avance en dent de scie, très étroite entre deux gouffres où tourbillonne le brouillard. La silhouette de Christo s'y dessine. Il nous crie : Gorphi ! Le sommet.
Bravo, Christo ! Merci ! Zito i Hellas !
Nous y sommes pourtant ! L'Olympe est sous nos pieds !
Nous nous trouvons à l'extrémité d'une dent aiguë qui vers le nord s'avance sur le vide. Par malheur, le brouillard est si dense, qu'à la distance de huit mètres rien n'y est plus visible. Quel horizon s'ouvrirait devant nous, sans ces maudits nuages! Nous l'avons heureusement contemplé du Saint-Elie !
Et puis, n'importe, l'Olympe est à nous. Premiers des hommes depuis le départ des Dieux, nous foulons ce roc vierge. Notre long désir, notre rêve de tant
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d'années est réalisé. Gomment exprimer notre émotion, notre joie ! Nous nous embrassons, nous serrons la main de notre brave chasseur, et, en grande hâte, car nous gelons, nous construisons un cairn solide. Il protégera la bouteille qui contient la carte où j'ai inscrit la date et l'heure de notre arrivée, le 2 août 1913, à neuf heures du matin, ainsi que notre désir de voir donner à ce sommet, en l'honneur de la bataille gagnée par les Grecs dans les défilés de Sarandaporon, le nom de Pic de la Victoire.
Le pauvre Ghristo claque des dents de froid. Ses pieds sont violets.
— Encore un Kodak, fait Boissonnas ! Et, ù surprise ! surprise qu'il m'a réservée — et qui me montre jusqu'à quel point, sans m'avoir rien dit, il partageait mon ambition secrète — le voici qui tire de son sac le drapeau suisse, la croix blanche sur fond rouge, ce même petit drapeau que nous avons fabriqué sur le port de Tinos et qui d'une cyclade à l'autre a flotté au mât de notre tartane.
G'est moi, cette fois, qui tiens l'appareil ! J'ai à peine poussé le déclic qu'un coup de vent plus furieux manque me renverser...
Mais... qu'est-ce?... Rêvons-nous?
Quelle est cette elTroyable apparition ?
Un même cri de stupeur nous échappe à tous trois.
Le lourd voile qui nous enveloppait s'est déchiré... et là, devant nous?... voyons, est-ce possible? Une paroi, droite, sombre, verticale... une formidable tour de roche se dresse,... et nous domine.
Le brouillard est retombé...
Nous restons là, stupides... un nouvel effort du vent et la lourde chape, de nouveau, est rejetée vers l'est. Le mur terrible sort de l'ombre, semble se rapprocher, monte à nouveau.
C'est bien une sorte de tour, un énorme donjon plutôt, l'extrémité de ce bastion solitaire que Christo me montrait de la vallée. Lui-même ne s'y méprend pas et secoue la tête avec dépit ! Car entre le gendarme sur lequel nous nous trouvons et ce donjon s'ouvre une effroyable échancrure, dont la traversée serait aussi difficile peut-être que celle de la brèche Szigmondi dans le massif de la Meidje.
Equipés comme nous le sommes, sans corde solide, sans corde de rappel, le passage est absolument impossible. Il doit, même dans les meilleures conditions, présenter des difficultés considérables, sinon insurmontables.
Zeus nous a vaincus.
Boissonnas veut prendre encore une vue de ce sommet que nous touchons presque, que nous avons un instant cru tenir sous nos pieds, et dont nous
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nous éloignons confus, humiliés, et (s'il est des alpinistes ici, ils me comprendront tous) et véritablement désespérés.
Nous redescendons... nous suivons Ghristo, sans dire un mot... sans avoir même songé à détruire notre carte, hélas mensongère...
A la première halte, Boissonnas se retourne et me dit : le proverbe latin est de mise : « Jupiter aveugle ceux qu'il veut perdre.» Derrière son rideau de brouillard, il se riait des deux audacieux, et leur ménageait une dure leçon, en effet ! Heureux encore qu'il nous l'ait donnée. Sans cette cruelle révélation, nous serions redescendus convaincus de notre triomphe... nous l'aurions proclamé, jusqu'au jour où un grimpeur plus heureux nous aurait traités d'imposteurs.
Nous sommes muets et résignés.
Dans le brouillard plus ténu, au milieu d'un dédale d'immenses gendarmes délités, Ghristo semble avoir peine à retrouver sa route. Certainement il oblique vers le nord. Je le lui fais remarquer.
11 ne répond pas et poursuit.
Un même espoir alors naît dans nos cœurs.
Le brave garçon, dont l'orgueil est en jeu, chercherait-il à gagner, en traversant la face orientale, la base du grand pic, au-delà de la brèche ?
Assurément il nous fait faire, sur ces parois glis-
santés où le moindre faux pas nous précipiterait, une dangereuse promenade. Du moins nous sommes à l'abri du vent. Un soleil lourd se fait sentir et nous réchauffe, et puis notre passion nous mène. « Du sommet de l'Olympe, des trois cimes du ciel, que notre Destinée nous entende, et qu'elle vienne! »
Ghristo s'est arrêté. Au-dessus de lui, une barre de rocher s'élève droite et polie. Il la montre du doigt : « Gorphi, apano ! C'est le sommet, là-haut ! » Et nous sentons bien ce que ces deux mots veulent dire : « Vous voyez le chemin ! C'est le chemin du sommet ! A vous de savoir si vous voulez le prendre ! — Embros ! lui dit Boissonnas. — Apano ? interroget-il une fois encore. — Apano ! »
Alors, avec une belle résolution, il s'élance de nouveau.
Certes, son chemin n'est pas commode. Mais nous sommes soutenus par les ailes de l'espérance. Il ne sera pas dit que nous aurons été battus — que tant de peines auront été vaines !
— Hardi, Christo ! — Embros.. Apano...
Nous grimpons comme trois enragés. Par malheur il faut abandonner même le Kodak qui gène notre guide. — Encore un effort !
Hourrah ! cette fois ! nous le frappons du pied ce terrible, cet inviolable pic.
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Deux entailles profondes l'isolent, d'une part, ver» le sud, du premier pic de la Victoire que nous surnommons la roche Tarpéienne, de l'autre, vers le nord, du Trône de Zeus. Il n'est pas un des sommets de la chaîne que cette fois nous ne dominions.
Le brouillard achève de se dissiper. A travers sa trame amincie transparaît et resplendit l'architecture circulaire du paysage. Les fleuves, les plaines, les vallées et la mer semblent converger et se soulever vers le point de l'espace que nous occupons ; on le dirait situé au centre d'une sphère dont l'une des moitiés, pareille à un couvercle de cristal, pose sur l'admirable enchevêtrement de clartés, de couleurs et de formes qui en constituent la seconde.
Comme une échauguette aux créneaux d'une tour, la flèche qui nous porte est suspendue au plus haut de l'Olympe. Nous avons ainsi tout loisir d'en étudier les lignes générales et la construction.
Si l'on cherche à en schématiser le contour, on peut comparer ce massif à un immense H en relief dont la barre horizontale serait placée aux trois quarts de la hauteur des barres verticales qui, écartées l'une de l'autre à l'ouest, se rapprochent au contraire à l'est, et ne laissent plus entre elles qu'un étroit passage par où s'écoulent, vers la mer, les eaux de la vallée de Saint-Denys. Celle-ci se trouve donc enserrée entre
les jambages inférieurs de l'H, soit entre la crête du Kalogéros au sud, et celle du Kokkino-vrako au nord. Elle vient buter au contre-fort des rocs centraux que flanquent de part et d'autre les cônes de la Tête noire et du Saint-Elie. A l'ouest, entre les extrémités courtes et qui s'évasent des jambages de l'H, les abîmes du Kokkinopoulo font pendant à la vallée de Saint-Denys.
Mais cette assimilation théorique ne peut donner une idée de l'ample ordonnance et du majestueux étagement de ces arcs-boutants, de ces coupoles, de ces bastions tout autour du donjon central. Les arêtes aiguisées qui le relient, comme à des fortifications avancées, au Saint-Elie et à la Tête noire, sont les minces ponts-levis jetés sur les précipices de Saint- Denys et de Kokkinopoulo, fossés géants de ce château des Dieux.
Ce spectacle émerveillait nos yeux, enchantait notre esprit. Il nous offrait avec une splendeur inimaginable l'accomplissement d'un rêve. 11 comblait nos désirs et totalement nous emplissait de joie !
Nous serions demeurés longtemps encore à nous en rassasier, si Christo, pressé de dépenser magnifiquement à la fête de Litokhori le prix de notre victoire, n'avait donné le signal du départ.
De la pointe d'un couteau, je gravai l'heure de notre
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arrivée, dix heures et vingt-cinq, sur la gourde d'aluminium de Boissonnas et nous la mîmes à l'abri de quelques pierres.
A dix heures quarante, nous commencions la descente ; elle doit être fort scabreuse. Mais tout nous paraissait facile.
A onze heures et demie nous retrouvions nos deux compagnons, à demi gelés. Du col où ils nous attendaient, une dernière fois, afin de nous les bien ancrer dans la mémoire, et tandis que Boissonnas les photographiait, j'examinai ces cimes que nous ne devions vraisemblablement plus revoir : la Roche Tarpéienne et son croc aigu, la suite des sommets qui forment le Trône de Zeus, le cône du Jacques-Philippe, et enfin le pic suprême, si durement conquis, que je vous proposerai aujourd'hui. Mesdames et Messieurs, en l'honneur du grand citoyen que l'avenir placera à la droite des Dieux de la Grèce et parmi ses héros, de baptiser définitivement du nom de Pic Venisélos.
Daniel Baud-Bovy.
LA Conférence de la Paix, s'inspirant des principes qui doivent consacrer définitivement h; droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, aura le devoir d'étudier et de faire aboutir les applications multiples de ces principes, énoncés particulièrement dans les discours et messages du président Wilson ^
Parmi les plus intéressantes de ces applications, se présente la question des arrangements futurs qui
' Voir, dans la Revue des Deux-Mondes du l'^'" mai 1919, l'arlicle de M. Gaston Descifamps : A In Conférence df In Pair.
ÎX) GASTON DESCHAMPS
vont régler la répartition des territoires faisant partie de l'ancien empire ottoman et, par conséquent, décider du sort prochain de la Grèce.
Le royaume de Grèce, tel qu'il a été constitué par les traités actuellement en vigueur, ne contient qu'une partie des populations qui se réclament, ajuste titre, de la nationalité hellénique.
L'indépendance de la Grèce fut proclamée, le 27 janvier 1822, par le Congrès national d'Epidaure. Cette proclamation, qui fut, en quelque sorte, l'acte de renaissance d'une nation longtemps retranchée du nombre des vivants, commence par ces mots qu'on ne peut relire aujourd'hui sans une émotion profonde, à cause de la détresse qu'ils révèlent, et de l'esprit de résolution dont ils sont animés :
« La nation grecque prend le ciel à témoin que, malgré le joug affreux des Ottomans, elle existe encore.
« Pressée par les mesures aussi iniques que destructives que ces tyrans féroces, après avoir violé leurs capitulations ainsi que tout esprit d'équité, rendaient de plus en plus oppressives, et qui ne tendaient à rien de moins qu'à l'anéantissement entier du peuple soumis, elle s'est trouvée dans la nécessité absolue de courir aux armes pour mettre à l'abri sa propre conservation. Après avoir repoussé la violence par
le seul courage de ses enfants, elle déclai*e aujourd'hui, par l'organe de ses représentants légitimes, réunis dans ce congrès national, convoqué par le peuple, son indépendance politique ».
Cette initiative d'une nation opprimée depuis plusieurs siècles, abandonnée du reste de l'Europe, et qui, après avoir tant travaillé pour la civilisation universelle, avait été, pour ainsi dire, effacée de la carte du monde par la monstrueuse catastrophe du 29 mai 1453 et par le crime consommé parmi les incendies et les ruines de Constantinople, métropole de l'Orient européen, seconde capitale de la chrétienté, cette initiative prend un caractère particulièrement émouvant, si l'on regarde les tragiques événements qui furent contemporains de ce grand acte.
L'année 1821 fut marquée par une série de massacres qui avaient inondé de sang la capitale de l'empire turc et les provinces captives que l'usurpation et la violence, trop longtemps tolérées par la diplomatie de l'Europe, maintenaient, contrairement à toute justice, dans les Etats de Mahmoud II, sultan des Ottomans. Ce souverain, qu'un protocole suranné affublait des titres les plus ridiculement pompeux, et que la postérité, plus équitable, a surnommé simplement le Boucher, est une des figures les
plus sinistres de cette histoire de Turquie où l'on )oncontre, hélas! plus d'un «sultan rouge».
ilélas ! que de souvenirs sombres s'évoquent devant le voyageur, dans ces paysages merveilleux de la mer Egée où s'est accompli, par l'union harmonieuse de la nature et de l'art, sous un ciel privilégié et comme dans l'épanouissement d'un printemps éternel, l'heureux effort de civilisation que Renan appelle le « miracle grec » !
Sans ces souvenirs, un voyage dans les îles de l'Archipel serait un pur enchantement. Voici quelques visions d'un voyage qu'illustrent à souhait les tableaux de M. Boissonnas, artiste éminent, qui mérite bien d'être salué du titre de « photographe » au sens hellénique du mot, puisque ce maître des rayons et des ombres a su fixer la lumière...
Ces noms harmonieux aux syllabes sonores laissent dans l'oreille l'écho d'une musique lointaine qu'on dirait issue, comme un chant mélodieux, d'un chœur de lyres invisibles.
A mesure que s'avance le naA'^ire bercé par le rythme des flots d'azur qui vont et viennent, avec une cadence régulière de strophe et d'antistrophe, auprès des promontoires où s'exalte triomphalement la blancheur des marbres sacrés, on voudrait, d'es-
cale en escale, prolonger les stations de ce pèlerinage à travers les eaux de cette Méditerranée orientale dont le bleu miroir, jonché de lilas, de mauve et d'améthystes, a reflété le geste impérieux des héros vainqueurs et recueilli le premier sourire d'Aphrodite naissante.
En regardant passer les calques de l'Archipel, on croit voir s'éployer au soleil, en larges envergures, les voiles des Argonautes, cherchant la Toison d'Or. On voit de loin éclore les îles. Voici Mytilène, toute rose, de loin, dans le matin vermeil.
Mytilène, île charmante, parée de la verdure argentée des oliviers, bruissante de sources vives, séjour qui serait enchanté par les poétiques images de l'idylle pastorale de Daphnis et Chloé, si, là encore, les marques tragiques d'une misère séculaire, infligée à l'Orient européen par les Barbares d'Asie, ne se mêlaient aux splendeurs et aux grâces d'un décor qui semble composé à loisir pour le rêve d'une vie heureuse...
Les Voix de Mytilène.
26 juin.
La nuit brève, merveilleusement illuminée par des constellations étincelantes et par l'enchantement du clair de lune, meurt dans les blancheurs d'une aube
exquise, où la mer est couleur de fleur. Nous passons tout près de l'île de Psara. Plus loin, voici Chios, encore blême et sommeillante sous les premiers feux du jour, les hautes montagnes, déjà roses, dans les splendeurs aériennes, le vallon vert où s'est blotti le joli dème de Cardamyle... Plus loin encore, une longue falaise mauve et lilas se révèle sur l'horizon bleu-pàle. C'est Mytilène, me dit le timonier. La mer matinale est divine. Douceur pour la vue qu'elle caresse de ses nuances fines, douceur pour l'ouïe qu'elle flatte de son bruit frais et de son rythme régulier, c'est une magie dont les expressions des poètes non plus que les traductions des peintres ne sauraient rendre l'infinie suavité.
Le navire jette l'ancre à l'entrée du port de Mytilène.
A droite, sur un promontoire ensoleillé par les rayons d'un matin splendide, je vois les murailles calcinées d'un vieux château dont la silhouette est déchiquetée par des créneaux que la fantaisie d'un architecte vénitien ou génois découpa en forme de queue-d'aronde. Cette bicoque, démantelée au cours des siècles par la négligence des gouverneurs turcs, achève de s'écrouler sur les pentes pierreuses, comme un anachronisme désuet, qui n'a point, pour se sauver du désastre, le prestige de la beauté antique. Pour-
tant, il est possible qu'en considération du caractère pittoresque de cette ruine romantique, le conservateur des antiquités, préposé par le gouvernement grec à l'administration archéologique de l'île de Lesbos, préserve de la destruction cette vieille résidence du pacha de Mytilène. Ce vestige d'un temps justement exécré sera le visible témoignage de toutes les tyrannies et de toutes les souffrances que supporta l'hellénisme au cours des siècles de misère et d'humiliation où les îles grecques de la mer Egée furent abandonnées par l'ingratitude des puissances européennes à toutes les entreprises des barbaries asiatiques. Cette forteresse ébréchée ne fera plus de mal à personne. Elle a cessé d'être un épouvantail pour devenir un décor de mélodrame à l'usage des amateurs de bâtisses moyenâgeuses. Soit. Laissons ces inutiles remparts, flanqués de tours superflues. Considérons comme une pièce de musée en plein air, cette maçonnerie hérissée de mâchicoulis, et d'échauguettes. Le drapeau rouge du Grand-Turc a cessé de dominer de sa pourpre sanglante, comme une menace de terreur et de mort, l'île charmante, désormais protégée par les couleurs rassurantes du pavillon bleu croisé de blanc.
A gauche de la perspective, voici le petit port des caïques, tout pareil à ce qu'il pouvait être au temps
d'Ulysse. Proues effilées, coques enluminées de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, vergues inclinées, voiles triangulaires. Un grand voilier, les ailes tendues, s'apprête à partir. Les petites barques au repos sont alignées le long du quai, auprès des maisons neuves dont la haute façade se mire aux transparences des eaux calmes.
La ville de Mytilène est échelonnée aux étages dun amphithéâtre sur les gradins d'une montagne dont le penchant s'incline vers la côte d'Anatolie, séparée de l'ile de Lesbos par un détroit où le va-etvient des caïques établit une communication incessante. Je vois d'ici, au bout d'une nappe d'azur et de mauve, doucement ondulée par le souille d'une brise caressante, les colorations roses de la rive d'Asie. L'air est léger. Il fait doux et clair. Quel climat délicieux ! Et combien il est agréable de voir enfin rentrer dans ces terres longtemps désolées le bonheur humain, la sécurité, la liberté, tout ce qui donne du prix à la vie humaine !
Les fenêtres des maisons de Mytilène sont tournées vers le soleil levant, du côté de la rive d'Asie. La ville, qui reflète inversement sa multiple image baignée au miroir de l'eau marine, prend ainsi, chaque matin, un air de nouveauté souriante, comme si elle saluait d'une âme poétiquement réveillée, la renaissance de
la lumière et l'immortelle beauté du jour. L'Ile d'Alcée et de Sapho s'anime dès l'aurore, sous la vibration des rayons obliques dont la chaude clarté fait ressortir vivement, sur un fond de montagnes dorées, la gaîté multicolore des façades bleues, violettes ou roses, la fraîcheur des arbres verts et des jardins épanouis.
A mi-côte, en un coin de ce tableau réjouissant et rassurant, une petite mosquée allonge au-dessus d'un bouquet de platanes la pointe de son minaret en bec de flûte, dernier vestige d'un régime aboli.
Débarquement sur le quai de Mytilène. Accueil chaleureux des figures cordiales, des mains tendues, des voix enthousiastes. iVcclamations dont l'accent sincère est bien doux au cœur d'un Français qui est heureux d'attribuer exclusivement, filialement, au prestige impérieux et charmant de la mère-patrie l'honneur personnel dont il est l'objet.
Ciel radieux. Un vent frais souflle sur la rade. On s'achemine de toutes parts vers le bord de la mer. Hommes, femmes et enfants sortent des maisons blanches et bleues de Mytilène, pour se diriger, par les rues de la ville et par les sentiers de la berge, sur tous les points d'où l'on peut découvrir l'horizon
maritime. Le moindre rocher devient un observatoire où s'accrochent des grappes d'enfants qui regardent de tous leurs yeux, crient, battent des mains. Aux créneaux de la vieille citadelle de Gattilusio, chaque brèche contient des paquets serrés de têtes attentives. Les embrasures où s'ouvrait jadis la gueule béante des canons génois, vénitiens ou turcs sont bouchées littéralement par des agglomérations de corps humains, qui s'entassent sur les vieilles pierres, s'allongent, se penchent d'un mouvement unanime et divers, pour mieux interroger la perspective où se nuance, aux extrémités de l'étendue bleue, la fine coloration des montagnes d'Asie. On attend la flotte hellénique, venant de Lemnos. Elle est annoncée par un récent télégramme au commandant d'armes de Mytilène et au capitaine du port.
Le mouvement n'est pas moindre dans la rade que sur la rive. C'est une mobilisation générale de toutes les barques disponibles que berçait hier nonchalamment le va-et-vient des vagues. On prend d'assaut les caïques et les mahonnes. A force de rames, à toutes voiles, sur les vagues émues d'un léger clapotis par une brise rafraîchissante, une innombrable flottille traverse le golfe et court au-devant des navires impatiemment attendus.
En même temps, les cloches sonnent à toute volée.
C'est un carillon ininterrompu, qui fait vibrer avec une sonorité de cristal, chanter dans la ville et sur les coteaux d'alentour, parmi les bois d'oliviers, toutes les églises, toutes les chapelles, tous les ermitages, comme si un chœur de voix joyeuses s'élevait tout à coup dans l'éclatante lumière pour célébrer par des cantiques la splendeur d'un matin rayonnant. En l'espace de quelques instants, la ville s'est pavoisée aux couleurs helléniques. Toutes les maisons arborent le drapeau national, joli à voir, candide et bleu comme une bannière de procession. Ce drapeau, que naguère encore on ne pouvait même pas conserver comme une relique, à domicile, sans s'exposer aux rigueurs d'une police ombrageuse, on le déploie maintenant au grand jour, on étale largement ses couleurs, on le dispose en trophées, on le multiplie partout comme un symbole de la liberté enfin reconquise. Nulle forfanterie d'ailleurs en ces manifestations spontanées d'un sentiment patriotique longtemps réduit au silence. Point de provocation ni d'hostilité à l'égard des Turcs qui sont restés dans l'ile, ou qui, après un court exode, y sont revenus afin de profiter tranquillement des avantages d'une situation nouvelle où ils ont l'assurance de n'être point molestés dans leur travail, ni inquiétés dans la libre disposition de leurs biens, ni gênés dans les pratiques de leur
JOO GASTON DESCHAMPS
religion. Cette joie est trop profondément sincère pour être inutilement agressive. L'ile toute entière est heureuse de vivre d'une vie nouvelle, qui la fait rentrer définitivement dans la civilisation.
Et ce que disent toutes ces voix de Mytilène, c'est l'expression des volontés d'une nation qui, pendant cinq siècles d'oppression et de deuil, n'a pas consenti à déchoir. Noblesse oblige. L'hellénisme se souvient et il espère. Il exige que son avenir soit digne de son passé. Il a voulu démentir les prophètes de malheur qui annonçaient sa ruine. Il a voulu confondre les mauvais conseillers qui préparaient le désastre de tous ses rêves et l'humiliation de tout son idéal. Les braves gens d'ici, les pêcheurs de Ploumari, qui naguère accueillaient par des acclamations de bienvenue les trois couleurs de la France, arborées au grand màt d'un vaisseau de guerre, les laboureurs de Keresso, les marins de Sigri, les villageois qui font la cueillette des olives aux environs de Molivo, tous les habitants de l'île délivrée ont vu enfin resplendir l'aurore du beau jour où la Grèce réveillée a repris sa place au péril et à l'honneur, selon le vœu cordial de ses meilleurs amis...
Voici que des guetteurs, placés en observation aux plus hauts belvédères de Mytilène, signalent l'approche de l'escadre. Les navires sont ea vue. On
LES ILES lOJ
voit des remous dans la foule. Les cloches sonnent en carillons de plus en plus accélérés. Au sommet d'un mât, sur le donjon de la vieille citadelle, auprès d'un vieux minaret en ruines, le jeune pavillon bleu et blanc frémit comme s'il palpitait sous un grand souftle d'espérance et d'orgueil.
Les navires apparaissent au détour du promontoire doré qui ferme au levant le domaine maritime de Mytilène. Un à un, ils défilent en ligne, ils rangent de très près la côte d'Asie, qu'indique à l'horizon un fond de montagnes couleur de lilas et de mauve. Ils semblent s'éloigner comme pour prendre un élan, se préparer à une manœuvre. Ensuite, au signal du vaisseau amiral, chaque bâtiment fait un virage. Et dans un beau mouvement d'ensemble, formant un front de bataille où les distances sont strictement observées, l'escadre, qui a ralenti sa marche, fait une entrée à la fois tranquille et imposante dans la rade où vont et viennent, en une fièvre croissante, toutes les embarcations du port de Mytilène.
Ceci est à noter. Il y a tant de joie dans les âmes et sur les visages, tant de gaîté dans les gestes de bienvenue qui saluent cette arrivée triomphale, que vraiment cette escadre, malgré l'appareil guerrier de son armement, apporte surtout des présages rassurants et comme un message de paix. Les canons,
à l'aliùt sur la proue des contre-torpilleurs ou béants dans l'embrasure des tourelles cuirassées, ont la voix assez forte pour appuyer avec autorité une revendication légitime et pour imposer silence aux chicanes et aux sophismes de politique internationale par où l'on essaye trop souvent d'embrouiller les plus simples questions et d'obscurcir les plus claires évidences. Et précisément l'appel des armes, étant Vultima ratio des justes causes, devient une invitation à la paix définitive qu'on obtient par des victoires en mettant la force au service du droit.
Un sentiment de sécurité renaissante et de tranquille confiance en l'avenir répand aujourd'hui une bienfaisante douceur dans l'enthousiasme de cette population des îles grecques enfin rendues à leur naturelle destination. En assistant à des événements qui ont dépassé les espérances de son patriotisme séculaire, ce peuple reprend, à l'avant-garde orientale des nations libres, la place qui lui fut longtemps refusée par les combinaisons d'une diplomatie inintelligible. Aujourd'hui, devant le déploiement do la force navale qui se manifeste à ses yeux, il est ému par la vivante image de la patrie armée.
Tandis que les navires de l'escadre jettent leurs ancres dans la rade, on entend passer de groupe en groupe, à travers la foule des curieux, les noms
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que la récente guerre a rendus populaires et que propage d'écho en écho l'admiration de l'hellénisme réveillé. On se montre les croiseurs cuirassés Hydra et Psara, construits en France, sous le ministère de M. Tricoupis. A l'avant des contre-torpilleurs agiles et redoutables comme des poissons d'acier, on lit, en lettres dorées, ces noms fiers, pittoresques et guerriers : la Gloire, la Flèche, la Fronde, la Tempête, le Bouclier, la Baïonnette.
Cette flotte a fait ses preuves. Elle a reçu vaillamment le baptême du feu. Le cuirassé Averof, en particulier, porte les glorieuses marques des blessures qu'il a reçues en donnant la chasse aux navires du sultan et en forçant la flotte turque à rentrer dans les passes de l'Hellespont.
On peut voir de loin, dans les cheminées du vaisseau amiral, la trace des obus envoyés par les canons de l'escadre ottomane. Aussi, c'est surtout vers V Averof ({ne sont dirigés tous les regards et braquées toutes les lorgnettes.
Ce cuirassé de premier rang, battant pavillon de l'amiral Goundouriotis, est le plus grand navire de la marine hellénique. C'est aussi le plus neuf, ayant été lancé en 1910 par les chantiers de Livourne, et acquis par les soins du capitaine de vaisseau Damianos, alors ministre de la marine hellénique. Il
porte le nom de Georges Avei'of, riche Epirote de Metsovo, qui, non content de donner à la ville d'Athènes un stade panathénaïque pour la célébration régulière des jeux olympiques, légua par testament à sa patrie une bonne douzaine de millions, spécialement destinés à l'augmentation de la puissance navale de la Grèce.
UAverof, avec ses trois cheminées, ses deux mâts, ses parois blindées, ses batteries d'acier, dessine sur la mer une silhouette élégante et sévère. En l'honneur de r« évergète », Georges Averof, qui lui a donné son nom, le peuple appelle familièrement ce cuirassé Barbayorgho, c'est-à-dire « Oncle Georges ». Ce nom plaît d'autant mieux au sentiment national des Hellènes que Barbayorgho, dans les comédies populaires, est un personnage connu pour son humeur volontiers bourrue et pour l'efficacité de sa résistance aux bachi-bouzoucks du Grand Turc, allié du kaiser.
Aujourd'hui, tous les Grecs intelligents et instruits ont compris que TAllemagne, complice des Bulgares et des Osmanlis, n'a pu avoir d'autre dessein que l'asservissement des peuples trop faibles pour résister à ses menaces, ou assez fous pour croire à ses promesses. Lo kaiser de Berlin et le césarion de Sofia, unis au padischach de Stamboul, voulaient recommencer en Orient, conformément à la tradition des
pires tyrannies, l'œuvre exécrable d'un Mahmond, tueur de Grecs, ou d'un Abd-ul-Hamid, massacreur d'Arméniens. Cette vérité se manifesta aussi aux yeux des gens du peuple, qu'un sûr instinct, sur tout le territoire de l'hellénisme indépendant ou irrédimé, soulève aujourd'hui contre les oppresseurs de leur race et de leur nation.
...A peine VAi^erofdi-t-ïl mouillé en rade de Mytilène au milieu de son escorte de croiseurs et de contre-torpilleurs, qu'aussitôt il est entouré, assiégé par une multitude de canots bariolés et de caïques aux voiles blanches. Chacun s'empresse pour voir de plus près r« Oncle Georges». Il est tout noir et fumeux parmi ce va-et-vient qui entrecroise sur la surface unie et miroitante du golfe bleu un enchevêtrement de sillages d'argent, d'or et de pierres précieuses. 11 se laisse approcher, frôler, toucher par des mains amies, par des gestes respectueux et hardis où il sent de la reconnaissance et de la tendresse. Maintenant, il se repose de la terrible campagne d'hiver où, malgré les tempêtes, il restait constamment hors des rades, sur des houles, surveillant l'horizon, fermant par son incessante croisière les issues des ports ottomans, séparant la Turquie d'Europe de la Turquie d'Asie, assurant aux Alliés la maîtrise de la mer.
L'amiral Coundouriotis, ses officiers et ses équi-
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pages ont bien mérité l'émouvante douceur de cet accueil. Ne sont-ils pas chez eux, et, pour ainsi dire, au seuil de leur toit familial, en approchant de ces îles, en abordant notamment au rivage de cette antique Mytilène, où l'on montre encore le tombeau de l'impératrice Irène, et où, depuis les temps lointains d'Alcée et de Pittacos, la langue grecque n'a jamais cessé de faire entendre la sonorité de ses syllabes millénaires !
Ils n'attendaient pas moins de Mytilène, de la grande île récemment affranchie du joug des Ottomans, et qui de sa liberté reconquise a fait le plus noble usage en donnant ses libres suffrages à M. Venisélos, libérateur de l'hellénisme.
L'Archipel en fête.
En mer, 28 juin.
D'île en île, sous le ciel radieux, à travers l'étendue vaste où la poésie inventive des anciens Grecs voyait se multiplier à l'infini, dans la réalité d'une lumière idéale, «le sourire innombrable des flots» voici que s'est propagée tout à coup la bonne nouvelle. — La flotte arrive... Notre flotte, ô axokoç [xaç Ainsi parlent ces braves gens, descendus de toutes les hauteurs de l'Archipel pourvoir de plus près leurs
croiseurs cuirassés, leurs coiitre-lorpilleurs, leur marine, leur pavillon national, le signe visible du salut, toute une patrie qu'ils croyaient perdue et qui vient jusqu'à eux pour les protéger.
Sur ces Ilots, hantés par le souvenir homérique des antiques odyssées, un nuage de fumée, rabattue par le souffle des vents étésiens, signale de loin \ Hydra, la Psara, surtout les trois cheminées du croiseur cuirassé Averof, tandis que les bâtiments de l'escadre légère, la Flèche, la Fronde, la Baïonnette, le Bouclier, la Tempête, la Gloire se dispersent çà et là, autour des puissantes unités navales, comme une escorte de tirailleurs à l'allut de quelque périlleuse rencontre. La bonne nouvelle a été portée aussitôt chez les habitants de Lemnos, de Thasos, d'Imbros, de Samothrace, de Mytilène, de Chios, de Samos et jusqu'au fond des golfes d'Ionie, par le vaet-vient des caïques, dont les voiles ouvertes, déployées comme des ailes blanches à grande envergure, font frissonner aux ondoiements d'azur transparent, »ur la mer lumineuse, un sillage d'argent clair. Le décor où s'encadrent les évolutions de cette flotte adaptée aux terribles nécessités de la guerre moderne n'a point changé depuis le temps fabuleux d'Ulysse et du siège de Troie. IJ Iliade nous apprend que la mer Egée — la mer des Chèvres, ainsi nommée
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à cause de l'inconstance de ses vagues volontiers capricantes — était le domaine préféré de Poséidon, dieu protecteur des marins de Méthymne, d'Arisba, de Phocée, de Smyrne et de Clazomène...
Singulière magie de ces noms antiques et sans cesse rajeunis par l'Histoire ! Naviguant près des côtes de la presqu'île d'Erythrée, par le travers des falaises rugueuses du cap Noir que les Grecs d'autrefois appelaient Mélanos et que les Turcs nomment Kara-Bouroun (le cap Noir) à cause des nuages dont il est presque toujours voilé, j'ai souvent songé, dans ces parages redoutés par le divin fils de Laërte, ingénieux chef des pilotes d'Ithaque, aux sanctuaires jadis consacrés sur le sommet des promontoires afin d'apaiser par des offrandes propitiatoires les divinités des eaux... Hélas! les temples dédiés aux blanches Néréides se sont écroulés sur les acropoles d'où ils dominaient les tumultes de la mer écumeuse.
A la place où se dressaient leurs colonnes de marbre, on ne voit plus que le désert des rocs raclés par le vent et brûlés par le soleil pendant les longs siècles d'agonie où ces mêmes rivages de l'Europe orientale et de l'Asie européenne furent abandonnés par la civilisation. Et voici que de nouveau l'apparition d'une flotte hellénique ranime au Cd'ur des populations riveraines de la mer Egée l'espérance héré-
ditaire. Ce réveil d'espérance, de fierté, de foi s'est manifesté sous mes yeux par des spectacles dont je voudrais pouvoir fixer avec des mots colorés, évocateurs d'images, le vivant souvenir. J'ai vu des rades, jonchées de barques fleuries, chanter dans l'unanimité des voix de tout un peuple qui élevait au ciel un cantique d'actions de grâce en l'honneur de la liberté. Dans cette atmosphère limpide et sonore oà les couleurs vibrent comme des musiques, l'œil d'un peintre sensible aux aspects mouvants des paysages pourrait s'amuser à suivre les reflets mobiles d'un caïque miré aux transparences d'un golfe que varie la couleur changeante de l'aiguë marine, ou les ourlets de blancheur que brode une mince écume aux volutes des lames sillonnées en tous sens par le passage des tartanes levantines que la houle balance comme des gondoles, au rythme des remous légers. Il y a des instants merveilleux où la mer est gaufrée d'or, laquée de nuances vermeilles, lustrée de reflets soyeux, parée de fleurs illusoires et de bijoux féeriques, enluminée comme à plaisir par l'invisible artiste qui dispose apparemment de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel pour donner chaque jour aux habitants de cette terre bénie une fête nouvelle. Tout, en effet, parait neuf dans la perpétuelle nouveauté de cette lumière qui reste matinale à toutes les heures
du jour. C'est une fraîcheur d'aquarelle, rajeunie sans cesse, lavée miraculeusement par une impalpable atmosphère de clarté fluide, où la splendeur du passé magnifique se mêle aux rayonnantes promesses do l'avenir. Les montagnes, au-dessus des eaux, étagent de gradin en gradin, dans l'air limpide, au bord des eaux pures, la verdure de leurs terrasses boisées d'oliviers et de platanes ou la splendeur de leurs roches hautes, fauves, magnifiquement auréolées d'azur et sculptées comme des blocs de marbre, tantôt en creux, tantôt en relief, par l'alternance des ombres et des rayons. On regarde les flots qui ont des reflets de nacre, et les rivages lointains qui sont colorés des nuances changeantes de l'opale. Et c'est un spectacle qui est toujours fait à souhait pour le plaisir des yeux. Mais il suifit d'avoir un cœur accessible aux émotions humaines pour participer au lyrisme ingénu et spontané qui, en ce moment, inspire ce paysage et donne une âme nouvelle au décor de la vie antique, soudain modernisée par les émouvantes péripéties
des drames du temps présent.
Chios, 29 juin.
Après avoir dépassé le petit archipel des îles Spalmadores, en approchant de l'île de Chios, qu'après une longue absence je revois tout à fait rajeunie et renouvelée, j'aperçois sur le quai récemment cens-
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truit par la compagnie du port, un grand rassemblement d'hommes, de femmes et d'enfants en habits de fête. Toutes les barques, fraîchement peintes en vermillon ou cinabre, sont ornées de feuillages frais ou de fleurs vermeilles, dont l'image se reflète au miroir des eaux. Les voiliers ont arboré à la flèche de leurs mâts pavoises des gerbes de lauriers et de myrtes. On a cueilli des moissons de roses dans les jardins qu'illustre encore le souvenir d'Homère, et qu'épanouit toujours la brise caressante des Cyclades. L'odeur poivrée des œillets se môle au parfum subtil de la menthe, de l'héliotrope et des lavandes sauvages dans l'air diversement aromatisé de senteurs innombrables.
On attend la flotte. Ces braves gens veulent fêter leur amiral, leurs ofliciers, leurs équipages, leurs cuirassés d'escadre, leurs croiseurs, leurs contre-torpilleurs. Combien je leur suis reconnaissant d'avoir bien voulu, en ce jour de fête nationale, songer qu'aujourd'hui un Français, venu directement de France pour leur apporter le salut fraternel de la Ligue française pour la défense des droits de l'hellénisme, prend sa large part de toute cette joie d'un peuple enfin libéré !
Au moment où le canot-major du Mycali, glissant snr l'eau sans roulis et sans tangage, accoste au quai
de pierre que décore un arceau de verdure, destiné à l'accueil triomphal de l'amiral et de ses officiers, je vois venir à ma rencontre une délégation composée d'un groupe nombreux d'instituteurs et d'élèves des écoles helléniques. Un orateur s'avance et prononce un éloquent discours de bienvenue, composé dans la pure langue de Coraï. J'ai le plaisir de voir, par cette harangue aussi ingénieuse qu'obligeante, combien on reste fidèle, dans les îles de l'Archipel hellénique, au souvenir des Français illustres, aux poètes, aux orateurs, aux peintres qui, par la plume, par la parole, par le pinceau, se sont associés au grand effort national des Hellènes, et surent émouvoir l'opinion universelle en faveur d'une cause digne de l'émulation généreuse des plus nobles talents. On me parle de Chateaubriand, de Victor Hugo, d'Eugène Delacroix, de Fustel de Goulanges. Je vois les enfants des écoles, sous la conduite de leurs maîtres, saluer d'un geste militaire, la main au képi, l'appel de ces grandes ombres et la pieuse évocation du nom de la France libératrice. Ces gentils écoliers ont un costume khaki, presque militaire, à peu près pareil aux uniformes commodes et souples de l'armée grecque. On les habitue déjà aux salutaires disciplines de la guerre, selon les méthodes renouvelées du stade ancien. On leur enseigne que, pour avoir la paix il faut
la mériter et que la doléance du droit méconnu a besoin d'être défendue par la force décisive des armes. Leurs instituteurs sont aussi des instructeurs. Ces enfants, dont les parents ont subi la plus dure servitude, auront ainsi leur part de l'entraînement national qui mobilisa tous les Hellènes pour la libération de l'hellénisme. On leur fait faire d'emblée l'apprentissage de la liberté. Et c'est sous l'inspiration directe des idées françaises, qu'on les invite aux nobles délices de cette vie nouvelle.
Ma réponse aux hôtes charmants qui m'ont accueilli avec une bonne grâce si obligeante, sur le seuil de leur demeure, est dictée par la sincère émotion que j'éprouve à entendre crier autour de moi: «Vive la France ! » Je songe à ces Massacres de Chio, dont l'horreur a été, pour ainsi dire, rendue visible et palpable, en un chef-d'œuvre de pitié, de colère et d'épouvante par le génie tragique et courroucé d'Eugène Delacroix. Je pense aux Orientales de Victor Hugo, à l'héroïsme précoce et ingénu de l'enfant grec, qui veut « de la poudre et des balles » . Je me rappelle cette admirable Note sur la Grèce, par laquelle Chateaubriand fit voir aux personnes de bonne foi et de bonne volonté, malgré la triste et tenace malveillance des politiciens à courte vue, les nouvelles destinées de l'hellénisme régénéré par le sacrifice des héros et
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par l'immolation des martyrs... Fustel de Coulanges a connu à Chios, en 1854, une pauvre femme qui avait vu massacrer son mari sous ses yeux ; elle et ses cinq enfants avaient été emmenés avec un troupeau d'esclaves, mis en vente à l'encan sur les tréteaux du bazar de Smyrne, vendus à des acheteurs différents qu'il avait fallu suivre, ça et là, aux quatre coins de l'empire ottoman... Devenue libre au bout de sept années de réclusion, elle avait parcouru la Turquie d'Europe et la Turquie d'Asie, à la recherche de ses enfants ; elle en retrouva quatre et revint avec eux finir ses jours à Chios. Sa descendance existe encon^ et se souvient de l'historien français qui s'est noblement apitoyé sur cette effroyable infortune. Je souhaite que l'écho des grandes voix d'outre-tombe puisse prêter à mes discours une force persuasive et une vertu capable de plaire aux esprits en touchant les cœurs. C'est à l'influence des grands hommes qui ont mis l'éloquence, la poésie, l'histoire, tous les arts au service des plus généreux desseins de l'intelligence humaine, que je veux attribuer l'honneur des applaudissements et des acclamations par quoi un auditoire indulgent voulut bien accueillir, dans l'île de Chios, la sincérité de mes paroles françaises. J'ai pu parler, dans cette patrie des homérides, sans être trop accablé par le poids des augustes souvenirs. La vie
renouvelle toutes choses, en se renouvelant elle-même. Le drame du temps présent ne fait pas oublier les grandes tragédies du passé ; mais l'obsession nécessaire des choses contemporaines, en occupant notre pensée, nous dispense de subir trop étroitement la hantise des siècles illustres dont notre vue émerveillée peut à peine supporter l'incomparable éclat. Le rayonnement de cette prestigieuse clarté s'adoucit dans l'éloignement de la perspective ; cette lumière, en traversant des milieux nouveaux, atténue sa vivacité sans rien perdre de sa force ; nous échappons ainsi à l'excès de l'éblouissement, et cependant nous sommes encore illuminés par la radieuse influence d'un foyer d'intelligence où les plus beaux génies apportèrent leur flamme divine et leur immortelle ardeur. Les pavillons bleu efc blanc, couleur du ciel et de la mer, ont des frissons palpitants d'ailes joyeuses dans la paix sereine de ce crépuscule béni. Les cloches des églises sonnent, tintent, chantent doucement dans la lumière divine, avec des suavités d'angélus. Nul bruit dans la foule. Point de vacarme, ni de tumulte. On dirait une assemblée de pèlerins transfigurés, en contemplation devant l'accomplissement d'un miracle longtemps promis, longtemps attendu, et dont plusieurs générations avaient désespéré de pouvoir jamais adorer la merveilleuse évidence.
Chacun semble se demander si tout cela est vrai, s'il n'est pas le jouet de ces rêves que la miséricorde divine envoie quelquefois aux hommes malheureux, afin de les divertir d'une souffrance trop cruelle. Mais voici que les contre-torpilleurs, à qui les capitaines des voiliers et des paquebots du commerce ont fait place, s'amarrent aux bornes du quai, près de la douane. On peut les voir, presque les toucher. On aperçoit les timoniers en vareuse bleue. On entend la voix des officiers, vêtus de blanc, qui vont et viennent sur les passerelles de commandement. C'est bien vrai, tout cela. Les temps sont révolus. La foi nationale justifie maintenant, par la réalité de ces effets presque miraculeux, la longue patience qu'elle a inspirée aux ancêtres de ceux qui sont à présent les témoins de ce spectacle inouï.
Voici venir le soir tiède et parfumé. La lumière, après les heures d'intense clarté, se fait plus douce, comme pour caresser les objets où les rayons atténués alternent avec les ombres légères. Le profil aérien des pins, des platanes, des cyprès fuselés et des térébinthes s'allonge en silhouettes sur les chemins qui grimpent vers les sommets gris-perle ou dévalent vers les plages blondes. Les sommets inégaux des montagnes d'Asie, dans la vaste échappée des perspectives, là-bas, en plein ciel, au-dessus
d'Erythrée et de Glazomène, sont encore nuancées d'un ton rose que pâlit doucement, de degré en degré, la métamorphose imperceptible, vaporeuse, et comme un peu chimérique, des tons de fresque, fondus, éteints, presque effacés par l'approche de la nuit. Le soleil va disparaître dans le brasier du couchant. C'est l'heure où, dans toutes les marines des nations civilisées, le règlement prescrit la cérémonie des «couleurs» et le salut au pavillon amené. Partout cette cérémonie est émouvante. Une garde d'honneur, en armes, se range sur la dunette, devant le symbole de la patrie vivante, armée pour la défense de ses droits et de son honneur. Ici, en raison des souvenirs qui hantent tous les esprits et s'associent dans le fond des cœurs à tant d'espérances neuves, ce rite militaire, solennel et religieux comme une prière du soir, prend un caractère particulièrement touchant et grave. Et, lorsque les tendres couleurs du pavillon bleu et blanc, glissant le long de la drisse d'artimon, ont disparu avec le soleil et sont rentrées dans le silence jusqu'au réveil du lendemain, les échos de l'île délivrée s'émeuvent aux cadences d'un chant noble et lentement mesuré, que propagent en flots d'harmonie les ondes sonores de la mer. C'est la musique du vaisseau-amiral, qui joue l'hymne national, le cantique du poète Solomos :
Nous t'avons reconnue au tranchant de ton glaive, Tes yeux sont doux comme une étoile qui se lève Sur l'insondable deuil d'un tombeau dévasté ; Salut ! nous te ferons de belles fiançailles ; Après tant de misère et tant de funérailles. Salut, salut, ô Liberté !
Et maintenant, pour que la fin d'un si beau jour n'accable point de tristesse nocturne l'heureuse insomnie des habitants de cette île qui ne veut point s'endormir au milieu de cette fête, les feux électriques de l'escadre resplendissent ainsi qu'une illumination de féerie. Pas un mât qui n'arbore à sa pointe une aigrette scintillante. Pas une vergue qui ne soit parée d'un collier de flammes ou d'une frange d'étincelles. Pas un hublot qui n'arrondisse dans l'obscurité un disque de clarté comparable au rayonnement d'un clair de lune ou à l'œil d'un cyclope. Pas une vague qui ne berce au langoureux va-et-vient des remous sommeillants un bouquet de feu d'artifice. Les puissants projecteurs du vaisseau-amiral et des croiseurscuirassés dirigent leurs lueurs sur la ville, entrecroisent leurs faisceaux lumineux, s'arrêtent ça et là, révélant tour à tour un groupe de maisons, un coin de paysage nocturne, une foule massée sur la proue d'un promontoire qui soudain sort des ténèbres. A travers les voiles de la nuit sereine et sous l'étincellemeutdes pléiades amies, les longues antennes électri-
ques vont chercher, frôler, saisir jusqu'aux replis des ravines, dans la montagne, les villages qui s'étaient cachés là, pendant des siècles de terreur, et qui maintenant sont joyeux d'être découverts. Je songe à une autre flotte, qui vint jeter ses ancres au fond de cette même baie, pendant la nuit de Pâques de l'année 1822, Sept vaisseaux de haut bord, huit frégates, sous le pavillon rouge du capitan-pacha. Ce fut un mouillage sinistre, silencieux, entouré de l'épouvantable mystère qui précède les mauvais coups. Les habitants du rivage, réveillés par l'inquiétude, prirent la fuite de toutes parts, allèrent se cacher dans l'intérieur des terres. Une proclamation du capitan-pacha, disant que les insulaires n'avaient rien à craindre, fit revenir les fugitifs dans la ville où ils étaient attendus par un affreux guet-apens. Comme ils étaient pacifiques et peut-être même un peu pacifistes, on leur confisqua sans peine leurs armes inoffensives, les couteaux de table dont ils étaient innocemment munis. Ensuite l'escadre du capitan-pacha, ouvrant toutes ses coupées, déchaîna sur les pauvres gens marqués par la colère vindicative du sultan Mahmoud, une effroyable ruée de bachi-bouzoucks, de zeybecks et de iouroucks, faces grimaçantes et vociférantes, mâchoires voraces, mains meurtrières, horde hideuse d'assassins qui ont fait avec une sorte de conscience
barbare et de discipline féroce, l'ouvrage sanguinaire }30ur lequel ils étaient payés d'avance. Les démogérontes, l'évêque et soixante-huit otages furent pendus aux vergues de la frégate capitane. C'est ainsi qu'un sinistre rappel de spectres se mêle encore, hélas ! aux réparations de la justice éternelle, dans cette nuit limpide et rassurante, où les faisceaux lumineux, se rencontrant en forme de croix, dessinent magnifiquement sous le ciel étoile, au-dessus de la terre et des eaux, le signe sacré de la Rédemption,
L'Archipel en deuil.
Après l'Archipel en fête, il y a aussi, hélas ! l'Archipel en deuil. Je voudrais vous dire maintenant la farouche beauté d'Imbros, cet étonnant paysage où l'àpreté des ravins s'égaye, ça et là, de verdures fraîches, cette côte qui se dresse abrupte, où l'eau des torrents retentit sur les rochers sonores, ces pics nébuleux, qui semblent attirer les nuages et la foudre, et qui offraient aux anciens un décor fait à souhait pour les sanctuaires primitifs des divinités plutoniennes. On éprouve d'abord une sorte de vertige à suivre de l'œil la formidable dévalade des pentes raboteuses que caresse, en passant, l'ombre des nuages. J'ai vu apparaître, sous des éclairs orageux,
Samothrace, l'île de la Victoire. Mais pourrait-on s'attarder à des notations pittoresques, lorsqu'on assiste à un drame où tout un peuple se demande avec angoisse si sa libération est définitive? J'entends encore les justes doléances des membres de la délégation d'Imbros, exposant avec un accent d'éloquence singulièrement émouvante l'injustice que commettrait l'Europe, si elle livrait de nouveau à un joug intolérable ces populations qui ont fait avec une gravité si touchante l'apprentissage de la liberté.
Voici encore une autre halte, hantée de beaux souvenirs et d'espérances nobles. A Ténédos, j'ai vu encore l'Archipel en deuil. La population de Ténédos est, à quelques unités près, entièrement hellénique. J'ai entendu, sur la place, au pied de la citadelle, les enfants des écoles chanter, après notre Marseillaise, la dolente complainte du « raïa » qui voudrait secouer ses chaînes, et qui a vu briller en un rêve décevant l'aurore de la délivrance. Le drapeau bleu et blanc de l'hellénisme fraternisa, là encore, avec le drapeau tricolore, comme pour trouver une suprême consolation à l'abri de ce symbole de la libération des peuples. Hélas ! de quelle voix brisée d'émotion me parlait cette jeune institutrice pâle et grave, qui, jetant un regard sur les petits écoliers et éeolières confiés à la haute inspiration de
son enseignement patriotique, me demandait avec angoisse :
— Est-il vrai que l'on veut maintenir encore ces enfants dans l'esclavage où ont gémi leurs ancêtres ?
Pourquoi refuser aux habitants de Ténédos l'union avec la mère-patrie ? Ils ont le tort, paraît-il, d'être situés géographiquement trop près du détroit des Dardanelles ? Est-ce leur faute ? Et faut-il leur reprocher le degré de longitude et de latitude où ils sont nés? Ah! quelle étrange chose, que cet échafaudage d'arguments diplomatiques, par quoi l'on accable les plus simples idées, les sentiments les plus légitimes, afin d'écarter d'un geste brutal les solutions justes ! Ces solutions, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, interviendront un jour ou l'autre, tôt ou tard, 'pour la satisfaction de la conscience universelle. C'est d'ailleurs l'intérêt de l'Europe. Car il n'y a pas de paix durable hors de la justice. Si l'on veut la paix en Orient, on ne l'obtiendra que par le respect des droits de l'hellénisme. Si l'on veut la paix dans le monde entier, on ne l'aura que par le respect des droits de tous les peuples admis à disposer d'euxmêmes, également intéressés au maintien des règles internationales qui, en réservant à chaque nationalité son domaine propre, sont les garanties de la civilisation européenne, les prérogatives de la dignité
humaine, le principe de tout ce qui donne à notre vie terrestre sa valeur, son sens, sa beauté, selon les maximes courageuses et sages que nous enseigne, depuis plus de trois mille ans, Athènes victorieuse.
Il y a, dans l'histoire du genre humain, après le « miracle grec » dont parlait Renan, un autre « miracle grec », célébré naguère dans une page iidmirable de VHomme enchaîné, par un écrivain, philhellène français, qui n'est autre que le président du Conseil des ministres français, président de la Conférence de la paix, M. Clemenceau.
Ce miracle de vie nationale, c'est la survivance d'un peuple qui, pendant cinq cents ans d'une horrible épreuve, livré jadis par une lourde faute de l'Europe à l'atroce tyrannie des sultans sanguinaires et des pachas oppresseurs, n'a pas cessé d'être fidèle à ses souvenirs, à ses espérances, se trouvant toujours prêt, l'heure venue, à rappeler ses légitimes revendications et son droit imprescriptible parmi les rayons et les ombres du décor merveilleux et dévasté où s'est maintenue, de génération en génération, au foyer des familles, dans les assemblées populaires et dans les cérémonies du culte national, la sonorité d'un langage millénaire... Les hardis marins de l'Archipel ont bien mérité de la patrie hellénique, lorsque les navires de Psara, de Samos,
d'Hydra ont arboré les signaux de l'insurrection et de la délivrance. A l'Archipel en fête sera bientôt réuni, pour la libération finale, l'Archipel en deuil. Les principes qui formeront la base de la paix future — de la paix juste et victorieuse — principes noblement proclamés par M. Wilson à la séance plénière de la Conférence de la paix, le 11 février 1919, comportent, avant tout, le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et, par conséquent, le retour de toutes les îles helléniques — y compris Rhodes et le Dodécanèse — à l'hellénisme libéré.
G.ASTON Deschamps. ^ f
Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs,
SALOMQUE, aujourd'hui comme autrefois, est la grande ville de la Macédoine grecque et c'est, aujourd'hui comme autrefois, une des villes les plus considérables, les plus riches, les plus prospères de l'Orient méditerranéen.
Assise au fond d'un golfe profond, que le promontoire de Karahournou rétrécit pour en faire une rade admirable, Salonique est un des grands ports du Levant. Bâtie au débouché de la vallée du Vardar, elle est le point de départ de la ligne de chemin de
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fer qui remonte vers Uskub pour, de là, gagner Nicli, Belgrade et l'Europe centrale ; et par tout cela, elle est une très srrande ville de commerce, et telle aussi elle fut autrefois.
C'était, au moyen âge, un des grands ports de l'empire byzantin, le débouché naturel par lequel les peuples de l'intérieur de la péninsule balkanique, Serbes ou Bulgares, exportaient vers la mer les produits de leur agriculture et de leur industrie. Tout le long du jour, dans les rues de Thessalonique — c'est le nom ancien de la ville — c'était une animation merveilleuse, et dans les boutiques du Bazar, un mouvement d'échanges incessant. Les étrangers affluaient de toute part à Salonique, aussi bien les Russes, les Bulgares, les Serbes qui y apportaient leurs produits, que les gens d'Occident, Vénitiens, Génois, Amalfitains, qui y étaient établis presque à demeure et y possédaient des quartiers entiers. Comme le dit un écrivain du moyen âge, Salonique était le cœur de l'empire, elle en occupait le centre ; et, en elTet, elle se trouvait à la fois placée sur la grande voie antique qui allait des rivages de l'Adriatique aux rivages du Bosphore, et au débouché des grands fleuves macédoniens. Ses foires étaient célèbres. Elles attiraient les négociants du monde entier, de l'Orient comme de l'Occident. Sa richesse était prodigieuse.
C'était une grande ville de banquiers, où des fortunes se faisaient et se défaisaient avec une égale facilité. C'était un grand caravansérail, où le mouvement des transactions était tel, que, au rapport d'un écrivain, on parlait affaires jusque dans les églises, ce qui no laissait pas de scandaliser un peu,
Salonique était une grande ville de commerce. C'était aussi, autrefois comme aujourd'hui, une grande cité militaire. Aux jours sombres et lointains où l'invasion barbare déferlait sur l'empire byzantin, Thessalonique était demeurée, en Macédoine, la citadelle suprême de l'hellénisme, le point d'où l'hellénisme allait repartir pour reconquérir progressivement la Macédoine occupée par les Slaves. Il ne faut point oublier que Cyrille et Méthode, les deux frères qu'on appelle « les apôtres des Slaves », sont nés à Thessaionique et que c'est de là qu'ils sont partis pour leur grande mission d'évangélisation. Plus tard, contre les Bulgares, Salonique a été la forteresse puissante où les empereurs grecs du moyen âge ont préparé ces expéditions qui ont abouti à l'écrasement de l'empire bulgare, de la fin du X" au commencement du XP siècle. Plus tard encore, Salonique fut la grande citadelle de l'empire contre les invasions qui venaient d'Occident, en particulier contre les invasions des Normands d'Italie.
Par tout cela, Salonique apparaît comme une très grande ville grecque. A tous les moments de son histoire, intellectuellement, artistiquement, elle a été une forteresse de la civilisation, de la culture hellénique ; et il n'est point exagéré de dire que si au VI% au VIP siècle, Salonique avait succombé, si cet îlot de l'hellénisme avait été submergé, comme l'était alors momentanément le reste du pays, c'eût été un désastre irréparable. Il n'en fut point ainsi. Grande ville de culture et d'art, Salonique demeura la grande capitale de l'Occident byzantin, la grande cité qui était presque égale à Constantinople en richesse et en importance, la ville «gardée de Dieu», comme disaient les gens du moyen âge, celle qui était «l'œil de l'Europe — je cite un témoignage contemporain — et la parure de l'Hellade»; et ce qu'elle était alors, elle l'est encore par bien des côtés aujourd'hui.
Peu de villes, en effet, sont plus originales, plus charmantes que n'est Salonique. Assurément le terrible incendie qui, au mois d'août 1917, l'a ravagée et en a détruit presque la moitié, a étrangement changé l'aspect de la cité. Cependant, avec ses aspects divers, avec les contrastes extraordinaires qu'elle offre, elle demeure toujours pittoresque et séduisante infiniment.
A côté des quais qui longent la mer et qui sont
bordés de maisons européennes, à côté des villas élégantes qui, du côté de l'est, emplissent le quartier de Kalamaria, on trouve, lorsqu'on monte sur les hauteurs que domine la citadelle, tout un réseau de rues anciennes, surannées et charmantes, que bordent parfois encore de vieilles maisons turques en bois, des maisons déjetées et branlantes, mais qui ont gardé un aspect singulièrement pittoresque ; et en tout cas, de quelque côté qu'on regarde Salonique, que ce soit du côté de la mer, que ce soit au contraire des hauteurs qui dominent la cité, partout elle est également exquise. Pour le voyageur qui y arrive par mer, elle se présente montant en amphithéâtre au flanc de la montagne, tout entourée encore de la ceinture dorée de ses vieux remparts, toute couronnée de coupoles et de minarets et dominée par la masse imposante de son Acropole. Pour qui, au contraire, contemple la ville d'en haut, du sommet de cette Acropole, l'aspect n'est pas moins admirable, avec le large horizon ouvert sur le golfe et sur la mer, dont les flots scintillent au soleil, avec les cimes lointaines de l'Olympe, dont les neiges presque éternelles se teintent, au matin, de reflets de rose.
Je voudrais, avant d'aller plus loin, mettre sous
vos yeux quelques-uns des aspects de cette ville dont
j'ai essayé d'esquisser la physionomie générale, vous la montrer telle qu'elle apparaît lorsqu'on y arrive par mer. Voici la longue pointe du promontoire de Karabournou qui dessine sa masse sombre en avant du golfe ; voici la ville dans le lointain, avec une barque légère glissant au premier plan, et déjà on devine le panorama qu'offre au voyageur le premier aspect de la grande cité macédonienne.
A mesure qu'on approche de la ville, les détails se précisent. Voici la Tour Blanche, l'un des restes des fortifications turques, placée à la limite de l'ancienne ville et de ce quartier de Kalamaria qui s'étend du côté de l'est. Montons maintenant au sommet de l'Acropole et regardons la ville telle qu'elle s'étend dans la plaine, avec le golfe étendu au loin et la vue sur la mer, avec les vieux remparts aussi qui sont une chose admirable, un des beaux spécimens de l'architecture militaire du moyen âge.
Mais Salonique est, dans le détail surtout, une ville infiniment pittoresque, ville cosmopolite où, à côté de la population grecque, se rencontrent bien d'autres éléments ethniques, où il y a, en particulier, une population juive fort considérable. Salonique est actuellement une des grandes villes juives du monde, par le fait que beaucoup de juifs espagnols sont venus, au XV* siècle, s'y établir. Voici, au pied des
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remparts, quelques-uns de ces campements exotiques turcs ou tziganes, qui se rencontrent à chaque pas aux abords de la cité ; et voici, comme à Gonstantinople, dans l'ombre de la grande muraille, les cimetières turcs qui, sous les cyprès, mettent le long des remparts leur bordure mélancolique. Puis ce sont les rues anciennes, avec leurs vieilles maisons aux fenêtres à moucharabiés, suspendus en encorbellement audessus de la rue, avec de l'eau dans les rues, des arbres dominant le chemin, avec tout ce qu'aime l'Orient: l'eau, la verdure et les fleurs. Et voici un autre aspect encore : des femmes turques très emballées, très encapuchonnées dévoiles, une photographie qui porte sa date avec elle et vient d'un temps où Salonique n'était point encore restituée au royaume de Grèce et où même le régime jeune-turc ne gouvernait pas encore la Turquie. Salonique, point de départ du nouveau régime, a mis plus tard sa coquetterie à abandonner beaucoup des anciennes traditions : le « feredjé » turc n'y était plus cette sorte de carapace sombre, enveloppant les formes, mais un vêtement très ajusté et dessinant la taille fort élégamment ; le « yachmak » était une voilette très suffisamment transparente pour laisser pleinement voir les traits, lorsque les traits étaient jolis... 11 serait difficile, aujourd'hui, même dans le quartier le plus reculé, le
plus turc, de l'ancienne Salonique, de trouver des Turques offrant l'aspect d'autrefois.
Mais, plus que tout autre chose, Salonique était une grande ville religieuse: elle était essentiellement, comme elle est aujourd'hui encore, la cité de saint Démétrius.
De même que Venise a saint Marc, Salonique avait saint Démétrius, c'est-à-dire un patron national, ou plus exactement un patron municipal, qui était le gardien, le protecteur de la cité et qui avait été, par Dieu même, préposé à la garde et à la défense de la ville.
C'était un saint guerrier, un saint militaire qui, constamment, intervenait pour défendre la cité, pour la sauver, pour écarter d'elle, miraculeusement, tous les périls qui pouvaient la menacer : la peste, la famine ou l'attaque des barbares. Aussi saint Démétrius avait-il, dans l'antique Salonique, une extraordinaire popularité : les gens de la ville l'appelaient le saint qui aime la ville (Philopolis), le saint qui aime la patrie, qui sauve la patrie (Sosipolis). Il était le citoyen de la ville, il avait dans Salonique sa demeure terrestre et, en toutes circonstances, il était prêt à en sortir pour venir au secours de ses
concitoyens. Aussi le grand serment que l'on prêtait à Thessalonique, le plus respecté, le plus digne de confiance, c'était de jurer par Notre Seigneur Démétrius, patron et protecteur de la cité. Et dans cette vénération pour leur saint patron, les gens de Salonique allaient si loin que les mauvaises langues prétendaient qu'ils respectaient saint Démétrius un peu plus que le Christ.
C'est, pour le dire en passant, une conception fort curieuse que celle de ce saint qui, en quelque sorte, est le gardien spécial d'une ville unique ; conception curieuse parce que, comme bien des points du culte de saint Démétrius, elle nous ramène directement à l'antiquité classique. Jadis, les villes greques avaient ainsi leur dieu municipal ou leur déesse : Athènes avait Athéna Polias, d'autres villes avaient Zeus Polieus. Saint Démétrius était de même le dieu particulier de Thessalonique, et cela s'explique aisément. Il est arrivé à saint Démétrius ce qui est arrivé à beaucoup d'autres saints chrétiens, qui sont devenus les héritiers, les continuateurs de quelque dieu antique et, au moment de la chute du paganisme, en ont adopté le sanctuaire vénéré, afin de ne pas changer les habitudes des populations qui y venaient en pieux pèlerinages. Ils ont continué à faire les mêmes miracles, à recevoir les mêmes dévotions
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que faisait et recevait la divinité antique. Il est très vraisemblable que saint Démétrius n'est guère, lui, martyr chrétien, que l'héi-itier et le continuateur d'une divinité propre à Salonique, d'un dieu guerrier et marin comme lui, dont il a recueilli l'héritage.
Il nous est parvenu du \IV siècle un curieux petit livre, qui fut écrit en ce temps-là dans la ville de Thessalonique, et qu'on appelle le ZiV/e des miracles de Saint Démétrius. Peu d'ouvrages sont plus intéressants pour montrer l'atmosphère merveilleuse où vivaient les gens de l'époque, le rôle qu'ils attribuaient à leur saint protecteur, la confiance prodigieuse qu'ils avaient en lui. Les temps étaient alors singulièrement troublés ; du haut de leurs remparts, constamment les gens de Thessalonique voyaient dans la plaine la masse innombrable des barbares qui venaient assaillir leur cité. Et en face de ce péril, plus d'un perdait confiance et désespérait du salut. Pour sauver la ville, il ne fallait rien de moins qu'un miracle : ce miracle, saint Démétrius était toujours là à propos pour l'accomplir. Et ce n'était pas une intervention lointaine. Saint Démétrius intervient en personne, il apparaît, comme le dit l'auteur du livre, « non pas en songe, mais en réalité ». Au jour de l'assaut il prend
place sur les remparts, l'épée à la main ; il monte sur son bon cheval de guerre pour conduire les sorties; devant la poterne qui semble menacée, il monte la garde et, vigoureusement, joue du bâton ou du sabre pour la défendre ; il s'en va jusque dans le camp ennemi assommer d'un vigoureux soufflet l'ingénieur qui est en train de construire une machine de guerre dangereuse pour la sécurité de la ville, ou bien il s'en va, de sa lance, transpercer sous sa tente le roi bulgare qui assiège Salonique et qui a juré de l'emporter. Il marche sur la mer, il soulève la tempête qui engloutit les flottes ennemies. Et les gens de Thessalonique étaient si bien persuadés de l'intérêt puissant que prenait à leurs destinées leur saint protecteur, que la légende racontait que saint Démétrius était prêt à mourir avec ses concitoyens plutôt que de les abandonner.
Il y a, dans le petit livre dont je parle, une légende à ce sujet qui est curieuse et pittoresque à la fois et qui montre à quel point les gens de Salonique mettaient leur confiance dans leur saint patron.
La légende raconte qu'un jour, dans l'église consacrée au saint, apparurent deux personnages somptueusement vêtus et, s'adressant au sacristain qui se promenait dans l'église, ils lui demandèrent où était le maître de ces lieux. « Que lui voulez-vous ? »
interrogea l'homme. — «C'est, répondirent les deux personnages, le Seigneur qui nous envoie vers lui pour lui rendre réponse».
Alors, montrant un petit édifice dont je parlerai tout à l'heure, le sacristain répondit: « Il est là». — « Frappe, ordonnent les visiteurs, et annonce-nous ». Le saint alors ouvre la porte, apparaît resplendissant de pourpre et d'or. Et les deux personnages, qui ne sont autres que des anges de Dieu, lui disent : « Le Maître nous a envoyés vers ta Sainteté pour lui dire : Reviens vers moi promptement, car la ville va être livrée à l'ennemi. » A cette nouvelle terrifiante, saint Démétrius fond en larmes. Et — détail à la fois amusant et touchant — le sacristain, dans son coin, marmotte, de très mauvaise humeur : « Pourquoi donc étes-vous venus attrister mon maître? En vérité, si j'avais su votre intention, je ne vous aurais pas annoncés à lui ». Mais saint Démétrius parle, et ce qu'il dit est très beau : « Voici, Seigneur, ce que dit ton serviteur Démétrius. Seigneur, tu es mon maître, celui de la ville, comme tu es le maître du monde entier et, en vertu de ta puissance, tu m'as ordonné d'habiter ici avec tes serviteurs. Comment donc pourrais-je les abandonner dans une telle nécessité et m'en aller? De quels yeux pourrais-je voir la ruine de ma patrie ? Quelle serait ma vie après la
mort de mes concitoyens? Non, de même que j'ai pris part à leurs joies, ainsi je ne les abandonnerai pas dans leur péril. Je serai sauvé avec eux ou bien je mourrai avec eux». Et Dieu touché par cette prière épargna la ville pour cette fois.
Mais saint Démétrius n'est pas seulement le grand saint militaire qui défend la ville contre l'ennemi ; il a à l'intérieur de la cité la même sollicitude, il y maintient l'ordre, y ramène les prisonniers, surtout il guérit les malades. Il rend la vue aux aveugles, la marche aux paralytiques, la santé aux incurables, il délivre les possédés, et, comme le dit un écrivain pieux du temps, « son église est la source des guérisons ».
Ici encore, la manière dont il opère est extrêmement curieuse, parce que, de nouveau, comme tout à l'heure, nous plongeons au plus lointain de la Grèce antique.
Vous vous souvenez comment, dans le sanctuaire d'Epidaure, Asklépios apparaissait la nuit aux fidèles qui dormaient dans son temple et miraculeusement les guérissait. Pareillement, la nuit, saint Démétrius. apparaissait aux gens qui venaient passer la nuit et dormir dans son église. Il leur apparaissait en songe : ceux qu'il regardait d'un œil bienveillant étaient assurés de la guérison, ceux qu'il regardait d'un œil
compatissant et triste savaient qu'ils auraient encore longtemps à souffrir de leurs maux, ceux dont il se détournait étaient condamnés à jamais. ^lais il y a plus : parfois le saint ne se contente pas de passer ainsi au milieu des malades, apparition solennelle et un peu mystérieuse ; parfois, il agit plus directement. Il fait des opérations, il donne des conseils, et le matin, raconte le livre, les gens marchent et rentrent chez eux guéris.
Plus tard, d'autres raisons amenèrent les pèlerins au sanctuaire où le saint opérait ses guérisons ; ou plutôt c'est par un autre procédé que les guérisons s'accomplirent. Dans l'église était placé le tombeau du martyr, et de ce tombeau découlait une huile odoriférante et sacrée qui, surtout aux jours de fête, suintait avec plus d'abondance encore. Cette huile avait des vertus merveilleuses. C'était non seulement le remède contre toutes les maladies, le moyen assuré de se guérir de n'importe quel mal; c'était en outre un talisman contre le diable, une cuirasse contre les coups des ennemis. On conçoit aisément que, pour toutes ces raisons, les pèlerins vinssent en foule au sanctuaire guérisseur, aussi bien les gens d'humble condition que les plus grands personnages et les empereurs même, pour demander à saint Démétrius la guérison de leurs misères.
Et tout cela donnait à Thessalonique une animation et un prestige extraordinaires.
Chaque année, le 26 octobre, jour anniversaire de la fête du saint, pendant toute une semaine la ville était pleine de fêtes qui rappellent les fêtes antiques des Panionia ou des Panathénées, et qui étaient à la fois des réunions religieuses et commerciales. A ce moment, dans la grande plaine qui, à l'ouest de la ville, s'étend dans la direction du Vardar, naissait pour quelques jours toute une ville de toile et de bois, où les marchands venaient installer leurs marchandises et où affluaient les commerçants du monde entier. A côté de ce grand mouvement de commerce, qui attirait dans la ville une multitude d'étrangers, de grandes fêtes commémoraient l'anniversaire du saint. C'étaient des processions qui, la nuit, au chant des hymnes, dans la lueur tremblotante des cierges et des torches, traversaient la cité. C'étaient, dans l'église, de grands ollices de nuit qui merveilleusement illuminaient la basilique. C'étaient de grands cortèges auxquels toutes les autorités de la ville prenaient part. Et tout cela achevait de montrer admirablement tout ce que le saint était pour la ville et comment, essentiellement, elle demeurait la cité de saint Démétrius.
Aujourd'hui, de ce passé lointain, il ne reste que le souvenir. L'habitation a disparu où la légende disait que le saint avait sa maison dans l'intérieur de la basilique; c'était un petit édifice hexagonal, tout plaqué d'argent, dont les portes d'argent, lorsqu'on les poussait, montraient à l'intérieur un lit de repos et deux trônes d'or où le saint venait s'asseoir. Du tombeau miraculeux aussi, d'où suintait l'huile sainte, il ne reste plus que le souvenir. Mais autre chose du moins a gardé, ou du moins avait gardé jusqu'à il n'y a pas bien longtemps, le souvenir du saint et attestait sa gloire. C'était la grande, la merveilleuse basilique de Saint-Démétrius, l'une des plus belles églises de l'Orient.
A l'endroit où, d'après la tradition, reposait le corps du martyr, avait été bâtie, au V® siècle, une grande église en forme de basilique à cinq nefs où, au-dessus de la colonnade du rez-de-chaussée, un premier étage formait tribune, tandis que, sur les bas-côtés, une colonnade plus basse séparait en deux travées les collatéraux. C'était une église admirable par ses proportions comme par la beauté de sa décoration, par la splendeur des marbres qui, au-dessus des arcades, sur les parois, mettaient leur revêtement
multicolore, admirable aussi par la façon harmonieuse dont se composaient les couleurs, et dont les colonnes, vertes au centre, d'un blanc plus laiteux aux extrémités, faisaient ressortir les mosaïques d'un bleu profond qui se détachaient sur le mur du collatéral.
Voici quelques aspects, qui permettent d'entrevoir le charme, l'harmonie, la façon élégante dont se découpaient les lignes diverses de l'église, et aussi la richesse de sa décoration, les chapiteaux ciselés comme des orfèvreries qui surmontaient les colonnes, et les mosaïques placées à l'entrée de l'abside, suspendues à la paroi comme des icônes saintes, et celles placées au-dessus des arcades du collatéral, et qui ont été découvertes il y aune dizaine d'années à peine. Toutes sont d'un intérêt puissant, à la fois pour l'histoire des idées religieuses et pour l'histoire de l'art byzantin.
D'ordinaire, dans les églises byzantines, la décoration est constituée par des scènes empruntées à la vie du Christ, à la vie de la Vierge, aux récits de l'Evangile, par une suite continue de représentations sacrées. Il n'en est pas de même dans l'église de Saint-Démétrius. Ce sont ici des sujets, en quelque sorte distincts les uns des autres, qui forment la décoration, et cela s'explique sans peine. C'est en effet
la commémoration de bienfaits accordés par la protection du saint que représentent ces mosaïques ; ce sont, pour employer un mot moderne, autant d'exvoto, que de pieux donateurs ont fait exécuter en l'honneur du saint et où ils se sont fait eux-mêmes représenter aux pieds du martyr.
C'est d'abord saint Démétrius qu'accompagne, sur la droite, une petite figure de personnage qui vient l'adorer et le remercier ; le saint apparaît, tel qu'on nous le montre toujours, en costume magnifique, le visage éclatant de lumière, jeune et rayonnant. Un peu plus loin, une autre mosaïque montre la Vierge trônant, assistée de deux archanges et, pour se rendre compte de la très réelle beauté de ce morceau, il suffît d'en considérer le détail, la Vierge solennelle et grave, telle qu'elle apparaît dans les monuments du VI" siècle, les anges d'une grâce singulière et d'un charme incomparable.
Une troisième série de mosaïques représente une histoire un peu plus compliquée, dont une inscription donne la clef ; c'est l'histoire d'une petite fille qui, d'après l'inscription, fut donnée miraculeusement à ses parents par la grâce de saint Démétrius. Toute une série d'épisodes représentent l'histoire de cette enfant du miracle, depuis le jour où, du haut du ciel, un ange l'apporte et vient la déposer sur les
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genoux de sa mère, jusqu'à la scène où les parents viennent, en grande pompe, l'enfant ayant grandi, la présenter au saint.
La dernière mosaïque représentait, comme la première, saint Démétrius dans l'attitude de la prière, les mains levées. Et il y a là, par conséquent, une série d'œuvres tout à fait intéressantes. Il semble bien qu'elles datent du VI" siècle et elles étaient comparables aux plus beaux monuments de l'art byzantin.
Mais plus remarquables encore sont peut-être les mosaïques qui se trouvaient à l'entrée du chœur, sur les piliers placés devant l'abside, et tout d'abord la plus intéressante, la plus belle, que voici.
Devant un mur crénelé, représentant les remparts de Salonique, trois personnages sont debout : au milieu, en grand costume rehaussé de lumières d'argent, saint Démétrius, la tète entourée du nimbe, et posant fraternellement les mains sur l'épaule des deux personnages qui l'accompagnent ; à droite, un personnage en longue dalmatique verte, striée de reflets d'or ; à gauche, un personnage ecclésiastique, un évêque, en long vêtement blanc strié de lumières d'argent. Une inscription, tracée au bas, nous dit quels sont ces deux personnages : ce sont les fondateurs de la basilique. L'homme en dalmatique verte
est le préfet du prétoire Léontius, qui, au V* siècle, bâtit l'église en l'honneur du saint. L'autre est l'évéque inconnu, qui, dans la première moitié du VIP siècle, agrandit l'église, après l'incendie qui l'avait dévastée, et qui sembla comme le second fondateur de la basilique.
Ces mosaïques de Salonique sont certainement comparables aux plus belles mosaïques de Constantinople et de Ravenne. On connaît les mosaïques fameuses qui, dans l'abside de St-Vital, représentent Justinien au milieu de sa cour, Théodora parmi ses suivantes. Les mosaïques de Salonique sont d'un art certainement comparable et, par l'exécution, supérieur. On sent qu'à Ravenne, comme à Salonique, les cartons sont l'œuvre de dessinateurs admirables ; mais dans la lointaine cité d'Italie, petite ville de province, les praticiens qui ont mis les mosaïques en place étaient des gens de talent médiocre ; au contraire, ceux qui travaillèrent à Salonique avaient un art consommé. Lorsqu'on est en face de ces mosaïques, lorsqu'on les regarde comme on regarde un tableau, les cubes de verre des mosaïques sont si petits, de dimensions si menues, la dégradation des couleurs est faite d'une façon si ingénieuse, qu'il semble qu'il soit impossible de faire rien de plus beau.
On trouve d'autres mosaïques sur les autres côtés
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des piliers, figures de saints représentant saint Serge, ou saint Démétrius avec deux enfants, autant d'exvoto encore qui semblent simplement d'une date un peu postérieure aux mosaïques du collatéral. Dans la grande image du fondateur, en effet, l'inscription fait allusion à la protection de saint Démétrius, qui a écarté de sa ville «l'orage barbare des flottes barbares ». Il y a là une allusion à un événement historique connu, qui se place à l'aube du Vil" siècle et qui nous donne la date à peu près précise de cette partie des mosaïques de la basilique de Saint- Démétrius.
Telle est, telle était autrefois la splendeur de ces mosaïques merveilleuses. Aujourd'hui, il n'en reste absolument plus, hélas ! que le souvenir. L'incendie d'août 1917 a détruit la basilique de Saint-Démétrius à peu près complètement, et elle est aujourd'hui dans un état lamentable. Le toit s'est effondré, tout le premier étage est tombé, les tribunes et les colonnes du premier étage ont écrasé sous leur chute les €olonnes du collatéral et ont mis en miettes toute la première série des mosaïques que je plaçais sous vos yeux. Du côté droit de l'église, il n'y a que décombres et ruines. Si la colonnade de la grande nef est ici encore partiellement debout, le côté gauche est coupé de brèches formidables ;
les colonnes, même celles du rez-de-chaussée^ sont tombées. Sous l'action du feu, les marbres multicolores qui mettaient leur revêtement aux parois de l'église ont éclaté et, en somme — c'est une bonne fortune dont il faut encore remercier la destinée — seuls les panneaux de mosaïques qui étaient à l'entrée du chœur, les quatre très beaux panneaux du VII*^ siècle, ont échappé au désastre. Dans la catastrophe qui a ruiné la ville au mois d'août 1917, c'est certainement une perte irréparable pour l'art que la destruction de cet incomparable monument. Et il y a quelque chose de presque tragique, de lamentable aussi, à voir aujourd'hui, au milieu de ces ruines, le grand panneau représentant saint Démétrius entre les fondateurs seul subsister intact, et le martyr survivre en quelque sorte, comme par une ironie de la destinée, à l'anéantissement de cette église qu'il remplissait de son nom, de son souvenir et de sa gloire.
L'église de Saint-Démétrius était la merveille de Salonique. Ce n'est point le seul monument qui parât la cité.
Sur la grande rue qui suit actuellement, semble-t-iU le trajet de l'ancienne voie romaine qui traversait la
ville antique, un arc de triomphe s'élève, bâti, à l'aube du IV® siècle, par l'empereur Galère et dont les bas-reliefs représentent des épisodes des guerres de ce prince contre les Perses. Si maltraités par le temps que soient ces bas-reliefs, ils demeurent intéressants cependant par les détails qu'ils montrent. Sur le pilier nord-ouest, quatre zones de sculptures superposées décorent l'un des montants de l'arc de triomphe : il suffit de noter qu'elles rappelaient les victoires de l'empereur Galère sur les Perses et qu'ici, en particulier, on voit, dans la seconde zone, cet épisode de bataille et, plus bas, l'arrivée des envoyés du roi de Perse auprès du César.
En relations étroites avec l'arc de triomphe de Galère et placée, par rapport à lui, d'une manière symétrique en quelque sorte, s'élève la rotonde qu'on appelle l'église de Saint-Georges, monument romain qui, au V siècle, fut transformé en église chrétienne et décoré, à la coupole et au tambour de la coupole, d'une série de belles mosaïques. Des figures de saints y apparaissent dans un merveilleux décor d'architectures fantastiques, véritables palais de féerie ou de rêve, tout en or, tout étincelants de splendeur et qui mettent un chatoiement, un flamboiement d'or à la coupole de l'église.
Une autre basilique, celle qui, au temps où les
Turcs étaient à Salonique, s'appelait la mosquée Eski-djouma, et qui s'appelle aujourd'hui l'église de Sainte-Paraskévi, n'est pas moins curieuse, à certains égards, que ne l'était Saint-Démétrius. Elle a été malheureusement fort abîmée par les Turcs qui, pour consolider les murs, ont bouché la série des fenêtres qui formaient une sorte de loggia et faisaient de cette église l'une des plus curieuses du V® siècle chrétien. Mais l'intérieur reste d'une extrême beauté : à la courbe intérieure des arcades de la grand'nef, au-dessus des chapiteaux du Y** siècle, des mosaïques décoratives sont placées ; ce sont des fleurs, des fruits, tout cela d'une couleur étincelante et admirable, et qui mettent une parure merveilleuse à la courbe des arcades.
Continuons cette revue des églises de Salonique. Après Saint-Georges qui date du IV® siècle et est devenue église chrétienne au V'' siècle, après Saint- Démétrius et Eski-djouma qui sont du V* siècle, et dont la décoration date du V% du VI® et du Vil" siècles, il faut placer Sainte-Sophie, église assez lourde à l'extérieur et dont l'intérieur, assez massif, n'est pas cependant sans beauté, et qui surtout a pris une physionomie plus heureuse depuis que l'édifice a été rendu au culte orthodoxe. Sainte-Sophie date du V® siècle et elle est, par ses lignes générales,
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extrêmement intéressante, mais davantage encore par ses mosaïques.
Au fond de l'abside, une décoration du VIII" siècle montre la Vierge tenant sur ses genoux l'enfant Jésus ; mais surtout, à la coupole centrale, une admirable mosaïque représente l'Ascension du Christ, le Christ enlevé dans une gloire par des anges et, rangés en cercle autour de lui, la Vierge entre deux anges et les douze apôtres. Cette mosaïque, très probablement du XI'' siècle, est une œuvre tout à fait remarquable, très digne d'être rapprochée de la mosaïque toute semblable qui, à l'une des coupoles de Saint-Marc de Venise, représente la même scène. L'art en est à la fois très savant et très réaliste. Certains détails montrent la façon dont le dessinateur s'est attaché à représenter les attitudes, parfois compliquées, des hommes qui retournent la tête pourvoir le Seigneur montant dans sa gloire. D'autres détails ne sont pas moins intéressants : ils nous montrent ces anges qui, comme toujours, sont d'une grâce harmonieuse. Puis c'est l'image de la Madone : la figure n'est point sans beauté, dans l'attitude solennelle, grave et majestueuse que lui donne toujours l'art byzantin. A côté d'elle, ce sont enfin certaines figures d'apotres, comme celle par exemple qui représente saint Pierre, et dont le type est facilement
reconnaissable, resté immuable depuis le V^ ou le YP siècle, où il s'est fixé, jusqu'au XP siècle, date des mosaïques.
Jusqu'au jour où les Turcs ont pris Salonique, au XV siècle, toute une série d'autres églises nous permettent d'étudier l'évolution de l'art byzantin.
Voici par exemple une petite église qu'on nommait, à l'époque ottomane, la mosquée des forgerons, Kazandjilar-djami. Une inscription nous apprend que c'était une église consacrée à la Vierge et datant de la première moitié du XI'' siècle, petite église toute en briques et fort pittoresque, avec sa coupole, avec le dessin net qui, à l'extérieur du monument, laisse entrevoiries lignes intérieures de l'édifice.
D'autres églises ne sont pas moins remarquables ; telle l'église de St-Pantéléimon, du XIP siècle, ou deux autres qui sont charmantes : l'une, qui s'appelle la mosquée de Yacoub-pacha, est une petite église à cinq coupoles, bâtie au XIP siècle, achevée au XIIP ; et la sœur de cette église, dont nous ne savons pas à quel saint elle était consacrée, est la très charmante église des Saints-Apôtres. Les deux édifices sont pareils, sûrement bâtis par le même architecte. Mais, dans l'église des Saints-Apôtres, l'abside est particulièrement intéressante. Tandis que les plus anciennes églises de Salonique étaient à l'extérieur
SALOMQUE 151
assez pauvrement décorées, ici, au contraire, on trouve toutes sortes de combinaisons de briques, qui donnent à la muraille un aspect tout à fait pittoresque et mettent à la courbe de l'abside centrale comme une dentelle colorée.
Ainsi, depuis le V^ siècle jusqu'au XIV, toute l'histoire de l'art byzantin passe en quelque sorte dans les monuments de Salonique. Tous les types d'églises s'y rencontrent, basiliques comme Saint- Démétrius, églises à coupole comme Sainte-Sophie, charmantes petites églises à quatre ou cinq coupoles comme les Saints-Apôtres ou Yacoub-pacha ; et pareillement toute la beauté de cet art qu'a créé la Grèce du moyen âge apparaît dans la décoration, hélas ! si maltraitée, de ces monuments, dans les marbres qui tapissaient l'intérieur de Saint-Démétrius, dans les mosaïques qui parent encore Eski-djouma ou Sainte-Sophie ; mais Salonique nous a gardé en outre un dernier trésor.
C'est une étoffe du XI V^ siècle, qui est un des chefs-d'œuvre de l'art byzantin. Elle appartient à cette catégorie de monuments, qu'on nomme épitaphios, qui représentent le Christ étendu sur son lit funèbre et qui servent au jour du Vendredi-Saint, dans les églises orthodoxes, à draper l'autel. Cette broderie est exécutée sur fond d'or, à l'aide de
soieries colorées où le vert, le jaune, le mauve mettent une merveilleuse harmonie. Le centre représente le Christ mort ; les deux panneaux latéraux montrent le Christ donnant la communion aux apôtres ; dans celui de gauche, les anges, en particulier, qui environnent le Seigneur sont d'une beauté singulière. Il est certain qu'il y a là un véritable chefd'œuvre, et c'est une bonne fortune que, dans le désastre qui a ravage Salonique, ce monument ait été épargné et sauvé.
Telle est aujourd'hui la grande ville de la Macédoine grecque, telle est Salonique qui, pendant tant de siècles, depuis le V*" jusqu'au XV, a en quelque sorte, dans son histoire particulière, montré l'écho et le reflet de toute l'histoire de l'empire byzantin. Telle est cette grande ville qui, pour les gens du moyen âge, était la seconde ville de l'empire et presque l'égale de Constantinople et qui demeure aujourd'hui encore l'une des cités les plus considérables de l'Orient.
En l'année 1430, Salonique tomba aux mains des Turcs. Elle est restée en leur pouvoir pendant près de cinq siècles ; c'est le 26 octobre de l'année 1912 que les troupes helléniques ont repris l'ancienne ville
byzantine et depuis lors — et pour toujours — Salonique fait partie du royaume de Grèce. Mais ce qui est intéressant, et c'est par où je veux finir, c'est que ce soit précisément en ce jour du 26 octobre, anniversaire du saint protecteur de la cité, que, avec les troupes grecques, l'orthodoxie soit rentrée dans la ville : comme si, par une rencontre amusante en notre siècle sceptique, le saint patron de la cité macédonienne continuait toujours à veiller sur elle, comme pour attester qu'aujourd'hui encore, comme autrefois, Salonique demeure la cité de saint Démétrius.
Ch. Diehl.
Mesdames, Messieurs,
N VOUS a parlé, dans une récente conférence, ^
du génie grec dans l'art.
Mais l'art qui se manifeste sous des formes sensibles n'est qu'une partie de ce que Renan appelait le miracle grec et qui s'est produit aussi dans l'action, dans la pensée pure, dans toutes les I formes de la poésie et de la prose. Tout ce que la |
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littérature peut exprimer rentre dans la définition du génie grec, et c'est de cela que je voudrais vous parler
Mais comment embrasser, dans une courte conférence, toute l'étendue de la littérature grecque, qui commence avec les poèmes homériques, neuf ou dix siècles avant l'ère chrétienne et qui, à prendre les choses dans un sens large, dure pendant plus de 2.000 ans, jusqu'à la prise de Gonstantinople par les Turcs ?
Même à s'en tenir à la période classique, à la période d'indépendance nationale, qui est la période de grande création et de perfection, nous avons encore sous les yeux cinq ou six siècles qui sont étonnamment pleins de choses et devant lesquels, par conséquent, le conférencier resterait confondu s'il devait, à l'elfroi de l'auditoire, s'engager dans l'énumération des (euvres qui remplissent cet espace de temps. Aussi n'est-ce pas là ce que je me propose de faire.
Je voudrais, le plus rapidement et le plus simplement possible, essayer de vous indiquer les traits spécifiques et généraux qui caractérisent cette littérature, qui sont la marque du génie grec et qui font qu'après avoir charmé jadis Rome, elle charme encore les hommes d'aujourd'hui et qu'elle peut leur donner des leçons toujours vivantes et nouvelles.
Pour cela, je vous demanderai de vous placer tout de suite en face des faits. Mettons-nous dans la situation d'un homme, d'un ami des lettres qui vient de lire une tragédie de Sophocle, un chant d'Homère, un dialogue de Platon et qui, ayant fermé le livre, avant d'entrer dans aucun examen de détail, se demande quelle est son impression d'ensemble, quel sentiment général il garde de sa lecture.
Eh bien ! je trouve l'expression de ce sentiment dans une très belle phrase de Plutarque que je vous demande la permission de vous lire, et sous le patronage de laquelle je mets mes réflexions.
C'est dans la vie de Périclès que je la trouve, au chapitre XIII, lorsque Plutarque, après avoir raconté comment, sous l'inspiration dé Périclès, les monuments s'élèvent comme par enchantement sur l'Acropole et dans toute la ville, cherche à nous rendre compte de l'émotion qui s'empara des Athéniens. Voici ce qu'il écrit :
«Dès l'origine, leur beauté (celle de ces monuments) semblait déjà revêtue de la majesté des siècles et maintenant encore (au temps de Plutarque, c'est-àdire au premier siècle après l'ère chrétienne^ par leur fraîcheur, il gardent tout le charme et l'éclat de la nouveauté ; une fleur de jeunesse que le temps n'a pu flétrir préserve leur beauté de toute atteinte, comme
s'ils étaient animés d'un souffle vivant et incorruptible» d'une àme inaccessible à la vieillesse».
Cette phrase de Plutarque me parait rendre, de la façon la plus juste, le double sentiment que nous éprouvons en présence des œuvres littéraires de la grande période grecque. Ces œuvres des écrivains, comme celles des architectes et des sculpteurs, gardent, après tant de siècles, une fraîcheur qu'on ne trouve, à ce degré, dans presque aucune littérature, et en même temps elles présentent le caractère d'éternité qui leur vient de leur perfection, caractère qu'elles ont eu dès leur origine et qui n'est pas moins sensible aujourd'hui, parce que la parfaite beauté ne vieillit pas plus qu'elle ne tarde à se faire reconnaître.
D'où vient cette fraîcheur unie à tant de beauté, et qu'y-a-t-il dans cet ensemble de spécifiquement grec ?
Cette fraîcheur, d'abord, si sensible dans les œuvres grecques de la grande époque, vient en partie dune circonstance un peu accidentelle, un peu extérieure et qui aurait pu être fâcheuse, qui s'est trouvé au contraire extrêmement heureuse, par suite de la nature même du génie grec. Cette circonstance, c'est que la littérature grecque n'a devant elle aucun modèle, aucune littérature antérieure dont elle puisse s'inspirer, qui lui impose ses formes littéraires, ses
façons de s'exprimer, ses règles; point de conventions préexistantes, point d'imitation possible.
Rappelez-vous, par contraste, la gêne de notre grand Corneille luttant contre ces fameuses règles d'Aristote (qui n'ont d'ailleurs jamais existé que dans l'imagination des commentateurs) et s'efforçant de justifier à grand'peine, contre un dogmatisme étroit, les audaces heureuses de son génie. Croyezvous que Chapelain, que Voltaire, s'ils n'avaient eu sous les yeux l'Enéide de Virgile, auraient jamais songé, au XV!!™*^ et au XVIII™" siècle, à écrire des poèmes épiques, en des temps si dépourvus de la véritable inspiration qui enfante les épopées ?
En Grèce, rien de pareil : le terrain est libre. Aucun modèle ne s'impose aux créateurs, chacun peut y construire à son gré.
Cette liberté même, il est vrai, pouvait devenir un danger. Si le génie grec avait été moins riche, ilpouvait, faute de modèle, demeurer dans une stérilité relative.
Je ne me représente pas très bien ce que Rome, par exemple, si elle n'avait été fécondée par l'imitation de la Grèce, aurait tiré de son propre fonds. Elle eût produit sans doute des Codes, des Annales, des livres de Droit; je ne vois pas une grande poésie jaillissant du sol de Rome s'il n'avait pas été arrosé, fécondé par l'imagination grecque.
En réalité, comme je vous le disais, ce qui pouvait être un danger devient une bonne fortune, grâce à la prodigieuse fécondité naturelle du génie grec. N'ayant aucun modèle sous les yeux, la Grèce n'en fut pas appauvrie ; elle n'en fut que plus libre. Elle était assez riche de son propre fonds pour tout créer, tout inventer avec une abondance inépuisable, le fond et la forme, les genres littéraires, les idées, les mots, et de cette spontanéité merveilleuse est résultée une harmonie naturelle et profonde entre les œuvres et le milieu qui les a vues naitre.
Voyez les genres, que sont-ils ? Ce sont pour nous des formes littéraires traditionnelles, plus ou moins fixées, qui ont des règles dont un Corneille même ne peut toujours s'alîranchir. Qu'étaient-ils pour un Grec de la grande période, delà période nationale et créatrice ? Des formes naturelles, issues des circonstances de la vie, des besoins de tous les jours, et qui s'adaptaient à ces besoins, à ces circonstances.
Comment sont nés les poèmes homériques ? Par suite de ce fait que les hommes de ce temps, les rois de la Grèce primitive, avec leurs compagnons, se réunissent le soir dans des festins où, suivant l'expression d'Homère, ils boivent comme des dieux, et, tandis qu'ils boivent, ils aiment à entendre de beaux récits, où sont retracés des exploits pareils à ceux
qu'eux-mêmes accomplissent quand ils sont en guerre, des voyages dont ils ont entendu parler ou qu'ils ont faits eux-mêmes.
Alors des chanteurs dont la mémoire est nourrie de traditions populaires, dont l'imagination agrandit naïvement tout ce qu'elle touche, viennent leur raconter ces belles histoires dont ils ne se lassent jamais, et c'est ainsi que naît l'épopée.
La grande ode de Pindare, la tragédie d'Eschyle et de Sophocle ne naissent pas d'une manière moins naturelle et moins spontanée.
Lorsque la cité s'est formée, lorsque l'âme collective éprouve des sentiments qui ont besoin d'une expression commune et magnifique, elle demande à la poésie aidée par la musique d'être son interprête dans les fêtes des dieux ou des hommes.
Pindare chante les vainqueurs des grands jeux de la Grèce dans des cérémonies qui sont tantôt des fêtes de famille ou tantôt des fêtes civiques.
Tous les genres dramatiques sont sortis des fêtes de Bacchus, dont le culte, par la diversité de ses aspects, mettait en jeu les sentiments les plus variés, depuis les plus sombres émotions de la tragédie, jusqu'à la gaité légère du drame satyrique et aux fantaisies débridées de la comédie.
Je pourrais prolonger indéfiniment cette énu-
mération, sans parler de l'éloquence, dont les différentes formes sortent directement des habitudes de la vie publique ; je noterai seulement encore que Platon n'aurait pas écrit ses dialogues, si Socrate, son maître, n'avait eu l'habitude de causer dans l'agora avec le premier venu et si la méthode dialectique n'était née de cette expérience quotidienne.
La langue a le même caractère populaire, au moins dans la prose. Les prosateurs les plus savants écrivent dans la langue de tout le monde. Les mots dont ils se servent sont ceux de la conversation courante, et cette conversation est celle d'un peuple qui tire tout de son propre fonds, qui ne connaît pas de langue étrangère savante. Rien d'artificiel ni d'ésotérique. Tout est simple et concret. La prose grecque est toute formée du vocabulaire le plus concret et le plus limpide. Elle est née sur les lèvres d'un peuple qui n'avait pas appris une autre langue et qui n'avait pas eu sa période scolastique. Traduire du grec en français oblige presque toujours à substituer aux mots concrets du langage populaire une foule de mots abstraits.
Dans la poésie, il est vrai, les choses sont un peu différentes. Là, il s'agit d'élever l'àme de ceux qui écoutent au-dessus de la réalité quotidienne et vulgaire. La langue de la conversation courante n'y suffit plus.
Le poète parle donc une autre langue. Mais où la prend-il ? Ce n'est point dans un vocabulaire d'origine plus ou moins étrangère et savante : c'est dans le passé même de la race, dans une tradition ancienne, sans doute, et par là même plus noble, plus vénérable, devenue pour ainsi dire auguste par un usage presque immémorial, mais néanmoins toujours vivante et foncièrement nationale, parce qu'elle n'a jamais cessé d'être en vigueur.
Une comparaison vous fera comprendre la nature de cette tradition. Nous avons eu en France, au moyen âge, une littérature populaire très belle. Au temps de la Chanson de Roland, on peut croire que nous allons avoir une Iliade, une Odyssée et que notre littérature va s'engager dans cette voie toute populaire et spontanée. Mais qu'arrive-t-il ? C'est que cette langue populaire n'est pas celle qu'on enseigne dans les collèges et dans les cloîtres : l'Eglise et l'Université ne veulent connaître que le latin, qui reste immobile tandis que la langue parlée se transforme ; et ainsi, la langue des anciennes épopées n'étant pas conservée par l'éducation, il en résulte qu'au bout de quelques siècles elle n'est plus comprise. De là ce divorce qui s'accomplit peu à peu entre le vieux trésor de nos épopées nationales et la littérature vivante, divorce qui est scellé, pour ainsi
dire, par la Renaissance et par la révolution classique du XYII""* siècle.
En Grèce, rien de pareil, je le répète : c'est dans Homère, publiquement récité aux Panathénées, que les Athéniens du^Vl""' siècle apprenaient le passé de leur race, et c'est dans les poètes qu'on enseignait à lire aux enfants. Ainsi la tradition restait vivante malgré l'évolution nécessaire de la langue parlée.
Même spontanéité, même fraîcheur aussi, dans l'élaboration des idées, qui naissent et se forment selon l'ordre naturel du développement des facultés. Chez une nation jeune, comme chez un enfant ou un adolescent, c'est l'imagination qui domine d'abord. Ensuite viennent la réflexion et le raisonnement, avec l'expérience de la vie et le progrès de la raison. C'est ainsi que les choses se sont passées en Grèce, parce que nulle influence inférieure n'a troublé cette évolution naturelle. La littérature grecque commence par un âge de légendes et de poésie, auquel succèdent peu à peu les découvertes de la pensée spéculative et de la pratique réfléchie, qui créent lentement l'admirable trésor de la littérature grecque.
Et toujours, à tous les pas de cette marche en avant, même spontanéité de l'esprit, même jaillissement perpétuel de création dans les idées, même fraîcheur par conséquent, puisque rien de tout cela
n'a été dit encore et que chaque progrès est un voyage de découverte dans un monde nouveau.
Or, en même temps que tout cela est nouveau, c'est marqué aussi de ce caractère d'éternité, de beauté durable dont je vous parlais tout à l'heure, parce que les qualités fondamentales du génie grec sont imprimées tout d'abord dans chacune de ces œuvres, et que ces qualités sont celles qui aujourd'hui encore constituent à nos yeux les signes de la perfection.
L'esprit grec, en effet, a réuni deux qualités qui s'excluent quelquefois, et dont l'association forme, à notre goût, le plus haut degré de la perfection artistique.
La première de ces qualités, c'est le don de voir d'une vue rapide, synthétique, par une sorte d'intuition, le caractère général des choses, ce qui en fait l'unité vivante.
La seconde qualité, presque opposée, est de démêler nettement les détails de cet ensemble, de les distinguer, et cela sans briser l'unité du tout ; voir l'ensemble est une condition essentielle de l'art, mais distinguer le détail est aussi une exigence essentielle de la raison.
Il peut arriver que ces deux aptitudes ne soient pas également fortes chez un même individu, dans une même nation ; mais ce qui constitue l'originalité
de l'esprit grec, c'est qu'elles s'y rencontrent toutes les deux à la fois, et à un degré supérieur. De là ce double effet dans lequel se résume la perfection de l'art classique : d'une part, une forte impression d'ensemble, impression sensible etimaginative, soudaine et puissante, où éclate et se concentre l'âme, la personnalité, la vie de la réalité dépeinte ; d'autre part, une connaissance claire, distincte, vraiment intelligible, de cette même réalité.
Ces deux aspects réunis des choses, l'aspect synthétique et l'aspect analytique, sont les éléments également nécessaires de ce que l'art classique, formé par l'esprit grec, appelle composition et harmonie.
Un exemple ou deux, très courts, très simples, de ce genre de composition harmonieuse.
A la fin du VIII'"'' chant de l'Iliade, le poète nous raconte que les Grecs, vaincus par les Troyens, se retirent pour la nuit et allument des feux dans tout le camp.
Cette image des feux qui brillent çà et là dans la plaine éveille dans l'esprit du poète une comparaison :
«Ainsi, dit-il, quand la nuit est très belle — et que l'éther est sans vent — alors on aperçoit tous les astres qui brillent dans le ciel — et le ciel semble s'entr'ouvrir...»
Voilà l'impression d'ensemble. Le poète continue :
« On aperçoit les sommets des montagnes, les pointes des promontoires, les bois sur les collines ». Voilà le détail, combien pittoresque et net ! Pour terminer, un dernier trait qui ramasse le tout en plaçant le centre du spectacle dans une âme humaine : « Et alors le pâtre se réjouit dans son cœur», le pâtre qui garde sestroupeaux, qui craint pour eux pendant l'obscurité, et qui, voyant la nuit si belle et le vent tombé, est rempli de joie.
Voilà un petit tableau qui n'est presque rien et qui est un chef-d'œuvre de composition harmonieuse.
Les exemples de ce genre pourraient être multipliés à l'infini. En voici un autre, qui n'est guère plus long et qui se rapporte à l'ordre du raisonnement, de la discussion oratoire. Je l'emprunte à l'admirable scène du XXIV'"" chant où nous voyons Priam aux pieds d'Achille.
Vous savez qu'Achille a tué Hector, le fils de Priam, et Priam, protégé par les dieux, arrive sans être vu jusqu'à la tente d'Achille, pour le supplier de lui rendre le cadavre de son fils. Situation tragique, admirable, dont le poète nous fait sentir tout de suite l'émotion puissante : d'un côté, le père d'Hector; en face de lui, le meurtrier, qui a vengé lui-même son ami Patrocle, tué par Hector.
Les deux hommes se regardent et sont frappés
d'une sorte de stupeur, ^duftoç, mot très fort, qui désigne notamment l'étonnement mêlé d'effroi d'un mortel apercevant un dieu.
Tous deux restent muets pendant quelques instants. Il faut pourtant que ce silence soit rompu ; il faut que Priam parle le premier ; que va-t-il dire ?
Avant d'essayer une démonstration qui puisse convaincre Achille, il faut frapper un coup qui l'ébranlé, trouver des mots capables de percer cette cuirasse d'orgueil et de vengeance qui rend son cœur inaccessible aux arguments. Priam jette le mot le plus simple, le plus fort, le plus émouvant :
«Souviens-toi, ô Achille semblable aux dieux, souviens-toi de ton père ! »
L'image de ce père qu'Achille aime de toute son âme, de ce vieillard pareil à Priam et qui vit tristement dans sa solitude lointaine, introduit brusquement dans le débat terrible un élément d'émotion tout nouveau.
Voici maintenant tout le développement qu'elle implique : O Achille semblable aux dieux, souvienstoi de ton père : il est en ce moment dans sa demeure, vieux comme moi ; il est tout seul, et peut-être quelque ennemi, quelque mauvais voisin lui cherche-t-il querelle ? 11 est malheureux ; mais lui du moins, il a l'espoir, il espère que tu reviendras. Il sait que tu es
en vie, et moi, j'ai perdu tous mes fils ; tu me les as tous tués, et le dernier qui me restait, le plus vaillant de tous, c'est celui pour lequel je viens te supplier, afin que tu me rendes ses restes, que tu veux insulter et abandonner aux chiens.
Vous voyez le développement, très court, mais plein, admirable, rempli de sentiment et en même temps rempli de logique, de bon sens ; toutes ces idées sortent les unes des autres ; elles s'appellent invinciblement. L'analyse est aussi belle que la synthèse enfermée dans les premiers mots. La raison y trouve son compte comme le sentiment. Composition harmonieuse et naturelle, c'est toujours là qu'il faut en revenir pour caractériser ces créations du génie grec.
J'ai parlé jusqu'ici surtout de la forme, mais j'ai hâte d'ajouter que ce n'est pas seulement la perfection artistique de ces œuvres qui les rend éternelles : c'est encore et surtout que l'humanité qu'elles nous montrent est une humanité de civilisation supérieure, et cela depuis le début jusqu'à la fin.
J'appelle «humanité de civilisation supérieure» une humanité qui est également capable des sentiments les plus profonds, les plus nobles, les plus tendres même et les plus délicats, et à la fois de la raison la plus haute, la plus vigoureuse, la plus subtile. Com-
ment est-ce possible ? N'y a-t-il pas dans la raison quelque chose d'impersonnel qui peut tendre à la dureté, et ce que Shakespeare appelait «le lait de la tendresse humaine» n'est-il pas plutôt le partage des natures qui ne raisonnent pas trop ?
Eh bien ! oui, c'est ainsi dans l'âme grecque : ces deux choses contraires s'associent et se complètent continuellement, comme tout à l'heure s'associaient l'analyse et la synthèse, et c'est ce qui donne à la littérature grecque une valeur unique. J'essaierai de vous montrer encore, par quelques exemples, ce double développement parallèle de la raison et de la sensibilité grecque, et l'admirable équilibre qui en résulte.
Parlons d'abord de la raison.
La Grèce, comme je vous l'indiquais plus haut, a commencé par se nourrir de légendes, parce qu'elle a suivi dans son développement intellectuel l'ordre naturel, qui veut que l'enfance aime les contes de fées. Ces légendes naissent de toutes parts, du sol, de la nature, de la vie humaine, où l'imagination populaire voit agir des forces divines qu'elle décrit et qu'elle raconte. Mais de très bonne heure, remarquez-le, la raison innée de la Grèce l'amène à purifier ces légendes, à les dépouiller de ce qu'elles avaient d'abord de plus grossier.
Nous trouvons, certes, dans les vieilles religions grecques, un fonds de grossièreté primitive qui ne saurait nous étonner. Beaucoup de ces éléments remontent probablement à des races antérieures à la race grecque et qui ont habité le même sol. Ces races avaient des cultes dont la trace a subsisté après qu'elles eurent été plus ou moins absorbées par les migrations nouvelles.
Hésiode, qui est à sa manière un savant des choses passées, a gardé d'assez nombreux souvenirs des légendes les plus anciennes et les plus naïves. Mais déjà Homère, qui est antérieur à Hésiode, avait commencé de faire un choix dans cet héritage trop mêlé. Le merveilleux, chez lui, s'est débarrassé de ce qui restait de trop monstrueux, de trop fantastique dans la mythologie populaire ; son imagination est toute pénétrée de raison et de mesure. Les dieux deviennent plus humains, c'est-à-dire plus raisonnables et plus beaux.
Puis, dès le début du VI'"*' siècle, après le règne souverain de l'imagination qui avait rempli les périodes antérieures, nous voyons une chose toute nouvelle, une de celles que Renan admirait le plus dans la Grèce antique, l'effort pour créer la science, qui s'appelle d'abord la philosophie.
On ne saurait exagérer la nouveauté et l'importance
de cet effort. Ce n'est pas que la Grèce n'eût recueilli de l'Orient, de l'Egypte, une foule de connaissances techniques, et il serait injuste de l'oublier ; mais il ya un abîme entre des connaissances techniques, même poussées fort loin, et l'idée essentielle de la science.
Ce qui constitue la science, ce n'est pas la somme des faits exacts, utiles, commodes, qu'on a accumulés, c'est l'idée que ces faits épars sont reliés par des lois ; c'est le sentiment invincible que la nature n'est pas un chaos, que les phénomènes au milieu desquels nous sommes plongés et qui nous apparaissent d'abord comme désordonnés et inintelligibles, recouvrent un certain ordre, et qu'en réalité il suffit de savoir chercher comme il convient, pour retrouver sous toutes ces apparences diverses, flottantes, éternellement changeantes, la nécessité qui les enchaîne et qui les explique.
Voilà l'idée qui s'est imposée dès le VI™* siècle à l'esprit des penseurs grecs, et qui les a déterminés à vouloir résoudre l'énigme du monde. Le jour où cette idée s'empara d'eux, on peut dire que la science était née dans l'humanité. Que leur audace ait été d'abord fort téméraire, qu'ils n'aient nullement mesuré l'immensité de la tâche ni proportionné leurs efforts à ce qui était possible, c'est de toute évidence, mais la voie était ouverte, l'idée féconde était trouvée, et
les erreurs de détail, si énormes qu'elles pussent être, comptent peu au prix d'un pareil service rendu à l'esprit humain.
Trois ou quatre grandes écoles philosophiques naissent presque simultanément, et toutes s'attaquent au problème total et insoluble de l'origine des choses. Le principe de tout, pour l'un, c'est l'eau ; pour d'autres, c'est l'air, ou la terre, ou le feu, et voilà les quatre éléments traditionnels. Pour d'autres encore, le premier principe, c'est l'être en soi, ou bien les nombres.
Désaccord flagrant, et qui va prêter au scepticisme. Ne nous y trompons pas cependant. Tous les physiciens d'Ionie sont d'accord au fond sur une idée essentielle, à savoir que la substance des choses est une, et que la diversité des apparences vient des transformations d'une matière unique. Sont-ils donc si loin de nos physiciens et chimistes d'aujourd'hui ?
D'autre part, quelle vigueur chez ces esprits géométriques de l'école d'Elée qui prétendent tout tirer de l'analyse d'une idée abstraite, l'idée de l'être, sur laquelle un Parménide raisonne à perte de vue ? Ces raisonnements à priori sur une idée abstraite nous satisfont peu, assurément ; mais qui ne voit que cette manière de raisonner a gardé sur beaucoup de grands esprits, pendant des siècles, un crédit qui n'est pas près de disparaître entièrement ?
Et chez les Pythagoriciens, géomètres, physiciens et mystiques, au milieu de toutes les fantaisies d'une imagination incoercible, que de conceptions profondes encore et dont la beauté nous émeut ! Gomment ne pas admirer cette idée du Cosmos, du monde considéré comme un tout harmonieux, où l'indéterminé de la substance prend forme et vie et beauté par l'action toute-puissante des nombres, source de toute harmonie dans les choses comme de toute vérité dans la géométrie et dans la physique ?
Tant de constructions si hasardeuses appelaient cependant une réaction sceptique, et l'esprit subtil de la Grèce ne manqua pas d'apercevoir ce qu'il y avait de fragile dans cet effort grandiose.
Ge scepticisme se manifeste au V""^ siècle par ce qu'on appelle la sophistique. Les sophistes ont en général une assez mauvaise réputation, mais qui n'est pas entièrement méritée, malgré la part de frivolité qui se mêle à leur action.
Reconnaissons d'abord qu'après tant d'affirmations peu solides, la critique avait un rôle nécessaire à jouer, sans quoi la raison grecque eût trahi une dangereuse faiblesse.
N'oublions pas non plus que dans les plus célèbres sophismes d'un Zenon d'Elée, il y avait des indications pénétrantes et profondes dont les âges posté-
rieurs ont fait leur profit en apprenant à mieux distinguer entre la réalité et le langage par lequel on la traduit. Je prends un exemple très connu, le plus simple de tous, le sophisme du «tas de blé».
D'un tas de blé, vous ôtezun grain ; il reste encore un tas de blé, mais répétez l'opération jusqu'à ce qu'il ne reste plus un seul grain ; le tas de blé n'existe plus, mais à quel moment précis le tas de blé a-t-il cessé d'exister? Impossible de le dire. Il est évident qu'il y a là un petit problème assez intéressant pour la valeur absolue du langage et des idées auxquelles il correspond.
D'autres grands sophistes, les Gorgias et les Protagoras, ont introduit sous des formes diverses la question de l'agnosticisme métaphysique. On ne peut donc pas dire que leur œuvre ait été foncièrement frivole.
A côté du scepticisme, d'ailleurs, le rationalisme reprend tout de suite sa marche en avant, mais avec plus de méthode et de puissance.
Dans l'ordre de la morale, Socrate, par sa méthode dialectique, par sa recherche minutieuse des définitions exactes, construit une science des mœurs et ouvre la voie à Platon.
Dans l'histoire politique, Thucydide donne l'exemple et la règle d'une critique sévère, rigoureuse,
uniquement appliquée à la découverte des causes secondes à l'exclusion de tout merveilleux, et fonde ainsi pour jamais l'histoire vraiment scientifique.
Avec Thucydide, avec Socrate, nous touchons au complet épanouissement de cette raison grecque dont Homère déjà nous permettait de saluer l'aurore.
A côté de la raison proprement dite, c'est aussi le sentiment, cette autre face de la nature grecque, dont nous pouvons suivre l'évolution dans la littérature. Ici encore, nous allons voir combien le fonds est riche dès le temps d'Homère, mais combien aussi ce fonds si riche par lui-même s'élargit et se fortifie par l'effet d'une vie collective qui s'étend de la famille à la cité, et par l'effet de cette raison même qui ajoute aux sentiments des principes intellectuels.
Dans le monde homérique, à vrai dire, le seul groupe social qui soit fortement constitué, c'est la famille. La cité n'existe guère que sous forme de famille patriarcale.
D'autre part, l'étranger est assez peu différent de l'ennemi, en dehors des liens personnels que peut créer l'hospitalité.
Il en résulte que les relations générales entre les hommes comportent encore beaucoup de violences et de passions, même entre chefs alliés pour une guerre commune.
En revanche, la famille (au sens étroit du mot) nous offre constamment chez Homère des exemples admirables de tous les sentiments sur lesquels elle repose encore aujourd'hui. C'est là qu'il faut chercher le vrai séjour de la beauté morale supérieure, et elle s'y rencontre au plus haut degré dans toutes les relations familiales.
Tout le monde connaît Andromaque, cette admirable épouse ; tout le monde connaît aussi Hector. Mais Hélène elle-même, une personne suspecte à certains égards, a des côtés exquis de délicatesse. Quand Hector est tué, toutes les femmes de la maison viennent pleurer sur sa mort, suivant la mode antique, et chacune, à son tour, chante sa plainte. Hélène vient aussi, et entre autres choses, elle dit à peu près ceci que je résume, et qui est véritablement délicieux : « Tu étais la douceur même, jamais je n'ai entendu de toi une parole pour me reprocher ma faute ; j'ai entendu quelquefois des reproches de ma belle-mère, j'en ai entendu de mes belles-sœurs et même de mes beaux-frères; de toi, jamais, aucun. Tu fus toujours rempli d'indulgence et de bonté. »
Est-ce qu'un trait comme celui-là n'est pas caractéristique de la plus exquise civilisation morale ?
Et encore de la même Hélène (j'aime à la citer en pareille matière), lorsqu'elle montre à Priam, du haut
des murs de Troie, les guerriers grecs qui combattent dans la plaine, elle cherche ses frères, Castor et Pollux, que Priam lui demande de lui désigner. Elle ne les aperçoit pas, et elle fait cette réflexion : « Peutêtre ne sont-ils pas venus parce qu'ils rougissent de moi ! »
Comme cet aveu est délicieux !
Maisje voudrais vous citer, à ce propos, d'Homère encore, ou vous rappeler du moins très rapidement une scène où cette douceur, cette tendresse, cettehumanité profonde se manifeste chez deux personnages qui sont justement les types accomplis de la raison prudente et calculatrice, et chez qui cette tendresse de cœur n'en est que plus remarquable : je veux dire Ulysse et Pénélope ; Ulysse, l'homme aux mille ruses, aux ressources inépuisables ; Pénélope, qui pendant vingt ans a su tenir par sa prudence les^ prétendants en échec.
Au XXIII™" chant de l'Odyssée, Homère nou& raconte la rencontre des deux époux, scène admirable par ce mélange à la fois de prudence toujours persistante et de tendresse d'abord contenue, puis débordante. Ulysse, à ce moment, a été reconnu sucessivement par son fils Télémaque, par son vieux serviteur Eumée, par son chien Argus (mort de joie en l'apercevant), plus tard par la nourrice Euryclée
qui, en lui lavant les pieds, a vu la cicatrice qu'il avait reçue dans sa jeunesse à la chasse du sanglier.
Reste Pénélope, qui ne sait rien encore; Euryclée monte à sa chambre pour la réveiller et l'avertir qu'Ulysse est de retour. Pénélope dormait ce jour-là, c'est elle-même qui le dit, d'un sommeil particulièrement doux et qui était hanté de rêves dont elle n'avait plus l'habitude. Euryclée arrive brusquement, en vieille servante dévouée, et lui crie en ouvrant la porte : « Ulysse est là ! Ulysse est arrivé ! » Pénélope comprend mal d'abord et s'irrite : «Quoi, tu viens me réveiller quand j'ai pour la première fois un doux sommeil ! Si ce n'était pas toi, la vieille nourrice, je t'aurais déjà mise à la porte».
Euryclée insiste ; elle donne des preuves et dit à Pénélope : «Tout le monde a reconnu Ulysse, son fils l'a reconnu et je l'ai reconnu moi-même».
Alors Pénélope est ébranlée : elle est prise d'une hésitation et se demande ce qu'elle va faire. Va-t-elle se jeter au cou de celui qui vient de rentrer dans sa demeure, ou va-t-elle au contraire l'interroger encore et le mettre à l'épreuve ? Elle est donc déjà convaincue, mais la prudence lui dit qu'il faut dissimuler jusqu'à ce qu'une preuve absolument décisive lui rende toute résistance impossible.
Enfin elle se décide à descendre, incertaine sur ce
qu'elle fera. Elle va près du foyer, tandis qu'Ulysse, immobile, reste contre le mur opposé et les deux époux se regardent, n'osant pas se parler.
Télémaque, qui est là présent, a l'impétuosité de la jeunesse, et se met en colère. Pénélope dit alors à Ulysse :
«Je voudrais t'interroger, j'ai différentes choses encore que je voudrais savoir. »
« O mère ! mauvaise mère ! s'écrie Télémaque furieux, quand mon père revient après si longtemps, tu tardes encore à le reconnaître ! »
Ulysse au contraire sourit, heureux de reconnaître la prudence de Pénélope, et se dit qu'un entretien particulier lui permettra de la convaincre. Alors il fait ce qu'on fait en pareil cas, il veut éloigner Télémaque :
« Va donc voir en bas ce que sont devenus les cadavres des prétendants et occupe-toi de mettre la maison dans un état tel que les gens du dehors ne puissent s'inquiéter de ce qui se passe. »
Télémaque s'en va. Les deux époux restent seuls en présence et de nouveau Pénélope hésite. Enfin, par une dernière ruse, elle dit à une servante :
«C'est bien, je reconnais mon époux ; prépare le lit nuptial : qu'on le transporte dans la pièce qui est à côté de celle où je couchais d'habitude » .
Cette fois,laruse a réussi. Ulysse est pris de colère à l'idée que le lit nuptial puisse être transporté en un autre endroit que celui où il fut toujours, car luimême l'a taillé jadis dans le tronc d'un olivier planté dans la terre. Il a construit la chambre au-dessus de cet olivier, dont l'immobilité même est le symbole expressif de la fidélité conjugale. Donc, si le lit peut être déplacé, c'est que le secret de la chambre nuptiale a été violé.
La colère même d'Ulysse est le signe irrécusable qu'attendait Pénélope. Elle ne saurait douter plus longtemps. Elle peut céder sans résistance à l'élan de son cœur. Aussitôt elle se jette au cou d'Ulysse et tous les deux versent des larmes en échangeant de longues, de douces paroles qui remplissent leurs âmes de tendresse et de joie.
Dans aucune littérature l'amourconjugaln'aété célébré plus magnifiquement que dans ces vers d'Homère, si loin de nous par la date, si près par le sentiment.
Tout au long de la littérature grecque, on peut suivre dans ses différentes formes l'évolution des sentiments. Chez Homère, je le répète, ce sont surtout les sentiments familiaux qui atteignent à leur plus haute expression ; ajoutons-y les amitiés individuelles entre les héros, entre Achille et Patrocle, par exemple.
Plus tard, le domaine des sentiments bienveillants s'élargit. La cité crée entre citoyens un lien très fort de justice. La race grecque tout entière a conscience d'être séparée du monde barbare par son «humanité» {(filavâpoiTiîa.).
Chez Hérodote, un allié propose au roi de Sparte de couper la tête au général perse dont le cadavre a été retrouvé sur le champ de bataille. «Non, répond le Spartiate, ce n'est pas l'habitude, en Grèce, de couper la tête de l'ennemi mort».
Eschyle, Sophocle, au milieu des sombres légendes de la tragédie, introduisent sans cesse de nobles inspirations d'humanité. Qu'il me suiBse de rappeler ici le vers immortel d'Antigone :
«Je ne suis pas faite pour partager la haine, je suis faite pour partager l'amour ! ».
Enfin, tous les orateurs attiques sont remplis des idées de droit, de justice, et surtout de cette admirable image d'une Athènes idéale, l'Athènes de Thésée et de Solon, patrie par excellence de la véritable civilisation, celle qui est faite de bonté et de douceur autant que de justice. Que la réalité ne répondit pas toujours à l'idéal, c'est trop évident ; mais où donc, dans les choses humaines, trouve-t-on jamais l'idéal pleinement réalisé ?
Je terminerai cet entretien en vous montrant
d'un mot ce double courant de raison spéculative de plus en plus haute et d'humanité de plus en plus large, aboutissant chez Platon à une merveilleuse synthèse, où la perfection de l'intelligence se confond avec la perfection de la moralité.
Au X™* livre de la République, dans des pages célèbres, Platon nous montre l'homme juste en face du tyran qui le fait souffrir, qui le tue, qui le martyrise, et l'homme juste cependant supérieur au tyran et même plus heureux que lui, parce qu'il voit à plein l'idée pure de la justice que le tyran ne voit pas, et parce que l'amour de cette idée, pour quiconque est capable de la contempler, est le plus grand bien qui puisse être donné à l'homme.
Paradoxe philosophique, dira-t-on peut-être. Non, mais vérité justifiée par l'exemple de tous les martyrs qui, dans tous les temps, ont sacrifié leur vie, accepté parfois des souffrances terribles, par amour pour un idéal qu'ils ont appelé Dieu, Vérité, Droit, ou de tout autre nom, mais qui a toujours été la plus haute forme du Bien que leur esprit put concevoir et que leur cœur pût aimer. Fonder l'obligation morale sur cette intime union de la pensée et du sentiment comme l'a fait Platon, je crois bien que c'est la plus admirable doctrine morale qui ait jamais été conçue par un philosophe.
Ma conclusion, Mesdames et Messieurs, c'est que nous devons revenir souvent, le plus souvent possible, à cette littérature grecque, source toujours rafraîchissante de beauté, de raison, d'humanité supérieure.
On me dira : Mais qui donc aujourd'hui sait le grec ?
Je vous répondrai par un souvenir. J'assistais, il y a une vingtaine d'années, à un congrès pédagogique où se trouvaient un certain nombre d'Hellénistes, et ceux-ci, comme il arrive, gémissaient sur le déclin des études grecques. Le vénéré Donaldson, principal de l'Université écossaise de St-André, se leva à son tour et dit : Vous gémissez tous très éloquemment sur le déclin des études grecques, mais moi qui suis de beaucoup plus vieux que vous (il avait près de quatre-vingts ans) j'ai toujours entendu gémir sur le déclin des études grecques. «Soyez tranquilles; le grec nous enterrera tous».
Eh bien ! Mesdames et Messieurs, j'en accepte l'augure et je suis d'autant plus convaincu de la vérité de cette prophétie, qu'il y a plus d'une manière d'aborder le génie grec. A défaut des textes originaux, les traductions mêmes ne sont point méprisables : témpip La Foi;itaine qui admirait si fort Platon, sans pouvoir le lire en grec. Il y a aussi la route de l'art.
qui n'est pas hérissée des mêmes obstacles que l'étude de la langue, et qui est de plus en plus fréquentée. Au total, je serais disposé à croire que le nombre des personnes qui goûtent le génie grec, bien loin de diminuer, va plutôt en s'accroissant, et j'espère, Mesdames et Messieurs, que vous contribuerez à ce progrès.
A. Croiset.
Mesdames, Messieurs,
Au cours des conférences auxquelles cette belle exposition a servi d'occasion et de cadre, . vous avez pu vous rendre compte combien le grand artiste moderne qu'est M. Frédéric Boissonnas s'était profondément pénétré de l'art classique. 11 n'est pas moins imprégné de sagesse antique. Or, un des principes de cette sagesse est qu'ici-bas tout bonheur, tout plaisir, toute joie doit se payer par un sacrifice.
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Ce principe, vous le trouverez dans maint proverbe^ entre autres dans le suivant : Tu as savouré le vin^ il te faut boire la lie.
Une divinité spéciale veilla à ce que la loi fut respectée. C'est cette Némésis dont la statue décore cette salle et que les Parisiens connaissent déjà par la délicieuse chronique que Jules Lemaître lui consacrait jadis. ^
Eh bien, Mesdames et Messieurs, M. Boissonnas a prévu que vous prendriez trop de plaisir aux conférences de MM. Homolle, Deschamps, Diehl, Bertrand, Groiset et Baud-Bovy, et alors il a imaginé de clore la série par une conférence d'où, découlerait un ennui assez intense pour que les dieux, qui non seulement ont soif, mais aussi sont jaloux, vous tiennent quittes de tout votre bonheur passé.
Cette «conférence expiatoire» était plus facile à concevoir qu'à réaliser. A défaut d'un conférencier français idoine, M. Boissonnas s'est souvenu d'un professeur grec que le hasard avait conduit à Paris. Mais, cette première difticulté surmontée, une autre a surgi : Il était nécessaire que cette série de conférences sur la Grèce, son génie, ses monuments et ses paysages fût complétée par un exposé des aspira-
' A propos du savant livre de Tournier.
tions actuelles de l'Hellénisme ; or, si un conférencier grec peut être qualifié pour apaiser Némésis, il est beaucoup moins à son aise pour parler des droits de la Grèce.
La crainte de paraître exagérer les mérites de ses compatriotes, la crainte de paraître chauvin, le feront hésiter à chaque pas, et il sera obligé de laisser de côté les meilleurs arguments.
Tout récemment, M. Emile Boutroux, voulant mettre en lumière ce que l'Entente doit à la Grèce, faisait remarquer que, sans l'appoint des 225.000 soldats grecs, l'offensive macédonienne n'aurait pu réussir et que la Bulgarie n'aurait pas capitulé ; que de plus, sans une seconde armée grecque qu'on tenait en réserve et qui se préparait à marcher sur Constantinople, la Turquie n'aurait pas mis bas si précipitamment les armes. «C'est la Grèce,» concluait l'éminent philosophe, «qui a déclanché la victoire.»
Quelques jours après, un second écrivain français — mais qui, à la vérité, est aussi grec que français — M. Anatole France, produisait des arguments qui n'étaient pas moins décisifs ^ Se plaçant au point de vue de la justice, il disait:
* Voyez dans V Humanité du 3 février, l'article intitulé «La Grèce et la Paix».
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«A l'heure où nous voyons la Serbie réunir dans son sein tous les Slaves du Sud, la Roumanie acquérir tant la Transylvanie, la Bucovine, le Banat à l'est, que la Bessarabie à l'ouest ; la République Arménienne de l'Ararat proclamer son indépendance et étendre déjà sur ses enfants non encore rachetés une main tutélaire ; Sion renaître après tant de siècles et rappeler les tribus dispersées d'Israël, pourquoi la Grèce ne rassemblerait-elle pas ceux de ses enfants qui ne veulent appartenir qu'à elle, gardant peutêtre un vague souvenir de ces temps radieux où les Hellènes d'Europe et ceux d'Asie apportèrent au monde la sagesse et la beauté?»
Pourquoi cette différence entre la Grèce et les autres Etats? Est-ce par hasard parce que M. Venisélos est entré en guerre sans conditions, sans songer à se munir de petits papiers ?
Ici encore, laissons la parole à M. Anatole France.
« Au préjudice de ma thèse, je veux, par un scrupule de haute moralité, ignorer que les Puissances de l'Entente ont offert en 1914 Smyrne et en 1915 la Thrace au roi Constantin pour prix de son concours. On ne peut admettre que des diplomates, quels qu'ils soient, pour quelque raison que ce soit, trafiquent en secret des territoires et des populations.
«Mais le noble Venisélos, devenu chef du gou-
vernement hellénique, n'a pas demandé le salaire de son dévouement à la cause des Alliés. Pourquoi payer son peuple d'ingratitude, quand notre reconnaissance envers lui ne coûterait rien à la justice et la satisferait au contraire ? »
Tous ces points, et bien d'autres, auraient évidemment fait le fonds de l'argumentation de tout étranger plaidant la cause grecque.
Mais, de ces arguments, il est évident qu'un Grec ne peut pas faire état ; il ne peut non plus insister sur un point pourtant capital, un point déjà mis en lumière par Gladstone il y a cinquante ans et par lequel M. Bertrand terminait il y a huit jours sa belle conférence, à savoir que la Grèce est le meilleur agent de la civilisation en Orient, qu'elle l'emporte à tous égards sur tous les autres peuples balkaniques, et que par ses qualités, preuves manifestes d'une illustre origine, elle a droit à la sympathie spéciale des gens cultivés.
Pour plaider la cause de la Grèce, je suis donc réduit à me limiter à des faits et des chiffres, à vous prouver que les principes de la politique grecque ainsi que ses revendications territoriales sont conformes aux principes du président Wilson, principes qui ont été ceux de la politique française depuis la Révolution.