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LA MER ET LES ÎLES D^RLES. II

plus barbares. Arles fut pris, en partie rasé, presque entièrement brûlé; mais les hordes dévastatrices ne l'occupèrent pas régulièrement, et c^est sur les collines de Cordes et de Montmajour, alors parfaitement défendues par leur ceinture d'étangs, qu'elles ont campé pendant de longues années ; c'est surtout sur la montagne de Cordes qu'elles avaient établi leur quartier général, leur point de rallieinent, leurs magasins de vivres et de butin. « Ce n'était point en effet une forteresse, fait à juste titre remarquer Anibert, que l'on ne saurait trop citer lorsqu'on étudie le territoire ancien d'Arles , telle que les souverains en bâtissent ordinairement sur les frontières de leurs États. .

« Tout y, annonce un simple camp fortifié, auquel on avait fait des retranchements en pierre, comme on les eût faits en gazon et en* palissades, s'il n'eût été placé sur des rochers. Ne semble-t-il pas résulter de là que ceux qui s'étaient ainsi logés pensaient moins à s'y établir à demeure, qu'à se ménager un asile sûr pendant leurs courses passagères ? » Et l'érudit écrivain n'hésite pas à attribuer au campement des Sarrasins la construction de la grotte mystérieuse et du rempart qu'il a si consciencieusement décrit.

(c Ces grands ouvrages, dit-il, annoncent qu'ils avaient choisi ce poste pour leur quartier de rafraîchissement et l'entrepôt général des prises et des vivres. Une garnison médiocre suffisait pour s'y maintenir, tandis que le gros de l'armée, ré-

Il8 CHAPITRE TROISIÈME.

pandu dans les contrées circonvoisines , était sûr, à tout événement, d'y trouver un asile pour la retraite. Sa position qui en rendait Paccès commode et par mer et par terre, sa proximité de leurs premiers établissements en deçà des Pyrénées, les déterminèrent à en faire une de leurs principales places d'armes (i). »

La présence et le séjour des musulmans sur Fîlot montagneux de Cordes permettent d'expliquer très-naturellement sa dénomination tout à fait sarrasine. Ce nom de Cordes est en effet unique en Provence, et il est impossible de le rattacher à une étymologie celtique, grecque ou latine; c'est simplement une réminiscence de Cordoue. La viile de Cordoue, en Espagne, était, en effet, la résidence du grand émir; et c'était en son nom que les Sarrasins avaient envahi la Gaule méridionale. Cordoue, que nos anciens auteurs français appellent Cordes (2) , était le centre auquel ils rapportaient tous leurs mouvements; et le nom de leur principal retranchement sur notre territoire, mons ou insula de Cordoa, le reproduit avec une très-grande fidélité.

(i) Anibert, ^^5im.

(2) Nicole Gille, Annales et chroniques de France.

Histor. Msc. Montismajor, in Petr, de Fuxo. — Anibert passim, '

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L'île rocheuse de Montmajour n'est pas moins remarquable que sa voisine; son nom Mons^ /^ Major indique même une certaine priorité sur tout le groupe rocheux qui constituait Tarchipel de la mer Arlésienne; et Ton pourrait consacrer bien des pages à la monographie de cette colline dont le plateau est couronné par une des ruines les plus intéressantes de la Provence. Un petit monde sacerdotal a prospéré, en effet, sur cette hauteur, dès que le pays, rendu au calme par la retraite des Sarrasins, put commencer à jouir d'une tranquillité relative. Les bénédictins y avaient établi un de leurs centres d'études les plus importants et ont ainsi purifié et honoré par leur présence et leur travail cette terre entachée de tant de sang et ce territoire si souvent violé.

Tous les styles se rencontrent dans cette ancienne abbaye dont les fondations , posées vers le dixième siècle, attendirent pendant longtemps leurs assises supérieures et dont les dernières parties ont à peine cent cinquante ans de date. On y retrouve à la fois les pleins cintres sévères de l'art roman, les ogives délicates, les demi-jours mystérieux du moyen âge et les ornements gracieux, toujours élégants et quelquefois païens, de la renaissance. Ce n'est plus aujourd'hui qu'une ruine, et — chose triste à dire — cette ruine est

Tœuvre des hommes et non celle du temps. Seule, une petite chapelle isolée, qui porte le nom de Sainte-Croix, a échappé comme par miracle à cette fièvre d'aveugle destruction qui signale si honteusement et si fatalement la fin de nos crises révolutionnaires. Mais le monastère n^existe plus, et de grands murs démantelés, en partie démolis, découpent sur Tazur limpide du ciel leurs corniches dégradées.

L'architecture naturelle des rochers calcaires s^harmonise de la manière la plus heureuse avec celle du monument. Tout est noble dans ce y paysage; tout y est simple, calme et grand. A ces époques troublées où la violence, la guerre et Tobscurité intellectuelle régnaient sans partage sur le monde, les grands ordres religieux ont été les dépositaires de Tintelligence et les fidèles gardiens de toutes les sciences et de toutes les vérités. Les moines de Tordre de Saint-Benoit furent par excellence les ouvriers de cette tâche féconde. Obéissant aux inspirations de la foi, guidés par Télévation naturelle de leur caractère, ils ont presque toujours choisi leurs résidences avec un goût exquis et une rare noblesse dUmagination. L^île de Montmajour était bien faite pour eux. Du haut de leur terrasse, autrefois couronnée d^un élégant parapet en pierre blanche dont le dessin, taillé à jour et finement ciselé, se retrouve encore sur quelques fragments de Taile principale du monastère, ils pouvaient contempler la nature silen-

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