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précises du régime du Rhône ont permis d^établir que la grande embouchure avance annuellement de quarante mètres.
Sans doute cette progression n'a pas toujours été aussi forte; et, comme le fait très-judicieusemént remarquer Anibert, « certaines circonstances ont accéléré la formation des atterrissements. La faveur accordée aux défrichements , sous le règne de Louis XIV, ayant invité les habitants de la haute Provence, du Dauphiné et des Cévennes à cultiver les pâturages situés sur le penchant de leurs montagnes , les terres de ces lieux inclinés , devenues plus mouvantes, cédèrent ainsi plus facilement à la rapidité des pluies. Une portion très-considérable s*en est, pour ainsi dire, fondue dans le Rhône par le canal des torrents qui aboutissent à la Durance, à Tlsère et au Gardon.
«D'un autre côté, les jetées en pierre, dont on use, depuis environ un siècle, pour la défense des levées du territoire d'Arles, resserrant plus étroitement les eaux dans leur lit , ont précipité les principaux créments vers l'embouchure du fleuve.
« C'est sans doute à ces deux raisons combinées qu'il faut attribuer le prompt reculement de la mer, en cette partie, depuis quatre-vingts ans au plus. Mais, quoique auparavant la progression fût plus lente, elle ne s'opérait pas moins, puisque la cause en existait toujours , et qu'il est reconnu
lOO CHAPITRE TROISIÈME.
en physique que les mêmes causes produisent constamment les mêmes effets (i). »
Il convient dès lors de remarquer que, si le fleuve déposait dans les temps anciens moins de sédiments à son embouchure , c'est parce qu'il se répandait beaucoup plus sur le territoire pendant la période des inondations. Les sédiments donnaient naissance à moins d'îles vaseuses , le développement de l'appareil littoral marchait plus lentement ; mais en revanche le delta plus inondé était beaucoup plus rapidement colmaté et exhaussé. On peut donc très-bien, en se reportant à près de vingt siècles en arrière, c'est-à-dire à l'époque du passage d'Annibal ou de la grande campagne de Marins en Provence, se faire une idée assez nette de la physionomie de cet ancien territoire. En supposant même que la majeure partie des dix-sept millions de mètres cubes charriés aujourd'hui soit due à des causes modernes dont Pendiguement et la disparition des grandes forêts des Alpes et des Cévennes sont les principales, il est certain qu'en accumulant ainsi, pendant deux mille ans, plusieurs millions de mètres cubes, on arrive à un chiffre véritablement formidable; et, bien qu'il soit impossible d'être précis et affirmatif en de pareilles matières
Ji)km^^T Observations sur un passage d'Ammien Marcellin, touchant ^ancienne distance, de la ville d'A rl^a à la mer, - Arles, 1782.
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il est difficile de ne pas atteindre le chiffre de deux milliards de mètres cubes ; ce qui représenterait une couche de limon de vingt mille hectares sur une épaisseur moyenne de dix mètres. Qu'on enlève par la pensée une pareille masse de terre végétale dans toute la zone qui s*étend depuis la Durance jusqu'à la mer, et Ton verra le nombre considérable d'îlots qui devront disparaître, de lagunes qu'il faudra approfondir, de prairies et de terrres vagues aujourd'hui qui deviendront de véritables bassins; et ce déblai rétrospectif donnera alors une idée de ce que devait être, à l'époque romaine, ce territoire noyé et qui justifie parfaitement l'expression de mer d'Arles que nous avons proposée.
Le Rhône, dans le golfe d'Arles, comme le Mississipi dans le golfe du Mexique , comme le Gange dans celui du Bengale, avançait autrefois ses bras dans la mer ; et un nombre très variable d*îles vaseuses, de bancs de sable etd*écueils sousmarins rendaient la navigation presque impossible aux navires d'un certain tonnage. Le marin qui approchait de terre avait une grande peine à reconnaître cette côte instable, mal définie, et qui , sur un développement de près de cent kilomètres, présentait une uniformité et une horizontalité presque complètes. Les tours du Rhône
étaient donc indispensables pour signaler l'entrée du fleuve ; et leur emplacement était tout indiqué à la limite extrême du rivage, au point le plus avancé de cette grève incenaine, détrempée à h fois par les eaux du Rhône , des étangs et de la mer.
Très -vraisemblablement, tant que dura leur puissance maritime, les Grecs de Marseille établirent, à des intervalles de temps assez rapprochés, plusieurs de ces signaux à la pointe même du fleuve ; mais il est fort probable aussi que la certitude de les voir bientôt hors d'usage, par suite de l'avancement de la côte , dut les engager à ne donner à ces constructions qu'un caractère provisoire; le plus souvent ils les disposèrent comme de simples amers , en établissant des écha&udages en charpente, dont les grands aubes qxA bordaient les rives du Rhône leur fournissaient les matériaux.
C'est à cette cause sans doute que Ton doit attribuer la disparition complète de ces vestiges de l'ancienne navigation à l'époque gallo-grecque et gallo-romaine.
Puis vint cette longue nuit du moyen âge et cette période violente et tourmentée de l'invasion sarrasine pendant lesquelles le commerce , la navigation et tous les arts subirent un temps d'arrêt de plusieurs siècles. Le littoral de la Provence ne fut plus alors qu'un champ de dévastation et un véritable désert.
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Peu à peu le calme revint et Thorizon sMclaircit. La navigation reprit vers le douzième siècle , et avec elle la nécessité de signaler de nouveau les embouchures qui s^étaient considérablement avancées. Les registres du conseil de la ville d'Arles mentionnent que , vers le milieu du quinzième siècle, « la tour servant de phare et de défense était sur le terrain de Afe/w^c/a^ en Camargue (i) ». Nous sommes, on le voit, en pleine renaissance de civilisation. Un phare pour signaler la côte — une tour armée pour la défendre — c'était la sécurité dans la paix , la méthode et la prévoyance dans la guerre.
Le quartier de Malusclat est une des plus riches parties du territoire d'Arles ; c'est une plaine basse, située sur Is^ rive droite du grand Rhône, douceqyent inclinée vers l'étang central du Valcarès et limitée au nord par un immense marais de plusieurs milliers d'hectares dont le nom caractéristique de marais de la grand mar indique très-nettement qu'il faisait partie autrefois du domaine maritime.
La tour de Malusclat se trouvait sur la berge de l'un de ces anciens lits du Rhône, qu'on appelle lônes et qui sont plus ou moins desséchés ou atterris. Les idiomes locaux, en général fort expressifs, nous ont presque partout conservé la
(i) Anibert, Mémoire sur l'ancienneté d'Arles, 1782.
physionomie de Pancien état des lieux. La lône de Malusclat porte aujourd'hui le nom de finme-morte; c'était l'un des éléments de ces nombreux bras du Rhône qu'on appelle si bien des Rhônes morts et dont les cuvettes, remplies encore d'eau saumâtre, sillonnent en tous sens la grande et la petite Camargue, depuis la pointe de rHe jusqu'aux dernières limites du littoral.
En 1469 , la mer s'était déjà sensiblement éloignée de ce donjon, devenu dès lors inutile. Il est donc très-probable que la tour avait été bâtie au commencement du quatorzième siècle, peutêtre même au treizième. Ce point de repère est extrêmement précieux; car la tour de Malusclat est à peu près à moitié chemin entre Arles et la mer et nous indique par conséquent, avec une approximation très-convenable, l'accroissement du rivage pendant une période de six siècles.
Ce fut le 20 août 1469 que le conseil de viUe d'Arles décida la démolition de la tour de Malusclat et son remplacement par une nouvelle tour, de l'autre côté du fleuve , à la pointe même du musoir gauche du grand bras du Rhône. Le nouveau fort fut appelé la tour de Belvare. A partir de ce moment , les tours du Rhône se multiplient et indiquent avec une précision très -grande l'avancement du fleuve; ce sont pour ainsi dire les véritables chronomètres des embouchures. Sur la rive droite , la tour de Mauleget , la tour de Saint-Acier, la tour de Parade, la tour de Bel-
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vare; sur la rive gauche, la tour de Mondovi, la tour Vassale, la tour du Grau, la tour de Tarnpan, la tour Saint-Genesty et enfin la tour Saint-Louis. Toutes avaient le même caractère ; c'était un vaste massif rectangulaire en maçonnerie, formant un large empâtement percé de meur- . trières étroites, et à talus fortement inclinés. LaV construction était couronnée par un parapet rarement crénelé, mais toujours recouvert d'une plate-forme dallée et flanquée de deux ou quatre échauguettes. Ces petites forteresses, d'un type uniforme, échelonnées le long de la plage, comme postes de surveillance, ou lieux de retraite et de casernement pour les agents de la gabelle , jalonnaient autrefois le monotone pourtour du cordon littoral de tout le golfe de Lyon; elles ont aujourd'hui presque entièrement disparu.' Le sable les a envahies; la mer les a plusieurs fois atteintes ; plus rapidement encore que les agents naturels, Thomme a contribué à leur ruine; presque partout il les a délaissées, souvent même détruites sans raison ou pour vendre à vil prix quelques matériaux sans valeur, continuant ainsi cette triste œuvre de destruction dont il est quelquefois si prodigue sur certaines parties de son domaine, tandis qu'il semble, en d'autres points, saisi d'une véritable fièvre de restauration et de constructions irréfléchies.
La dernière de ces tours, la tour Saint- Louis, a été bâtie en lySy, sur la berge même du Rhône,
à quelques mètres seulement du rivage de la mer. Un siècle et demi n^est pas encore écoulé, et elle en est éloignée de plus de sept kilomètres.
Cette progression du rivage est rapide, plus rapide même de nos jours qu'elle ne Fa jamais été; il est certain cependant que le phénomène a suivi, depuis l'origine de notre période géologique , une marche continue; et l'on comprend dès lors la portée et la valeur des expressions employées par les géographes et les historiens classiques, et qu'il serait impossible d'expliquer autrement. Festus Avienus place Arles à l'embouchure sablonneuse du fleuve, dans le voisinage de la mer, et la repré* sente comme un port maritime peuplé de Grecs commerçants (i). — Ausone la dépeint baignée de toutes parts par les eaux du Rhône et des étangs (2).
L'Anonyme grec, qui écrivait sous le règne des
empereurs Constance II et Constant, c'est-à-dire
au milieu du quatrième siècle de notre ère , dit
y en propres termes qu'elle était située sur la
mer (3).
L'édit de l'empereur Honorius (418 ans après
(i) AviEN., Or,mar,, v. 679-681.
(2) AusoN., De clar, urb.
(3) Vet, orb, descripU (Jacob. Gothos, c. xlix).
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J. C.) la désignait d^une manière solennelle comme le lieu de réunion de l'assemblée générale des sept provinces de la Gaule, et motivait ce choix sur le commerce considérable dont elle jouissait à cette époque. Les navires grecs de toute la Méditerranée se réunissaient alors sous les murs mêmes de la ville, oti les eaux du Rhône se mêlaient à celles de la mer Tyrrhènienne , decursus Rhodani et Tyrrheni recursus, ainsi qu'on peut le lire dans le texte un peu déclamatoire de redit impérial, empreint de l'emphase des pièces officielles de la décadence (i).
Enfin, le témoignage d'Ammien Marcellin, qui écrivait aussi au milieu du cinquième siècle, donne sur le cours inférieur du Rhône des détails très-précis, et fixe à dix-huit milles seulement la distance qui séparait la ville impériale de Fembouchure maritime de son grand fieuve (2).
Tous ces documents , et mieux encore les déductions géologiques que nous avons développées, doivent faire envisager la campagne d'Arles sous
(i) Voir Pièce justificative II,
(2) Spumeus Rhodanus Gallico mari concorporatur per patulum sinum, quem vocant ad gradus, ab Arelate octavo ^
decimo ferme lapide disparatum. (Ammian. Marcell. , Rer. gest. 1. XV, c. II.)
son véritable jour à Tépoque de roccupation gallo-grecque et de la domination romaine. Arles n'était pas une ville continentale , mais en réalité une ville maritime; le territoire formait une im- .mense lagune, la plus belle, la plus fertile et à coup sûr la plus peuplée qui existât alors dans le monde ancien. La ville gréco-romaine que Constantin le Grand avait honorée de sa résidence , à laquelle il avait sacrifié un instant Rome et Constantinople pour en faire la capitale du monde, oti il avait voulu que sa femme Fausta donnât le jour à l'héritier de Tempire, et qui fut, cent ans plus tard, le siège du prétoire des Gaules, n'était pas, comme la plupart des villes des pays bas du Nord et du Midi, établie sur un sol uniforme, plat, vaseux, entourée de toute part par des mares infectes et croupissantes, et où, comme à Venise, le luxe des arts et les splendeurs des monuments peuvent seuls consoler de la nature absente.
Elle s'élevait sur un plateau calcaire de vingt-cinq mètres d'altitude, à pentes doucement étagées vers le fleuve, qui la baignait sur la moitié de son enceinte. La cité, riche et patricienne, était sur là rive gauche; sur l'autre bord, s'étendait la ville plébéienne, maritime et commerçante. D'un côté, le palais de l'empereur, les théâtres , les temples , le monde des courtisans , les heureux et les gens de plaisir ; — de l'autre, les gens d'affaires, les mariniers et le peuple. Les deux villes communiquaient par un immense pont en pierre dû à la