LA GRÈCE ET L'ORIENT
Du caractère des voyages modernes. — Le voyageur à l'état passif. — Le relief des vallées primitives : exemple de la vallée du Rhône. — Les fleuves considérés comme premiers moyens de transport et de colonisation. — Les plateaux fortifiés. — Constitution générale des oppida. — Détails de construction. — Castella , speculce. — Travaux de défense de l'oppidum. — Les premiers éléments de civilisation venus de l'Orient. — Les peuples navigateurs : les Phéniciens, les Grecs. — Les routes modernes; leur tracé dans les vallées. — But de l'ouvrage. — Aspect et physionomie orientale de la Provence.
Nous voyageons aujourd'hui sans effort et sans fatigue, — bien souvent sans plaisir ni émotion, — presque toujours sans intelligence et sans profit.
Notre but semble être uniquement de nous mouvoir.
L'industrie moderne, en facilitant d'une manière prodigieuse les transports à grande vitesse, a fait naître en nous un goût immodéré pour la locomotion confortable et rapide, et a développé en même temps une désaffection non moins
grande de l'étude et du foyer. Sous cette influence que je crois mauvaise, nous perdons chaque jour de plus en plus le sentiment élevé et délicat de la nature; et c'est par milliers que l'on pourrait compter ceux qui , après avoir traversé plusieurs fois en tous sens l'Europe, la France ou même seulement leur modeste province, n'ont jamais songé à se rendre compte des dispositions générales et des transformations incessantes du soi qu'ils ont si souvent foulé. C'est de ces « aveugles errants » que l'on pourrait dire, comme des idoles dont parle le Psalmiste, « qu'ils ont des yeux et ne voient pas » ; car ce n'est pas voir que d'assister, impassible et inerte de corps et d'âme, au défilé rapide d'une série de tableaux dont on ne saisit ni Tordre, ni l'origine, ni l'harmonie, qui n'éveillent dans le cœur aucune espérance et auxquels ne se rattache aucun souvenir.
Sans doute la facilité des voyages, quelque précipités qu'ils puissent être , nous laisse toujours la conscience des distances parcourues ; mais leur désespérante uniformité, le soin exclusif que nous prenons d'assurer avant tout notre bien-être, l'ignorance profonde des hommes et des choses et l'insouciance à peu près absolue, qui semblent être nos plus fidèles compagnons de route, nous empêchent de nous mettre réellement en contact avec ce monde physique dont nous n'envisageons les perspectives si variées que comme les décors presque usés d'une féerie à grand spectacle.
Si nous avons su, à force d'art, perfectionner et vulgariser tous les moyens matériels de transport, nous avons, en revanche, à peu près perdu l'initiative et l'énergie, si nécessaires à l'explorateur sérieux et qui sont la source des émotions nobles, des recherches fécondes et des jouissances élevées. Nous avons eu tellement à cœur d'aplanir toutes les aspérités de la route que nous en avons du même coup diminué le relief; et, à force de vouloir enlever toutes les épines, nous avons perdu tous les parfums.
Avec de pareilles dispositions de corps et d'esprit, on peut parcourir indéfiniment les mêmes lieux sans les connaître; et, au risque d'être accusé de soutenir un injurieux paradoxe , nous considérons que la plupart de ceux qui circulent à grande vitesse sur la surface du globe exécutent une simple action mécanique à laquelle l'élément intellectuel fait très-souvent défaut. Ils ne vo}'agent pas : on les transporte ; et leur situation est à peu près comparable à celle des bagages qui les accompagnent. Munis en effet chacun de leurs billets respectifs, qu'ils portent quelquefois l'un et l'autre en évidence sur leur enveloppe, le voyageur et sa malle, tous deux à l'état passif et convenablement tarifés, sont installés officiellement dans des voitures spéciales, où on les dispose aussi bien que possible pour leur éviter toute avarie de route; ils traversent ainsi, sans émotion ni dégât, la moitié d'un continent, et arrivent paisiblement
à leur destination où, après vérification faite de leur identité et de leur solidarité, on les rend l'un à l'autre. Le voyage est alors terminé.
Et cependant, quelque court que soit notre passage à la surface de notre globe, il y a, pour celui qui veut élargir son horizon et qui sait voir, nonseulement dans le présent, mais encore et surtout dans le passé et dans l'avenir, bien des sujets d'étude et bien des heures d'émotion. Le monde ne commence ni ne finit avec nous ; et c'est élever et agrandir sa vie que de la peupler de souvenirs et de la nourrir d'espérances.
L'examen le plus rapide de l'enveloppe de notre planète nous la montre fractionnée en vallées plus ou moins larges ou profondes, généralement trèsallongées et séparées entre elles par des massifs montagneux qui sont les barrières naturelles de ces bassins. Vers le milieu de chaque vallée, au point le plus bas, viennent se réunir toutes les eaux d'écoulement, soit qu'elles proviennent des pluies ou de la fonte des neiges , soit qu'elles surgissent des flancs des montagnes latérales ; c'est ce qu'on appelle le thalweg (thaï, vallée; weg , chemin). Cette ligne de pente part du sommet de la vallée et se termine à la mer; elle est continue, et son inclinaison , d'abord très-rapide, va en s'adoucissant graduellement et finit par mourir aux
approches de la région maritime. La forme de la vallée suit la même loi. D'abord resserrée entre des falaises élevées et souvent abruptes, au point de ne présenter qu'une gorge inaccessible aux piétons, elle s'élargit peu à peu ; bientôt les montagnes s'éloignent et s'abaissent ; la plaine s'étend déplus en plus de chaque côté des deux rives; elle forme deux plans doucement inclinés de terre cultivable, périodiquement inondée par les grandes crues; et, aux abords des embouchures, fleuve, mer et rivage semblent vouloir se confondre sur un même plan horizontal.
Le régime du cours d'eau offre de son côté trois zones parfaitement distinctes; à l'origine, c'est un torrent qui roule, dans son lit sinueux et encaissé, des quartiers de roche arrachés des parois qui le resserrent; le torrent se transforme bientôt en fleuve régulier sur lequel la flottaison, sinon la navigation, est ordinairement possible; puis il semble vouloir se reposer de sa course; son lit s'ouvre comme un bras de mer ; ses eaux sans vitesse déposent, sur les terres riveraines qu'elles exhaussent, une boue fertilisante; c'est alors un estuaire aux grandes profondeurs , ou bien un immense marécage, zone intermédiaire entre la mer et la terre, à chaque instant modifiée par les éléments tout récents qui l'ont transformée et dont les variations sont intimement liées à l'histoire, à la physionomie et aux mœurs des populations primitives et des générations qui les ont suivies.
Tel est Tétat naturel dans lequel l'homme a trouvé la plupart des grandes vallées, dès les pre» miers temps historiques; et, pour n'en prendre qu'un exemple, sur notre territoire même, le Rhône, l'un des plus majestueux et le plus rapide fleuve de l'Europe, celui dont les embouchures sont pour Pérudit une source féconde d'études et pour l'ingénieur l'objet de travaux jusqu'à présent assez peu couronnés de succès (i), nous offre d'une manière saisissante cette triple division nettement tranchée. Depuis sa source au pied du glacier de la Furca, dans le massif du Saint-Gothard, jusqu'au lac de Genève, c'est un véritable torrent. Le lac termine cette première étape. Le; vrai fleuve commence à la sortie du Léman, au-dessous de cette admirable chute d'émeraude liquide dont aucune parole ne peut rendre la merveilleuse beauté. Flottable d'abord , bientôt après navigable, il se développe régulièrement jusqu'à Arles. Là, l'horizon s'agrandit et la vallée se transforme en plaine. D'Arles à la Tour-Saint-Louis et aux embouchures, le fleuve devient presque un bras de mer; accompagné sur ses deux rives par un véritable cortège d'étangs et de marais qu'il a tour à tour formés, déplacés, inondés et atterris, il,
(i) « Les embouchu: js du Rhône, pour lesquelles on a fait tant de dépenses, sont et seront toujours incorrigibles. » — Oisivetés de M. de Vcvban , ou Ramas de Mémoires de sa façon sur différents si.jeti, t. I.
alimente, féconde, dévaste et nourrit une région spéciale, étrange entre toutes et qui participe à la fois de l'élément liquide et de l'élément solide. Désert fiévreux aujourd'hui , cette zone littorale est destinée à être, dans la suite des temps, une des plus riches provinces delà France; la grande culture s'emparera de ces landes sablonneuses et stériles ; les prairies recouvriront ces marais saumâtres; ce sol aride et salé, lavé et engraissé par les eaux fertilisantes du grand fleuve, deviendra un magnifique terroir, et nos descendants trouveront une terre promise là même où nous ne voyons que l'image de la solitude et de la désolation.
11 est certain qu'à l'aube des sociétés naissantes, les relations sociales, politiques et commerciales ne dépassaient pas ordinairement les limites d'un même bassin. Plus tard, lorsque les peuples navigateurs vinrent aborder aux embouchures des fleuves pour piller d'abord, pour y fonder ensuite des comptoirs et des entrepôts, ce que l'on appelait à l'époque gallo-grecque des emporta, ce fut encore aux fleuves qu'ils demandèrent le moyen de pénétrer dans la région supérieure des vallées. Les routes n'existaient pas alors; et, à l'aide de radeaux et de barques à faible tirant d'eau, on pouvait remonter à une assez grande hauteur dans l'intérieur des terres.
Le tracé de la première route a été le plus grand pas fait par les hommes dans la voie de la civilisation ; et, pendant de longs siècles, ils ont dû forcément restreindre leur action à l'exploitation plus ou moins grossière des parties les plus fertiles de la vallée, où le sol leur offrait une culture assez facile. Le fleuve était d'ailleurs la seule route qui leur permît de transporter leurs maigres produits, leurs armes, leur matériel, et de se transporter eux-mêmes en migrations, suivant les exigences de la guerre ou les variations des climats. La descente avait lieu sans peine; la remonte devait s'effectuer beaucoup plus difficilement au moyen du halage, ce qui suppose déjà l'établissement de quelques chemins rudimentaires le long des berges; Quant aux habitations permanentes, elles étaient rares et toujours disposées en vue de la défense ; l'homme, toujours armé, sans notion et sans respect du droit d'autrui, ne connaissait que Pusage et l'abus de la force; l'unique préoccupation était d'envahir le territoire du voisin, ce qui impliquait nécessairement le souci permanent de résister à toutes les attaques du dehors. Il n'existait pour ainsi dire pas d'agglomérations fixes un peu considérables en rase campagne; car elles auraient été trop facilement abordables de toutes parts; tantôt on les groupait sur pilotis ou sur des enrochements dans la zone inondée, de manière à pouvoir être isolées et défendues par le fleuve lui-même; le plus sou-
LA PROVENCE PRIMITIVE ET LES OPPIDA CELTIQUES. 1 Jl
vent elles occupaient le plateau dénudé de quelque hauteur peu accessible. Telle fut l'origine des habitations lacustres et des oppida. Les villes du moyen âge et les villes modernes n'ont été, dans la plupart des cas, que la transformation sur place et d'époque en époque de ces cités primitives (i) ; et l'on peut aisément constater que leur berceau se trouve soit au confluent de deux rivières, soit dans une île ou dans l'estuaire du fleuve, soit enfin sur quelque éminence qui présente des difficultés d'accès les mettant à l'abri d'un coup de main. Sur tout le territoire celtique, « c'est par vallées que le pays était organisé. Dans la contrée montagneuse, l'oppidum était assis au point culminant de la vallée, et par conséquent près de la source du cours d'eau qui l'arrose, ou tout au moins dans la partie supérieure de ce cours d'eau ;
(i) Les grandes villes sur pilotis des Bataves (Amsterdam, etc.) et celle des Hénètes (Henetia, Venetia, Vene\ia, Venise), dans les lagunes de l'Adriatique, ne sont évidemment que des habitations lacustres, cù les palais de marbre et les maisons de brique ont pris la place des chalets et des chaumières, c'est-à-dire le dernier mot d'un usage qui remonte très-haut et qui vient d'assez loin, comme on le voit. — Hist. gén. de Languedoc , liv. I, ch. xi, notes E. B.
La même remarque peut être faite pour la plupart des villes, aujourd'hui à demi éteintes, qui jalonnent l'appareil littoral depuis les embouchures du Rhône jusqu'à Port-Vendres.
Voir à ce sujet les Villes mortes du golfe de Lyon, par Ch. Lenthéric.
dans la plaine ou dans la région des marais, l'oppidum était situé d'ordinaire au confluent de deux rivières. L'oppidum et le cours d'eau qui occupait le fond de la vallée, grande ou petite, portaient et portent encore presque toujours le même nom (i). »
Aux époques tout à fait primitives, les oppida n'étaient pas des villes proprement dites, mais simplement des postes de refuge ou d'observation, castella, speculœ, dans l'intérieur desquels venaient s'abriter, seulement au moment du péril, les populations du voisinage, dont les habitations, situées au milieu des champs de culture, étaient disséminées sur toute l'étendue de la vallée.
Mais le système de fortification de ces places de sûreté était quelquefois formidable et fait le plus grand honneur aux ingénieurs celtes ou gaulois qui en avaient conçu le plan et dirigé l'exécution.
L'ensemble d'un oppidum comprenait ordinairement un mur continu, qui embrassait dans sa vaste enceinte tout le groupe des hauteurs formant le plateau mamelonné d'une colline, et qui suivait assez fidèlement les ondulations et les mouvements du sol accidenté. Ce grand mur avait parfois huit à dix mètres de hauteur, rare-
(i) Germer - Durand , Dictionnaire topographique du département du Gard. Introduction.
ment moins de trois à quatre. La surface enveloppée était souvent considérable; elle variait d'ailleurs dans des limites assez étendues; quelques-uns de ces plateaux fortifiés ne mesuraient pas moins de cent cinquante hectares (i); mais les oppida les plus nombreux avaient une enceinte de deux à trois kilomètres de développement, ce qui donne une superficie variant de trente à cinquante hectares, très-suffisante déjà pour abriter une population fort importante. Le mur était invariablement formé de talus et de terrassements superposés et consolidés par un revêtement extérieur en pierres sèches, mêlées très-souvent de débris de poteries ; des poutres entre-croisées reliaient quelquefois entre elles les diverses parties de ces terrassements, de manière à former un enchevêtrement des plus solides. A l'intérieur, des palissades établissaient des divisions assez nombreuses permettant de défendre pied à pied tous les points de l'oppidum, dans le cas où il aurait été envahi ou forcé, à la suite d'une attaque imprévue couronnée de succès. Les parties faibles de l'enceinte
(i) Notamment celui de Murcens, Mûri cincti (Haute- Garonne), et le célèbre oppidum d'Uxellodunum (Lot), dernier boulevard de la résistance gauloise contre les armées de César. An de Rome 702, 5i ans av. J. C.
Consultez à ce sujet l'Oppidum de Bibracte (mont Beuvray), par G. Bulliod; Y Oppidum de Nages (Gard), par E. Flouest; les Ouvrages de fortifications des oppida gaulois de Murcens, d'Uxcilodunum et de l'Impernal, par E. Castagne ,
extérieure étaient d'ailleurs renforcées avec un art infini par des ouvrages détachés dont la crête était à un niveau supérieur à la muraille, et qui étaient destinés à la soutenir et à l'étayer, si ses défenseurs venaient à faiblir. Ces ouvrages, castella, détachés ou engagés, jalonnaient, de distance en distance, le mur de circonvallation et formaient comme autant de réduits ou de places d'armes distinctes, véritables bastions qui flanquaient la ligne continue des courtines de l'enceinte générale. Au-devant de ce mur d'escarpe, et lorsque les parois abruptes du plateau ne présentaient pas une falaise à pic, on creusait un fossé assez large pour isoler le pied du rempart. Quelquefois des pieux et des troncs d'arbres, disposés en chevaux de frise, défendaient l'accès du fossé, et de gros quartiers de rochers aux arêtts émoussées étaient approvisionnés pour être roulés sur l'ennemi au moment de l'escalade. La configuration du sol se prêtait, dans la plupart des cas, à ce mode spécial de défense, et les flancs inclinés de la montagne étaient soigneusement dégarnis de toute végétation, de manière à faciliter le roulement de ces blocs et à laisser partout l'assaillant à découvert (i).
(i) Nous empruntons la plus grande partie de ces détails si précis sur la construction des oppida celtiques aux commentaires de la nouvelle édition de Y Histoire générale de Languedoc, liv. II, chap.xxxiv. Toulouse, 1872.
L'oppidum constituait ainsi une véritable citadelle avec ses glacis, son escarpe, ses fossés, ses tours et tous ses ouvrages extérieurs ; des hommes énergiques pouvaient s'y maintenir pendant des mois entiers, et la limite de la résistance n'était marquée que par celle des approvisionnements.
Cette question des approvisionnements était loin d'être négligée. En première ligne, venait l'eau; et, lorsqu'une source ou une fontaine suintait sur le plateau, on avait soin de l'aménager avec une prudente réserve ; mais cette ressource naturelle était loin de satisfaire, dans la plupart des cas, aux besoins les plus indispensables ; aussi, pour ne pas être exposés à mourir de faim et de soif sur ces cimes dénudées et incultes, les différents groupes d'émigrants étaient tenus d'apporter avec eux non-seulement leur blé, leur vin et leur huile, mais aussi l'eau, qui pouvait faire défaut sur ces hauteurs arides. Ce transport avait lieu avec un nombre considérable de grandes amphores à deux anses dont le type nous est parfaitement conservé (i), et qu'on hissait péniblement à dos de mulet, à travers des sentiers de montagne à pentes très-roides et souvent encombrés de fuyards. Dans la précipitation de ces émigrations temporaires, la plus grande partie des vases étaient brisés, et ceux qui survivaient à ces voyages et à
(i) Voir toutes les collections celtiques et gallo-romaines notamment le musée de Saint-Germain.
l8 INTRODUCTION
ces transbordements tumultueux étaient très-certainement mis en pièces à leur tour après avoir été vidés ; ainsi s'explique tout naturellement la quantité véritablement prodigieuse de débris de poteries de toute nature dont les murs de l'enceinte étaient criblés et dont le sol des oppida est quelquefois littéralement couvert. Pendant l'été, les émigrants installaient des gourbis de ramée et des tentes grossières, à l'intérieur et souvent tout autour du mur d'enceinte ; pendant l'hiver, on se mettait à l'abri sous de misérables cabanes construites de troncs d'arbres et recouvertes d'une épaisse toiture de chaume ou de roseaux ; les bêtes de somme et les troupeaux paissaient au piquet ou en liberté sur les glacis, en dehors des courtines ; et l'on vivait tant bien que mal sous des hangars en plein air, en ménageant des provisions que l'on faisait cuire dans des fours de potier dont on a retrouvé plusieurs fois de curieux vestiges contre le parement intérieur du mur de ceinture. Au moment du danger, femmes, enfants et troupeaux étaient ramassés dans l'intérieur de l'enceinte; les hommes valides disputaient le pied de l'escarpe, réparaient les brèches de l'attaque, et l'on attendait de la fortune et du sort des armes l'heure de la délivrance ou celle de la mort.
Ces oppida , qui n'étaient alors à proprement parler que des lieux provisoires d'asile ou de refuge, n'avaient pas, dans le principe, de population permanente; ce ne fut que peu à peu qu'ils se
transformèrent en véritables cités, dont les habitants réguliers, oppidani (i), formèrent des groupes compactes, assez nettement définis, et que le sentiment de la défense commune rendait solidaires. Les guerres privées étaient alors à l'état endémique ; et à cette cause incessante de ruine et de désordre venait s'ajouter le fléau périodique des invasions étrangères. Pour vivre, il fallait être fort, nombreux et compacte, et c'est ainsi que sont nées et se sont développées les premières associations.
On peut, d'après cette description, se rendre compte d'une manière assez exacte de la physionomie et des caractères généraux de la population à la fois guerrière et pastorale qui vivait aux plus anciennes époques historiques et dont nous sommes les descendants. Des bassins isolés les uns des autres par des chaînes de montagnes rarement franchies; — chaque vallée réduite aux strictes ressources de sa production individuelle; — un territoire souvent désert ei très-pauvrement cultivé ; — sur toutes les hauteurs, des enceintes
(r) César désigne, à plusieurs reprises, les habitants de ['oppidum à'Uxellodunum sous le nom A'oppidani. Le même nom est donné aux habitants de ïoppidum des Tolosates (Vieille-Toulouse). — Hist. gén. de Languedoc , notes E. B. passim.
fortifiées ; — point de routes , à peine quelques sentiers de piétons ; — et au bas de la vallée, le fleuve libre, sans digues, unique voie de communication transportant sur des barques grossières ou sur des radeaux les hommes et leur matériel : — tel était l'aspect sévère que présentait, à l'époque celtique, non-seulement la contrée qui devait devenir plus tard la riche Narbonnaise , mais aussi toute cette Gaule Chevelue, Gallia Comata, qui s'étendait des grèves du Rhône jusqu'aux bouches multiples du Rhin.
Le littoral du midi de la Gaule paraît cependant s'être bientôt dégagé de cette barbarie primitive. C'est de l'Orient que nous sont venus la lumière et le progrès. Les relations commerciales avec les Phéniciens et les Grecs avaient enrichi d'assez bonne heure la vallée du Rhône et toute la région méditerranéenne. De colonie à colonie, les échanges se faisaient par eau en longeant les côtes et en remontant les fleuves; on ne tarda pas à reconnaître bientôt l'impérieuse nécessité d'une voie littorale qui pût rendre les communications permanentes et sûres en les affranchissant des lenteurs et des incertitudes de la navigation. Ce fut l'origine de la grande route qui reliait l'Ibérie à l'Etrurie, et traversait la partie méridionale de la Celtique. Annibal la trouva toute tracée lorsque, après avoir franchi les Pyrénées, il s'engagea dans le pays des Arékomiques pour se rendre en Italie. Redressée, élargie et en-
tretenue plus tard par les légions romaines, elle devint la voie Domitienne et Aurélienne, l'une des plus fréquentées de rEmpire. Aujourd'hui encore, son tracé se confond avec celui de nos routes modernes, et elle constitue sur plusieurs points les tronçons de l'une des plus importantes artères de la France.
Il n'est pas sans intérêt de remarquer qu'après trente siècles de civilisation, de travail et d'industrie, l'homme ne s'est pas sensiblement éloigné des grandes lignes que la nature lui avait indiquées.
▼ La mer est toujours par excellence « la route gratuite et éternelle »; et les fleuves, a ces chemins qui marchent », seront encore pour les générations futures, comme ils l'étaient pour celles qui ont disparu, les meilleures voies d'écoulement de toutes les richesses du solti Nos routes de terre, dont l'inextricable réseau semble, au premier abord, échapper aux grandes lois qui ont déterminé le relief et le modèle de l'écorce terrestre, suivent au contraire pour la plupart, avec une trèsgrande fidélité, les lignes de pente nettement dessinées par les eaux. Ce sont essentiellement des routes de vallées, auxiliaires et doublures en quelque sorte du fleuve lui-même; et les chemins de montagne ne sont et ne peuvent être que des
créations artificielles et exceptionnelles, destinées à mettre en communication deux bassins séparés par une ligne de faîte.
La majorité des hommes vit, circule et meurt, comme autrefois, sans sortir des bornes d'une vallée ; et les nomades qui franchissent ces limites sont encore aujourd'hui relativement très -peu nombreux. Les chemins de fer eux-mêmes, que les merveilles de l'industrie moderne paraissent rendre indépendants de ces lois naturelles , s'y conforment dans le fond d'une manière très-étroite et ne sont en général que des voies latérales aux grands fleuves ; et ce n'est que dans des conditions extrêmement rares que l'on s'éloigne du centre des vallées, et que l'on perd de vue ces rivières qui semblent être les avant-projets dressés par la nature et comme les lignes primordiales, dont les routes tracées par les hommes ne devront jamais s'écarter.
Ces voies de communication rapides et perfectionnées sont incontestablement la plus grande révolution économique et sociale des temps modernes; on peut apprécier les services qu'elles ont déjà rendus au monde civilisé; il est difficile de se faire une idée, même approximative, de l'accroissement de richesse qu'elles développeront un jour et de l'influence bienfaisante qu'elles exerceront sur l'ensemble de notre globe. Mais toute médaille a son revers; et il est juste aussi de reconnaître qu'elles ont développé sans mesure les goûts d'in-
stabilité et de changement, qui sont un des fléaux de notre époque; et nous ajouterons que, si elles facilitent à quelques-uns la connaissance superficielle d'une grande partie du monde, elles détruisent chez presque tous le sentiment de la nature, l'esprit d'observation et de recherche et le noble désir d'étudier sérieusement ce sol, tour à tour fécond et aride, dont la physionomie, les aspects si variés et les révolutions sont liés à l'histoire même des hommes.
Car l'histoire, dans le sens scientifique et élevé du mot, n'est pas seulement le récit aussi vrai que possible des événements accomplis aux diverses époques de la vie connue de l'humanité. C'est, en réalité, un véritable drame permanent dont les premiers et les plus curieux épisodes se perdent dans la nuit du passé, qui se déroule de siècle en siècle devant un immense public s'éteignant et renaissant tous les jours, et dont on ne peut saisir le caractère et la marche que si l'on reconstitue exactement les différentes scènes sur lesquelles ces millions d'acteurs et de spectateurs ont agi, souffert et fini par se coucher côte à côte dans le repos éternel.
J'ai cherché, dans une étude précédente, à faire revivre les plages désertes du golfe de Lyon. J'ai essayé d'arracher à l'indifférence, cette triste fille
de notre temps, les cités disparues ou amoindries qui jalonnent le lido sablonneux des côtes du Languedoc et du Roussillon.
Je convie aujourd'hui le lecteur à continuer avec moi cette exploration de la région méditerranéenne, que nous avons commencée ensemble au cap de Creux et terminée aux embouchures du Rhône.
Cette étude ne présentera pas, je l'espère, moins d'intérêt que la précédente. Elle en différera tout d'abord d'une manière essentielle, par l'aspect varié et l'architecture rocheuse de la zone littorale. Nous avons quitté une plage nue, monotone et désolée ; nous entrons tout à coup sur un territoire fertile, presque harmonieux et doucement ondulé; c'est la Provence. Le rivage, jusqu'alors indécis, est désormais arrêté par des contours et des falaises nettement dessinés; les lagunes ont disparu, et avec elles le triste cortège de ces villes mortes , qui semblent les épaves des générations éteintes. Les collines boisées et les vallons peuplés de pâles oliviers sont noyés dans une poussière lumineuse; et les rochers calcaires qui s'avancent en mer comme de monstrueuses cariatides se colorent, suivant les différentes heures du jour, des plus douces teintes mauves et roses, baignés à leur pied par une immense nappe d'azur. Après avoir laissé derrière soi le désert et le grand silence des cimetières, on entre dans une atmosphère chaude, radieuse, où circule la sève de
la vie et où s'épanouissent toutes les magnificences d'une végétation tropicale.
Les souvenirs qui s'attachent à ces rivages merveilleux remontent aux plus hautes époques historiques connues ; et, comme toujours, la légende et l'histoire se confondent dans une demi-teinte pleine de charme et de poésie.
Historiquement, ce furent d'abord les Ibères et les Ligures qui occupèrent toute cette partie méridionale de l'ancienne Gaule. — Le flot de l'invasion celtique commença dès le sixième siècle avant notre ère, et cette grande migration aryenne paraît avoir, quatre siècles plus tard (deuxième siècle avant J- C), dépossédé complètement les populations ibéro -liguriennes qui étaient disséminées sur tout notre littoral.
Les Phéniciens occupaient déjà depuis longtemps quelques points de la côte, lorsque l'émigration grecque y introduisit les mœurs, les usages, les rites religieux et le sentiment délicat de l'harmonie et de l'art, qui est resté pendant de longs siècles le plus noble apanage de cette race privilégiée.
La civilisation romaine est venue enfin organiser administrativement toutes les villes grecques du littoral sur le modèle de la métropole; mais, malgré l'influence de la conquête et l'exercice permanent de la force, cette race celtique, mélangée d'éléments grecs , a conservé de tout temps une physionomie spéciale dont nous re-
trouvons encore aujourd'hui le caractère trèsnettement accusé. Alors que toutes les races conquises par les maitres du monde étaient absorbées et fondues sous la domination des Césars, la population gallo-grecque a gardé, dans ses allures, dans ses mœurs , dans ses monuments et jusque dans ses traits, une sorte de grâce et de finesse qui rappelle sa noble origine.
En parcourant cette côte de Provence que des révolutions et des invasions sans nombre ont bouleversée de fond en comble, nous verrons à chaque pas affleurer les vestiges du monde ancien ; nous essayerons de les dégager des éléments modernes qui en altèrent et en déforment les contours ; ces manifestations et ces souvenirs de TOrient et de la Grèce nous apparaîtront alors avec toute la pureté de leurs lignes primitives. L'asservissement de l'Empire, la brutalité féodale et la dévastation sarrasine n'ont pas absolument tout détruit ; et la beauté calme et sereine de l'art grec se révèle encore dans les moindres ruines, au sein d'une végétation semi-tropicale qui rappelle à la fois la couleur l'éclat et les parfums de l'Orient.
Relation entre l'histoire de l'homme et l'histoire du sol. — Transformation du territoire d'Arles. — Le golfe d'Arles à l'origine de la période quaternaire. — Le diluvium du Rhône et le diluvium de la Durance. — La grande Crau et la Crau d'Arles. — La plaine d'Arles couverte par les eaux. — Formation de la Camargue. — Digues du Rhône : leur développement, leur histoire, leurs avantages, leurs inconvénients. — Les Sègonnaux : leur richesse supérieure à celle des terres protégées. — Ruptures de digues. — Inondations de 1840 et de 1 856. — Funestes conséquences des digues pour l'agriculture et pour le régime du bas Rhône,
II est difficile de se faire une idée exacte de la physionomie d'une ville ancienne, si l'on n'étudie pas tout d'abord son territoire ; et le premier soin de celui qui veut connaître le passé d'un peuple doit être de reconstituer le sol sur lequel il a vécu.
Cette étude du sol fait presque toujours défaut à la science de l'histoire, réduite dès lors à l'état de simple chronique; et cependant les variations que ce sol a éprouvées depuis les premiers âges ont été, dans certains cas, tellement sensibles que Ton ne peut saisir nettement la progression, la raison d'être et le caractère des événements accomplis, si Ton ne se représente pas aussi fidèlement que possible les scènes successives qui se sont déroulées sur cet immense théâtre.
La vie de l'homme est, en effet, intimement liée à la nature du milieu qu'il habite; ses mœurs, ses coutumes, ses migrations, son industrie, les moindres conditions de son existence dépendent d'une manière directe de la constitution physique de la surface sur laquelle il s'agite. Sur la plus grande partie du globe, cette surface n'éprouve que des variations lentes , séculaires et à peine appréciables; mais, en d'autres points, et notamment dans la région des embouchures des grands fleuves à delta , le territoire se modifie quelquefois avec une étonnante rapidité et se transforme presque à vue d'œil; les plaines s'étendent et s'exhaussent après chaque inondation ; l'accroissement annuel est quelquefois de plusieurs hectares ; des étangs se forment et disparaissent tour à tour; le fleuve change son cours et fait brusquement irruption au milieu des alluvions récemment déposées ; des îles nouvelles naissent, se développent, se groupent et finissent par se rattacher au continent; des flèches de sable se soudent les unes aux autres , dessinent un mince cordon littoral, détachent du domaine maritime de petits golfes, qui lentement se transforment en lagunes, en étangs, en marais, et dorment à l'état de terrains vagues et indéfinis jusqu'au moment où la culture s'en empare ; la mer enfin tantôt ronge la côte, tantôt semble se retirer devant elle ; et la résultante de tous ces phénomènes successifs est, après une période de quelques siècles, de changer
LA RÉGION d'aRLES ET LES DIGUES DU RHONE. 29
d'une manière notable l'aspect, le relief et la physionomie de toute la région.
Le territoire d'Arles est un de ceux qui ont le plus varié depuis les temps historiques, et par sa nature il est destiné à éprouver encore dans l'avenir de nouvelles transformations.
Il est toujours intéressant, lorsqu'on parcourt un sol de création relativement moderne, de jeter un coup d'ceil rétrospectif sur le passé et de remonter aussi près que possible des commencements de l'époque géologique actuelle ; c'est-à-dire au moment où la terre, sortie de sa dernière convulsion, a pris dans son ensemble le relief et le modelé dont nous saisissons aujourd'hui les grandes lignes. La campagne d'Arles n'existait pas alors; et la grande plaine triangulaire dont les trois sommets sont Beaucaire au Nord , Cette à l'Ouest et Fos à l'Est, était une dépendance de la mer. Là où nous voyons les embouchures du Rhône former une saillie très-prononcée qui empiète tous les jours sur le domaine maritime, se trouvait un immense enfoncement , et les vagues venaient déferler contre les falaises abruptes de Lunel, de Nimes et de Beaucaire, contre les chaînes rocheuses des Alpines et de la Montagnette , situées à l'est et au nord de Tarascon , et au pied des collines calcaires dont les croupes
doucement arrondies séparent aujourd'hui l'étang de Berre du désert de la Crau.
Ce golfe avait ses îles, et il est encore trèsfacile de les reconnaître en examinant toutes celles de nos cartes modernes qui indiquent les différentes altitudes du sol. Le plan général d'inondation des eaux du globe n'a pas, en effet, changé d'une manière sensible depuis une longue période de siècles; et tout ce qui dépasse à peine de quelques mètres le niveau actuel de la mer devait naturellement émerger autrefois audessus des eaux. Ainsi la chaîne des Alpines était baignée sur tout le développement de ses blanches falaises ; la Montagnette présentait des dispositions analogues; le petit massif calcaire que couronnent les ruines de l'abbaye de Montmajour, la montagne de Cordes, le hameau de Castelet, etc., étaient des îlots perdus au milieu du golfe , et à peine si le plateau d'Arles s'élevait de quelques mètres au-dessus de cette zone inondée.
Le Rhône et la Durance entraient en mer au point le plus profond de cette grande courbe du rivage primitif: le premier, un peu au-dessous de la plaine humide qui vit tour à tour se développer les premières cabanes de Y Aven celtique, les constructions successivement élégantes et massives de la colonie grecque et romaine d'Avenio, Avignon , et les tours crénelées de la ville des papes ; la seconde, divisée en deux branches dont l'une fit irruption par l'étroit défilé de Lamanon, et
l'autre, contournant au Nord le versant des Alpines, baignait de ses eaux troubles le pied de l'ancien Glan des Saliens, qui fut bientôt le Glanum de l'Empire et est resté le Saint-Remy de la Provence.
Dès le principe, les deux fleuves commencèrent dans le golfe ce grand travail de comblement que tous les cours d'eau exécutent sans relâche à leurs embouchures, lorsque la vitesse de leur courant vient s'amortir contre la masse immobile des eaux tranquilles d1une mer sans marée. Mais cette œuvre si lente n'aurait pu, après une longue période de siècles, s'étendre que sur les parties les plus rapprochées du rivage et atteindre qu'une zone fort restreinte du domaine maritime; et le golfe existerait encore aujourd'hui, si un cataclysme subit n'était venu tout à coup transformer toute cette partie de la côte.
A une époque qu'il est impossible de préciser, mais qui est cependant postérieure aux dernières dislocations géologiques du sol, deux déluges formidables ont balayé toute la vallée du Rhône et de la Durance; et des quantités innombrables de roches, arrachées violemment des flancs des Alpes, ont été entraînées et roulées sur tout le cours de ces fleuves. Les plus terribles inondations ne peuvent donner une idée, même amoindrie, de la
puissance de ces cataclysmes , véritables avalanches d'eau, de boue et de rochers, qui ont eu pour résultat de tout engloutir et de tout détruire sur leur redoutable passage (i); la vitesse d'écoulement et la masse énorme de matières charriées n'ont pas permis au fleuve de réduire ces quartiers de roche en sables et en limons ; le temps, qui est un des éléments indispensables de cette trituration, a fait défaut. Les blocs ont été seulement brisés en mille pièces, leurs arêtes arrondies, leur surface polie par le frottement ; et, lorsqu'aux approches de l'embouchure la vitesse s'est brusquement ralentie, cette immense traînée de cailloux roulés est venue se répandre dans le golfe, qui a été ainsi comblé sur une épaisseur de près de vingt mètres et à une distance qui se prolonge à plusieurs kilomètres en mer.
Le grand diluvium du Rhône a fait irruption par le défilé que forment les montagnes de Beaucaire et le massif de la Montagnette, au nord de Tarascon ; le diluvium de la Durance s'est précipité, de son côté, par la gorge de Lamanon , à l'est de la chaîne de la Trévaresse et au pied même du contre-fort de la montagne du Défends.
Tous deux venaient des Alpes; le premier, dans la direction du Nord, par le grand couloir du
(i) Voir, sur l'origine et les différentes hypothèses des courants diluviens, les Villes mortes du golfe de Lyon, i re partie, chap. m, \ ix, et 2e partie, chap. ix, g xin, et notes.
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Rhône; le second, du côté de l'Est, par la vallée briançonnaise de la Durance. La résultante de ces deux courants s'est dirigée vers le Sud-Ouest; et c'est pourquoi l'immense nappe de cailloux charriés s'est déroulée jusqu'aux environs de Cette, couvrant toute la plaine qui s'étend de Nimes jusqu'à la mer.
Ce fut la Crau primitive, bien autrement vaste que la petite Crau actuelle , et dont on peut évaluer la superficie à près de deux cent cinquante mille hectares, tandis que le désert pierreux désigné plus spécialement aujourd'hui sous le nom de Crau d'Arles n'a guère que trente-cinq mille hectares d'étendue.
Sauf quelques ondulations accidentelles, cette plaine triangulaire paraît être, à vue d'œil, un plan à peu près horizontal; mais en réalité elle offre une pente générale très-doucement inclinée vers le rivage, et c'est sur ce lit de cailloux stériles que le Rhône et la Durance ont commencé à couler librement. Rien de plus irrégulier et de plus variable dans le principe que le régime et le cours de ces deux fleuves, abandonnés à eux-mêmes sur cette surface absolument dénudée. Tous deux l'ont envahie sur une très-grande étendue, et le sol a présenté pendant de longs siècles l'aspect d'une véritable inondation. Au milieu de l'enchevêtrement d'un nombre indéterminé de lacs et d'étangs dont la profondeur était presque toujours insignifiante, les bras du fleuve serpentaient
en tous sens, creusant des passes incertaines à chaque instant modifiées ; les eaux troubles des moindres crues se répandaient sur toute la plaine, y déposaient des couches successives de sable et de limon ; et ces dépôts accumulés ont formé une terre végétale de première valeur , dont l'épaisseur varie de cinq à dix mètres. Telle est l'origine tout à fait récente de la Camargue, des plaines d'Arles, du Trébon et du Plan-du-Bourg.
Le Rhône et la Durance, en effet, transportent avec eux tous les ans dix-sept millions de matières minérales, résultat de la trituration des blocs et des cailloux qu'ils roulent depuis leur source jusqu'à la mer. Ces créments précieux se perdent aujourd'hui presque en entier aux embouchures ; mais, aux époques éloignées dont nous parlons, une très-notable partie de ces troubles se déposaient sur la grande nappe de cailloux de la Crau ; les eaux venaient s'y étaler et y mourir sans vitesse, et les limons qu'elles abandonnaient ont constitué peu à peu un sol d'alluvion vierge et éminemment fertile.
Dès que la première couche de terre végétale fut ainsi formée, le fleuve put se tracer un ou plusieurs sillons suffisants pour l'écoulement de ^es eaux moyennes; mais, à la moindre crue, il se répandait en dehors de ces lits mineurs, s'élevait au-dessus des berges, envahissait les terres riveraines et ne rentrait dans ses premières limites qu'après avoir déposé sur ses francs bords une
nouvelle couche de limon. Les inondations les plus considérables avaient régulièrement lieu , alors comme de nos jours, au commencement de l'été ; et, lorsque la fonte des glaciers des Alpes coïncidait avec les pluies tièdes apportées par les vents de mer, la plaine entière était envahie par les eaux, et tout le territoire disparaissait sous une nappe boueuse qui laissait, en se retirant, des dépôts dans tous les bas-fonds.
Ainsi la Crau de Provence, la Crau de Languedoc, la petite Grau d'Arles , la Crau plus réduite encore de Saint-Remy, soudées autrefois les unes aux autres, n'étaient, dans le principe, qu'une seule et immense Crau , véritable mer de cailloux , campi lapidei, comme l'appelaient les anciens (i), dont les parties les plus basses étaient toujours inondées et les autres périodiquement submergées par les grandes eaux du fleuve.
Cette puissante formation a eu lieu d'ailleurs tout d'une pièce; le diluvium du Rhône et de la Durance a été en effet un accident subit qui, dans un rapide cataclysme, a nivelé la base et construit en quelque sorte la fondation sur laquelle repose le territoire d'Arles, et que les géologues appellent
(i) Campi lapidei, Herculis prœliorum memoria. (Pline, 1. III, c. v.)
d'une manière si juste le snbstratum de la Camargue ; et c'est au-dessus de cette couche caillouteuse que les inondations périodiques du fleuve ont lentement déroulé le manteau de terre végétale et d'alluvion qui tapisse la cuvette de tous les marais, forme l'assiette de toutes les prairies et constitue en définitive le sol cultivable, et si peu cultivé, de la majeure partie de la plaine actuelle. L'ossature a donc été l'œuvre d'un jour ; l'épiderme, au contraire, a été et est encore le résultat du travail lent et continu des siècles. Le premier est une formation géologique terminée depuis le commencement de l'époque actuelle et qui ne changera pas, à moins que notre planète ne subisse une nouvelle dislocation; le second est en voie de transformation permanente, se modifie sans cesse sous nos yeux et est destiné, dans la suite des âges, par l'action combinée de l'homme et de la nature, à se développer de plus en plus ; et c'est ainsi qu'un territoire d'une réelle fertilité remplace déjà depuis plusieurs siècles la vaste surface qui n'était, à l'origine des temps, qu'un champ de désolation et un immense désert.
Le territoire d'Arles était donc anciennement un territoire submergé; il est resté, de nos jours, un territoire submersible; et son existence, comme celle de la Hollande, placée en contre-bas de la mer
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du Nord , ne se maintient que d'une manière tout artificielle et sous la protection des digues du Rhône.
Ces digues, sur le mérite desquelles il est permis de faire bien des réserves, sont une œuvre relativement moderne. Leur effet, ou plutôt leur prétention, est de protéger d'une manière absolue contre les inondations du Rhône, non-seulement toute la région riveraine qui s'étend de Tarascon et de Beaucaire jusqu'à la mer, sur la rive gauche du grand Rhône et sur la rive droite du petit Rhône, mais encore toute l'île de la Camargue. Les deux têtes de la défense sont la ville de Beaucaire et le massif delà Montagnette, à cinq kilomètres au nord de Tarascon ; les chaussées courent parallèlement aux deux bras du fleuve, et leur hauteur diminue peu à peu jusqu'au rivage maritime. Mêmes dispositions pour la défense de la Camargue ; la digue, très-élevée à la pointe du delta, suit les deux côtés de son triangle, et la protection de la grande île est complétée, le long de la plage, par une chaussée littorale qu'on appelle la digue à la mer.
Cet ensemble de défenses a près de trois cents kilomètres de développement :
Soixante-huit sur la rive droite du grand Rhône ou Rhône d'Arles ;
Soixante-douze sur la rive droite, de Beaucaire à la mer, et dont la majeure partie longe le petit Rhône ou Rhône de Saint- Gilles ;
Cent dix environ des deux côtés de la Camargue, sur les rives des deux Rhônes ;
Près de quarante, enfin, bordant la plage et défendant l'île contre les tempêtes et les coups de mer.
Un budget annuel de cent vingt mille francs suffit à peine à leur entretien, et lorsque des désastres, qu'il est impossible d'éviter, mais qu'il est sage de prévoir, viennent détruire une partie de ces ouvrages, il devient indispensable de les rétablir en toute hâte et à grands frais; et des dépenses excessives, ajoutées aux pertes agricoles, doivent être soldées par des impositions spéciales, auxquelles contribuent les populations appauvries et quelquefois ruinées de toute la zone si mal protégée.
On ne connaît pas de document qui permette d'établir que les digues aient été l'objet d'un entretien régulier avant le quatorzième siècle ; et il est très-probable que, vers le douzième et même vers le treizième, elles étaient dans un état fort rudimentaire, abandonnées à l'initiative et à la garde individuelle des intéressés. Cet entretien était alors tout à fait insuffisant pour protéger d'une manière efficace l'ensemble des terres riveraines contre les grandes crues du fleuve. Etait-ce un mal? On peut en douter. Les Égyptiens
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n'ont jamais songé à se défendre contre les crues de leur Nil, qu'ils considéraient comme une divinité protectrice, auxiliaire de leur agriculture; ils regardaient et ils regardent encore avec raison comme une véritable fortune les inondations périodiques de ce fleuve, qui transforme leur désert brûlant en une fertile plaine d'alluvion. Ces riches limons, qu'Hérodote appelait avec autorité et même avec éloquence a. les présents du fleuve (i) », ont fait les territoires du Caire et d'Alexandrie, et constituent aujourd'hui la plus grande partie du sol cultivable de l'Egypte. Le niveau de ce sol continuellement engraissé s'exhausse lentement de siècle en siècle, et le fleuve, toujours fécond, vient chaque année arroser, dessaler et amender des surfaces immenses disposées horizontalement pour le recevoir et sur lesquelles ses eaux boueuses s'étendent en nappes bienfaisantes. Si l'on endiguait aujourd'hui le Nil , dans deux siècles l'Egypte serait perdue.
Le Nil provençal procédait de la même manière, avant que le génie de l'homme, surexcité par des craintes irréfléchies, eût imaginé de le resserrer entre deux digues insubmersibles. La grande île de la Camargue, dont la superficie actuelle dépasse soixante-quinze mille hectares, était périodiquement recouverte par les eaux d'inondation, qui s'y étalaient librement et ne se
(i) Awpov ro'j TroTajj.oû. (Hérodote.)
retiraient qu'après avoir déposé une notable partie des « présents » qu'elles tenaient en suspension. Ces matières fertilisantes s'arrêtent aujourd'hui aux embouchures et y constituent ce seuil infranchissable, si bien appelé la barre, et qui ferme en effet, comme une porte sous-marine, l'entrée du fleuve aux navires du petit cabotage ; ce sont elles aussi qui donnent naissance à ces îles vaseuses et à ces écueils cachés qui se transforment, s'étendent, se déplacent et disparaissent accidentellement avec les grandes crues et les grosses mers du large, et que, dans le langage du pays, on appelle les theys (i). Lorsque l'absence de digues permettait au fleuve d'inonder les terres riveraines et de recouvrir d'une tranche d'eau trouble la surface entière des deux Camargues, la plus grande partie de ces dix-sept millions de matières terreuses, aujourd'hui entraînées par la vitesse du courant, exhaussaient et fertilisaient le sol; le fleuve, décanté pour ainsi dire, se rendait à la mer dépouillé d'une notable partie de ses troubles, et les embouchures ne présentaient pas cet encombrement de vases contre lesquelles les chasses les plus énergiques des plus fortes crues et les efforts multipliés de l'homme sont restés sans action sensible. L'amélioration agricole de toute la région marchait donc de pair avec le maintien d'une passe navigable, et le fleuve, libre et aban-
(i) Voir les Villes mortes, etc., 2e partie, ch. ix, §vi.
donné à lui-même, était Tagent naturel d'un double bienfait.
Nous avons aujourd'hui tout changé. Préoccupés uniquement du soin de nous défendre contre des crues que nous n'avons pas su utiliser, nous avons enfermé les deux Rhônes, la Durance, le Vidourle, le Vistre, tous les fleuves et cours d'eau qui se rendent à la mer, entre deux digues insubmersibles; et nous vivons dans la terreur, hélas ! justifiée, de les voir un jour se rompre et le pays balayé par une inondation soudaine.
Et cependant ces dix-sept millions de mètres cubes d'alluvions perdues représentent annuellement une surface de terre végétale de plus de soixante hectares, sur une épaisseur moyenne de vingt-cinq centimètres ; et l'on peut sans exagération admettre que la moitié au moins de ces limons pourrait être utilisée pour l'amélioration et l'exhaussement du sol; ce qui aurait en outrel'avantage de diminuer aussi de moitié l'encombrement des embouchures. Le Rhône pourrait donc produire sur notre territoire la même œuvre bienfaisante que le Nil accomplit si régulièrement à la surface de son immense delta.
Il est bien certain que, si l'établissement de ces digues défensives contre les eaux du Rhône présente des avantages, ces avantages sont très-chèxement achetés.
Rien de mieux assurément que d'entourer d'une chaussée insubmersible des villes, quelques villages, certains points isolés du territoire, où, sur une surface restreinte , il peut y avoir de grandes richesses à protéger ; mais, en rase campagne, partout où le fleuve peut se répandre sans rencontrer d'obstacles , il eût été plus sage de le laisser envahir lentement et librement la vaste plaine ouverte devant lui, et sur laquelle ses eaux sans vitesse auraient déposé chaque année une nouvelle couche de terre vierge et féconde.
Sans doute, les inondations causent à l'agriculture des dégâts quelquefois très-regrettables; mais ces dommages ne sont presque toujours qu'apparents : à la place d'une récolte perdue ou emportée, le Rhône dépose souvent un champ d'alluvion dont l'épaisseur atteint quelquefois trente centimètres; c'est donc un capital certain substitué à une rente douteuse (i) ; et il est permis de regretter que les agronomes et les ingénieurs n'aient pas assez compris que ce qu'il faut avant tout à cette terre desséchée et imprégnée de sel marin, c'est de l'eau trouble et douce pour la dessaler, l'arroser et la nourrir, et que le Rhône avait été placé si près de nous par la nature prévoyante comme le meilleur et le seul auxiliaire de notre
(i) De Gasparin, Mémoire sur les débordements du Rhône. (Compte rendu de l'Académie des sciences, t. XVIII,. année 1844.)
agriculture, et une source intarissable de richesse et de fertilité.
On ne saurait mieux mettre en évidence la pauvreté des résultats agricoles obtenus en Camargue et dans le territoire d'Arles, qu'en comparant la valeur relative des terrains défendus contre le Rhône et de ceux qui ne le sont pas.
La différence est en faveur de ces derniers.
A l'époque de la domination romaine, cette partie de la Narbonnaise était une des plus riches provinces de l'Empire; Arles pouvait alors se dire orgueilleusement la Rome des Gaules, Gallula Roma, la puissante nourricière, mamillaria Arelas, et la Camargue était bien en réalité « le grenier de l'armée romaine ». Aujourd'hui, les abords d'Arles seuls présentent une végétation brillante, et la culture ne se développe que sur les alluvions déposées par le Rhône sur ses francs bords ; mais toute la grande plaine est coupée de flaques d'eau saumâtre, sans écoulement, qui exhalent pendant la majeure partie de l'année des émanations malsaines ; sur une étendue de près de quatre-vingt mille hectares, dix-huit mille à peine, échelonnés sur les deux rives du grand et du petit Rhône, sont livrés à la grande culture ; tout le reste forme une vaste cuvette, où les pâturages et les terres vagues , recouvertes d'efflorescences salines, de-
viennent de plus en plus déserts ; des joncs, des tamaris rabougris, de chétives graminées sont les éléments clair-semés de cette flore paludéenne terne et incolore. A mesure qu'on avance dans cette solitude, la végétation s'appauvrit et s'étiole; les bas-fonds se succèdent, les landes sablonneuses se prolongent à perte de vue. Point de relief; le sol dénudé et plat miroite sous la lumière trop crue du ciel de la Provence. Partout la tristesse, la désolation, la fièvre, presque la mort.
Bien avant l'occupation romaine, cette plaine submersible était couverte de prairies, et tour à tour cultivée et naviguée. Arles grecque s'appelait alors Theline (0viXyj, mamelle) (i), nom que les géographes des premiers siècles de notre ère lui ont longtemps conservé, et qui rappelle la merveilleuse richesse de son terroir.
On peut d'ailleurs très-bien juger de la fertilité de cette région ancienne, baignée périodiquement par les eaux du Rhône, d'après la puissante végétation qui recouvre aujourd'hui les terres situées dans l'intérieur même des digues, et qui
(i) Arelatus illic civitas attollitur,
Theline vocata, sub priore sœculo, Graio incolente.
(Avien., Or. mar., v. 679 681.)
contraste d'une manière si frappante avec Tétat précaire d'une assez grande partie de la zone protégée.
Ces longues îles d'oseraies , ces berges et ces francs bords situés dans le lit majeur du Rhône, submergés régulièrement par les crues moyennes, tous ces terrains bas que plusieurs fois par an le fleuve recouvre, nourrit et engraisse, sont désignés dans le pays sous le nom assez singulier de segonnaux (1).
Leur valeur agricole est supérieure de plus d'un tiers à celle des meilleurs terrains défendus ; leur niveau s'élève en moyenne à un mètre, quelquefois à deux mètres au-dessus du sol invariable et souvent improductif de la Camargue; et cet exhaussement, tout entier dû à des dépôts successifsde matières minérales de premier ordre, peut donner une idée de ce que serait devenu tout le delta, si l'on avait laissé le fleuve opérer en toute
(i) Il est aussi naturel de chercher que difficile de trouver une étymologie rationnelle du mot provençal segonnal, segonnaux. Inutile de s'arrêter longtemps aux mauvaises interprétations qui le font dériver de secundum flumen ou de siccatum (les segates), terrains situés au bord du fleuve et desséchés après le passage des eaux.
Le mieux est de remarquer avec M. Jacobs (Etudes scientifiques sur les fleuves et rivières de la Gaule au moyen âge. Paris, i85g) que le radical saog se retrouve dans plusieurs noms de rivières mentionnés par Frédégaire, l'anonyme de Ravenne et d'autres chroniqueurs du neuvième siècle. Tout porte donc à croire que ce mot, comme plusieurs autres de forme analogue, est d'origine celtique.
liberté le grand colmatage de la plaine qui s'étendait devant lui.
Ainsi les dépenses si considérables de premier établissement et d'entretien de ces formidables digues du Rhône, dont le développement total est de plus de trois cents kilomètres, ont eu pour résultat de priver les terrains défendus du bienfait du dessalement, du limonage et de l'irrigation ; et, comme conséquence pratique, ces terrains protégés contre le Rhône ont aujourd'hui une valeur vénale moindre d'un tiers que celle des terrains inondés. L'homme, se substituant à la nature, a donc appauvri son territoire.
A ce singulier résultat vient s'ajouter une considération d'une bien autre gravité. Quel que soit, en effet, le soin avec lequel ces défenses sont établies, quelques dépenses qu'on y consacre, malgré une surveillance active et incessante , tout danger 'Va pas disparu. Sans parler des crues extraordinaires qui peuvent dépasser le niveau des digues, il est clair que la sécurité de tout le territoire dépend d'une cause quelquefois futile et presque toujoursimprévue; un tassement subit, une crevasse cachée au pied de la digue, la moindre fissure produite par le cheminement d'un castor peuvent provoquer un désastre; et il y a lieu de remarquer que la rupture inopinée de l'une des digues doit pro-
duire nécessairement des dégâts considérables. Le fleuve fait alors une brèche, par laquelle il se répand avec une violence d'autant plus grande qu'il a été plus longtemps contenu ; et tout le territoire envahi par les eaux est alors dévasté de la manière la plus lamentable. Au lieu d'une inondation lente, progressive et bienfaisante, c'est un véritable déluge qui balaye toute la plaine placée en eontre-bas du fleuve et y produit des désordres effroyables.
Les vieilles chroniques de Provence et de Languedoc ont conservé le souvenir de ces terribles catastrophes; mais, sans remonter à une époque très-éloignée de nous , les inondations de 1 840 et de 1841 et celle de 1 856 ont été d'autant plus terribles que les digues plus élevées avaient résisté plus longtemps à la pression des eaux du fleuve, et que, lorsqu'elles ont fini par céder, la masse entière de ces eaux s'est précipitée avec fureur d'une hauteur de près de six mètres sur une plaine qui n'était nullement préparée à recevoir une pareille invasion.
En 1840 et en 1841, « le champ de l'inondation embrassait une étendue de 43,000 hectares, comprenait trois villes, dix communes, les salins de Peccais, le port d'Aiguesmortes, quatre routes importantes, un développement de 98 kilomètres de canaux de navigation, sans compter une infinité de canaux de dessèchement et d'arrosage. Le chiffre officiel des pertes causées à l'agriculture
seulement s'est élevé à 14 millions, et la réparation des chaussées a coûté 1,100,000 francs (1). » En i856, les désastres furent plus grands encore, et la rupture de la chaussée de la Montagnette (2) occasionna les plus grands malheurs ; les eaux, contenues longtemps par cette chaussée, ne purent s'écouler librement sur ce territoire qu'elles auraient inondé sans doute, mais n'auraient certainement pas dévasté; dans la ville de Tarascon, Pinondation atteignit presque instantanément le premier étage des maisons et prit des proportions
(1) Mémoire sur l'organisation d'un syndicat général de Beaucaire à la mer. Exposé par MM. Bouvier et Surell , ingénieurs de la navigation du Rhône. — Beaucaire,. i5 juillet 1844.
(2) La Montagnette est un massif isolé, de terrain crétacé inférieur, situé au nord de Tarascon. Elle affecte presque la forme d'une ellipse, dont le grand axe est orienté du Nord-Estau Sud-Ouest. Lalongueurdece grand axe est de neuf kilomètres, celle du petit axe de cinq environ. L'altitude des différents pitons de ce massif varie de cent à cent soixante mètres. La sécheresse et l'aridité de la Montagnette, aux roches dénudées et abruptes, contraste avec la richesse et la fertilité de la plaine horizontale qui l'entoure de tous côtés, et qui est entièrement formée par les alluvions du Rhône et de la Durance. La digue de défense, dite chaussée de la Montagnette, part de ce massif et s'étend, en aval, jusqu'au rocher de Tarascon, sur lequel est bâti le célèbre château de René, roi troubadour de Provence; elle barre ainsi l'entrée de la vallée. Son développement est de c.nq kilomètres environ; c'est l'origine d'une ligne de défense continue qui se prolonge le long du Rhône jusqu'à la mer, et qui protège la plaine d'Arles et toute la rive gauche du fleuve.
effrayantes; et les habitants de cette malheureuse ville, qui s'étaient crus un instant protégés par la digue qui venait de se rompre, surpris par Peau et affolés de terreur, durent percer les toits de leurs maisons pour échapper à une mort certaine. Pour éviter de plus grands malheurs, on fut obligé de couper la chaussée du chemin de fer et de laisser les eaux se répandre dans la plaine (i). Les territoires d'Arles et de Tarascon ne furent pas les seuls dévastés et noyés. Les digues du cours inférieur du Rhône ne furent ni emportées, ni surmontées; mais il s1y produisit des brèches par infiltration, et une grande partie de la zone horizontale qui s'étend de Beaucaire à la mer fut envahie ; toute la plaine devint un véritable lac sillonné de courants et de remous, et les bateaux à vapeur purent naviguer jusqu'à Aiguesmortes, éloignée de près de vingt kilomètres du fleuve. La ville était entourée d'une tranche d'eau de plus de un mètre
(1) « A Tarascon, les eaux du Rhône, qui, lors des inondations précédentes, pouvaient s'étendre au large dans la plaine, s'étant trouvées arrêtées par le chemin de fer, menaçaient la ville d'un horrible désastre. M. de Grèvecœur, préfet des Bouches-du-Rhône, s'est transporté en toute hâte sur les lieux, et, sur ses ordres, les ingénieurs de la Compagnie ont fait couper la levée du chemin de fer, en amont de Tarascon, sur une longueur de cent mètres, pour donner passage à l'inondation. » — Extrait du Courrier de la Drame et de l'Ardècke, du 3 juin i856. Voir Délibération du Conseil municipal de Tarascon, 19 juin i856.
de hauteur, mer boueuse qui interceptait toutes les communications; les portes furent fermées, et pendant plusieurs jours les plus gros navires du Rhône vinrent accoster les remparts comme de véritables quais , et durent ravitailler la population, protégée par son enceinte contre cet ennemi d'une autre nature.
Le chiffre des pertes subies par l'agriculture s'éleva à près de quinze millions.
Il est inutile d'insister plus longtemps sur un aussi triste sujet. Le mal est fait : les digues existent ; on doit les subir, et il est difficile aujourd'hui de s'arrêter dans une voie où l'on s'est engagé sans modération et sous l'empire d'une terreur irréfléchie.
Il est cependant permis de regretter le temps où le fleuve, libre et bienfaisant, répandait ses trésors sur toute la plaine, et faisait oublier les dégâts passagers qu'il occasionnait par la richesse féconde et durable dont il dotait le territoire.
La Camargue était alors une plaine fertile et cultivée. Partout des prairies verdoyantes et arrosées, des étangs largement alimentés, navigables pour la plupart, flottables toujours.
La ville d'Arles, baignée de tous côtés par le Rhône et les étangs , était en quelque sorte portée au-dessus des eaux. Tout autour, de longues îles boisées semblaient descendre lentement le cours du fleuve, et les terres basses de ce magnifique terroir recevaient du fleuve chaque année une
nouvelle couche de limon aussi fertile que celui du Nil. Grâce à cette inondation salutaire, la ville grecque d'abord, la ville romaine ensuite purent se développer et s'enrichir, sans avoir à craindre ces émanations malsaines que produisent toujours la stagnation des eaux et le défaut d'écoulement des marais, et qui ont désolé les populations du bas Rhône pendant toute la période du moyen âge et la majeure partie des temps modernes.
La science géographique auxiliaire de l'histoire. — Population primitive de la Provence. — Les Ligures. — Première apparition de l'Orient. — Epoque héroïque. — La légende d'Hercule. — Le flot de 1 invasion asiatique. — Arles celtique, Ar-laith. — La flottaison sur les lagunes — Origine de la navigation. — Le bateau d'Ulysse. — Premiers navires égyptiens et phéniciens. — Préparation et usage des outres. — Les kelechs de l'Inde — Les utriculaires des fleuves de l'Asie. — Passage de l'Hydaspe par Bacchus. — Les ponts d'outrés de Xénophon — Passage de l'Oxus par Alexandre. — Passage du Rhône par Annibal. — Siège de Cyzique par Mithridate. — Campagne de César en Gaule. — Les Ascites ou Ascomans. — Tentative de restauration des utriculaires au dix-huitième siècle. — Le P. Jésuite Montigny et le chevalier de Folard. — Une navigation perdue.
L'ancienneté de la ville d'Arles a été pendant longtemps un thème inépuisable de discussions et de controverses. Aucun fait précis et un peu saillant ne marque l'époque de sa fondation. Quelques-uns des historiens et des géographes de Tépoque classique, Polybe, Tite-Live, Pline l'Ancien, Plutarque, Etienne de Byzance, etc., n'en font aucune mention ; et ce silence a été souvent invoqué, sans la moindre raison, comme une preuve que la ville n'existait pas antérieurement au second siècle avant notre ère, ou tout au moins n'avait pas alors une importance assez sérieuse pour être signalée d'une manière spéciale.
César, Strabon, Pomponius Mêla, Ptolémée, Festus Aviénus , Ausone , etc., (i), en parlent, au contraire, comme d'une colonie puissante; mais aucun d'eux ne donne le moindre détail sur son origine et n'indique , même avec une très-large approximation, la date de son apparition. Tous les textes, rapprochés et discutés, n'ont pas beaucoup éclairé la critique; et il est d'ailleurs bien difficile d'avoir aujourd'hui des notions à peu près historiques sur les événements de ces temps sans histoire, dont les traits principaux se perdent dans la nuit du passé.
La connaissance exacte de la topographie du sol, les débris que l'on peut encore y retrouver sont de précieux éléments, peut-être les meilleurs, qui permettent de projeter un certain jour sur l'obscurité qui enveloppe ces époques éloignées. Cette reconstitution géologique et géographique des temps anciens , auxiliaire indispensable et guide sûr de l'histoire dans le sens élevé et scientifique du mot, est souvent une œuvre délicate et
(i) Naves longas Arelate numéro duodecim facere instituit. (Gesar, De bello civili, I, 36.)
ripô- ôè tu cPo8<xvw èpcopfov où {uxpèv 'ApIXaxe. (Strabon, Géog., 1. V, c. i, 56.)
Urbium quas habet (Gallia) opulent issimce sunt... Sextanorum Arelata. (Pomp. Mêla, De situ orbis, 1. II, c. v.) Pande, duplex Arelate, tuos, blanda hospita, portus.
Gallula Roma Arelas
(Auson, De clar. urb.)
difficile; ce n'est pas toutefois sans charme que Ton voit peu à peu se dissiper les ténèbres de ces horizons lointains et se dégager lentement de leur ombre les contours altérés et effacés des populations primitives. Sans doute, ce n'est pas la lumière nette et vive de la critique et de la science; mais cependant une sorte de demi-teinte colore déjà Taube des sociétés naissantes, et quelques lueurs de la vérité historique commencent à percer le crépuscule de la légende, dissipent les fantômes de la fable et permettent de rendre aux hommes et aux choses du passé leurs traits et leurs couleurs, leur physionomie et leur caractère, leur forme et leur mouvement.
La plus ancienne peuplade connue qui a vécu et s'est développée sur le littoral du Languedoc et de la Provence est celle des Ligures (Aîyueç, Lighyes, Ligyens). L'origine de cette population primitive remonte incontestablement aux temps historiques les plus éloignés. Le contact de cette race avec les populations ibériennes qui couvraient, à la même époque, la majeure partie du littoral de la péninsule espagnole détermina une sorte de fusion et d'amalgame, et donna naissance à ce que les ethnographes appellent une race mélangée; ce fut la race ibéro-ligure , dans laquelle l'élément ligure, ou ligyen, a été prédominant
d'une manière très-accentuée dans toute la région comprise entre le Rhône et les Alpes, tandis que l'élément ibérien paraît, au contraire, l'avoir emporté dans les plaines de Nemausus , Nimes, de Bétarra, Béziers, et de Narbôn, dans toute la zone située au nord et au sud des Pyrénées et sur la côte de la Catalogne.
La mer qui baignait la côte s'appelait alors la mer Ligurienne; les cartes géographiques les plus anciennes portent, et un assez grand nombre de cartes modernes ont conservé cette dénomination, Ligusticummare. La terre ferme s'appelait et s'est pendant de longs siècles appelée la Ligurie; Strabon ne la désignait pas autrement que sous le nom de terre Ligustique, Aiyuc-i*-/, yr\.
Le golfe lui-même, que nous nommons aujourd'hui golfe de Lyon et dont l'étymologie est assez difficile à établir nettement, pourrait bien n'avoir été, dans le principe, que le golfe des Ligyens (Aiyuwv, Ligyôn, d'où par corruption Lyon) (i).
Quoi qu'il en soit, le séjour prolongé des Ligures sur le littoral remonte incontestablement à ces temps héroïques et fabuleux que l'on peut placer sans erreur sensible entre le quinzième et le douzième siècle avant notre ère. L'histoire flotte alors dans la légende, emprunte à tous les récits de la fable une couleur et un éclat aussi sédui-
(i) Voir les Villes mortes..., i' partie, ch. r.
sants que mensongers; et les premiers souvenirs laissés par les hommes sont liés aux exploits des héros et des demi-dieux, qui n'ont été, dans la plupart des cas, que des hommes agrandis et transfigurés.
C'était le temps où Hercule accomplissait son grand périple méditerranéen, et remontait toute la côte de l'Ibérie et de la Ligurie, à la recherche de ce fameux jardin des Hespérides que les géographes placent un peu partout, et qu'il est assez naturel de supposer soit dans la plaine de Valence, en Espagne, soit dans la partie la plus orientale de la Provence , où les champs d'orangers rappellent les pommes d'or parfumées que les Romains ne connaissaient pas, mais dont les Grecs paraissent avoir eu de tout temps une notion légendaire et mythologique. Le récit des amours du demi-dieu avec la vierge Pyrène, fille de l'un des rois des Bébrykes ou Bébriciens , a été longuement chanté par Silius Italicus (i). Mais l'existence de ce petit royaume fort vague a même été mise en doute par les Bénédictins (2). Les Bébrykes n'ont laissé d'ailleurs aucune trace positive et matérielle de leur passage; et tout au plus doit-on les considérer comme un rameau détaché ou une peuplade dérivée de la grande race ibérienne. La vierge Pyrène, qui, d'après les
(1) Silius Italicus, Punica, 1. III.
(2) Hist gén. de Languedoc , 1. I, c. 11.
poètes, aurait donné son nom, non-seulement à la grande chaîne séparative de la Gaule et de l'Espagne, mais à la ville de Pyrène, qui devait tour à tour s'appeler Illiberris, Helena et Elne , n'en est pas moins le souvenir le plus gracieux et le plus ancien de notre littoral, et le premier repère que Ton doive relever dans ce passé toujours confus, obscur et faussé par les fantaisies de la fable et de la légende.
Hercule continua sa marche vers le Nord; et la rencontre du héros avec la peuplade ligure, bien que mêlée à l'intervention de Jupiter, paraît cependant avoir un fondement historique trèssérieux.
La lutte qui s'engagea alors dans la plaine d'Arles et la célèbre pluie de pierres rondes qui écrasa l'armée ligurienne ont été rendues presque classiques par les poètes grecs du siècle de Périclès (i); et les anciens, les Grecs surtout, dont l'intelligence était, en général, peu accessible et encore moins sympathique aux déductions précises et nettes de la science, mais dont l'imagination , avide de merveilleux, aimait à rattacher tous les phénomènes extérieurs à une cause mystérieuse et sacrée, n'expliquaient pas autrement l'immense mer de cailloux roulés qui forme h base du grand delta du Rhône , sur laquelle de-
(i) Eschyle, Trilogie de Prométhée. — Les Villes mortes, 2e partie, ch. ix, ni.
vait un jour s'élever la ville d'Arles, et dont nous ne voyons aujourd'hui qu'une portion assez restreinte : c'est la Crau. On l'appelait alors tantôt « le champ d'Hercule », tantôt « le champ des cailloux », campus lapideus sive Heracleus. Les Grecs de Massalia, Marseille, et de toutes les colonies massaliotes échelonnées sur le rivage, Ioniens d'origine, la désignaient sous le nom de « la grande plaine pierreuse, xpavaov tte&i'ov », dans lequel nous retrouvons le vocable ionique xpavao'ç, «dur, raboteux », employé par Homère pour caractériser les terrains déserts et pierreux (i).
Pomponius Mêla, qui écrivait sous le règne de Claude , au milieu du premier siècle de notre ère, c'est-à-dire à une époque où l'on avait déjà des idées plus saines sur les origines et les causes physiques de la composition du sol , adopte, ou tout au moins reproduit, sans la discuter ni la réfuter, la légende d'Hercule (2).
Ainsi, l'histoire du territoire d'Arles remonte aux temps héroïques les plus éloignés. Hercule , demi-dieu ou héros, dégagé de tout le prestige de
(1) Homère , Iliade, 1. III, v. 201. — Id., Hymn. in Apoll., v. 72.
Le nom de Crau n'est probablement qu'une altération de l'ionique xpavaô;.
(2) Alioquin littus ignobile est, lapideum (ut vocantj ; in quo Herculem contra Albiona et. Bergion , Neptuni liberos, dimicantem cum tela defecissent, ab invocato Jove adjutum imbre lapidum ferunt. Credas pluisse, adeo multi passim et latcjacent. (Pomp. Mêla, lib. III, cap. v.)
la fable et de tous les accessoires mythologiques dont on l'entoure ordinairement, appartient au quinzième ou au seizième siècle avant notre ère; et il n'est pas dès lors douteux que les rois légendaires, Albion et Bergion, fils de Neptune, ne fussent tout simplement les chefs de quelquesunes de ces tribus littorales qui constituaient la grande race ligurienne, dont l'existence réelle à ces époques primitives ne saurait être niée.
Le plus ancien souvenir qui nous est resté de la plaine d'Arles porte donc d'une manière fort nette l'empreinte et en quelque sorte le cachet de la Grèce et de l'Orient.
Cette mer géologique de cailloux roulés devait bientôt être recouverte par une véritable mer liquide. Ce furent le Rhône et la Durance , libres alors de toutes digues latérales, qui se répandirent sans obstacle sur le sol plat et nivelé, que le grand diluvium alpin leur avait pour ainsi dire préparé.
La seule manière de se faire une idée un peu nette de l'ancien territoire d'Arles aux époques éloignées dont nous parlons est de supposer, d'une part, que les digues du Rhône et de la Durance n'existent pas, et, d'autre part, que le niveau de toutes les terres d'alluvion et le plafond de toutes les cuvettes marécageuses sont abaissés de près de deux mètres; car nous verrons plus loin qu'on ne
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saurait estimer à moins l'exhaussement séculaire du sol après une vingtaine de siècles, et très-certainement sur beaucoup de points nous nous tenons au-dessous de la vérité. Grâce à cette double hypothèse, qui était alors une réalité, — abaissement du sol à deux mètres et suppression complète des digues , — il est facile de reconnaître que la majeure partie du territoire, depuis Avignon jusqu'à la mer, était complètement recouverte par les eaux moyennes des Rhônes et des Durances (i). Seuls, les massifs rocheux d'Arles , de Montmajour, de Cordes , des Alpines, de Castelet, etc., émergeaient comme autant d'îles audessus de cette plaine liquide, où les eaux douces et jaunâtres des deux fleuves serpentaient, se divisaient en une foule de bras et finissaient par se mêler aux eaux claires et salées de la mer. Pendant les grandes crues, tout le territoire était noyé; pendant les sécheresses, à l'étiage ou même lorsque le niveau des eaux atteignait une hauteur ordinaire , de longues bandes d'alluvions , orien-
(i) Nous employons à dessein cette expression « les Rhônes et les Durances ». Elle ne doit pas surprendre. Dans les temps anciens, les ramifications de ces deux cours d'eau dans la zone du delta étaient aussi nombreuses que variables, et il y avait, en fait, plusieurs Rhônes, comme il y avait plusieurs Durances. On en voit trèsnettement les anciens lits, et on les utilise même quelquefois comme canaux d'arrosage ou de dessèchement. Ce sont les Rhônes-Morts , les Roubines, le Vigueirat, la Duransole, etc. Voir les Villes mortes, etc., chap. ix et xi.
tées dans le sens du courant du fleuve, venaient se souder aux îles rocheuses, et formaient autour d'elles des plaines basses d'une fertilité incomparable, tantôt boisées, tantôt couvertes d'oseraies ou de prairies, et dont la facile culture était, avec la pèche, une des principales sources de richesse pour les populations littorales.
Il fallait cependant pouvoir circuler au milieu de cet archipel et établir entre toutes ces îles et ces bancs d'alluvion, tour à tour noyés ou à fleur d'eau , des communications sûres et permanentes. La race ligurienne, répandue dans ces immenses lagunes à ces époques héroïques et légendaires, qui furent en quelque sorte le prologue de l'histoire, ne nous a malheureusement laissé que trèspeu de souvenirs de ses mœurs , de ses usages et de son degré de civilisation. Tout est confus et un peu sombre dans ce passé lointain ; et il est plus que probable que les Ligures oscillaient sur la côte, entre les Alpes et les Pyrénées, dans un vaet-vient assez tumultueux. Leurs différentes tribus se rencontraient, se heurtaient et finissaient par s'amalgamer, sans autre raison que celle du hasard ou de la conquête. Polybe, le plus exact et le plus judicieux des historiens anciens, et qui, vivant au deuxième siècle avant notre ère, était le mieux en état de donner des indications un peu précises sur leur compte , les représente « errant à l'aventure dans les campagnes , dormant sur l'herbe ou sur la paille, ne se nourrissant que de
viande, étrangers par conséquent à la civilisation agricole, ne s'occupant que de guerre, de chasse, de pêche et très -peu de culture, poussant devant eux leurs troupeaux, qui paissaient à l'aventure, et n'estimant que l'or, les armes et les animaux , seules richesses que l'aventurier nomade peut emporter avec lui ».
Le grand flot de l'invasion celtique devait modifier profondément cet état de barbarie primitive. Déjà, dès le onzième siècle avant notre ère, les expéditions phéniciennes avaient jeté sur différents points de notre littoral quelques germes de civilisation. Le commerce et le progrès s'accordent mal avec la guerre; et, partout où les Phéniciens avaient établi des colonies , partout où leurs navires faisaient escale, une sorte de tranquillité relative et de vie régulière avait succédé à l'agitation désordonnée et au vagabondage des populations liguriennes. Quatre ou cinq siècles plus tard , la colonisation grecque vint continuer et développer, sur la côte d'abord, et bientôt après dans l'intérieur des vallées, l'œuvre commencée parles Phéniciens. C'est alors que le grand courant de l'émigration asiatique se répandit sur le centre et l'occident de l'Europe, et descendit jusque sur les rivages de la Méditerranée. Le nom général de Keltes ou Celtes, Ks'/.xai, Celtœ, donné à cette nuée d'envahisseurs, devînt bientôt celui du pays conquis; l'ancienne terre ligurienne, Aipcmxirç f/j, ne s'appela plus que la Celtique, KeAv.xT], et la dénomination ro-
maine de Gallia, Gaule, n'en a été plus tard qu'une traduction altérée. Les différentes tribus des Celtes et des Galls , ou Gaulois, n'étaient que les flots successifs de cette immense marée humaine dont l'origine asiatique et aryenne est aujourd'hui parfaitement établie, et qui a commencé à prendre pied sur le sol de notre Gaule vers le sixième siècle avant notre ère ; elle l'a peu à peu inondée, et sa force d'expansion a été telle que, quatre cents ans après, deux siècles avant Jésus- Christ, la race ibéro-ligurienfie était complètement absorbée et avait presque entièrement disparu.
Ainsi, ce n'est pas seulement la légende d'Hercule qui permet d'assigner à l'ancien littoral d'Arles une origine orientale. Les Phéniciens et les Grecs, par la route de la mer, les Aryens, dans leur grande migration à travers l'Europe, se sont réunis sur notre côte de Provence, plusieurs siècles avant la domination romaine; ils venaient tous de l'Orient. Plus fins et plus policés que les hordes sauvages et éparses qui couvraient le nord et l'occident du monde alors connu, ils se sont peu à peu substitués à elles, et ont réellement jeté, sur notre sol presque vierge, les germes de la civilisation et des arts utiles et posé les premières bases d'une organisation durable.
L/éclosion de la ville d'Arles remonte incontestablement à ces époques reculées; et, sans pouvoir en préciser la date, il est certain que le plateau calcaire qui émergeait alors au milieu des étangs et de la grande nappe des Rhônes et des Durances mélangés a été, dès l'origine, un lieu de retraite et d'abri pour les tribus liguriennes , et est devenu dans la suite une sorte de castellum stratégique pour la race celtique, qui venait de s'en emparer ; ce fut aussi une colonie et une station de commerce, emporium, pour les Phéniciens et les Grecs, dont les navires }r faisaient escale et pouvaient de là remonter le Rhône et pénétrer dans l'intérieur du continent.
Les étymologistes, très-disposés à tout expliquer avec les racines des langues primitives, que nous ne connaissons encore que bien imparfaitement, voient dans le nom d'Arles un indice et un souvenir de l'ancienne topographie que nous venons de décrire. Arles était par excellence la ville des étangs et des marais; dominant la plaine et baignée de tous côtés par les eaux, elle présentait à la fois les avantages d'un oppidum et d'une ville lacustre.
L'étymologie celtique, Ar-laith, lieu humide, est donc, sinon exacte, du moins assez rationnelle. Elle est , dans tous les cas, oien plus acceptable
que l'étymologie grecque: "ApY]<;, Mars, peuple de Mars, ou l'étymologie latine romaine : ara-Iata, autel élevé, en souvenir d'un autel consacré à Diane d'Ephèse et que les légions de César auraient trouvé à la pointe septentrionale de la Camargue. Bien des peuples anciens ont revendiqué l'honneur de compter Mars pour leur fondateur ou leur patron; et, d'autre part, les temples et les autels de Diane d'Ephèse , déesse favorite des Phocéens, sont si nombreux sur la côte de la Méditerranée, peuplée alors de colonies massaliotes, qu'il n'y a aucune raison de penser qu'Arles, plutôt que toute autre ville littorale vouée comme elle au même culte, ait dû son nom à cette circonstance, qui n'était ni une particularité, ni un trait distinctif.
Il est d'ailleurs évident pour tout le monde que le nom dCArelate, qui est la plus ancienne forme connue du nom d'Arles, n'a une physionomie ni grecque ni romaine; et, sans suivre les étymologistes dans leurs dissertations toujours un peu hasardées, on ne peut s'empêcher de remarquer que le radical Ar est caractéristique de plusieurs peuplades importantes de la Celtique méridionale d).
(i) NotammentlesVolk.es ^4rékomiques, qui occupaient toute la région comprise entre le Rhône et le delta de l'Aude, et dont la capitale Nemausus, Nimes, était une des plus populeuses cités de la Celtique. On doit aussi rappeler les tribus des ^.rnemetici, des ^4randunici. (Voir
Les Grecs avaient facilement adopté le nom À'Arelate, mais très-souvent ils lui avaient substitué le surnom de Theline (@r\M, mamelle), faisant ainsi allusion à la fécondité naturelle de ce sol d'alluvion, dont ils avaient compris tout de suite la richesse agricole et que la colonisation romaine devait bientôt exploiter avec tant de profit. Arles était en effet située, comme de nos jours, à la pointe de cette Camargue fiévreuse, marécageuse, mais éminemment fertile, et qu'on pouvait appeler à juste titre et avec orgueil le grenier de Parmée romaine , horrea ac cellaria totius militiœ Romance.
Le premier soin, la condition la plus impérieuse peut-être de la vie des peuples civilisés est l'établissement et le maintien régulier de voies de communication , non-seulement sur leur propre territoire, mais encore avec les pays voisins. Les routes les plus naturelles sont les fleuves et la mer; et c'est pourquoi l'art de la navigation remonte à l'origine même des sociétés naissantes. Le littoral ancien de la mer Tyrrhénienne, le long de laquelle étaient échelonnées les colonies grecques et phéniciennes, depuis Emporiœ , Ampurias, en Cata-
Germer-Durand, Mém. de l'Académie du Gard , années i863 et 1871.)
logne, jusqu'à Nice et Monaco, sur la côte rocheuse de la Ligurie, était alors sillonné par une véritable flotte de galères de divers ordres : unirèmes, birèmes, trirèmes, etc., et de navires de charge, onerariœ naves , dont les types nous sont aujourd'hui parfaitement connus (i); mais tous ces navires , de formes et de dimensions extrêmement variées, sans avoir un tirant d'eau comparable à celui de nos vaisseaux modernes , exigeaient cependant une profondeur que les étangs et les marais qui constituaient alors la majeure partie du territoire d'Arles étaient loin de pouvoir leur offrir.
La population celto-grecque qui vivait dans la région du bas Rhône et de la basse Durance avait donc à se créer une existence en quelque sorte artificielle, au milieu d'une plaine en grande partie inondée. Partout de l'eau, presque nulle part delà profondeur, telle était la situation générale du pays arlésien. Il était aussi impossible de marcher sur ces terrains détrempés ou submergés que de naviguer dans le sens actuel que l'on donne à ce mode de transport effectué r comme nous le voyons aujourd'hui, avec des navires ordinaires, qui déplacent toujours, quelque
(i) A. Jal, Etudes sur la marine antique. — La flotte de
César. — Archéologie navale. — Glossaire nautique
passim.
Rondelet , Mémoire sur la marine des anciens.
faibles qu'ils soient, un notable volume cTeau. La flottaison seule était praticable à la surface de :ette immense lagune, et elle fut en fait pratiquée, pendant plusieurs siècles, avec un art et une sûreté qui font le plus grand honneur à l'ingéniosité de nos ancêtres. Aux Phéniciens et aux Grecs appartenait la navigation sur la côte et dans les passes navigables, mais variables, que les Rhônes et les Durances se créaient au milieu des étangs; aux Celtes était réservée la flottaison sur ces étangs •eux-mêmes, et sur les marais aux contours indécis qui leur faisaient suite. C'estlà qu'ils se livraient à une pêche abondante ; c'est par cette voie qu'ils pouvaient aborder d'île en île sur toutes les zones alluvionnées, situées presque à fleur d'eau et où le fleuve leur avait préparé une véritable terre promise d'une incomparable fécondité.
Cette pratique de la flottaison nous est aujourd'hui à peu près inconnue; elle est tout au moins limitée à des cas assez rares ; les radeaux de nos fleuves, lourds et massifs, ne sont que des pièces de bois liées entre elles et que l'on abandonne au courant des fleuves. Grands ou petits , nos navires sont tous soumis aux mêmes règles de construction et d'équilibre, et la plus modeste de nos barques se comporte sur Peau comme le plus majestueux de nos paquebots. Aucune de nos embarcations modernes de quelque importance ne pourrait faire un service régulier sur des étangs ou des marais dont la profondeur descend à cin-
quante et même trente centimètres, et cette vie errante au milieu des marécages est tout à fait passée de nos mœurs.
La population celtique, qui avait traversé l'Europe et venait de se répandre sur les côtes du golfe de Lyon , importait avec elle les usages, les procédés et toutes les industries qu'elle avait de tout temps connus dans la région arrosée de l'Asie centrale. L'aspect de ce territoire inondé ne devait pas la surprendre, et elle retrouvait dans cette zone submergée les immenses nappes d'eau, se prolongeant jusqu'à la mer, les longues îles boisées et presque flottantes qui semblaient descendre le cours ralenti du fleuve, les flèches d'alluvions coupées çà et là de marais, la plaine entière verdoyante de roseaux et d'oseraies , l'espace, en un mot, et ces grandes lignes horizontales qui donnent aux régions des embouchures une physionomie si particulière et prêtent un charme étrange à ces pays bas et presque vierges, toujours tristes et silencieux.
Ce n'était pour ainsi dire pas une terre nouvelle. Toutes les embouchures des grands fleuves , dans les mers tranquilles, présentent des conditions géologiques et hydrographiques assez comparables (i), et rien ne devait plus ressembler au delta du Rhône et à l'île de la Camargue que les vastes deltas du Gange, de l'Indus, de l'Euphrate, du
(i) Voir les Villes mortes, etc., chap. n et iu.
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Danube, que la race aryenne occupait depuis l'origine des temps historiques. Les Celtes et les Gaulois n'étaient qu'une dérivation et comme un rameau détaché de cette puissante race asiatique; et en arrivant dans la région fertile et marécageuse du bas Rhône, ils n'avaient pour ainsi dire rien à changer aux habitudes et aux conditions ordinaires de leur vie orientale.
L'origine de la navigation, comme celle de la plupart des arts usuels, nous échappe absolument. Il est certain que le radeau a été la première forme connue; mais rien n'est moins maniable qu'un assemblage de poutres jointives dont le poids est considérable, qui s'enfoncent presque en entier au-dessous du plan d'eau, et dont la masse inerte exige un grand effort extérieur pour se déplacer assez lentement. Le radeau n'est qu'un flotteur. Il peut rendre des services à la descente des fleuves ou dans des cas extrêmes de sauvetage, mais ce n'est pas, à proprement parler, un engin de navigation; il obéit très-difficilement au vent et à l'aviron, et l'action du gouvernail est presque toujours sans effet.
Aussi, dès les temps héroïques , l'art de la construction navale s'est-il perfectionné d'une manière notable, et déjà, dès le treizième siècle avant notre ère, voyait-on le long des côtes de lourdes
masses flottantes dont la forme générale et les principaux agrès rappellent le type du gaidus phénicien, qui devait parcourir bientôt toute la surface des mers connues.
La description qu'en fait Homère, dans FOrf^ssée, nous donne à ce sujet des détails d'une précision remarquable et qui nous montrent quel était à cette époque l'état de la navigation.
Ulysse s'arrache aux prières de Calvpso. Il veut, il doit continuer son voyage. La déesse, impuissante à le retenir, sèche ses larmes, dirige elle-même les apprêts du départ , et trace au fils de Laërte sa route sur la vaste mer. Le poëte grec ne se contente pas de nous montrer Pâme de ses héros; avec la précision d'un ingénieur, il nous fait assister aux phases successives de la construction du navire , à l'appareillage et à tous les détails de l'armement.
a Aux premières lueurs de la fille du matin, de T Aurore aux doigts de rose, Ulysse revêt sa tunique et son manteau; la déesse elle-même se couvre d'un tissu flottant, léger, gracieux, éclatant de blancheur; elle entoure sa taille d'une ceinture d'or, et sur sa tête elle pose un voile. Résolue à congédier le magnanime Ulysse, elle lui donne une forte hache d'airain à double tranchant, à manche d'olivier. Elle lui donne encore une doloire affilée, et le conduit à l'extrémité de l'île, où abondent des arbres gigantesques, des aunes, des peupliers et des pins
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qui cachent leurs cimes dans les cieux; bois antiques dont le tronc desséché flottera plus légèrement sur l'onde. Lorsqu'elle lui a montré ce lieu de la riche forêt , l'auguste Calypso retourne à sa demeure.
» Alors le héros frappe à coups redoublés; bientôt il a jeté vingt arbres par terre; il les ébranche avec l'airain , les équarrit et les aligne au cordeau. La déesse revient bientôt avec des tarières ; il perce alors les pièces de bois, les assemble, les maintient avec des liens et des chevilles. Telle est la cale d'un vaste vaisseau de transport que façonne l'artisan expérimenté, aussi grand est le large radeau que construit Ulysse. Pour former le tillac, il ajuste de longues planches à de forts étais. 11 fabrique tour à tour le mât, l'antenne et le gouvernail, qu'il entoure de claies de saule pour contenir les flots; il leste le radeau avec de grands monceaux de bois. A ce moment, Calypso lui apporte la toile à voile, qu'il taiile artistement et qu'il fixe, à l'aide de cordages, au mât et au tillac; enfin, avec des leviers, il lance sa frêle nef à la vaste mer.
» Le quatrième jour finit comme les travaux s'achèvent. Dans la cinquième journée, Calypso lui permet d'abandonner son île Elle le baiane, le couvre de vêtements parfumés, place sur le navire une grande outre pleine d'eau fraîche, une autre moindre contenant du vin pourpré, un sac de cuir rempli de mets abondants; puis elle fait
souffler derrière lui un vent tiède et favorable. Le divin Ulysse, le cœur rempli de joie, développe sa voile et s'assied près du gouvernail, qu'il dirige d'une main ferme et habile. Le sommeil n'approche point de ses paupières. Il contemple les Pléiades, le Bouvier lent à descendre sous les ténèbres, l'Ourse, que le vulgaire appelle aussi le Chariot, qui tourne toujours au même lieu en regardant Orion et seule n'a point part aux bains de l'Océan. La déesse a prescrit au héros de naviguer en la laissant à sa gauche. Pendant dix-sept jours, il fend les flots. Dans la dix-huitième journée, il aperçoit les montagnes ombragées de la terre des Phéaciens, C'est l'île la plus proche; elle lui apparaît dans les brumes de la mer, comme un faible bouclier (i)... »
Cette page vivante et colorée, j'allais dire presque divine, écrite plus de mille ans avant notre ère, est non-seulement d'une fraîcheur et d'une grâce incomparables, mais elle nous donne, sur l'art des constructions navales et de la navigation vers le douzième siècle avant Jésus-Christ (2), des
(1) Homère, Odyssée, liv. V.
(2) La prise de Troie, dont l'état actuel de la critique historique ne permet pas de préciser la date, est en général fixée dans le courant du treizième siècle— vers l'an 1270, d'après Hérodote — vers l'an 1 2 10, d'après les marbres de Paros. C'est la période mythologique et légendaire de l'histoire, pendant laquelle les exploits des dieux et des héros de la fable interviennent à chaque instant dans les grands faits de l'humanité.
détails d'une précision et d'une netteté merveilleuses. C'était la navigation aux étoiles, sur le bord même des côtes, ou d'île en île, navigation lente, pénible, toujours incertaine, féconde surtout en naufrages dont les récits abondent dans le cours de l' Iliade et de V Odyssée.
Les Grecs étaient déjà une des premières nations maritimes; mais cependant ils avaient été depuis longtemps devancés par les Phéniciens et les grandes peuplades asiatiques et africaines. Aussi loin, en effet, que Ton peut remonter dans la nuit du passé, on voit les Phéniciens et les Egyptiens construire, avec des matières bien plus légères que le bois , principalement des joncs et des roseaux , de véritables coques de navires dont il était facile de diriger la marche et qui devaient avoir sur le bateau d'Homère l'avantage de la vitesse et d'un très-faible tirant d'eau.
Hérodote parle des barques d'osier recouvertes de cuir, en usage chez les Égyptiens depuis un temps immémorial; et ces embarcations, dit-il, étaient d'une incroyable légèreté (i). Ils circulaient ainsi sur les différents bras de leur Nil, et pouvaient naviguer à la surface de ces petites
(0 Hérodote, Clio, 1. I, CXCIV.
j6 CHAPITRE DEUXIÈME.
mers intérieures, disposées à la base du delta et que les limons vaseux du fleuve ont transformées depuis en lagunes, en étangs et en marais.
Les mêmes procédés étaient très-certainement connus de tous les peuples primitifs qui habitaient les deltas fertiles et marécageux du Gange, de l'Indus, de PEuphrate; et les régions arrosées par les rivières du vaste continent asiatique , dépourvues alors complètement de routes, étaient sillonnées par des embarcations spéciales qui permettaient de remonter toutes les vallées et de circuler au-dessus de ces plaines basses et submersibles, si bien désignées sous le nom de champs d'inondations.
Le caractère distinctif de ces embarcations était de n'exiger qu'un faible mouillage et de pouvoir en même temps transporter une assez grande quantité de matériel. Pour obtenir ce résultat, en apparence impossible à réaliser, on usait d'un artifice fort ingénieux. Des outres remplies de matières très-légères, telles que du chaume ou de la paille, mais le plus souvent gonflées d'air, étaient disposées sur les flancs ou au-dessous de la carène du navire. Ainsi supportée et soulevée, la nef reposait à la surface des étangs et, sans exiger une profondeur de plus de quelques centimètres , était chargée d'hommes , de troupeaux et de provisions de toute nature. A mesure que Ton augmentait le chargement du navire, ce que les gens de métier appellent d'une manière si juste le poids utile , on
pouvait, par une insufflation directe, gonfler les outres, maintenir et même relever la ligne de flottaison.
Les populations riveraines de l'Euphrate et du Tigre ont conservé de nos jours les traditions et les usages des premiers temps; et Ton voit encore aujourd'hui de véritables flottilles de radeaux portés sur des outres descendre et remonter le cours inférieur de ces fleuves majestueux et tranquilles, rappelant ainsi, à près de trois mille ans de distance, les habitudes et les mœurs des plus anciennes peuplades dont l'histoire ait conservé le souvenir.
La description exacte de ces embarcations nous a été laissée à la fin du dix-septième siècle par le voyageur Thévenot, qui a passé une partie de sa vie à explorer l'Asie Mineure, la Perse, la Syrie, et la plus grande partie de l'Inde (i). Les naturels de l'Asie leur donnent, dit-il, le nom de kelechs; et ces kelechs, que l'on retrouve sur tous les fleuves de l'Inde, sont formés par l'assemblage de planches jointives, liées entre elles par des joncs et présentant la forme d'un navire à fond plat. Ils ont en moyenne huit à dix mètres de longueur de l'étrave à l'étambot, sur cinq mètres de large. Au-dessous de la cale, on dispose douze
(1) Thévenot, Voyage dans l'Inde. Amsterdam, 1727.
ou treize rangées de vingt outres. Ces deux cent soixante outres peuvent être gonflées d'air, et le navire acquiert ainsi une légèreté et une mobilité extrêmes, glissant sur l'eau sans y pénétrer d'une manière sensible, et pouvant se déplacer sans le moindre effort à la surface presque horizontale des étangs , des fleuves et même de la mer. Trois hommes sont en général affectés à la manœuvre d'un kelech, et ces embarcations d'un type uniforme peuvent porter en moyenne vingt hommes et trente à quarante quintaux. On les retrouve partout sur le Tigre et l'Euphrate : les naturels du pays ne connaissent pas d'autres moyens de transport; et, lorsqu'ils passent au-dessus des bancs de vase ou qu'ils s'engagent au milieu de marais en partie colmatés, ils gonflent leurs outres , soulèvent ainsi le radeau et peuvent flotter et atterrir au-dessus des parties les moins profondes du fleuve ou des étangs latéraux qui bordent ses deux rives et s'étendent en nappes immenses aux approches de la région maritime.
Il n'y a réellement aucune différence entre les procédés de navigation usités chez les riveiains de l'Euphrate moderne et ceux qui étaient appliqués à l'origine de notre civilisation. La confection et l'entretien des outres étaient naturellement une opération des plus répandues et de la plus haute importance. Les peaux des animaux étaient soigneusement préparées, poissées, cousues et conservées; et les écrivains du premier siècle nous
ont donné de curieux détails sur les manipulations qu1on leur faisait subir pour leur donner de la souplesse et de l'imperméabilité (i). Il était d'ailleurs facile, à cette époque, de se procurer des peaux en très-grande abondance. Les populations primitives, à la fois guerrières et pastorales, se nourrissaient presque exclusivement de viande. L'agriculture, qui suppose des habitudes sédentaires et des mœurs très-adoucies, était peu développée. De nombreux troupeaux paissaient en liberté dans ces vastes prairies naturelles qui naissent spontanément dans les plaines basses et inondées, fertilisées par les eaux limoneuses des fleuves et surchauffées par les rayons d'un soleil presque tropical. L'état de la civilisation ne comportait pas encore la pratique des cultures régulières. Les tribus erraient un peu au hasard, se déplaçaient très-fréquemment, par nécessité ou par goût, suivant le sort des armes ou les caprices du moment, se transportant ainsi de pâturage en pâturage, à la suite de quelques divisions intérieures , ou même seulement pour le simple plaisir de piller, de courir des aventures, de changer de place et d'échapper à l'ennui d'une vie monotone. Les troupeaux et les armes étaient les seules bases de la richesse. On emportait les. unes, on chassait les autres devant soi ; et les peaux de ces
(1) Junius Moderatus Columella, De re rustica, 1. XII, <. XVIII.
millions d'animaux fournissaient à des millions d'hommes des couvertures, des tentes pour abri, des vêtements, et même , comme nous venons de le dire, de véritables moyens de transport.
Le plus curieux, le plus répandu peut-être des usages auxquels les peaux étaient affectées était la confection des outres pour la navigation. Il est impossible de remonter à l'origine précise de celte fabrication, dont on retrouve même le souvenir à ces époques légendaires où les demi-dieux et les héros de la fable se mêlaient sans cesse aux populations primitives de l'extrême Orient. Le Grec Nonnos, qui écrivait à Panopolis, en Egypte, vers le milieu du cinquième siècle de notre ère, nous a laissé, dans un poëme plein d'érudition mythologique, le récit du passage de l'Hydaspe par l'armée de Bacchus (i). L'Hydaspe est aujourd'hui \zDjelem, l'un des affluents de I'Indus, dans la province de Cachemire. Quelle que soit l'obscurité qui enveloppe les faits attribués à Bacchus, il est certain qu'on ne saurait nier, d'une manière absolue, son existence réelle et terrestre, et
(i) 'Actxoïç ol§a),s'otTi xéwv 7toiï]tôv àrj-r^v,
Asp|j.aTi <pvaaj.su> 6icjj.sxpï£v woôv 'rSduTTnrjv,
(Nonnos, Dionys, 1. XXIII, v. i5o-i52.)
LA NAVIGATION DES UTRICULAIRES. 8l
l'on s'accorde généralement à la placer avant le quinzième siècle antérieur à notre ère. Diodore de Sicile, l'un des historiens grecs les plus exacts du siècle d'Auguste, fait mention de trois Bacchus, "Iaxyjs; ou Aiovuco;; et Cicéron n'en compte pas moins de cinq. Il est donc évident que, de même que pour Hercule, on a réuni sur un seul type légendaire les faits héroïques de plusieurs personnages réels, dont le souvenir altéré et les exploits considérablement exagérés peuvent être placés dans la période, plutôt mythologique qu'historique , comprise entre le vingtième et le quinzième siècle. On se fait difficilement aujourd'hui une idée un peu nette de ce qu'était l'armée de Bacchus. Tout ce que l'on peui dire, c'est que la culture de la vigne, la fabrication du vin et une certaine civilisation agricole paraissent devoir être attribuées à ce conquérant, plutôt pacifique et fécond que guerrier et dévastateur ; et il n'est pas dès lors sans intérêt de constater que, dans la vallée de l'Hydaspe, au cœur même de cette Asie qui a été le berceau du monde, les outres usitées pour renfermer le vin étaient aussi utilisées , pour le passage des fleuves, comme véhicules et moyens de transport.
Ce procédé spécial de navigation, loin de tomber en désuétude, se conserve, se développe et se perfectionne même de siècle en siècle ; et, à mesure que l'histoire devient plus réelle, nous le voyons de plus en plus appliqué. L'outre fut bientôt
l'élément essentiel de la navigation fluviale et paludéenne, et les bateaux construits avec des outres purent porter des armées entières. Rien n'était plus aisé, en effet, que de lier ensemble des arbres , des planches , des boucliers ou simplement de longues perches fixées par des lianes ou des branchages et de faire reposer ce plancher sur des outres convenablement gonflées. Les peaux de bêtes ne manquaient pas à ces armées nombreuses qui emmenaient avec elles leurs troupeaux, et la fabrication des radeaux avait fini par devenir une véritable industrie, dans laquelle on déployait une habileté merveilleuse.
Ce n'était pas seulement à la confection des navires que les outres étaient utilisées; on en faisait de véritables ponts. Xénophon nous a laissé à ce sujet des détails d'une précision pleine d'intérêt (i) ; et l'historien de la grande expédition de Cyrus dans l'Asie Mineure ajoute que le soldat qui avait proposé cet expédient pour faciliter le passage de l'armée des Perses était un Grec natil de Rhodes, où cette merveilleuse invention était déjà depuis assez longtemps connue.
Plus tard, lorsque Alexandre dut traverser la grande plaine marécageuse qui s'étend entre ia
(i) Xenoph. , Deexped. Cyr., 1. III.
L'anonyme De rébus bellicis, qui est joint d'ordinaire à la notice de l'Empire, donne aussi la manière de construire ces sortes de ponts.
mer Hy rc antenne , aujourd'hui Caspienne, et la mer Oxyenne, qui est notre lac d'Aral , il eut à remonter les bras de YOxus , qui débouchait alors ■dans la première de ces mers.
L'état des lieux s'est profondément modifié depuis vingt siècles; le fleuve Oxus est devenu Y Amou-Daria ou le Djihoum moderne; il s'est Tejeté vers le Nord, a quitté son ancien lit, se divise aujourd'hui en plusieurs branches, et toutes ses eaux, délaissant la mer Caspienne, se perdent dans le lac d'Aral. Ce furent encore, d'après les historiens anciens des campagnes d'Alexandre, des outres qui permirent à l'armée macédonienne de franchir les bras du fleuve et les terrains inondés (i) qui s'étendaient entre ses diverses branches et le rivage de la mer.
Le même expédient fut employé par Annibal pour le passage du Rhône (217 ans avant J. C). Son armée, grossie d'un très-grand nombre de mercenaires qu'il avait enrôlés en traversant l'Espagne, aurait été longtemps arrêtée sur la rive droite du Rhône sans l'industrie des utriculaires celtibériens (2). Le Rhône fut franchi
(1) Utres quam plurimos stramentis refertosdivid.it; his incubantes transnavere amnem. (Q. Curt., Hist. Alex., 1. VII, c. vu.)
(2) Hispani, sine ulla mole in utres vestimentis conjectis, ipsi cetris suppositis incubantes , flumen transnatavere. (Tit.-Liv., Hist., 1. XXI, c. xxvii.)
sur des radeaux et des ponts mobiles soutenus par des outres.
De tout temps, en effet, les Ibériens, au dire de César ( 1 ) , avaient l'habitude d'en porter une grande quantité dans leurs armées ; c'était pour eux l'équivalent de nos équipages de pont, et le général romain, qui connaisssait la sûreté de leurs méthodes de guerre, s'était hâté de les appliquera ses légions ; aussi , dans sa grande campagne des Gaules, le voyons-nous à chaque instant, porté sur ses outres , traverser les fleuves et les étangs et prévenir ainsi ses courriers (2).
L'usage des outres n'était pas limité au passage des fleuves et des étangs. On pouvait- encore s'en servir sur mer, et les historiens Florus et Frontin racontent que, pendant la campagne de Propontide, alors que Mithridate assiégeait les remparts de marbre de l'ancienne Cyzique (74 ans avant J. C. ), un soldat de l'armée de Lucullus put franchir un bras de mer de sept mille pas au moyen de deux outres reliées ensemble et qu'il gouvernait facilement avec ses pieds (3). Les ondulations de la mer elle-même
(1) Consnetudo eorum omnium est, ut sine utribus ad exercitum non eant. (César, De bello civili, 1. I.)
(2) Siflumina morarentur, nando trajiciens , vel inntxus infïatis utribus, ut persœpe nuntios de se prœvenerit. (Suétone, Jul. Cœs., c. lvii.)
(3) Per médias hostium naves utre suspensus, et pedibus
notaient pas un obstacle à ce mode de transport, qui semblerait, au premier abord, exiger une nappe d'eau parfaitement tranquille; et il est encore fort curieux de constater que. pendant longtemps, une petite flottille de bateaux supportés par des outres avait son port d'attache aux îles de Lérins et entretenait par mer des relations trèssuivies avec le continent de la Gaule.
Il y a plus : les peuplades indomptées qui paraissent avoir exercé la piraterie sur mer aux époques les plus éloignées n'ont eu le plus souvent pour bateaux que des allèges supportées par des outres gonflées d'air; ce qui leur permettait de se plier à toutes les exigences de la navigation fluviale et paludéenne, de pénétrer dans toutes les lagunes et de remonter les cours d'eau assez loin dans l'intérieurdes terres. Ces premiers pirates ont commencé à exercer leurs ravages le long des côtes de la mer Erythrée, qui correspond à notre océan Indien, et devaient par là faire leurs incursions dans les plaines basses et fertiles si-
iter adgubernans, videntibus procul quasi marina pistrix évaser at. (Florus, 1. [II, c. v.)
Lucullus , militent e suis, sciolum nandi et nauticx peritum, jussit insidentem duobus inflatis utribus , litteras insutas habentibus , quos ab inferiore porte duobus regulis intcr se distant ibus commiserat, ire septem milliionpassuum trajectum. Quod ita perite gregalis fecit , ut cruribus, velut gubernaculis , dimissis, cursum dirigeret. (Sext. Jul. Frontinus, Siratagem., 1. III, c. xm.)
tuées aux embouchures des grands fleuves de l'Inde , de la Perse et de l'Arabie. Pline nous dit que ces bandits de la mer, qu'on appelait déjà de son temps « les Arabes », et qui furent les ancêtres des Sarrasins du moyen âge, portaient le surnom d'Ascites (i). Le géographe Julius Solinus (2) et Fauteur du périple de la mer Erythrée (3) parlent à plusieurs reprises des Ascomans ; et, sous cette double forme , très-peu usitée aujourd'hui , mais qui était fort répandue aux premiers siècles de notre ère, il est facile de reconnaître la racine àdxo'ç , outre, qui rappelle l'élément essentiel de la navigation ancienne.
Les développements qui précèdent permettent donc d'établir d'une manière indiscutable que les peuples anciens ont employé pendant très-longtemps un procédé de navigation tombé aujourd'hui complètement en désuétude. Sans doute, dès les premiers siècles de notre ère , il existait une marine formée de bateaux, dont les types plus ou moins heureux, mais très-définis, nous ont
(1) Quin et commercia ipsa infestant ex insulis Arabes Ascitce appellati, quoniam bubulos utres binos sternentes ponte, piraticam exercent sagittis venenatis. (Plin. , Hht. nat., 1. VI, c. xxix.)
(2) Caius Julius Solinus, in Polyhist., c. lx.
(3) Flavius Arrianus, in Peripl. maris Erythrœi, p. 157.
été conservés et rappellent tous, de près ou de loin, la nef moderne; mais cette marine était en quelque sorte la marine régulière, militaire ou commerçante. La navigation usuelle, celle de tous, et surtout la navigation paludéenne et fluviale, avait lieu au moyen d'un nombre considérable de bateaux spéciaux, dont les nautoniers prirent tous le nom caractéristique d'utriculah~es.
Nous les trouvons dans l'extrême Orient, à l'origine même des sociétés naissantes , alors que les peuples primitifs poussaient devant eux leurs troupeaux, traversaient l'Europe centrale, franchissaient les fleuves et les étangs avec leurs peaux préparées , établissaient des radeaux et des ponts d'après les mêmes principes et naviguaient sur les côtes de l'océan Indien, à l'aide de bateaux établis suivant les mêmes procédés; et lorsque, vers le cinquième siècle avant notre ère, la grande tribu aryenne vint s'établir sur les bords de notre littoral méditerranéen, elle dut nécessairement mettre en pratique les méthodes de construction dont elle avait conservé depuis un temps immémorial la fidèle tradition.
Le territoire d'Arles se prêtait d'ailleurs, d'une manière toute particulière, au développement de cette sorte de navigation; il était même difficile d'en imaginer une autre. Elle est aujourd'hui presque inconnue et complètement délaissée ; on ne rencontre plus, sur aucun des étangs de la région du bas Rhône, une seule de ces barques d'utricu-
laires qui leur donnaient autrefois une physionomie si animée. La dernière tentative de ce genre qui ait été faite est consignée dans un curieux mémoire de rérudit Calvet, premier professeur en médecine à l'université d'Avignon (i).
Calvet raconte qu'un jésuite du nom de Montigny avait, au commencement du dix-huitième siècle , cherché à faire revivre cet ancien mode de navigation. Le Révérend Père descendait, paraîtil, le Rhône jusqu'à Irigny, avec une petite barque formée de trois outres liées ensemble et supportant un pont mobile sur lequel étaient disposés les agrès. Deux raquettes de peau lui servaient de gouvernail et de rames , et l'embarcation glissait littéralement sur l'eau ; elle pouvait même à la rigueur être utilisée à la remonte, mais était surtout très-commode pour la descente et la traversée du fleuve. Cette réminiscence des utriculaires de l'époque celtique et gallo-grecque paraît avoir beaucoup impressionné les populations riveraines, mais n'a donné lieu à aucun résultat pratique; ce fut un fait isolé et le dernier souvenir dans nos pays d'un mode de navigation à jamais perdu.
Toutefois, à la même époque, le brillant et lettré chevalier de Folard, qui était aussi d'Avignon et avait longtemps vécu, comme Calvet, en plein pays d'utriculaires , cherchait à appliquer à
(i) Calvet, Dissertation sur un monument singulier des utriculaires de Cavaillon. — Avignon , 1766.
LA NAVIGATION DES UTR1CULA.IRES. 89
l'art de la guerre tous les procédés des stratégistes anciens. La lecture constante de César lui avait donné de bonne heure le goût des plans de campagne, et son esprit curieux et inventif avait été vivement frappé de la facilité avec laquelle les armées des premiers siècles traversaient les fleuves et les marais sans le secours de Fart de l'ingénieur. Les utriculaires de la région du bas Rhône avaient été de sa part l'objet d'études particulières , et il fit tous ses efforts pour remettre en vigueur cette pratique des anciens dans les expéditions où les armées auraient à traverser des rivières ou des régions marécageuses. Il ne réussit pas , et ne devait pas réussir; car ce n'est pas avec des réminiscences archéologiques que l'on fait de Part militaire; et il était d'ailleurs bien difficile de faire revivre en plein dix-huitième siècle les mœurs, les usages et les procédés tumultueux des populations primitives. L'art des constructions navales, l'industrie des pontonniers et surtout le transport rapide d'équipages de pont tout préparés remplacent avantageusement aujourd'hui l'usage des outres pour le passage des fleuves et des bras de mer.
Il n'en est pas moins vrai que l'outre , considérée comme élément premier et outil principal de la navigation paludéenne, a rendu pendant une très-longue période des services immenses, aux embouchures de tous les grands fleuves, et notamment dans la région du bas Rhône; que seule
elle pouvait permettre de naviguer sur de vastes surfaces immergées, mais sans profondeur; que, grâce à elle, un désert marécageux a été, pendant de longs siècles, un des territoires les plus riches et les plus vivants de la Gaule Narbonnaise.
La flottaison sur les lagunes n'existe plus depuis longtemps. La plupart des étangs et des marais sont desséchés; mais une assez notable partie de ce qui fut autrefois une petite mer est encore recouverte d'une légère tranche d'eau, sur laquelle il serait peut-être possible de renouveler, en les modifiant un peu, les procédés de la navigation ancienne.
On ne flotte plus, aujourd'hui : on navigue; et, partout où la profondeur de l'eau ne permet plus à une barque de passer sans toucher le fond, la lagune est morte , déserte, et le territoire presque complètement abandonné.
Les Vénitiens cependant, dont la vie est subordonnée au maintien et à la canalisation de leurs étangs vaseux et à peine submergés , ont résolu le problème d'une manière aussi complète qu'ingénieuse. La gondole est le type par excellence de l'embarcation des lagunes. Gomme la barque à outres des anciens, elle ne pénètre pas dans l'eau; elle repose sur le plan liquide et s'y enfonce seulement de quelques centimètres. C'est un mode de locomotion tout spécial. Les navires de tous les modèles, depuis le steamer du plus fort tonnage jusqu'au cutter de plaisance et au yacht des ré-
gâtes, ont un tirant d'eau sensible; et, surtoute leur longueur, depuis l'étrave jusqu'à l'étambot, ils plongent d'une quantité très-appréciable. La gondole, au contraire, mouille seulement par sa partie centrale ; c'est un véritable patin dont les deux extrémités sont relevées suivant des courbes arrondies en forme de bec de cygne; et, quelle que soit sa différence de forme avec les bateaux des utriculaires , elle a avec eux ce point de ressemblance, qu'elle se meut par glissement à la surface et qu'elle peut évoluer sur place avec une trèsgrande rapidité. Elle pivote en quelque sorte sur un axe vertical, et possède deux qualités maîtresses qui sembleraient devoir s'exclure, une extrême sensibilité et une stabilité parfaite.
La disparition complète des bateaux d'utriculaires dans la région du bas Rhône est un fait très-regrettable. La plupart des étangs ont aujourd'hui une profondeur tout à fait insuffisante pour la navigation. Les anciens peuples riverains des grands fleuves et les premiers occupants de leurs deltas rudimentaires avaient vaincu la difficulté avec leurs outres Les Vénitiens des temps modernes ont su aussi peupler leurs lagunes avec leurs gondoles; nous avons oublié et délaissé les procédés de nos pères , et n'avons jamais pu importer chez nous ce type fin et délicat qui fait la
poésie du littoral de l'Adriatique. Nos lagunes, imparfaitement desséchées, infectées de miasmes pestilentiels , ne sont plus que des mares croupissantes; et, sur la plus grande partie de ce littoral où, pendant la période gréco-barbare, on rencontrait partout la vie, la richesse et le mouvement, on ne trouve plus aujourd'hui, en plein dixneuvième siècle et après deux mille ans de civilisation, que la tristesse et la fièvre, le silence et l'abandon.
La mer intérieure d'Arles. — Accroissement annuel du delta du Rhône. — Progression des embouchures. — Difficulté de la préciser dans les temps anciens. — Le golfe d'Arles reconstitué par un déblai rétrospectif. — Description du golfe. — Ses îles et ses basfonds. — Dangers de l'atterrage sur la côte plate et sablonneuse. — Nécessité des signaux. — Historique et importance des tours du Rhône. — Distance d'Arles à la mer à l'origine de notre ère. — L'île de Cordes, Mons ou Insula de Cordoa. — Ses constructions souterraines. — Le Trou des fées et les ruines sarrasines. — Les Maures à Arles et à Cordes. — L'île de Montmajour, Mons Major, et son monastère. — Dessèchement des marais d'Arles. — Transformation agricole. — Ancienne situation nautique d'Arles : ses deux ports. — La ville patricienne et la ville plébéienne. — Les trois marines d'Arles. — Le corps des utriculaires. — Les associations anciennes en général. — Les collèges et les sodalités : leur constitution, leur caractère religieux et funéraire. — Inscriptions des collèges d'utriculaires. — Analogie de toutes les villes situées aux embouchures des fleuves à delta : Alexandrie, Narbonne, Venise, etc. — Décadence de la ville d'Arles.
La navigation paludéenne dont nous venons d'esquisser les traits principaux donnait au territoire d'Arles une physionomie et une animation toutes particulières. Ce mot de territoire s'applique d'ailleurs assez mal à la plaine, en grande partie inondée, qui s'étenrlait autrefois depuis les contre-forts calcaires de Beaucaire et la chaîne des Alpines jusqu'à la grève sablonneuse du golfe de Lyon. Il faudrait absolument le proscrire. C'était
en réalité une grande lagune, que nous serions presque tenté d'appeler la mer d'Arles. Car, lorsque soufflaient les vents du sud ou du sud -est, que dans la région de la Provence on nomme si bien « le vent des tempêtes », le niveau de la mer s'élevait d'une manière sensible, et les eaux grossies de la Méditerranée remontaient d'étang en étang, remplissaient toutes les cuvettes des marais, aujourd'hui en partie desséchées, et formaient autour de la ville un véritable lac salé.
Cette mer intérieure d'Arles, avec ses îles rocheuses, ses étangs peu profonds, desquels émergeaient çà et là de larges bancs d'alluvion bientôt recouverts d'un tapis végétal d'une fraîcheur et d'une richesse incomparables, était traversée par deux grands courants, l'un venant du Rhône, l'autre de la Durance. Au milieu de cette nappe d'eau tranquille, quelquefois salée, presque toujours saumâtre, les eaux douces et limoneuses des deux fleuves serpentaient suivant des courbes très-variables et modifiées après chaque grande crue.
Ces courants entretenaient ainsi une certaine profondeur et formaient de véritables passes pour la navigation; les navires, assez vastes déjà, que les Phéniciens et les Grecs employaient sur toute la surface de la mer Méditerranée, pouvaient s'y engager avec sécurité; et la marine romaine, qui devait faire d'Arles un des premiers ports de l'Empire, trouvait dans ces étangs tranquilles un
LA MER ET LES ÎLES d'aRLES. 9 5
de ses mouillages les plus assurés. La ville d'Arles était ainsi placée au centre des étangs, communiquant directement par eux avec la mer, et baignée, sur la majeure partie de son enceinte, par le grand bras du Rhône, qui lui faisait, comme de nos jours, une ceinture en arc de cercle doublement infléchi. A défaut de documents cartographiques trèsanciens , la lecture intelligente des cartes modernes, la comparaison de ces cartes entre elles depuis les portulans du seizième siècle jusqu'à la belle oeuvre deCassini et aux dernières reconnaissances de l'état-major, le témoignage et l'interprétation des géographes classiques des premiers siècles , et par-dessus tout l'étude physique et géologique du delta du Rhône, permettent de rétablir, avec une approximation voisine de la certitude, la situation topographique et hydrographique ancienne de la ville d'Arles.
L'examen le plus sommaire permet de reconnaître immédiatement que le Rhône est l'agent créateur de Timmense plaine triangulaire doucement inclinée vers la mer, qui s'étend au sud d'Arles et qu'on appelle « l'île ou le delta de la Camargue ». Cette formation se continue et se modifie tous les jours sous nos yeux, et il n'est pas besoin de se perdre dans de savantes considérations de géologie pour suivre très-nettement la marche du phénomène.
Nous avons déjà eu l'occasion de dire que le grand fleuve , grossi de la Durance , charrie dix-sept millions de mètres cubes de vase, de limon et de boue. Il est sans doute difficile de savoir si cette masse de sédiments est toujours la même depuis l'origine des siècles, et quelle est la fraction de ces apports qui est entraînée au large et va se perdre en mer, et celle qui reste définitivement attachée au continent. Toutefois on peut très-bien admettre, sans erreur sensible, que le tiers de ces matières minérales, le quart au moins , est annuellement soudé à la terre et doit finalement se retrouver, sous forme de flèches de sables, de cordons littoraux, d'exhaussement de berges , de comblement de marais et d'avancement en mer des deux musoirs du fleuve.
Le Rhône nourrit donc la côte, la développe, l'exhausse, l'avance, et quatre millions de mètres cubes au moins s'ajoutent chaque année à la masse du delta. En les supposant répandus et nivelés sur une épaisseur moyenne de un mètre, on voit que c'est environ quatre cents hectares, qui représentent, depuis l'origine de notre période actuelle, le taux normal d'accroissement et d'exhaussement de la grande plaine maritime d'Arles. Tel est le gain annuel de la terre sur la mer.
Il est dès lors assez facile, en procédant en sens inverse et en remontant le cours des âges, de reconstituer Fancienne lagune d'Arles. Il suffit en effet de faire, pour ainsi dire, un déblai rétrospectif et d'enlever par la pensée quatre millions de mètres cubes par an au territoire actuel ; et lorsqu'on aura répété cette opération jusqu'à l'origine de notre ère, on aura un aperçu assez net de la situation respective de la mer, du fleuve et des étangs. Ce rapprochement de la mer et de la ville d'Arles ressort encore d'une manière manifeste de l'établissement successif des tours du Rhône. Ces tours sont échelonnées de distance en distance sur les deux rives du fleuve. Strabon raconte que les Grecs de Massalia, Marseille, en avaient fait établir deux qui servaient de signaux à l'embouchure principale du Rhône, celle qui s'est longtemps appelée la bouche Marseillaise, os Massalioticum (1). Non loin de là, dit-il, ils avaient élevé un temple à Diane l'Ephésienne, la déesse favorite dont ils avaient importé le culte dans
(1) Libyca appellantur duo ejus cra modica; ex Iris alterum Hispaniense, alterum Metapinum; tertium, idemque amplissimum , Massalioticum. (Pun., lib. III, cap. v.) — Voir, au sujet des différentes bouches du Rhône, les Villes mortes, etc., ch. ix, g vi, vu, vin.
toutes leurs colonies. Les atterrissements du fleuve, les îles vaseuses qui en rendaient rapproche difficile, la nature du sol, plat, sans relief, presque à fleur d'eau et recouvert souvent par les crues ou le gonflement des eaux de la mer, constituaient un véritable danger; et « pendant les temps couverts, on ne pouvait distinguer la terre, même de fort près (i) ».
Il est fort regrettable de ne pouvoir retrouver aujourd'hui l'emplacement exact de ces anciens sémaphores. Le moindre vestige de ces constructions littorales serait un précieux repère et permettrait de déterminer la limite précise de la mer à l'origine de notre ère. Les archéologues signalent à la vérité, sur la rive gauche du Rhône, les ruines d'une tour gallo-romaine qui pourrait bien être une des tours de Strabon; mais il convient de n'accepter cette interprétation qu'avec une extrême réserve.
On peut toutefois se rendre assez bien compte de la superficie autrefois immergée. Les déductions de la science géologique sont bien autrement précises que les reconstitutions toujours un peu hasardées de l'archéologie. Or, c'est la loi constante de tous les grands fleuves qui débouchent dans une mer à faible marée, d'empiéter toujours sur le domaine maritime; et les observations les plus
(i) Strabon, Géog., 1. IV.
précises du régime du Rhône ont permis d'établir que la grande embouchure avance annuellement de quarante mètres.
Sans doute cette progression n'a pas toujours été aussi forte; et, comme le fait très-judicieusement remarquer Anibert, « certaines circonstances ont accéléré la formation des atterrissements. La faveur accordée aux défrichements , sous le règne de Louis XIV, ayant invité les habitants de la haute Provence, du Dauphiné et des Cévennes à cultiver les pâturages situés sur le penchant de leurs montagnes, les terres de ces lieux inclinés, devenues plus mouvantes, cédèrent ainsi plus facilement à la rapidité des pluies. Une portion très-considérable s'en est, pour ainsi dire, fondue dans le Rhône par le canal des torrents qui aboutissent à la Durance, à l'Isère et au Gardon.
a D'un autre côté, les jetées en pierre, dont on use, depuis environ un siècle, pour la défense des levées du territoire d'Arles , resserrant plus étroitement les eaux dans leur lit , ont précipité les principaux créments vers l'embouchure du fleuve.
« C'est sans doute à ces deux raisons combinées qu'il faut attribuer le prompt reculement de la mer, en cette partie, depuis quatre-vingts ans au plus. Mais, quoique auparavant la progression fût plus lente, elle ne s'opérait pas moins, puisque la cause en existait toujours, et qu'il est reconnu