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en physique que les mêmes causes produisent constamment les mêmes effets (i). »
Il convient dès lors de remarquer que, si le fleuve déposait dans les temps anciens moins de sédiments à son embouchure, c'est parce qu'il se répandait beaucoup plus sur le territoire pendant la période des inondations. Les sédiments donnaient naissance à moins d'îles vaseuses, le développement de l'appareil littoral marchait plus lentement; mais en revanche le delta plus inondé était beaucoup plus rapidement colmaté et exhaussé. On peut donc très-bien, en se reportant à près de vingt siècles en arrière, c'est-à-dire à l'époque du passage d'Annibal ou de la grande campagne de Marius en Provence, se faire une idée assez nette de la physionomie de cet ancien territoire. En supposant même que la majeure partie des dix-sept millions de mètres cubes charriés aujourd'hui soit due à des causes modernes dont l'endiguement et la disparition des grandes torêts des Alpes et des Cévennes sont les principales, il est certain qu'en accumulant ainsi, pendant deux mille ans, plusieurs millions de mètres cubes, on arrive à un chiffre véritablement formidable; et, bien qu'il soit impossible d'être précis et affirmatif en de pareilles matières,
(i) Anibert, Observations sur un passage d'Ammien Marcellin, touchant l'ancienne distance de la ville d'Arles
à la mer. — Arles, 1782.
il est difficile de ne pas atteindre le chiffre de deux milliards de mètres cubes ; ce qui représenterait une couche de limon de vingt mille hectares sur une épaisseur moyenne de dix mètres. Qu'on enlève par la pensée une pareille masse de terre végétale dans toute la zone qui s'étend depuis la Durance jusqu'à la mer, et l'on verra le nombre considérable d'îlots qui devront disparaître, de lagunes qu'il faudra approfondir, de prairies et de terrres vagues aujourd'hui qui deviendront de véritables bassins; et ce déblai rétrospectif donnera alors une idée de ce que devait être, à l'époque romaine, ce territoire noyé et qui justifie parfaitement l'expression de mer d'Arles que nous avons proposée.
Le Rhône, dans le golfe d'Arles, comme le Mississipi dans le golfe du Mexique, comme le Gange dans celui du Bengale, avançait autrefois ses bras dans la mer; et un nombre très variable d'îles vaseuses , de bancs de sable etd'écueils sousmarins rendaient la navigation presque impossible aux navires d'un certain tonnage. Le marin qui approchait de terre avait une grande peine à reconnaître cette côte instable, mal définie, et qui, sur un développement de près de cent kilomètres, présentait une uniformité et une horizontalité presque complètes. Les tours du Rhône
étaient donc indispensables pour signaler l'entrée du fleuve ; et leur emplacement était tout indiqué à la limite extrême du rivage, au point le plus avancé de cette grève incertaine, détrempée à la fois par les eaux du Rhône , des étangs et de la mer.
Très -vraisemblablement, tant que dura leur puissance maritime, les Grecs de Marseille établirent, à des intervalles de temps assez rapprochés, plusieurs de ces signaux à la pointe même du fleuve ; mais il est fort probable aussi que la certitude de les voir bientôt hors d'usage, par suite de l'avancement de la côte, dut les engager à ne donner à ces constructions qu'un caractère provisoire; le plus souvent ils les disposèrent comme desimpies amers, en établissant des échafaudages en charpente, dont les grands aubes qui bordaient les rives du Rhône leur fournissaient les matériaux.
C'est à cette cause sans doute que Ton doit attribuer la disparition complète de ces vestiges de l'ancienne navigation à l'époque gallo-grecque et gallo-romaine.
Puis vint cette longue nuit du moyen âge et cette période violente et tourmentée de l'invasion sarrasine pendant lesquelles le commerce , la navigation et tous les arts subirent un temps d'arrêt de plusieurs siècles. Le littoral de la Provence ne fut plus alors qu'un champ de dévastation et un véritable désert.
LA MER ET LES ÎLES d'aRLES. 10?
Peu à peu le calme revint et l'horizon s'éclairciu La navigation reprit vers le douzième siècle , et avec elle la nécessité de signaler de nouveau les embouchures qui s'étaient considérablement avancées. Les registres du conseil de la ville d'Arles mentionnent que, vers le milieu du quinzième siècle, « la tour servant de phare et de défense était sur le terrain de Malusclat en Camargue ( i ) »► Nous sommes, on le voit, en pleine renaissance de civilisation. Un phare pour signaler la côte — une tour armée pour la défendre — c'était la sécurité dans la paix , la méthode et la prévoyance dans la guerre.
Le quartier de Malusclat est une des plus riches parties du territoire d'Arles; c'est une plaine basse, située sur la rive droite du grand Rhône » doucement inclinée vers l'étang central du Valcarès et limitée au nord par un immense marais de plusieurs milliers d'hectares dont le nom caractéristique de marais de la grand mar indique très-nettement qu'il faisait partie autrefois du domaine maritime.
La tour de Malusclat se trouvait sur la berge de l'un de ces anciens lits du Rhône, qu'on ap pelle lunes et qui sont plus ou moins desséchés ou atterris. Les idiomes locaux, en général tort expressifs, nous ont presque partout conservé la
(j) Anibert, Mémoire sur l'ancienneté d'Arles, 1782.
physionomie de l'ancien état des lieux. La lône de Malusclat porte aujourd'hui le nom de fiumemorte; c'était l'un des éléments de ces nombreux bras du Rhône qu'on appelle si bien des Rhïnes morts et dont les cuvettes, remplies encore d'eau saumâtre, sillonnent en tous sens la grande et la petite Camargue, depuis la pointe de l'île jusqu'aux dernières limites du littoral.
En 1469, la mer s'était déjà sensiblement éloignée de ce donjon, devenu dès lors inutile. Il est donc très-probable que la tour avait été bâtie au commencement du quatorzième siècle, peutêtre même au treizième. Ce point de repère est extrêmement précieux; car la tour de Malusclat est à peu près à moitié chemin entre Arles et la mer et nous indique par conséquent, avec une approximation très-convenable, l'accroissement du rivage pendant une période de six siècles.
Ce fut le 20 août 1469 que le conseil de ville d'Arles décida la démolition de la tour de Malusclat et son remplacement par une nouvelle tour, de l'autre côté du fleuve , à la pointe même du musoir gauche du grand bras du Rhône. Le nouveau fort fut appelé la tour de Belvare. A partir de ce moment, les tours du Rhône se multiplient et indiquent avec une précision très-grande l'avancement du fleuve; ce sont pour ainsi dire les véritables chronomètres des embouchures. Sur la rive droite , la tour de Mauleget , la tour de Saint-Acier, la tour de Parade , la tour de Bel-
vare ; sur la rive gauche, la tour de Mondovi, la tour Vassale , la tour du Grau, la tour de Tarnpan, la tour Saint- Genest , et enfin la tour Saint-Louis. Toutes avaient le même caractère ; c'était un vaste massif rectangulaire en maçonnerie, formant un large empâtement percé de meurtrières étroites, et à talus fortement inclinés. La construction était couronnée par un parapet rarement crénelé, mais toujours recouvert d'une plate-forme dallée et flanquée de deux ou quatre échauguettes. Ces petites forteresses , d'un type uniforme, échelonnées le long de la plage, comme postes de surveillance, ou lieux de retraite et de casernement pour les agents de la gabelle , jalonnaient autrefois le monotone pourtour du cordon littoral de tout le golfe de Lyon; elles ont aujourd'hui presque entièrement disparu. Le sable les a envahies; la mer les a plusieurs fois atteintes; plus rapidement encore que les agents naturels, l'homme a contribué à leur ruine; presque partout il les a délaissées, souvent même détruites sans raison ou pour vendre à vil prix quelques matériaux sans valeur, continuant ainsi cette triste œuvre de destruction dont il est quelquefois si prodigue sur certaines parties de son domaine, tandis qu'il semble, en d'autres peints, saisi d'une véritable fièvre de restauration et de constructions irréfléchies.
La dernière de ces tours, la tour Saint- Louis, a été bâtie en 1737, sur la berge même du Rhône,
lOÔ CHAPITRE TROISIÈME.
à quelques mètres seulement du rivage de la mer. Un siècle et demi n'est pas encore écoulé, et elle en est éloignée de plus de sept kilomètres.
Cette progression du rivage est rapide, plus rapide même de nos jours qu'elle ne l'a jamais été; il est certain cependant que le phénomène a suivi, depuis l'origine de notre période géologique, une marche continue; et l'on comprend dès lors la portée et la valeur des expressions employées par les géographes et les historiens classiques, et qu'il serait impossible d'expliquer autrement. Festus Avienus place Arles à l'embouchure sablonneuse du fleuve, dans le voisinage de la mer, et la représente comme un port maritime peuplé de Grecs commerçants (i). — Ausone la dépeint baignée de toutes parts par les eaux du Rhône et des étangs (2).
L'Anonyme grec, qui écrivait sous le règne des empereurs Constance II et Constant, c'est-à-dire au milieu du quatrième siècle de notre ère, dit en propres termes qu'elle était située sur la mer (3).
L'édit de l'empereur Honorius (418 ans après
(1) Avien., Or. mar., v. 679-681.
(2) Auson., De clar. itrb.
(3) Vet. orb. descript. (Jacob. Gothos, c. xi.ix).
J. C.) la désignait d'une manière solennelle comme le lieu de réunion de l'assemblée générale des sept provinces de la Gaule, et motivait ce choix sur le commerce considérable dont elle jouissait à cette époque. Les navires grecs de toute la Méditerranée se réunissaient alors sous les murs mêmes de la ville, où les eaux du Rhône se mêlaient à celles de la mer Tyrrhénienne , decursus Rhodani et Tyrrheni recursus, ainsi qu'on peut le lire dans le texte un peu déclamatoire de Tédit impérial, empreint de l'emphase des pièces officielles de la décadence.
Enfin, le témoignage d'Ammien Marcellin, qui écrivait aussi au milieu du cinquième siècle, donne sur le cours inférieur du Rhône des détails très-précis, et rixe à dix-huit milles seulement la distance qui séparait la ville impériale de l'embouchure maritime de son grand fleuve (i).
Tous ces documents, et mieux encore les déductions géologiques que nous avons développées, doivent faire envisager la campagne d'Arles sous
(i) Spumeus Rliodanus Gallico mari concorporatur per patulum sinton, quem vocant ad gradus, ab Arelate octavo decimo ferme lapide disparatum (Ammian. Marcell., Rer. gest. 1. XV, c. ii.)
Io8 CHAPITRE TROISIÈME.
son véritable jour à l'époque de l'occupation gallo-grecque et de la domination romaine. Arles n'était pas une ville continentale, mais en réalité une ville maritime; le territoire formait une immense lagune, la plus belle, la plus fertile et à coup sûr la plus peuplée qui existât alors dans le monde ancien. La ville gréco-romaine que Constantin le Grand avait honorée de sa résidence, à laquelle il avait sacrifié un instant Rome et Constantinople pour en faire la capitale du monde, où il avait voulu que sa femme Fausta donnât le jour à l'héritier de l'empire, et qui fut, cent ans plus tard, le siège du prétoire des Gaules, n'était pas, comme la plupart des villes des pays bas du Nord et du Midi, établie sur un sol uniforme, plat, vaseux, entourée de toute part par des mares infectes et croupissantes, et où, comme à Venise, le luxe des arts et les splendeurs des monuments peuvent seuls consoler de la nature absente.
Elle s'élevait sur un plateau calcaire de vingt-cinq mètres d'altitude, à pentes doucement étagées vers le fleuve, qui la baignait sur la moitié de son enceinte. La cité, riche et patricienne, était sur la rive gauche; sur l'autre bord, s'étendait la ville plébéienne, maritime et commerçante. D'un côté, le palais de l'empereur, les théâtres , les temples, le monde des courtisans, les heureux et les gens de plaisir; — de l'ai tre, les gens d'affaires, les mariniers et le peuple. Les deux villes communiquaient par un immense pont en pierre dû à la
magnificence de l'empereur Constantin, et dont les amorces des culées se voient encore sur les quais de la ville moderne.
Tout autour, des étangs assez profonds donnaient accès aux navires d'un faible tonnage, tandis que des chenaux navigables, entretenus dans cette rade intérieure, permettaient l'approche des grands navires et ouvraient la route de cette Méditerranée, riche entre toutes les mers, et dont le sillon est quelquefois plus fécond que celui de la terre la plus fertile. Des îles nombreuses émergeaient tout autour; les unes vaseuses et verdoyantes, échelonnées le long du fleuve ou perdues au milieu des étangs, couvertes de cette magnifique végétation qui se développe avec une si rapide expansion sur les terres alluvionales , nourries par les eaux du Rhône et échauffées par le soleil de la Provence; d'autres, rocheuses, comme les plateaux d'Arles, de Cordes et de Montmajour, présentaient au-dessus de cette immense nappe horizontale un relief beaucoup plus accentué. Telles étaient encore les collines de Castelet, du Mont-d1 Argent, de Pierre-Feu, de Trébonsille, etc., qui semblent aujourd'hui de simples accidents de terrain au milieu d'une plaine en partie desséchée. Une population plutôt maritime que continentale habitait ces îles dont les coteaux étaient plantés de vignes et d'oliviers récemment importés par les Grecs; et leurs falaises calcaires et nues, couronnées de myrtes verts y
de genévriers de Phénicie et de houx sauvages, étaient battues de tous côtés par les petites vagues du Rhône, de la Durance et des étangs.
Les plus remarquables de ces îles étaient celles de Cordes et de Montmajour.
L'ile de Cordes, située à quatre kilomètres d1 Arles (i), parait avoir été de tout temps un poste stratégique de premier ordre; et, bien qu'on n'y ait pas rencontré de vestiges bien déterminés présentant les caractères généraux des constructions celtiques , il est hors de doute qu'elle a dû être occupée de tout temps par les populations primitives du littoral soit comme poste d'observation, spécula, soit comme lieu retranché, oppidum ou castellum.
On a retrouvé, en effet, à la partie supérieure
(i) Insida de Cordoa. — Voir les anciennes chartes des archives d'Arles, et les divers actes d'échange qui ont été faits de cette île entre lesabbesses de Saint-Césaire d'Arles, à qui elle appartenait autrefois, et les abbés de Montmajour, qui l'ont possédée jusqu'à la révolution française.
Ermessendi, sancti Cccsarii A relatensis antistitœ, permutationis nomine attribuit (Guilfelmus de Ronnis, abbes electus Montismajoris) totum jus quod Monasterium Montismajoris in Cordea insula, et ad meridiem proxima, habebat... Script is tabulis IV nouas Decembris anno MCCLIX. (Hist. Msc. abbat. Mont. Major. D. Claudii Chantelovii, in Guillelm. de Ronnis.)
de l'île une singulière construction souterraine, sur laquelle on a fait déjà bien des hypothèses et qui remonte très-certainement aux époques assez obscures où l'homme de ces contrées, vivant de sa pêche et de sa chasse, passait la majeure partie de sa triste vie dans des repaires naturels que son industrie grossière Savait pas encore beaucoup améliorés.
Le Trou des Fées de l'île de Cordes a éveillé inutilement la sagacité des archéologues et a beaucoup surexcité l'imagination ardente des Provençaux et surtout des Arlésiennes; les légendes les plus variées, mais sans intérêt et surtout sans la moindre couleur locale, n'ont cessé de se répandre au sujet de cette grotte semi-naturelle que les Sarrasins du huitième siècle ont transformée en une sorte de réduit couvert, d'une assez bizarre ordonnance. Elle présente, en effet, en plan la forme d'une épée ou plutôt d'un poignard à courte lame. On y pénètre par une sorte de descente qui conduit tout d'abord dans une petite cour ovale; a la suite se trouve un long corridor qui figure assez bien la lame de l'épée dont la partie principale, tracée d'équerre, représente la garde ou la poignée, et qui va en se rétrécissant jusqu'à la pointe. La hauteur de la voûte est de trois mètres; la longueur du corridor couvert, de près de trente mètres ; sa largeur diminue progressivement de quatre à deux mètres. Cette singulière construction est taillée dans le calcaire tendre de la mon-
tagne; les parois en sont lisses, nettement tranchées, et, malgré leur ancienneté relative, on n'y aperçoit que très-peu de dégradations.
La montagne de Cordes présente d'ailleurs d'autres traces de fortifications défensives qui pouvaient la mettre à l'abri d'un coup de main.
Tous ces vestiges permettent d'affirmer que ce castellum était connu et habité par les populations primitives de la vallée du Rhône; et trèscertainement le Trou des Fées a été, dans le principe, un de ces antres mystérieux dans les profondeurs duquel se traînait assez pauvrement la vie presque végétative de quelque peuplade isolée, et dont les membres actifs et valides trouvaient dans la pêche, sur les étangs circonvoisins, leurs principaux moyens de subsistance.
La montagne est d'un accès difficile; son altitude ne dépasse pas soixante mètres; et, sur presque tout le pourtour de l'île, à l'exception de la face méridionale, elle est bordée de précipices et de ravins. Aujourd'hui encore on ne peut l'aborder facilement que du côté du midi et lorsque les marais sont à sec. Au moyen âge, les eaux l'environnaient de tous côtés, et elle pouvait résister presque indéfiniment à une attaque sérieuse.
Le consciencieux Anibert, qui a exploré avec tant de soin les environs de la ville d'Arles, nous donne sur l'île de Cordes, ses fortifications et les ravins qui l'entouraient, des détails d'une précieuse exactitude. « Au bord du dernier de ces
ravins, dit-il, en tirant au midi, on découvre les premiers vestiges d'une muraille de bonne maçonnerie, qui, après avoir couru quelques toises Nord et Sud, fait angle, continue Ouest et Est, et entoure toute la partie méridionale de la montagne.
« Quoique cette muraille tombe en ruine, et qu'elle soit plus qu'à demi détruite dans la plus grande partie de sa longueur, on en voit quelques pans presque entiers, à peu de distance de l'angle dont je viens de parler. On reconnaît en cet endroit que c'était un véritable rempart, construit en talus, suivant la forme ordinaire. On distingue un morceau du parapet ; mais on n'aperçoit ni créneaux ni meurtrières. Ces restes, dans leur état actuel, peuvent avoir de quinze à dixhuit ou vingt pieds de haut.
« L'épaisseur du rempart, dans toute son étendue, est de six pieds et demi dans le bas ; et celle des restes du parapet, d'un pied huit pouces et demi. Le tout est bâti en pierres de différentes grosseurs, liées avec du mortier blanchâtre mêlé de petits cailloux. La manière de cette bâtisse mérite quelque attention. Les plus grosses pierres sont en bas, et la diminution de leur volume semble proportionnelle à la hauteur où on les a placées. Elles ne sont point plantées dans le mur dans leur longueur, comme dans les ouvrages de maçonnerie qu'on sait être incontestablement des Romains ; mais leur grand côté se présente au dehors
suivant la façon moderne. Il paraît résulter de là que la muraille en question n'est pas d'une antiquité des plus reculées, et que sa construction ne remonte guère au delà du moyen âge.
« Ce rempart forme plusieurs angles plus ou moins ouverts, suivant les sinuosités du rocher, et son enceinte tend à s'arrondir dans sa prolongation. Après l'avoir suivi trois ou quatre cents pas en tirant à l'Est, on trouve les vestiges des fondations d'une tour carrée fort saillante, mais peu large. Environ quarante à cinquante pas plus loin, on découvre les restes d'une seconde tour de même forme, sur le bord du vallon qui partage la montagne en deux portions. Malgré les arbustes qui les couvrent, on démêle dans le fond de ce vallon les ruines du rempart ; et l'on reconnaît qu'il venait finir du côté du levant, à l'endroit où les précipices recommencent (i). »
Les RR. PP. bénédictins de l'abbaye de Montmajour affirment même que des anneaux d'amarre pour les bateaux avaient été scellés dans les murailles du castellum. La chose n'eût pas été absolument impossible, malgré une certaine différence de niveau qui existe entre les remparts et la surface des étangs; on n'en a pas malheureusement trouvé la confirmation; et il est très-probable que ces anneaux n'ont pas plus d'authenti-
(i) Anibert, Dissertation topographique et historique sur la montagne de Cordes et ses monuments. — Arles, 1 779.
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cité que les trop célèbres amarres qui attachaient aux remparts cTAiguesmortes la galère du roi de France avant son départ pour la Palestine, et dont la fantaisie et la crédulité publique ont fait tous les frais, puisque les remparts de la ville de saint Louis n'existaient pas à l'époque des croisades (i).
Ce que Ton voit de la fortification extérieure de Pile de Cordes remonte incontestablement à cette époque troublée où les Sarrasins d'Espagne infestaient toute la région méridionale de la Gaule. Tout le monde sait que, vers le commencement du huitième siècle (713 ans après J. C.), les mahométans d'Afrique, après avoir formé en Europe de grands établissements avec les débris des États des Visigoths, franchirent les Pyrénées et se répandirent dans le Roussillon et le Languedoc. Ils s'emparèrent des principales villes, s'établirent à Narbonne, à Béziers, à Nimes, et, dès l'année 730 , commencèrent leurs incursions en deçà du Rhône.
Il est bien difficile de mettre un peu d'ordre dans l'inextricable fouillis de tous les récits et chroniques du moyen âge qui traitent des exploits des Maures sur notre territoire; il est certain ce-
(1) Voir les Villes mortes, etc., ch. xi.
Il6 CHAPITRE TROISIÈME.
pendant que, jusque la grande expédition de Charles Martel, les bandes sarrasines exercèrent sur tout le littoral de la Provence une série de brigandages, sans jamais y posséder d'établissement bien durable. La bataille des Aliscamps, la prise et le sac de la ville d'Arles, que l'on place généralement en l'année 73 1, ne furent que des actes de vandalisme et de violence; et les hordes commandées par Abder-Raman et ses successeurs paraissent n'avoir eu d'autre mobile que de capturer tout ce qui était pour eux d'un trafic quelconque, hommes, femmes, objets précieux, butinr et de détruire et brûler aveuglément ce qui ne leur paraissait pas devoir être d'une utilité ou d'une jouissance immédiates.
Il est même assez curieux de remarquer que cette race sarrasine, dont l'origine orientale semblerait devoir comporter des mœurs assez douces et une civilisation plus raffinée que celle des races du Nord, a presque subitement modifié son caractère en franchissant les Pyrénées et surtout le Rhône; et, tandis qu'en Espagne elle avait fondé un empire stable, créé des institutions durables, une architecture élégante et poétique, des travaux d'art considérables dont on utilise encore aujourd'hui les magnifiques débris , elle n'a plus été dans toute la Narbonnaise qu'une soldatesque effrénée et stupide, et une véritable bande de pillards et d'incendiaires, dont la brutalité a dépassé toutes les violences des populations les
plus barbares. Arles fut pris, en partie rasé, presque entièrement brûlé; mais les hordes dévastatrices ne l'occupèrent pas régulièrement, et c'est sur les collines de Cordes et de Montmajour, alors parfaitement défendues par leur ceinture d'étangs, qu'elles ont campé pendant de longues années; c'est surtout sur la montagne de Cordes qu'elles avaient établi leur quartier général, leur point de ralliement, leurs magasins de vivres et de butin. « Ce n'était point en effet une forteresse, fait à juste titre remarquer Anibert, que l'on ne saurait trop citer lorsqu'on étudie le territoire ancien d'Arles, telle que les souverains en bâtissent ordinairement sur les frontières de leurs États.
«Tout y annonce un simple camp fortifié, auquel on avait fait des retranchements en pierre, comme on les eût faits en gazon et en palissades, s'il n'eût été placé sur des rochers. Ne semble-t-il pas résulter de là que ceux qui s'étaient ainsi logés pensaient moins à s'y établir à demeure, qu'à se ménager un asile sûr pendant leurs courses passagères ? » Et l'érudit écrivain n'hésite pas à attribuer au campement des Sarrasins la construction de la grotte mystérieuse et du rempart qu'il a si consciencieusement décrit.
a Ces grands ouvrages, dit-il, annoncent qu'ils avaient choisi ce poste pour leur quartier de rafraîchissement et l'entrepôt général des prises et des vivres. Une garnison médiocre suffisait pour s'y maintenir, tandis que le gros de l'armée, ré-
pandu dans les contrées circonvoisines, était sûr, à tout événement, d'y trouver un asile pour la retraite. Sa position qui en rendait l'accès commode et par mer et par terre, sa proximité de leurs premiers établissements en deçà des Pyrénées, les déterminèrent à en faire une de leurs principales places d'armes (i). »
La présence et le séjour des musulmans sur l'îlot montagneux de Cordes permettent d'expliquer très-naturellement sa dénomination tout à fait sarrasine. Ce nom de Cordes est en effet unique en Provence, et il est impossible de le rattacher à une étymologie celtique, grecque ou latine; c'est simplement une réminiscence de Cordoue. La ville de Cordoue, en Espagne, était, en effet, la résidence du grand émir; et c'était en son nom que les Sarrasins avaient envahi la Gaule méridionale. Cordoue, que nos anciens auteurs français appellent Cordes (2) , était le centre auquel ils rapportaient tous leurs mouvements; et le nom de leur principal retranchement sur notre territoire, mons ou insulade Cordoa, lereproduii avec une très-grande fidélité.
(1) Anibert, passim.
(2) Nicole Gille, Annales et chroniques de France. — Histor. Msc. Montismajor. in Petr. de Fuxo. — Anibert, passim.
L'île rocheuse de Montmajour n'est pas moins remarquable que sa voisine; son nom Mons- Major indique même une certaine priorité sur tout le groupe rocheux qui constituait l'archipel de la mer Arlésienne; et l'on pourrait consacrer bien des pages à la monographie de cette colline dont le plateau est couronné par une des ruines les plus intéressantes de la Provence. Un petit monde sacerdotal a prospéré, en effet, sur cette hauteur, dès que le pays, rendu au calme par la retraite des Sarrasins, put commencer à jouir d'une tranquillité relative. Les bénédictins y avaient établi un de leurs centres d'études les plus importants et ont ainsi purilïé et honoré par leur présence et leur travail cette terre entachée de tant de sang et ce territoire si souvent violé.
Tous les styles se rencontrent dans cette ancienne abbaye dont les fondations, posées vers le dixième siècle, attendirent pendant longtemps leurs assises supérieures et dont les dernières parties ont à peine cent cinquante ans de date. On y retrouve à la fois les pleins cintres sévères de l'art roman, les ogives délicates, les demi-jours mystérieux du moyen âge et les ornements gracieux, toujours élégants et quelquefois païens, de la renaissance. Ce n'est plus aujourd'hui qu'une ruine, et — chose triste à dire — cette ruine est
l'œuvre des hommes et non celle du temps. Seule, une petite chapelle isolée, qui porte le nom de Sainte-Croix, a échappé comme par miracle à cette fièvre d'aveugle destruction qui signale si honteusement et si fatalement la fin de nos crises révolutionnaires. Mais le monastère n'existe plus, et de grands murs démantelés, en partie démolis, découpent sur l'azur limpide du ciel leurs corniches dégradées.
L'architecture naturelle des rochers calcaires s'harmonise de la manière la plus heureuse avec celle du monument. Tout est noble dans ce paysage; tout y est simple, calme et grand. A ces époques troublées où la violence, la guerre et l'obscurité intellectuelle régnaient sans partage sur le monde, les grands ordres religieux ont été les dépositaires de l'intelligence et les fidèles gardiens de toutes les sciences et de toutes les vérités. Les moines de l'ordre de Saint-Benoît furent par excellence les ouvriers de cette tâche féconde. Obéissant aux inspirations de la foi, guidés par l'élévation naturelle de leur caractère, ils ont presque toujours choisi leurs résidences avec un goût exquis et une rare noblesse d'imagination. L'île de Montmajour était bien faite pour eux. Du haut de leur terrasse, autrefois couronnée d'un élégant parapet en pierre blanche dont le dessin, taillé à jour et finement ciselé, se retrouve encore sur quelques fragments de l'aile principale du monastère, ils pouvaient contempler la nature silen-
cieuse et sereine au milieu de laquelle ils avaient établi leur solitude. Tout autour, des marais presque déierts, encadrés de verdure et pareils à des miroirs tranquilles; — au loin, la Crau, pauvre et nue, avec sa nappe jaune de cailloux roulés, ses étangs clairs et ses horizons indéfinis; — à Test, la montagne de Sainte-Victoire, noyée dans cette lumière douce et bleue si particulière au ■ciel de la Provence; — au nord, le rideau dentelé de la longue chaîne des Alpines; — au fond, la mer, la grande mer avec le heurt triste et sourd de sa vague éternelle; — et plus près d'eux, le large fleuve qui baignait la ville d'Arles , vivante encore, riche, brillante, peuplée et qui leur rappelait ce monde agité et violent dont ils s'étaient volontairement séparés par une double barrière, la prière et le travail.
Aujourd'hui que la vie paraît s'être retirée de ce rocher, qui fut pendant longtemps l'asile de la pensée et de la foi, on ne peut regarder sans émotion les lignes droites et pures de cette enceinte sacrée. Le cloître est silencieux, la grande nef déserte et en partie ruinée; les murs construits hier s'affaissent sur eux-mêmes; les voûtes ébranlées s'écroulent de toutes parts; les cellules des moines sont profanées et ouvertes à tous les vents ; tout est abandonné. Et cependant, lorsqu'à la fin du dixième siècle la croix fut plantée, sur cette éminence surmontée alors par le croissant des Sarrasins d'Espagne, il fallut creuser un sol rougi d'un
sang presque martyr et remuer une véritable stratification d'ossements superposés. Plusieurs générations de religieux se sont couchées à leur tour sur les dépouilles des soldats tués par les infidèles. Le plateau de Montmajour est devenu ainsi un véritable champ mortuaire ; c'est un tombeau sur un tombeau.
L'homme, disons mieux, le chrétien a été là et il en a été violemment chassé. Mais il a laissé après lui l'empreinte de son passage et le souvenir impérissable de la vie supérieure qu'il y a longtemps rêvée.
Dans le silence religieux de cette solitude, les formes du passé semblent toujours subsister. Pendant l'hiver, le vent âpre de la vallée du Rhône souffle sur le grand squelette décharné du monastère, secoue fiévreusement les branches des arbres qui l'entourent, et une psalmodie lugubre, semblable à l'hymne funèbre des trépassés dans le désert, remplace la prière tranquille et sereine des religieux disparus.
Tout autour cependant la nature éternellement jeune sourit à l'image de la mort; les chevelures verdoyantes des plantes pariétaires couronnent les sommets branlants de la ruine et ornent de leurs petites rieurs pâles les moindres fissures des murs effondrés. Les oliviers ternes, les genévriers toujours verts, les asters bleuâtres, les arbres de Judée aux fleurs violacées forment la parure triste et douce de ce cimetière; une lumière tiède l'en-
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vironne; on aime à y demeurer seul; et la solitude et le silence y ont une saveur étrange, un charme religieux et pénétrant.
Tout semble mort autour de ce sépulcre; mais la vie demeure cachée sous ces décombres; ces ruines presque neuves sont à la fois un enseignement, un reproche et une espérance; une double auréole leur reste : le souvenir et le soleil.
Le nom d'île a été conservé à la montagne de Montmajour, comme à celle de Cordes, pendant tout le moyen âge et jusque dans les temps modernes. Cette désignation était fort juste; elle le serait presque encore à l'heure où nous écrivons. Ce n'est, en effet, que sous le règne de Henri IV que le Hollandais Van Ems commença, dans le territoire d'Arles, ses premiers travaux de dessèchement; et le canal d'Arles à Bouc, qui est le principal moyen d'écoulement des eaux de toute la région , n'a que soixante-dix ans d'existence. Mais la plaine d'Arles est très-imparfaitement desséchée, et tout autour de ces anciennes îles le sol plat, vaseux, miroite au soleil, se détrempe après les pluies et conserve pendant plusieurs mois de l'année l'aspect de ces lagunes indécises, intermédiaires entre l'eau et la terre, et dont la culture ne s'est pas encore emparée d'une manière définitive.
Des chartes nombreuses du douzième et du treizième siècle (i) rappellent que l'on ne pouvait aborder à Cordes et à Montmajour qu'en bateau; et lorsque, vers la fin du dix-huitième siècle, l'abbaye jetait ses dernières lueurs, les pèlerins qui s'y rendaient en foule de tous les points de la Provence étaient obligés de s'embarquer à Arles, de traverser une partie des étangs sur des barques et des radeaux, où ils payaient un droit de passage, de s'engager ensuite au milieu des terres noyées sur d'étroites levées en terre coupées de distance en distance par de petits ponts de bois. Ce fut l'origine de la route moderne. Elle était
(i) Commutamus vobis in Comitatu Arelatensi insulam sancti Pétri quce nominatur a Montemajore... — Acte d'échange de Montmajour entre l'archevêque d'Arles et une femme nommée Teucinde.
... insulam, quant Montemajore vulgus vocitat... et est Comitatu Arelatense , ab urbe eadem milario et semis... — Acte de donation de Montmajour aux moines de Saint-Benoît (974). — Voir ces chartes dans l'histoire manuscrite de Montmajour (Arch. d'Arles) et dans la Gallia Christ iana.
Item, l'an MCCC e IX, lo divenzes lo ters jorn del mes de Mai, son lo perdon gênerai dé san Peyre de Montmajour, en loqual perdon soron Romieux, é vengron de tôt lo mond plus de cent cinquanta milla Chrestiano, é Christianos, é plus, vous dié per vertat, non tant solament per ausir, mas per veser. Item de vieures son bon marcat, quatre deniers lo pechier del millor vin, et dos deniers l'autre, de pan, carn, peïs, millor marcat, lo pasage de l'aigua per persona quatre deniers, etc.. — Mémoires de Bertrand Boisset, bourgeois d'Arles, quinzième siècle; extrait de la bibliothèque de MM. les trinitaires d'Arles. (Archives d'Arles.)
LA MER ET LES ÎLES d'aRLES. 125
autrefois pénible, incertaine, toujours coûteuse, et des milliers de voyageurs n'hésitaient pas à la parcourir. Elle est aujourd'hui facile, gratuite, à l'abri des eaux et presque complètement délaissée. Le Rhône, qui alimentait la grande lagune d'Arles, a été par cela même l'agent principal de son dessèchement. Les quantités énormes de matières qu'il a déposées dans le fond de ces cuvettes jadis profondes les ont transformées successivement en marais à peine navigables, puis en flaques d'eau putride, dont les exhalaisons pernicieuses ont fait peu à peu le vide dans ce territoire jadis si peuplé. C'est un phénomène commun à toutes les lagunes littorales d'être ainsi comblées par le fleuve même qui les alimentait; et, bien que les mots paraissent jurer ensemble, on peut dire qu'elles se dessèchent par immersion. Cette opération naturelle est lente, mais fatale; et ses conséquences immédiates sont tout d'abord la fièvre, la misère et la dépopulation. Le grand dessèchement commencé au seizième siècle par Van Ems continue de nos jours. L'ouverture du canal d'Arles à Bouc, l'établissement de roubines qui sillonnent les points les plus bas de la plaine, le réseau des canaux de vidange qui écoulent au Rhône toutes les eaux stagnantes, la transformation agricole de la Crau et de la Camargue ont avancé heureusement la fin de cette période pestilentielle aujourd'hui presque terminée; et, si la ville actuelle ne doit plus revoir les jours pros-
pères de l'ancienne Rome des Gaules, du moins parviendra-t-on, dans un avenir peu éloigné, à créer une plaine cultivable en place de la vaste lagune, désormais perdue et envasée, qui fut autrefois l'un des premiers ports du monde
La nature avait placé la ville d'Arles dans une ■situation privilégiée. Jusque vers le dixième siècle environ de notre ère, le fleuve libre se répandait sur tous les étangs, voisins et formait autour des remparts romains une immense rade intérieure; •ces étangs eux-mêmes, échelonnés le long du fleuve, communiquaient tous entre eux et aboutissaient au golfe de Fos, où le Grau de Galéjon leur ouvrait l'accès de la mer.
Il était donc facile aux navires de toutes les nations de se rendre sous les murs de la ville constantinienne. Deux routes s'offraient à eux : Tune par le Rhône; c'était celle des allèges, des tartanes à faible tirant d'eau, de toutes les embarcations que nous appelons aujourd'hui des barques de petit cabotage, et qui pouvaient naviguer aux embouchures et franchir la barre sans difficulté; l'autre, par le Grau de Galéjon, dans lequel la mer pénétrait alors beaucoup plus librement que de nos jours.
Marius fut le premier qui comprit l'importance de cette route directe d'Arles à la mer. Les
fameuses Fosses Mariennes, dont tous les écrivains ont parlé et que la plupart des archéologues ont cherché à expliquer d'une manière si peu conciliable avec l'état ancien des lieux, n'étaient et ne pouvaient être que la régularisation d'un chenal maritime, navigable et profond, traversant ce long chapelet d'étangs qui horde la rive gauche du Rhône et descend à la mer.
Ausone parle en effet d'une manière très-explicite des deux ports d'Arles (i), l'un sur le fleuve, l'autre sur la lagune; il est évident que le premier était celui des nautoniers du Rhône et de la Durance, tandis que le second était celui des utriculaires et des hommes de mer.
La navigation dans le grand bassin d'Arles pouvait donc se diviser en trois catégories parfaitement distinctes.
En premier lieu, le Rhône permettait de descendre jusqu'au cœur de la Gaule ; c'était la grande artère commerciale de la province, mais possible seulement par les navires plats ou moyennement chargés.
La vraie route de la mer, la plus sûre et la plus directe était celle des étangs par le canal des Fosses-Mariennes. A l'entrée, se trouvait le port maritime, créé de toutes pièces par les Grecs de Marseille, et c'était par cette voie que les navires
(1) Voir la note, page 54.
du plus fort tonnage pouvaient remonter jusque sous les murs de la ville.
La troisième navigation s1étendait sur toutes les ramifications du bas Rhône et de la basse Durance, dans tout ce champ d'inondation des deux fleuves qui formait une immense lagune. C'était le véritable domaine des utriculaires. Leurs barques et leurs radeaux s'étendaient à droite et à gauche du fleuve, glissaient à la surface des marais , pouvaient atterrir sur les bancs d'alluvions nouvellement émergés, et mettaient ainsi en communication tous les îlots de cet archipel aujourd'hui disparu et pour ainsi dire figé sous les couches successives de sable et de limon.
A chacune de ces trois navigations correspondait une marine spéciale. Il y avait donc à la fois une flotte maritime, une flotte fluviale et une flotte paludéenne. Les gens de mer, les marins proprement dits, navicularii marini, étaient presque tous nomades ou étrangers et appartenaient en général à la nationalité grecque. Les nautoniers de la région du Rhône et de la Durance, nautœ Rhodanici , Druentici , habitaient indistinctement toute la vallée du grand fleuve depuis Lyon jusqu'à la mer, et ne venaient à Arles que pour y faire escale. Les utriculaires enfin, utricularii, faisaient presque tous partie de la famille arlésienne; beaucoup plus nombreux que les autres et surtout beaucoup plus attachés à ce sol spécial, qui n'est ni la terre ni l'eau, ils consti-
tuaient la population véritablement originale de ce territoire étrange aujourd'hui si profondément modifié.
Les Grecs et les Romains séjournaient dans la ville; c'étaient des étrangers ou des maîtres. Les utriculaires, véritables nationaux de la lagune, peuplaient les faubourgs les îles et les étangs; là ils formaient une population à part et conservaient leurs mœurs, leurs usages et leur liberté.
Des documents épigraphiques très-curieux permettent d'affirmer qu'une très-grande solidarité existait entre tous les groupes de navigateurs; ils s'étaient régulièrement organisés sur le modèle des grandes associations romaines, et l'on ne saurait mieux les comparer qu'aux sociétés ouvrières de notre époque et aux grandes corporations du moyen âge.
Le sentiment de l'association est loin d'être moderne; et les sociétés antiques l'ont connu plus vivement encore que la nôtre (i). « Un des plus grands besoins qu'elles paraissent avoir éprouvé a été celui de se réunir; de là ces nombreux collèges ou associations ouvrières et ces confréries
(i) Mommsen, De collegiis et sodaliciis Romanorum. — Kiel, 1843.
Gaston Boissier, les Associations ouvrières et charitables dans l'empire romain. 1871.
religieuses appelées sodalités, sodalicia, qui, de Rome, se répandirent rapidement dans presque toutes les provinces de l'empire et se multiplièrent surtout en Orient, dans l1 Italie et dans les Gaules, pays riches où florissaient le commerce et Tindustrie.
« Tour à tour protégées et inquiétées par la république et les empereurs qui voyaient en elles, tantôt un élément de force, tantôt un germe d'opposition et de résistance, ces associations finirent par devenir de véritables corps constitués ayant chacun leur existence propre et une sorte d'autonomie.
« Nimes, Narbonne et Arles en avaient un trèsgrand nombre, comme le prouvent des inscriptions connues depuis longtemps et celles que la main de l'homme ne cesse de tirer du sol. Ces collèges ou associations ne différaient guère entre eux que par leur plus ou moins d'importance; leur organisation était partout la même, et calquée sur celle de la cité ou du municipe romain; car un collège était considéré comme une petite cité particulière dans la cité véritable; même constitution, mêmes lois, mêmes officiers. La société se choisissait, en effet, des chefs dont les fonctions se ressemblaient beaucoup, quoique leur nombre et leur nom différassent souvent d'un collège à l'autre. On les appelait tantôt maîtres ou présidents, et ils étaient alors nommés pour cinq ans, magistri quinquennales, tantôt administra-
teurs, curatores , et leurs fonctions étaient plus durables. Au-dessous d'eux, se trouvaient des questeurs chargés d'administrer la fortune de la société et d'autres officiers d'une moindre importance. Us jouissaient tous de prérogatives étendues; ainsi, dans les repas de corps , ils recevaient une meilleure portion que les autres associés, et leurs noms figuraient en tête de Yalbam ou liste officielle des membres , liste tenue avec soin et revisée tous les cinq ans, comme celle du sénat romain et des conseils municipaux des villes de province.
« Le motif qui donnait le plus souvent naissance à un collège était une occupation commune, un même genre de vie; ainsi , chaque corps de métier avait son association qui portait son nom. Les charpentiers, /abri tignarii , les marchands de bois, dendrophori, les patrons de radeaux ou de barques, scapharii, les armateurs de navires, navicularii, les utriculaires, utricularii, etc., sont ceux dont les noms figurent le plus souvent dans les inscriptions.
a L'exercice ou la protection d'une industrie n'était pas toujours le seul but que se proposaient les associés, corporati, puisque beaucoup de collèges comptaient dans leur sein des membres actifs dont la profession ou la position sociale ne répondait en aucune façon au nom que portait le collège. Le but véritable des associés était alors de se réunir pour vivre avec leurs amis trouver
l32 CHAPITRE TROISIÈME.
hors de chez soi des distractions et se rendre ainsi la vie plus agréable. Dîner et se réjouir ensemble, tel était en réalité le grand but que se proposaient toutes les sociétés romaines (i). »
Un des traits caractéristiques de ces sociétés était de se choisir des protecteurs ou, comme on les appelait déjà, des honoraires, honorati colle gii , et des patrons, patroni. C'était parmi les honoraires qu'on choisissait les patrons, ce qui donnait lieu à une première élection faite par tous les membres. Une sorte d'élection au deuxième degré parmi les patrons nommait le président, qui conservait pendant un certain temps la haute administration du collège, avait pour mission de défendre ses droits et l'honneur de le représenter officiellement. Les fonctions de président d'un de ces collèges , et en général la dignité de protecteur, d'honoraire ou de patron , étaient non-seulement gratuites, mais souvent fort onéreuses. Il fallait en effet secourir les membres pauvres de l'association, faire des dons aux plus avides, subvenir aux funérailles, aux besoins, aux caprices même des électeurs quelquefois fort exigeants , et toujours et souvent leur offrir à dîner. Des hommes considérables recherchaient avidement ces honneurs; mais on se tromperait fort si l'on pensait que c'était par esprit d'humanité et de bienfai-
(i) Hist. gén. de Languedoc , liv. I, notes et pièces justificatives, passim.
LA MER ET LES ÎLES d'aRLES. 1 33
sance qu'ils briguaient ces charges fort dispendieuses. La charité désintéressée, qui est rarement le fait des heureux de ce monde, était absolument inconnue des anciens. L'amour-propre, le désir de paraître, d'être en vue, l'espérance secrète d'être un jour désigné pour un emploi public fortement rétribué, de jouer, en un mot, un rôle politique quelconque, tels étaient les principaux mobiles qui engageaient de riches citoyens à solliciter le coûteux patronage d'un collège ou d'une sodalité. Les hommes n'ont pas changé avec les siècles; à peu de chose près , ils ont conservé les mêmes appétits et les mêmes défauts. La bienfaisance officielle n'est souvent considérée que comme un moyen d'influence; et ce que les protecteurs de tous les temps tiennent le plus à protéger, ce sont leurs propres intérêts.
La religion, cependant, tenait une très-grande place dans les associations anciennes. Les collèges avaient un culte commun , des prêtres spéciaux appelés flamines , flamen , un lieu de réunion appelé schola que l'on bâtissait ordinairement sur un emplacement donné par un riche particulier, dont on se hâtait de faire un honoraire de la société , dans l'espérance qu'il ne bornerait pas sa générosité à cette première offrande.
L'entretien de la schola était un des grands soucis des sociétaires et des dignitaires. Les riches faisaient à cet effet des donations spéciales ; ils en faisaient surtout pour les décorations du petir
l34 CHAPITRE TROISIÈME.
temple qu'il renfermait et qui en constituait la partie la plus importante. Ce temple était orné avec le plus grand soin; on y trouvait non-seulement l'image de la divinité protectrice de la société, mais encore celles d'autres dieux qui, en apparence, n'avaient aucun rapport avec elle. C'était là que les associés se réunissaient pour prendre les décisions importantes et procéder aux élections. Un fonctionnaire, nommé œdituus , sorte de sacristain , était chargé spécialement de l'entretien du temple.
Une cause qui, d'ailleurs, rattachait les collèges à la religion était le soin qu'ils prenaient de la sépulture de leurs membres. Les funérailles étaient, dans l'antiquité, un acte essentiellement religieux. Les anciens pensaient en général que les âmes des morts erraient inquiètes et souffrantes, quand le corps n'avait pas reçu de sépulture convenable. On croyait fermement que ceuxlà seuls jouiraient du repos et du bonheur dans l'autre vie qui auraient été ensevelis selon les rites ; aussi prenait-on un soin particulier pour se préparer un tombeau; c'était le souci de tout le monde, on y songeait d'avance pour n'être pas pris au dépourvu; on tenait surtout à être enterré auprès des siens, dans des sépultures de famille. Les collèges qui, pour les pauvres gens, remplaçaient souvent la famille, avaient été amenés à construire pour leurs membres des sépultures communes. Après avoir passé la vie en-
semble, dans les mêmes travaux et les mêmes plaisirs, citait une consolation de savoir qu'on reposerait dans la même tombe. Un tombeau commun était alors construit, grâce ordinairement aux libéralités que les protecteurs faisaient aux collèges qui les avaient nommés (i).
Telles étaient les bases générales de tous les collèges dans les sociétés anciennes; et sur le sol qui nous occupe, parmi ceux qui ont laissé le plus de témoignages de leur existence, il faut citer au premier rang les collèges d'utriculaires.
C1est ainsi que des inscriptions presque identiques se retrouvent à Fourvières, Forum vêtus , près de Lyon; — à Montélimar, au milieu de la vallée du Rhône; — à Cavaillon, colonie marseillaise, sur le flanc de la colline du Lubéron qui domine la vaste zone autrefois inondée par la Durance dont le cours était alors livré à tous les caprices de la nature (2); — à Ernaginum , Saint- Gabriel, dans les Alpines, qui paraît avoir été un de leurs principaux ports d'attache; — à Arlesr au centre de l'archipel rocheux d'une véritable
(1) Hist gén. de Languedoc, 1. I, notes, etc., passim.
(2) Te sparsis incerta Druentia ripis.
(Auson. Carm.)
mer intérieure; — à Saint-Gilles, Heraclea, dans les marais de la plaine de Nimes.
On les signale encore près à'Alesia, en Bourgogne; — à Narbonne, dans les boues de l'Aude, Atax ; — à Temeswar, en Hongrie, dans la plaine basse située entre le Temès et la Bega, deux affluents du Danube; partout enfin où l'absence de berges, la plaine inondée et peu profonde empêchaient l'usage de la navigation ordinaire et se prêtaient à ce mode de locomotion.
11 y a plus encore; et Ton vit de hardis bateliers se confier à la mer sur des barques à outres et faire, de port en port, un véritable service de cabotage. Il eût été sans doute difficile de créer une marine sérieuse et régulière avec des engins si fragiles; il est fort curieux, toutefois, de constater que des collèges d'utriculaires ont existé et prospéré sur le littoral de la Gaule méridionale, et de retrouver sur la côte rocheuse de Provence, notamment à Antibes et aux îles de Lérins, des inscriptions tout à fait analogues à celles de la région du bas Rhône.
Le séjour des utriculaires dans la lagune d'Arles a été Tune des principales causes de sa prospérité : la vie et le mouvement devaient
LA MER ET LES ÎLES d'aRLES. I 3j
s'éteindre avec eux. Il est difficile de préciser l'époque où ils ont disparu. Dès le huitième siècle, cependant, les étangs commençaient à perdre sensiblement de leur profondeur; le sol s'exhaussait, la flottaison devenait difficile, et l'ancienne mer d'Arles se transformait peu à peu en marécage et en lac de boue.
Presque toutes les villes littorales noyées dans l'intérieur d'une lagune présentent les mêmes dispositions que la Rome des Gaules, ont passé par les mêmes phases et sont un jour destinées à périr de la même mort.
La mer est en face; tout autour, un cercle de marais indéfinis; au milieu de ces étangs, un réseau de canaux navigables permet à la batellerie fluviale de se joindre à la batellerie maritime.
L'ancienne Alexandrie, Amsterdam, Narbonne, Venise, sont placées dans des conditions à peu près identiques ; et les grandes lagunes que le Nil, le Rhin, l'Aude, le Pô, forment et modifient sans cesse, ont été la cause de leur éclosion, de leur développement et de leur ruine.
L'homme essaye en vain de lutter contre l'invasion incessante des atterrissements. A force d'art, de travail et de génie, il peut, pendant quelques siècles, ralentir la marche des phénomènes naturels; mais cette marche est fatale, et toutes ces villes flottantes doivent un jour périr dans la lagune même qui les alimentait et qui deviendra pour elles un véritable linceul de boue.
Le double port d'Alexandrie n'existe plus. Le lac Maréotis, autrefois navigable, a en partie disparu. Les crues du Nil Pont atterri, et la rade intérieure n'est plus qu'un étang sans profondeur.
Narbonne, qui fut, à l'origine de notre ère, l'un des plus grands ports de ia Gaule, est embourbée depuis quinze siècles dans la vase de ses marais, et l'agriculture seule sera pour elle un élément de régénération.
Venise et Amsterdam auront aussi leur heure et n'échapperont pas à cette loi commune de l'ensablement.
Arles, autrefois ville maritime, dépérit lentement dans le cloaque de ses étangs fiévreux; et il faudra peut-être bien des siècles encore avant que les irrigations, le colmatage et le travail de la terre rendent à cette campagne transformée une partie de son ancienne richesse et apportent une faible compensation à la perte de sa prospérité maritime.
Mais, quels que soient les travaux de dessèchement de ses marais et d'amélioration du cours du Rhône, malgré ses gares de chemin de fer et tous les avantages de l'industrie moderne, Arles ne retrouvera plus ni ses trois flottes, ni ses deux ports. La mer qui lui donnait la vie s'est retirée à jamais d'elle. La lagune qui fut son berceau est devenue presque sa tombe.
La nature est la principale cause de ce dépérissement continu; mais elle n'est pas seule coupable , et l'homme a une grande part de responsabilité dans cette triste décadence. L'absentéisme est en effet une des plaies qui désolent la campagne et la ville d'Arles. Depuis plusieurs siècles, les plus riches tenanciers de ce territoire fertile l'ont presque complètement abandonné et se sont peu à peu désintéressés de toutes les questions vitales du pays. Les vieux hôtels, les grands domaines sont à peu près déserts. Les anciens maîtres du sol n'ont plus aujourd'hui l'énergie de l'habiter; ils ne l'aiment ni ne le respectent, et ils considèrent cette terre féconde et nourricière comme une simple valeur commerciale dont ils cherchent à tirer un revenu matériel aussi avantageux que possible. Ce calcul est maladroit — nous dirons plus, il est coupable ; car la terre est un dépôt sacré qu'il faut savoir conserver et défendre, et qu'il est au moins regrettable et toujours imprudent d'abandonner à des mains étrangères ou mercenaires.
Arles n'est plus aujourd'hui la résidence des propriétaires du sol; des mariniers, dont les principaux chefs sont à Marseille, des hommes d'affaires et des fermiers, dont les maîtres habitent les grandes villes, forment la masse et le
bas-fond de cette population autrefois noble et raffinée. En désertant le pays qui leur appartient et qui leur donnait jadis une influence et une suprématie légitimes, les hautes classes ont en même temps perdu leur prestige et leur dignité. C'est là pour le pays une cause d'irrémédiable décadence, d'appauvrissement et de désordre so:ial. Comme la plupart des villes anciennes du midi de la France, la Rome des Gaules, jadis patricienne et élégante, n'est plus qu'un énorme bourg aux allures de plus en plus vulgaires et plébéiennes. Elle perd chaque jour sa physionomie, son originalité et son caractère. Son port est désert, ses rues presque vides, sa campagne nue et triste; la solitude et la fièvre l'environnent. Elle s'agite sans dignité , vieillit sans noblesse et s'éteint sans grandeur.
Les origines d'Arles perdues dans la légende — Premiers souvenirs historiques. — Le camp à'Ernaginum et les Fosses Mariennes. — Construction à Arles de la flotte de César. — L'oppidum et Yemporium d Arles à l'époque celtique. — Arles, comptoir phénicien. — Émigration grecque. — Introduction de la vigne, de l'olivier et des arts. — Colonies grecques du littoral. — La femme grecque à Arles. — Le type grec, le type romain, le type sarrasin. — Le type aryen dans la vallée du Rhône. — Hellénisation de la Provence. — Perfectionnement du monnayage indigène. — Monnaies gauloises à légendes grecques. — Occupation d'Arles gréco-celtique par les légions de Rome. — Caractères de la colonisation romaine. — Affaiblissement chez les Grecs du sentiment de la nationalité.
La description que nous venons de faire, dans le chapitre précédent, de l'ancien territoire d'Arles est, nous le craignons, de nature à surprendre plus d'un lecteur; et peut-être nous aura-t-on quelquefois accusé d'avoir fait une trop grande place à Timagination et à la fantaisie et d'avoir converti notre étude en une sorte de roman géographique. Qu'on veuille bien se rassurer.
Cette reconstitution consciencieuse de l'ancienne lagune qui fut autrefois presque une mer et s'étendait de la chaîne des Alpines au rivage sablonneux de la Méditerranée actuelle, emprunte aux considérations géologiques que nous avons.
-développées sur le régime du bas Rhône un caractère scientifique d'une rigoureuse précision. Les documents archéologiques n'ont pas été les éléments de ce travail; ils font d'ailleurs presque absolument défaut avant l'époque de la domination romaine, et nous ne saurions beaucoup les regretter. Car la science est un guide plus sûr et plus digne de foi que l'archéologie, dont les déductions subtiles ne présentent souvent qu'un enchaînement trop séduisant d'hypothèses ingénieuses et de brillants commentaires.
L'histoire réelle et positive n'existe pas pour Arles avant les premiers siècles antérieurs à notre ère. Il est impossible, en effet, ae parler sérieusement aujourd'hui d'Aruîus, ce roi ou chef des Celtes qui, le premier, aurait donné son nom au rocher fortifié d'Arles et dont l'existence, tout à fait légendaire, pour ne pas dire chimérique, n'est appuyée sur aucune donnée probable.
Il est même assez difficile d'accorder une grande confiance à la légende poétique qui attribue la fondation de Massalia, Marseille, à l'imprudente hospitalité donnée aux Grecs émigrants de Phocée par le roi d'Arles Senannus , Nannus ou Nann, chef de la tribu des Segobriges, l'une des moins définies de cette race celtique qui couvrait alors la majeure partie de notre Gaule. Le roi Nann habitait-il Arles? A-t-il tout au moins existé? Personne n'oserait l'affirmer aujourd'hui; et tout ■ce qui reste de ce personnage demi-fabuleux,
c'est le gracieux, mais bien fragile souvenir des amours de sa fille Gyptis avec l'un des jeunes Grecs que l'esprit d'aventure venait de conduire sur la côte rocheuse et aride de la future Provence.
Tradition, légende ou fable, ces épisodes un peu nuageux d'un passé qui remonte au septième ou au huitième siècle avant notre ère ne sont garantis par aucun monument, aucun texte, aucun fragment épigraphique, aucune ruine, pas même le moindre vestige de cette antiquité figurée qui permet de retrouver, à travers les siècles, la trace des populations disparues et nous parle quelquefois avec tant d'éloquence de leur grandeur évanouie.
Le premier événement, très-nettement défini, réel et classique à la fois, dont la plaine d'Arles a été le théâtre, est cette merveilleuse campagne de Marius, envoyé par le sénat de Rome cent un ans avant Jésus-Christ (an de Rome 652), pour barrer le passage au flot des barbares qui venaient de balayer l'Espagne et le sud-ouest de la Gaule, se dirigeaient vers les Alpes et l'Italie, et menaçaient de renouveler, sur les bords du Tibre, les terribles exploits de la première invasion gauloise.
Marius ne s'arrêta pas précisément dans la plaine d'Arles, marécageuse, insalubre, décou-
verte de toutes parts (i). Il s'établit au nord, sur la hauteur, au-dessus de la petite ville à'Ernaginum, aujourd'hui Saint-Gabriel, qui forme le cap le plus avancé du côté du Rhône (2) de la chaîne, des Alpines. Ce plateau calcaire , aux falaises abruptes , dominant la plaine et le cours du fleuve, devint pour lui un véritable observatoire en même temps qu'un camp fortifié difficilement accessible. Il y resta plus d'un an, attendit les Ambrons, surveilla leur passage du Rhône, repoussa leurs premières attaques sans quitter sa position défensive, resta impassible devant leurs injures et leurs provocations, et les laissa défiler pendant plusieurs jours devant les lignes de ses retranchements (3).
(1) A. Aurès, Nouvelles Recherches sur le tracé des Fosses Mariennes et sur l'emplacement du camp de Marins.
(2) xai reiyiaaç, CTpaTÔUcSov uapà iS> 'Pooâvto TtoTajxw..
(Plutarque, Marins, c. xv.)
(3) Les Teutons et les Ambrons, résolus de forcer lecamp des Romains et de s'ouvrir un passage en Italie, attaquèrent Marius dans ses retranchements. Leur attaque dura trois jours et fut des plus vives; mais la résistance des Romains fut si opiniâtre que ces barbares, accablés d'une grêle de traits que ces derniers leur tiraient , se voyant toujours repoussés avec perte et désespérant de pouvoir forcer le camp de Marius, abandonnèrent cette, entreprise après avoir perdu beaucoup de monde. Ces barbares, s'étant partagés ensuite en trois corps, se mirent en marche pour continuer leur route vers les Alpes, persuadés que Marius n'oserait les poursuivre. Ayant donc plié bagage, ils défilèrent sous les yeux des Romains, qui:
LA RACE GRECQUE SUR LES BORDS DU RHONE. I p
Tout le monde sait avec quelle âpreté il se mit ensuite à leur poursuite et l'hécatombe sanglante qu'il en rit aux environs d'Aix dans cette plaine de Pourrières, dont le nom presque repoussant, campi putridi, semble avoir conservé le souvenir de leur effroyable extermination (i).
Marius, avons-nous dit, n'entra pas dans Arles, dont le fond de la population, en grande partie celtique ou gauloise (sans compter l'élément grec composé principalement de gens de mer et de négoce auxquels on ne pouvait absolument se
furent témoins du nombre effroyable de leurs troupes : leur passage dura, en effet, six jours de suite. En passant sous les retranchements des Romains, ils leur demandaient par raillerie s'ils n'avaient rien à mander à leurs femmes, parce qu'ils espéraient de les voir bientôt. (Hist. gén. de Languedoc, 1. II, c. xlv, d'après les historiens anciens, et'notamment Plutarque, Marius, c. xv.)
(i) D'après Tite-Live (Epitome, 68), les barbares eurent deux cent mille hommes tués sur le champ de bataille, et livrèrent quatre-vingt-six mille prisonniers, parmi lesquels le roi teuton, Teutobodus, et plusieurs autres chefs de tribu, qui furent réservés pour le triomphe du vainqueur à Rome. — L'historien Orose adopte à peu près les mêmes chiffres (1. V, c. xvi) ; Velleius Paterculus (1. II, c. xn) croit que l'on doit évaluer seulement à cent cinquante mille hommes le nombre des barbares tués sur la place.
Quoi qu'il en soit, le carnage dut être épouvantable; il dura deux jours et une nuit ; et Florus affirme (1. III, c. m) que les soldats romains, épuisés de fatigue et mourants de soif, durent boire dans les ravins une eau rougie par le sang des cadavres, qui encombraient le lit des torrents et y formaient quelquefois de véritables barrages.
fier) , n'était pas encore l'allié de Rome et pouvait avoir, au contraire, des sympathies secrètes pour ces barbares qui avaient tout au moins avec elle une communauté d'origine et de race. Arles n'était pas d'ailleurs sur la route probable que les Ambrons devaient suivre pour se rendre aux Alpes. Il eût été, en effet, bien périlleux pour eux de s'engager à travers tous les marais qui entouraient la ville celtique ; et c'était déjà beaucoup, pour une armée de plusieurs centaines de mille hommes, d'avoir le Rhône à franchir, sans courir la chance de se perdre et s'envaser dans l'immense lagune qui s'étendait depuis les Alpines jusqu'à la mer. Il était donc probable et même certain qu'après avoir traversé le Rhône, alors beaucoup plus large que de nos jours et agrandi encore sur sa rive gauche de toute la surface des marais alimentés par les différents bras de la Durance, les barbares mettraient le pied sur le plateau des Alpines et ne quitteraient plus la terre ferme jusqu'en Italie.
Mais , si la ville d'Arles ne fut pas occupée militairement par l'armée de Marius, toute la plaine qui l'entourait était sillonnée activement par les navires de charge envoyés de Rome au secours de l'expédition. Il fallait vivre en effet sur ce plateau des Alpines où les légions attendirent pendant plus d'un an le passage des barbares ; et alors, peut-être encore plus qu'aujourd'hui, ces montagnes étaient arides et improductives;
les subsistances, les armes, le blé surtout (i) ne pouvaient venir que de Rome et par mer; car la mer était la seule route prompte, sûre et facile ; et le sénat, en jetant en plein pays ennemi la meilleure armée de la république, n'avait garde de l'abandonner sans ressources. Si le déparf régulier de ces approvisionnements était tacile à l'embouchure du Tibre, il n'en était pas de même de leur débarquement à celles du Rhône, où l'absence de port et les atterrissements semblaient devoir opposer à l'entrée des navires un obstacle infranchissable. Ce fut une des gloires de Marius d'avoir eu l'intuition de cette difficulté presque invincible, et de l'avoir résolue avec cette promptitude d'exécution et cet esprit pratique qui caractérisaient les Romains de la grande époque. Délaisser le Rhône, ouvrir au milieu des étangs une série de communications entre la mer et le plateau des Alpines fut l'œuvre de quelques mois à peine ; et l'armée héroïque qui devait combattre les barbares fut tout d'abord organisée en chantiers disciplinés. Terrassiers infatigables, ces soldats si durs à la peine qu'on les avait surnommés mulets de Marins creusèrent un chenal continu et navigable depuis le Grau de Galéjon jusqu'au camp d'Ernaginum, de manière que les navires d'Ostie purent venir apporter jusqu'au pied des
(1) Pl'jtarque, Mcrius, c. xv.
retranchements des légions romaines les armes, les vivres et les souvenirs de la mère patrie. Les Fosses Mariennes furent ainsi le salut de l'armée. Œuvre d'abord provisoire et créée pour les besoins passagers de la guerre, elle fut continuée, perfectionnée et entretenue par les Grecs de Massalia, et devint entre leurs mains une source féconde de revenu et l'un des éléments principaux de leur prospérité commerciale et maritime.
Un demi-siècle après (quarante-sept ans avant Jésus-Christ, an de Rome 706), la ville d'Arles se trouva mêlée à la guerre civile qui divisa pendant plusieurs années le monde romain entre Pompée et César, et qui devait se terminer par la dictature de celui dont le nom est resté le synonyme et en quelque sorte le symbole de l'audace intelligente, de la force et de l'égoïsme couronnés. Marseille embrassa la cause pompéienne , ferma ses portes à César et reçut au contraire dans ses murs Domitius, partisan de Pompée. On a quelque peine à comprendre comment les Grecs de Massalia, gens d'affaires et de plaisir, et à ce litre uniquement soucieux de leurs intérêts matériels, n'ont pas su garder entre les deux rivaux une prudente neutralité. Toutes les promesses, toutes les habiletés de César, doué cependant d'une puissance de séduction que personne n'a peut-être
égalée, ne les empêchèrent pas de se jeter aveuglément dans la lutte. Le jeune conquérant des Gaules fut contraint, non sans regret, de faire le siège de Marseille à la ibis par terre et par mer. Il dut suppléer en toute hâte à l'insuffisance de sa flotte. Arles lui fournit alors un précieux secours. Cette marine qui lui manquait pour bloquer le port, il la demanda aux vastes chantiers qui longeaient les deux rives du Rhône à la pointe de la Camargue. Douze navires de combat (i), et selon quelques auteurs, vingt deux , naves longce et tectœ, furent construits, éperonnés et armés en moins de trente jours. Cette prodigieuse rapidité d'exécution témoigne tout d'abord de l'excellente organisation des chantiers d'Arles et du nombre considérable de ses ouvriers, enrégimentés, comme nous l'avons vu au chapitre précédent, en corporations et en corps de métiers [dendrophori, scapharii...) etc.j, et qui faisaient de cette ville libre et commerçante une des places les plus florissantes de la Gaule méridionale.
Arles reçut alors de César les vétérans de la sixième légion, Sextanorum Arelate ; elle fut immédiatement élevée au rang de colonie romaine; c'était avec Narbonne la première et la plus importante de ces colonies, images de la métropole, dignes de porter le titre de Julia Pa-
(1) César, Bell, civ., 1. I, c. xxxvi. — A. Jal, la Flotte de César, 1. I, c. v. Paris, 1861.
l5o CHAPITRE QUATRIÈME.
terna et de rappeler le nom de leur illustre fondateur (i). Le Grec Strabon, qui écrivait, trente ans plus tard, dans '•la langue même de sa patrie, l'histoire et la géographie du monde romain, la représentait comme un entrepôt commercial d'une haute importance (2); la faveur de Rome la couvrait déjà ; la ville laborieuse et ouvrière se transformait rapidement en une cité opulente et patricienne; et trois siècles après, Ausone pouvait la saluer du nom de Rome des Gaules, Gallida Roma Arelas , et les empereurs en faire Je siège de leur résidence.
Le passé de la ville d'Arles présente une particularité singulière. Il est absolument impossible d'indiquer, même avec une très-large approximation, la date probable ou même seulement possible de ses constructions primitives aujourd'hui disparues. Le silence des historiens, ordinairement assez disposés à accueillir favorablement les moin-
(i) Les colonies fonde'es par César lui-même étaient désignées sous le titre de Colonia Julia Patenta. On désigna simplement sous le nom de Colonia Julia celles qui furent plus tard fondées par les triumvirs Antoine, Octave et Lépide, qui se considéraient en cela comme les exécuteurs des volontés de César. Le titre de Colonia Augusta fut réservé pour les colonies fondées par Auguste après la bataille d'Actium. (E. Desjardins, Rhône et Danube.)
(2) Strab., Géog., 1. V, c. 1, vi.
dres fables, est sur ce point unanime ; et l'obscurité la plus profonde enveloppe le mystère de sa fondation et les premiers siècles de son développement. Il est vrai que peu de villes peuvent se flatter d'avoir une origine plus ancienne. Des fouilles récentes ont ramené au jour, dans la plaine et sur les coteaux qui l'entourent, un nombre considérable de sépultures, d'ossements, de perles en or et en jais, d'armes grossières en fer et en pierre qui correspondent à ces époques incertaines que Ton est' convenu de désigner aujourd'hui sous la dénomination, assez exacte d'ailleurs, mais quelque peu élastique, de temps préhistoriques.
Mais sans parler de cette période un peu nébuleuse sur laquelle la saine critique n'a pour ainsi dire pas de prise, et où l'imagination joue toujours un certain rôle, il est certain que la grande cité arlésienne, constituée dans le principe en oppidum fortifié, est restée, pendant de longs siècles, celtique de mœurs et de langage ; — qu'elle a bénéficié de très-bonne heure de son heureuse situation topographique aux embouchures d'un des plus grands fleuves de l'Occident ; — qu'elle a vécu ainsi riche, peuplée, à l'état de ville marchande, emporium à la fois maritime et continental , — et qu'elle peut hardiment porter, sur le front de ses plus anciennes ruines, une de ces dates effrayantes dont l'Assyrie et l'Egypte semblent avoir seules le privilège : quinze cents, peutêtre deux mille ans avant Jésus-Christ.
l52 CHAPITRE QUATRIÈME.
Très- vraisemblablement entourée d'une enceinte continue de murailles massives et tourelées, elle devait présenter cet aspect sombre et triste, caractéristique de toutes les villes de l'époque celtique. A peine retrouve-t-on çà et là sur le sol quelques blocs mégalithiques, rappelant les procédés liguriens ou pélasgiques, débris sans doute de murailles appareillées, suivant l'usage de l'époque, sans mortier ni ciment; encore est-il bien difficile d'attribuer à ces ruines informes et clairsemées une date quelconque et une destination un peu précise. Inutile d'ajouter qu'il ne reste rien de complet et surtout rien de parfaitement authentique remontant à ces époques lointaines perdues dans l'ombre d'un passé à jamais fermé pour nous.
La ville celtique est restée pendant longtemps pure de tout mélange étranger. Toutefois il est très-probable que les Phéniciens, dont la présence sur nos côtes est signalée au huitième siècle avant notre ère, ont dû, en remontant le Rhône et en traversant le dédale des étangs navigables qui couvraient alors la majeure partie de l'île de la Camargue, de la Crau et du plan du Bourg, établir à Arles une de leurs principales escales. Bâtie presque au point de diramation des différents bras du Rhône, et communiquant par les étangs avec les branches navigables de la Durance, Arles était
€n quelque sorte la tête de ligne de toute la circulation continentale; ses marins et ses utriculaires pouvaient facilement pénétrer jusqu'au cœur de la Celtique ; et, à ces époques lointaines, où les routes de terre n'existaient pas et où les fleuves et la mer étaient les seules voies de transport, une ville qui commandait d'un côté l'entrée du Rhône et ouvrait de l'autre la route de la Méditerranée était en réalité une des principales portes du continent.
Les Phéniciens ne furent pas cependant colonisateurs dans le sens territorial qu'on attribue ordinairement à ce mot; leurs établissements eurent plutôt le caractère temporaire de toutes les choses qui tiennent au commerce. Gens de mer et de négoce , vivant très-peu sur la terre ferme, roulant de port en port, et habitant presque toujours les vastes flancs de leurs navires de charge, ils ont beaucoup exploité les produits et les richesses du sol, sans laisser sur ce sol même une empreinte bien durable de leur passage. Tout au moins dans la ville d1Arles leur souvenir s'est-il complètement effacé, et ne retrouve-t-on aucun vestige de leur présence, aucun monument, aucune ruine, aucune inscription, rien qui rappelle la vie, le mouvement et la prospérité qui accompagnent ordinairement une marine de commerce.
L'influence des Grecs fut tout autre; et l'on peut dire que la nationalité grecque, dès son établissement sur le territoire de la Gaule, a pénétré trèsprofondément la couche celtique que les navigateurs phéniciens avaient à peine effleurée. Le travail de la terre a toujours été le principal et même le seul élément d'une colonisation sérieuse ; et c'est plus avec le fer de la charrue qu'avec celui du glaive que Ton devient le maître définitif et réel du sol occupé. Les émigrants de Phocée eurent le bon sens de le comprendre : loin de se jeter sur notre littoral comme sur une proie, ils l'envisagèrent tout d'abord comme une seconde patrie ; ils se hâtèrent d'y importer les arts usuels et toutes les cultures qui faisaient depuis plusieurs siècles leur gloire et leur fortune sur les rivages de la mer Egée, et développèrent peu à peu, sur le sol de la future Provence, des mœurs plus douces et plus policées, un culte religieux plus noble et plus poétique, le goût des arts et tous les raffinements de la vie demi-orientale. Le pavs, jusqu'alors rude et presque désert, fut bientôt peuplé et assoupli. La vigne et l'olivier furent plantés sur tous les versants arides. Tout contribuait d'ailleurs à rappeler aux Grecs la patrie abandonnée; c'étaient les mêmes rochers blancs et calcaires, les mêmes vallons pierreux encadrés de coteaux étalés, aux tons bleuâtres et cendrésr
et couronnés de bouquets de pins ; c'était la même flore un peu terne, mais au feuillage toujours vert : des chênes et des genêts sur les collines, des tamaris dans le voisinage de la côte, des arbres de Judée et des genévriers de Phénicie, réminiscence de TOrient; c'était surtout le même climat, la même mer et le même ciel.
En moins de deux siècles, une sorte de petite Grèce s'était établie sur cetie côte liyustique autrefois sauvage et dépeuplée; et la ville mère, Massalia , devenait le loyer d'une colonisation pacifique, véritable centre de rayonnement, dont l'éclat et l'activité suivirent une marche progressive jusqu'à l'époque de la conquête de la Gaule par César.
Cette expansion de la race grecque a eu pour premier résultat de créer autour de la métropole une pléiade de colonies massaliotes dont les historiens classiques nous ont donné la liste et rappelé les principaux événements. Depuis la Catalogne jusqu'au golfe de Gênes, la côte était littéralement jalonnée d'établissements marseillais. L'influence grecque ne devait pas toutefois limiter son action à la zone littorale; et des villes relativement éloignées de la mer et enfoncées assez profondément dans l'intérieur des grandes vallées, telles que Glanum, Saint-Remy, Avenio, Avignon, Yasio, Vaison , etc., ne furent, dans le principe, que des comptoirs grecs en relation constante avec la métropole.
Strabon et Etienne de Byzance mentionnent presque toutes ces colonies, filles de la cité phocéenne; ils nous les montrent grandissant d'abord sous le patronage de leur mère, puis s'en détachant tour à tour et se créant peu à peu une véritable autonomie. Il est remarquable cependant que, dans cette nomenclature, le nom d'Arles ne soit jamais prononcé; mais ce silence, loin de surprendre, est une preuve de plus de l'importance considérable et de la valeur personnelle qu'avait depuis longtemps acquises la ville arlésienne, alors que Massalia naissait à peine, et commençait seulement à étendre, le long de la côte de Provence, ses jeunes rameaux.
Arles n'était plus à créer; Arles existait. C'était déjà depuis plusieurs siècles une ville riche et peuplée; et les Phocéens de Marseille, peut-être même quelques familles de la Grèce elle-même qui accoururent directement dans ses murs, y furent reçus en hôtes, presque en amis; ils n'eurent rien à fonder; ils apportèrent seulement leur goût pour le négoce, leur bonne grâce naturelle, leur amour des arts tranquilles, et se mêlèrent, sans effort et sans éprouver de résistance, à la population celtique. C'était d'ailleurs à la faveur de l'hospitalité gauloise (i), et non les armes à la main, que les premiers émigrants de Phocée avaient occupé le territoire qu'ils devaient bientôt enri-
(i) Voir la Légende de Protis et Gyptis, ch. x, g h.
LA RACE GRECQUE SUR LES BORDS' DU RHONE. l5j
chir et orner. Vraie ou fausse, la légende des amours de Gyptis et du Grec Protis indique assez que la violence n'avait pas été le prélude de la conquête. L'hellénisation de la Provence et du midi de la Gaule fut donc une œuvre toute pacifique, et c'est pour cela qu'elle a jeté dans le cœur du pays des racines si profondes et laissé sur notre sol une empreinte si durable.
Plus d'une fille d'Arles, au regard clair, à la taille frêle et gracieuse, aux allures quelque peu sauvages, dut, à l'exemple de sa jeune souveraine, comparer les nouveaux arrivants aux Celtes et aux Gaulois rudes et grossiers auxquels le sort semblait l'avoir jusqu'alors réservée. Nul doute qu'elles n'aient regardé avec beaucoup d'intérêt ces jeunes navigateurs, intelligents, actifs, à la physionomie ardente et fine, qui plaçaient sous le vocable d'une adorable déesse leurs entreprises lointaines, et auxquels, comme la fortune, elles finirent bientôt par sourire et tendre la main. Les enfants de l'Ionie approchèrent presque tous leurs lèvres de la coupe séduisante qu'on leur offrait, et c'est ainsi qu'est né ce type arlésien, pur, correct, noble, éternel honneur de la vallée du Rhône, que l'on voit localisé dans la ville d'Arles et dans sa banlieue, et qui ne se retrouve nulle part ailleurs.
A vrai dire, ce croisement de la race celtique et de la race grecque ne fut qu'une sorte de reconnaissance et de reconstitution ethnographi-
que. Les Celtes, dont l'origine aryenne est aujourd'hui clairement établie, n'étaient que des enfants de l'Asie qu'une grande migration avait dépaysés et jetés dans l'Europe occidentale ; les Grecs, de leur côté, venaient aussi du pays de la lumière et du soleil; et l'harmonie parfaite qui s'établit pendant plusieurs siècles entre les anciens maîtres du sol et les nouveaux venus fut, sur la terre de Provence et en particulier dans la plaine d'Arles, une véritable fusion de la Grèce et de l'Orient.
On a trop parlé de la beauté des filles d'Arles pour qu'il soit permis de la passer sous silence; aussi bien leur charme s'impose à l'œil le moins exercé. Quelques amis fanatiques de la perpétuité des races et des manifestations indéfinies de l'atavisme croient même pouvoir reconnaître à Arles trois types distincts, — l'un grec, qui est le plus répandu; le second romain, le troisième sarrasin. Cette distinction est bien subtile, et nous avouons que nos observations les plus minutieuses ne nous ont jamais conduit à la vérifier. Quelle qu'ait pu être d'ailleurs l'influence de la domination romaine ou mahométane sur la ville d'Arles, nous avons peine à admettre qu'elle ait été assez continue pour modifier d'une manière sensible les traits nettement accentués d'une race déjà formée. Il est sans doute assez fréquent de rencon-
trer dans la plaine d'Arles quelques rejetons de cette forte race romaine dont les formes plus massives, le port plus majestueux que ceux de la race grecque rappellent assez les types si connus du Transtevere , de la Campanie et du Pays Latin. Il n'est pas rare non plus de voir errer çà et là des figures plus bronzées, aux traits anguleux, aux mouvements heurtés et fiévreux, dont les yeux noirs, faits de nacre et de jais, perçants et perpétuellement agités, semblent une réminiscence de ce type sarrasin aujourd'hui localisé chez les tribus cosmopolites des bohémiens errants. Mais ce sont des manifestations isolées; et il y a loin de l'existence de quelques sujets douteux à celle de trois races distinctes. Peut-être même ne faut-il voir, dans ces types bruns et un peu rudes qui s'éloignent plus ou moins du type délicat et en quelque sorte affiné de l'hétaïre grecque, qu'un débris de la race ibérienne ou ibéro-ligure qui a dominé, pendant de longs siècles, sur tout le littoral du Languedoc et du Roussillon, et dont un grand nombre d'individus ont dû très-certainement franchir le Rhône, séjourner et se perpétuer pendant des époques indéterminées sur la côte de la Provence.
Ce que Ton peut affirmer, c'est que la beauté grecque existe à Arles, ec qu'elle existe seulement chez la femme (i). L'homme y est lourd, petit,
(i) Roget de Belloguet, Ethtiogénie gauloise.
IÔO CHAPITRE QUATRIÈME.
vulgaire, rude dans ses formes et ses mouvements , grossier surtout dans les intonations de sa voix. La femme , au contraire , a conservé quelque chose de sa délicatesse native; grande et souple, au profil de camée, la vie heureuse semble frémir dans les ondulations de sa taille ; son nez est droit, son menton très-grec, son oreille fine; ses yeux, admirables de dessin, ont quelquefois une expression indéfinissable ; et ses sensations subites et véhémentes sont tempérées par une sorte de grâce attique, don précieux de sa mère, qu'elle saura transmettre à ses enfants.
L'infériorité plastique de l'homme est manifeste; et, à part une certaine souplesse de membres et une vivacité plus méridionale que grecque et d'une distinction en général fort médiocre, il semble n'avoir rien conservé de l'élégance de la race dont il est descendu.
C'est qu'en effet, malgré sa prétention au premier rang dans l'histoire physique de l'humanité, l'homme doit se résigner à n'occuper qu'une place secondaire. Il n'intervient en définitive dans le développement de la race que d'une manière tout à fait accidentelle et passagère ; dans cette perpétuité de l'espèce qui donne naissance au type et qui conserve la forme et la beauté, le premier rôle appartient sans contredit à la femme. Physiquement, moralement et même socialement, c'est ellejqui est, en fait, le véritable moule de l'humanité, moule souvent déformé, avili et souillé par
des contacts grossiers ou d'odieuses profanations, mais qui se ressent toujours de la distinction de son origine primitive. Or, pour le littoral de la Provence, ce moule est grec et oriental; et, malgré les croisements et les altérations sans nombre que la conquête romaine ou la brutalité sarrasine ont pu lui faire subir, l'argile qu'il a façonnée pendant neuf mois garde toujours, dans ses traits généraux et dans la plupart de ses détails, les traces de la noblesse et de la pureté du type originaire.
Ce n'est pas, on le pense bien, en examinant deux ou trois sujets isolés qu'on peut se rendrs compte de la persistance et de la réalité d'un type ; et quelques cas particuliers n'ont jamais suffi pour établir une loi générale.
Il faut envisager en bloc une population tout entière. Il faut surtout la mettre en regard des populations voisines prises aussi dans leur ensemble; et le résultat de cet examen comparatif fait ressortir, d'une manière fort nette, les grandes lignes qui constituent une race parfaitement définie.
Pour Arles, cet examen est d'autant plus saisissant que les différents groupes des populations qui l'environnent ne présentent dans leurs masses générales aucun caractère particulier, aucune noblesse, aucune distinction native. Les Volkes, qui ont occupé plusieurs siècles avant Jésus-Christ toute la région de la rive droite du Rhône, les Salyens, les Cavares, les Voconces qui peuplaient
à la même époque la plaine de la Camargue, la vallée de la Durance et la région supérieure du grand fleuve et de ses affluents, ne se manifestent à nous que comme des tribus grossières et rudes, dont la vie guerrière, souvent errante et presque animale, devait avoir pour conséquence d'abaisser d'une manière sensible le type de la race primitive.
(Test un fait notoire, et que tous ceux qui ont voyagé dans le midi de l'ancienne Gaule peuvent se donner le plaisir délicat de vérifier, que les femmes de la région d'Arles présentent, comme ligne, une supériorité marquée sur l'ensemble de la population féminine des villes d'origine volke, cavare, salyenne ou allobroge. Il y a chez ces dernières une dégénérescence manifeste. Les noms de Narbô , Narbonne, de Nemausus , Nimes, ■d'Avenio, Avignon, de Carpentoracte, Carpentras, d' Arausio , Orange, de Valentia Cavarum, Valence, et en général de presque toutes les villes de la vallée du Rhône et de la Narbonnaise, se présentent en foule à notre plume à l'appui de cette thèse, qui sera acceptée, nous le craignons bien, de mauvaise grâce par plus d'une lectrice, et qui cependant est, de Paveu de tous, un résultat d'observations de la dernière évidence.
Un correctif est cependant nécessaire, et il est juste. Toutes ces peuplades primitives de l1ancienne Narbonnaise et de la région supérieure du Rhône n'ont été, malgré certaines différences lo-
LA RACE GRECQUE SUR LES BORDS DU RHONE. l63
cales, que des fragments de la grande famille celtique.
L'Orient a été le berceau de tous ces peuples; et une telle origine se révèle et se trahit quelquefois, d'une manière aussi brillante qu'exceptionnelle, par quelque retour à la supériorité native. Aussi n'est-il pas étonnant, bien que le fait ne se produise que d1une manière fort rare, de voir émerger de loin en loin du milieu de cette masse vulgaire quelques sujets privilégiés, qui semblent avoir absorbé à leur profit toute la finesse de la race. C'est seulement chez les femmes, et chez un très-petit nombre d'elles, que l'on retrouve cette sorte de réminiscence exquise de la délicatesse orientale. Elle ne se manifeste pas, comme à Arles, par une beauté hardie et fière, heureuse de vivre de la vie corporelle, libre et en plein air. Le corps est plus frêle, mais aussi plus harmonieux; les attaches particulièrement fines; les cheveux longs, ondulés, de ce blond foncé que les peintres vénitiens ont immortalisé, couronnent magnifiquement une tète plus pale, d'une forme presque divine, et qui respire au plus haut degré l'intelligence et la volonté ; le regard et le sourire ont quelque chose de vague, d'étrange et presque d'inquiétant ; les joues et les yeux légèrement creusés dénotent la souffrance et l'oppression; une âme supérieure, ardente et triste semble à chaque instant vouloir briser son enveloppe matérielle; on sent que la vie intellectuelle et
morale de cette créature déliée, trop fine et trop nerveuse, a été comprimée et froissée par une force brutale et aveugle. C'est, en un mot, la jeune Gyptis, apte à tout sentir, animée sous sa froide enveloppe de marbre d'un véritable feu intérieur, agitée par des sensations indéfinies, et prête à tendre fièrement la coupe à celui dont l'amour lui apparaîtra comme le symbole de la délivrance, l'aurore de la vie personnelle et le gage de la liberté.
Les témoignages les plus autorisés (Strabon, César, etc.) ne nous permettent plus de mettre en doute qu'à l'époque de la guerre des Gaules, c'est-à-dire un demi-siècle avant Jésus -Christ, Arles ne fût, depuis longtemps déjà, fort étendue, populeuse, riche et commerçante. Peu après la fondation de Massalia, les Grecs avaient gagné de proche en proche sur la zone littorale et s'étaient pour ainsi dire infiltrés dans toutes les couches de la société celtique. A Arles, ils avaient acquis un véritable droit de cité et s'étaient tout à fait greffés sur la population autochthone. Grâce à eux, la marine, l'agriculture, l'industrie, les arts même prirent un assez grand développement; c'étaient eux principalement qui alimentaient les chantiers de constructions navales, disposés sur les deux rives du Rhône, assez vastes, assez bien outillés pour que César, ainsi que nous l'avons
dit plus haut, ait pu y faire construire douze navires de combat, naves longœ et tectœ, des plus grandes dimensions. La ville gréco-celtique ou gallo-grecque avait cessé d'être barbare ; elle était devenue marchande et l'un des premiers comptoirs, emporta, peut-être même le plus important et à coup sûr le mieux :>itué de toute la Gaule méridionale.
Cette infusion lente et continue delà race grecque a travers la race gauloise se manifeste d'une manière très-curieuse dans la numismatique ancienne de toute cette partie du littoral ; et l'on peut juger des progrès de Thellénisme par les transformations et les perfectionnements du monnayage indigène.
Lorsque, à l'origine des temps historiques, la race celtique ou gauloise commence à se détacher de ce brouillard un peu vague qui enveloppe le berceau de toutes les sociétés naissantes, elle ne se présente pas comme une nation compacte, organisée, ou tout au moins composée de diverses peuplades ayant une communauté d'intérêts et entretenant entre elles des relations fréquentes, telle que nous la voyons quelques siècles plus tard, au moment des premières invasions gauloises sur le territoire de Pltalie. Cest une masse confuse de tribus distinctes et de groupes fermés, n'ayant encore aucun lien fédératif, aucune solidarité, s'ignorant presque les uns les autres, et correspondant assez exactement aux divisions natu-
l66 CHAPITRE QUATRIÈME.
relies du sol. Une tribu par vallée, telle est à peu près la formule des sociétés anciennes. Les échanges ne franchissaient pas les limites assez rapprochées de chaque petit bassin géographique; et la monnaie, qui est rinsïrument indispensable de l'échange, était fabriquée exclusivement pour la région assez restreinte dans laquelle elle devait avoir cours. Aussi voyons-nous la plupart des populations gauloises posséder, comme toutes les villes phocéennes du littoral, leurs monnaies autonomes. Les plus anciennes sont d'un style trèsbarbare et d'un fort mauvais métal, alliage mal défini de cuivre, d'étain et de plomb; les types en sont extrêmement grossiers, informes, souvent méconnaissables ; et ce n^st que vers le troisième siècle avant notre ère que l'influence grecque commence à se faire sentir et qu'on voit apparaître des monnaies en bronze, en or et en argent fi).
Ainsi, l'un des types les plus habituels d.: ces monnaies déjà un peu grécisées et que Ton rencontre sur tout le littoral de la Celtique « est une figure virile vue de profil, dans laquelle on a cru reconnaître un Hercule gaulois, mais qui serait tout aussi bien le dieu topique de la ville ou de la montagne, affublé par quelque monétaire grec
(i) La fabrication indigène ne fut, dans plusieurs cas, qu'une reproduction grossière des statères grecs; telles sont les monnaies d'or portant la légende de Philippe de Macédoine.
LA RACE GRECQUE SUR LES BORDS DU RHONE. l6j
des attributs d'Hercule, la massue dans le champ, au revers le lion en course avec la lettre N à l'exergue (i) ».
Les oboles celtiques à légendes grecques abondent alors à cette époque; chaque tribu importante a la sienne, en a même plusieurs, et elles portent presque toujours dans leurs légendes , contrairement à l'usage des monnaies massaliotes, le nom du chef plutôt que celui de la ville ou de la tribu (2). En même temps que les Grecs mêlaient leurs mœurs à celles des barbares , ils gravaient sur leurs monnaies locales quelques-uns de leurs attributs préférés ou même les armes de leur métropole. De là sont nés ces types mixtes, moitié grecs, moitié gaulois, dont il est intéressant de suivre les transformations dans les collections numismatiques de l'époque celtique. Telle est, par exemple, cette belle monnaie à légende grecque qui présente la tête si connue du Mercure gaulois aux cheveux bouclés, bizarrement associée
(1) De la Saussaye, Numismatique de la Gaule Narbottnaise. — Hist. de Languedoc , 1. II, c. xiv, notes E. B.
(2) Voir, entre autres, les monnaies celtiques du littoral à légendes grecques des rois ou chefs KAIANTOAOC, PirANTIC et B1TOVIOC (B1TOVTOG-B1TV1T). Ces dernières surtout sont pleines d'intérêt, en souvenir de l'illustre Bituit ou Bétuid , chef des Arvernes, et de la grande lutte qu'il soutint infructueusement contre les consuls Cn. Domitius Ahenobarbuset Q. Fabius Maximus, — an de Rome 633, — 120 ans av. Jésus-Christ. {Hist. de Languedoc, 1. II, c. xiv, note E. B.)
au type phocéen du trépied, l'un des symboles caractéristiques du culte d'Apollon (i).
En même temps, la gravure et les empreintes se perfectionnent; l'élégance et le fini du travail ne le cèdent plus aux meilleurs types des villes phocéennes; la fabrication passe entre les mains des ouvriers grecs et devient, dans certains cas, une véritable contrefaçon de la monnaie massaliote.
C'est ainsi que Ton voit le type du sanglier, qui est éminemment barbare et gaulois, et que l'on retrouve si souvent dans la vallée du Rhône, à Avignon, à Nimes, à Orange, à Vienne, etc., se dégager peu à peu de sa grossièreté primitive; d'abord informe et presque méconnaissable, il finit, sous la main des artistes massaliotes, par être gravé avec une rare perfection ; il se modifie peu à peu et se transforme en taureau, rappelant ainsi le type classique du taureau cornupète (2), caractéristique des colonies grecques du littoral et qui constituait, avec le lion des monnaies d'argent, les deux emblèmes héraldiques et pour ainsi dire la marque de fabrique du monnayage marseillais.
Plus tard, sous l'influence de la domination romaine, les caractères grecs des légendes finiront
(1) Hist. de Languedoc , 1. I, c. lui, note.
(2) Mémoires de l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Marseille , 1874-1876.
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par disparaître devant les caractères latins; mais, pendant plusieurs siècles encore, on les voit entremêlés avec eux d'une manière assez bizarre, comme pour témoigner de la persistance de l'hellénisme chez une population qui avait conservé le souvenir de son ancienne langue et de ses anciennes mœurs, alors qu'elle n'était plus qu'une province absorbée dans le vaste empire romain et qu'elle avait depuis longtemps perdu sa force, sa vie personnelle et sa nationalité.
Ce fut vers Tan de Rome 707 (46 ans avant J. C.) qu'eut lieu la transformation d'Arles gréco-celtique en colonie romaine. Depuis trois ans, la Gaule était réduite à l'état de province. César , désireux d'acquitter ses dettes de reconnaissance envers un de ses lieutenants, avait nommé gouverneur de la ville le commandant de sa flotte, Décimus Junius Brutus, qui venait de s'illustrer au siège de Marseille. Lorsqu'il le jugea suffisamment récompensé, il le releva de cette haute et lucrative magistrature et songea à rattacher Arles à Rome par un lien plus intime et tout à fait durable. C'est alors qu'il chargea l'un de ses questeurs, Claudius Tiberius Nero, père et grand-père de trois enfants qui , pour le malheur de l'humanité, devaient s'appeler Tibère, Claude et Caligula, de conduire dans la Narbon-
naise deux colonies, dont l'une s'installa déhnitivement à Arles, et la seconde vint renforcer l'ancienne colonie civile de Narbonne (i), fondée depuis près de trois quarts de siècle (118 ans avant J. C), et qui commençait visiblement à décliner. Suétone est le seul des historiens anciens qui nous ait conservé le souvenir de cet événement considérable, l'un des premiers actes de colonisation militaire que Rome ait accomplis en dehors de l'Italie (2).
Le rôle de ce Tibère, envoyé seulement dans les Gaules comme chef des triumvirs, fut d'assigner, suivant l'usage romain, des terres aux soldats vétérans qui devaient former le noyau des deux colonies naissantes. Six mille hommes de la sixième légion occupèrent la ville et la campagne d'Arles, qui s'appela A relate Sextanorum. C'était, en effet, une véritable prise de possession militaire, faite sans violence à la vérité, mais avec la rapidité, la discipline et la méthode des opérations de guerre bien conduites. Tacite nous dépeint ces vétérans de la république entrant en ordre dans leur nouvelle patrie comme dans une ville prise de vive force, et précédés de leurs tri-
(1) Voir les Villes mortes , etc., ch. vin.
(2) Pater Tiberii, quœstor C. Ctxsaris , Alexandrino bello classi preeposiius , plurimum ad victoriam contulit. Qitare et pontifex in locum P. Scipionis substitittus et ad deducendas in Galliam colonias , in queis Narbo et Arelate erant, misons est. (Steton., Tiber., c. iv.)
buns et de leurs centurions (i). Derrière eux marchaient une nuée de fonctionnaires spéciaux, désignés sous le nom à'agrimensores ou mesureurs des champs, chargés d'arpenter, de mesurer et de répartir entre les nouveaux arrivants une portion des terres de la nouvelle colonie. Puis venait toute une hiérarchie d'employés civils , religieux, judiciaire^, administratifs, ayant chacun leurs fonctions parfaitement définies, leurs attributions toutes tracées (2), et placés sous la direction unique d'une sorte d'administrateur général qui prenait le nom de carator coloniœ, et qui était comme le moteur principal de cette machine gouvernementale parfaitement montée. C'était, en un mot, une véritable petite Rome qui se transportait tout d'une pièce sur un nouveau territoire avec son armée , ses citoyens et ses
(1) Universce legiones deducebantuv cum tribunis et centurionibus et suis cujusque ordinis militibus. (Tacit., Ann., 1. XIV, c. xxvii.)
(2) C'étaient des apparitores, sorte d'officierspuhlics attachés au service de la justice; des scribec et des librarii, scribes ou grammairiens, qui correspondaient assez aux employés de bureau de nos administrations publiques; des prœcones, ou crieurs publics, dont l'usage était aussi répandu que varié dans la vie romaine, auprès des tribunaux, dans les comices, dans les ventes, dans les jeux publics, dans les assemblées, dans les funérailles , etc.; des pullarii, fonctionnaires de Tordre religieux, qui avaient soin des poulets sacrés; des architecti, chargés des bâtiments publics et de la voirie; des fini tores, préoosés aux délimitations des propriétés, etc.
cadres de fonctionnaires et de magistrats. Une cour ou curie, image du sénat, était immédiatement installée , et les décrets de ses décurions étaient | our la colonie l'équivalent des sénatusconsultes de Rome. On répartissait l'autorité civile et militaire entre les mains des triumvirs et des duumvirs ou consuls; c'étaient eux qui représentaient la force et le pouvoir. La police et l'administration étaient confiées aux censeurs, aux questeurs et aux édiles ; la religion enfin était livrée à l'exploitation de tout un attirail de ministres et de prêtres, augures, pontifes, fiamines, voués au culte assez complexe des dieux de l'époque et plus tard des empereurs divinisés.
Ce n'était pas tout : il fallait non-seulement parler aux yeux des peuples nouvellement conquis, mais aussi rappeler à ces colons et à ces soldats la patrie absente et quelquefois regrettée. La ville fut agrandie et ceinte de nouvelles murailles, coupées de distance en distance par des portes flanquées de tours rondes et crénelées comme celles que Ton admire encore à l'entrée de la campagne de Rome.
Une véritable armée d'ouvriers de toute nature fut occupée à la construction des mêmes édifices publics que l'on avait vus si longtemps sur les bords du Tibre : un capitole, un forum, des temples, des arcs de triomphe, des aqueducs, des marchés, etc., et surtout des lieux de repos et de plaisir, un cirque, des théâtres et des bains.
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En quelques années, l'aspect de la ville et de la campagne d'Arles avait complètement changé. La populeuse bourgade s'était transformée et enrichie ; et, tout en augmentant chaque année son importance commerciale, elle avait cessé d'être exclusivement marchande pour devenir patricienne et opulente, digne d'être comparée à Rome elle-même, Gallida Roma Arelas.
C'était un privilège, un avantage et même une sorte d'honneur pour une ancienne capitale de barbares que d'être ainsi élevée au rang de colonie ; mais c'était aussi une demi-servitude. Le caractère essentiel de la colonisation romaine était, en effet, d'uniformiser toutes les villes conquises, de les couler dans le même moule politique et administratif, de les classer et de les désigner par les numéros mêmes des légions des vétérans qui avaient été les premiers à les occuper (i). Cette tendance à tout calquer sur la métropole, à tout
(i) Citons, entre autres: Narbo-Martius Decumanorum, Narbonne, fondée par les vétérans de la dixième légion; Arelate Sextanorum , Arles, sixième légion; Bceterrce Septimanorum , Béziers, septième légion; Arausio Secundanorum, Orange, deuxième légion; Forum Julii Octavanorum, Fréjus, huitième légion, etc., qui prouvent que toutes ces colonies étaient militaires d'origine, et conservaient, comme un titre honorifique, le numéro de la légion. qui les avait fondées.
rapporter à un même centre est le propre de tous les pouvoirs forts, militaires et dominateurs; déjà très-sensible dans les dernières années de la république, cette ligne de conduite s'accentua d'une manière remarquable dès les premiers empereurs, et devint bientôt une règle tout à fait absolue. Toutes les colonies impériales finirent par se ressembler; on y voyait les mêmes rues, les mêmes temples, les mêmes institutions, les mêmes monuments. C'était partout le même vocabulaire impérial et administratif; on se serait cru partout dans la même ville, sorte de Rome au petit pied, rappelant sinon la grandeur, du moins l'organisation, la police, les mœurs, et surtout les plaisirs et les excès de la ville aux sept collines.
A tout prendre, la situation faite aux peuples conquis n'était pas de nature à les indisposer beaucoup contre leurs nouveaux maîtres. Les barbares, comme tous les hommes de guerre et de violence, admettaient très-bien le prestige et la loi. de la force; les marins et les commerçants, d'autre part, comme tous les hommes d'argent et d'aventure, faisaient assez bon marché de leur dignité personnelle, pourvu que leurs intérêts matériels ne fussent pas compromis. Obligés de céder devant le plus fort, les Gallo-Grecs d'Arles trouvèrent, dans la vie facile et tranquille qui leur était faite, une sorte de dédommagement à la liberté perdue. Tout était combiné d'ailleurs pour 'leur adoucir le sacrifice forcé de leur dignité et de
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leur autonomie. Il leur était dès lors presque doux de se laisser conduire par un maître très-policé, qui leur offrait, en échange des soucis de l'administration et du gouvernement de la ville, tous les plaisirs et toutes les jouissances matérielles d'une civilisation déjà fort avancée, et dont les raffinements et la corruption devaient exercer une véritable fascination sur une population très-mélangée , déjà un peu gâtée par le contact des marchands et des gens de mer. Cette servitude n'était pas une oppression ; et, en fait, l'histoire ne signale presque nulle part de ces résistances glorieuses dont le souvenir est la consolation et Thonneur des peuples vaincus. Ce n'est que dans le centre ou dans le nord de la Celtique que les légions romaines, se trouvant en présence d'aristocraties guerrières, comme celles des Allobroges ou des Arvernes, fières du grand rôle qu'elles avaient joué et encore jalouses de leurs droits , eurent quelquefois à lutter contre cet esprit d'altière indépendance qui était le propre de la race gauloise (i). Mais aucune des villes du littoral ne
(i) A Vienne notamment, qui était la métropole des Allobroges (Strab., 1. IV, c. i, g 2), l'antipathie des deux populations réunies dans les mêmes murs avait de trèsbonne heure dégénéré en querelles qui ensanglantèrent à plusieurs reprises les rues et le forum de la nouvelle colonie. Les colons romains furent chassés de la ville et durent se réfugier sur le territoire des Segusiavi , l'un des petits peuples de la Gaule Chevelue, qui était séparée de celui des Allobroges par le fleuve du Rhône, et qui for-
iy6 CHAPITRE QUATRIÈME.
paraît avoir éprouvé de si nobles susceptibilités. Les Grecs de la côte étaient assez corrompus par le climat et la richesse, par les habitudes mercantiles , par le goût des arts et des plaisirs faciles ; ils ne foulaient plus d'ailleurs le sol de la mère patrie; en habitant depuis plusieurs siècles une terre d'emprunt, ils avaient à peu près perdu le sentiment viril de la nationalité, et avaient communiqué à la population celtique toutes leurs qualités, tous leurs défauts et par-dessus tout cette sorte de mollesse qui fait à la fois le charme et la faiblesse des races méridionales.
La population gallo-grecque du littoral était donc mûre pour cette demi-servitude, et on la vit se soucier assez peu de la perte de ses libertés politiques. Les Grecs, qui depuis plusieurs siècles exerçaient dans la ville d'Arles cette influence incontestable que donnent toujours l'intelligence, la richesse et le travail, étaient avant tout des gens d'affaires, des marchands, des artistes et des lettrés. Le patriotisme désintéressé n'était pas leur fait. Les arts furent pour eux une sorte de compensation à ce qui leur manquait du côté du caractère. Loin d'être une tyrannie, la domination romaine fut regardée par eux presque comme une protection ; et c'est en réalité sous son égide que l'hellénisme se développa librement, pendant les
mait de ce côté la limite de la province romaine. (Hist^ gén. de Languedoc , notes E. B., 1. II, c. ri.)
premiers siècles de notre ère, sur tous les rivages de la Méditerranée.
Arles surtout fut l'un de ses principaux foyers. Officiellement romaine, elle était en fait grecque de mœurs, de langage et de tempérament. Quelques-uns de ses monuments et un très -grand nombre d'œuvres d'art et de débris exhumés de son sol privilégié, bien qu'appartenant à l'époque romaine impériale, sont des œuvres essentiellement grecques, exécutées souvent par des artistes grecs, tout au moins sous leur influence et leur direction; et sous le masque romain qui couvre la grande colonie du Rhône, nous allons retrouver avec intérêt les traits harmorfieux de cette race grecque, supérieure, quelquefois frivole et un peu sceptique, mais fine entre toutes et dont l'élégance et le goût exquis feront toujours l'admiration des esprits délicats et des natures distinguées.
LES PLAISIRS PUBLICS SOUS l'eMPIRE.
Absence de vie politique sous les Cés.rs. — Les plaisirs publics et gratuits. — Les thermes: leurs dimensions, leur luxe, leurs musées. — Les grandes tueries de l'amphithéâtre. — Le gymnase et l'hippodrome chez les Grecs. — Les jeux du cirque à Rome. — Le théâtre antique. — Dispositions architecturales; divisions de la scène, etc. — La tragédie grecque. — De l'art dramatique chez les Romains. — Les gladiateurs et les bêtes féroces sur la scène. — Corruption générale
L'étude et la restauration des monuments anciens ne sont pas seulement intéressantes pour Partiste et l'archéologue. Ces vestiges du passé portent avec eux un plus haut enseignement et sont en réalité un des éléments les plus précieux et un des guides les plus sûrs de l'histoire.
Les textes épigraphiques constituent en quelque sorte les archives des peuples disparus; mais ces trésors ne sont accessibles qu'à un petit nombre d'érudits; les monuments, au contraire, témoins muets des plus grands événements de l'histoire, semblent en avoir gardé une certaine empreinte, et ce sont des livres ouverts à tous.
A l'aspect de ce qui reste des villes romaines, l'observateur le plus superficiel, le plus vulgaire, ne peut manquer d'être saisi de l'importance
l8o CHAPITRE CINQUIÈME.
démesurée et des proportions grandioses de tous les édifices consacrés aux plaisirs, au bien-être ou aux passions de la multitude. Les deux ruines les plus imposantes de Rome sont le Colisée des Flaviens et les Thermes de Caracalla; elles écrasent par leur masse tout ce que le vieux Forum, qui. leur est presque contigu, renferme de temples, de basiliques, d'arcs de triomphe, de colonnades et de débris de toute nature.
Mieux que tous les récits des historiens, ces deux colosses dénudés expliquent d'une manière saisissante les mœurs, les instincts et la vie débordante de la population romaine à l'époque impériale. Même remarque et même impression d'ailleurs dans toutes les villes riches qui dépendaient de l'empire : partout les édifices principaux sont les théâtres et les bains; partout ils sont construits dans des proportions effrayantes et dont nous sommes encore aujourd'hui stupéfaits. D'un bout à l'autre de l'Italie, à Vérone, à Pompéi, à Herculanum, à Pouzzoles, àCapoue; dans toute la Gaule méridionale , à Nimes , à Orange, à Arles, à Fréjus, etc.; en Espagne, en Afrique, en Asie même, en un mot dans toute cette partie de la terre qui constituait pour les anciens le monde civilisé et que le sort des armes avait faite la proie d'une seule ville, on voit se dresser les mêmes ruines , se profiler les mêmes arceaux, se dessiner les mêmes enceintes, débris quelquefois informes de monuments presque
identiques, construits d'après les mêmes types, presque sur les mêmes plans, affectés aux mêmes usages, et qui nous révèlent des habitudes de vie dans le détail desquelles on ne peut entrer sans éprouver un singulier mélange d'admiration et de dégoût.
Cette débauche de jouissances extérieures et matérielles s'explique par un seul fait : il n'y avait pas de vie privée dans les sociétés antiques. L'exiguïté des maisons particulières, comparée aux grandes proportions de tous les monuments publics , le prouve d'une manière surabondante. A Rome, notamment, pendant les sept premiers siècles de son histoire, toute l'activité des citoyens se dépensait à la guerre ou au Forum. Comme Y Agora d'Athènes, le Forum delà république était le lieu permanent de réunion de toutes les assemblées, le siège de tous les pouvoirs, le centre de tout l'organisme social ; c'était le véritable cœur de la patrie.
Les victoires de César tranformèrent brusquement la société romaine et la firent complètement dévier de son orbite ; elles tuèrent la vie publique et préparèrent du même coup l'avènement de la plus détestable institution que le monde ait connue, l'empire.
Dès lors, plus de comices, plus de tribune, plus de vie politique. Une armée de prétoriens, com-
l82 CHAPITRE CINQUIÈME.
mandée par un maître souverain, mais au fond disposant à son gré du pouvoir suprême (i), tenait entre ses mains les destinées de tout un monde. Des millions d'hommes étaient devenus les tributaires d'un seul peuple, et ce peuple eut bientôt des exigences et des passions sans frein ni limites. Il devenait d'ailleurs presque impossible de contenir par la force seule, non-seulement les citoyens eux-mêmes, mais encore les armées de barbares à peine soumis et prêts à chaque instant à se soulever contre les légions romaines.
a Les hommes oublient tout pendant qu'ils s'amusent (2), écrivait Cassiodore, l'un des derniers hommes d'Etat de l'ancien monde romain, et il est plus facile de les conduire par les plaisirs que par la force ou la raison. » Et le plaisir fut en
(1) Les prétoriens étaient tellement devenus les maîtres de l'Empire que, le 3o mars iq3 (troisième jour avant les calendes d'avril), après la mort de Pertinax, ils le mirent littéralement à l'encan. Ce fut Didius Julianus qui en devint l'acquéreur, après plusieurs surenchères, contre son concurrent, nommé Sulpicien. Le prix de la vente fut, d'après Spartien, de vingt-cinq mille sesterces (6,000 fr.) pour chaque prétorien. On sait que Julianus, empereur, voulut lésiner sur les engagements qu'il avait pris, et que, quelques mois après avoir été proclamé, il fut assassiné par les prétoriens, irrités de ne pas rentrer dans leur créance.
(2) Hœc nos faveamus neccssitate popnlorum imminentium quibus ratum est ad talia convenire, dum delectantur cogitationes feras abjiccre. Paucos enim ratio capit et raros probabilis oblec.at intentio et ad illud potius turba ducitur quod ad curarum remissionem constat inventum. (Cassiod., Litt.)
LES PLAISIRS PUBLICS SOUS L'EMPIRE. l83
fait la seule morale de l'empire; les fêtes sanglantes, les jeux de toute espèce, la débauche même servis gratuitement et à profusion à un peuple insatiable, tel fut pendant près de quatre siècles le programme unique de la politique des Césars. Aussi, dès qu'une province était absorbée dans le vaste empire romain, s'empressait-on dy établir à grands frais des théâtres, des cirques, des thermes, qui n'étaient pas seulement des institutions de plaisir, mais encore de véritables moyens de gouvernement. Et pendant quatre siècles la vie du monde romain s'est trouvée ainsi partagée entre l'oisiveté honteuse des bains et les excitations des spectacles les plus insensés que la folie de l'homme puisse rêver.
On doit reconnaître toutefois que l'organisation du plaisir était savamment comprise et conçue sur une échelle grandiose. Le séjour dans les thermes pouvait à lui seul occuper la majeure partie de la journée. Mais le bain en lui-même, malgré l'importance qu'on y attachait dans le monde ancien et bien qu'accompagné de raffinements qui n'existent plus de nos jours, n'était qu'un des éléments de ce programme de plaisirs offert d'une manière permanente aux citoyens (i).
(i) Ce fut Agrippa, ministre et favori d'Auguste, qui le
Les thermes étaient en réalité de somptueux palais où se trouvaient réunis, avec un art infini et une prodigalité sans bornes, tous les genres de divertissements possibles. Construits sur le modèle des gymnases grecs, ils comprenaient une succession de cours, de promenoirs et de salles couvertes dont quelques-unes atteignaient des dimensions supérieures à celles de nos plus grands édifices modernes. Les thermes de Caracalla occupaient sur le mont Aventin la surface d'une petite ville; ceux de Dioclétien, plus vastes encore et dont les immenses constructions s^tendaient à la fois sur le Viminal et le Quirinal, deux autres collines de Rome, possédaient des salles fermées dont le volume dépassait celui de nos grandes cathédrales. L'un de ces immenses vaisseaux, transformé, mais non agrandi par Michel-Ange, est devenu l'église Santa-Maria degli
premier introduisit un grand luxe dans les thermes et en lit une sorte d institution publique. Après lui, des thermes magnifiques furent successivement édifiés et offerts au peuple par divers empereurs; c'était, comme les jeux du cirque, une véritable largesse faite à la foule. A Rome seulement, on voit encore les ruines des thermes de Néron, d<J ceux de Titus, de Trajan, de Commode, de Caracalla, 'de Sévère, de Philippe, de Dioclétien et de Constantin. Même luxe dans les provinces; et l'on peut citer, entre autres, la colonie de Nimes qui possédait de magnifiques thermes et un nymph^'e élégant dédiés à son dieu Nemausus, dont les ruines sont encore une des merveilles du midi de la France, malgré la pitoyable restauration de nos architectes modernes.'
LES PLAISIRS PUBLICS SOUS L EMPIRE. IôD
Angeli, la plus spacieuse de Rome après la basilique Saint-Pierre.
La partie consacrée spécialement aux bains était à elle seule un véritable monde.
Bains froids, baptisteria, frigidaria ; bains chauds, caldarici; bains de vapeur, laconica, sudatoria; salles tièdes, tepidariœ cellœ; piscines et bassins de toute espèce, depuis les chambres réservées à de riches patriciens et à leurs esclaves, apodypteria, jusqu'aux vastes pièces d'eau dans lesquelles on pouvait nager librement, natationes, étaient ménagés et organisés avec une magnificence et un luxe dont nous ne saurions approcher aujourd'hui sans être réellement taxés de démence (i). Tout autour étaient disposés des salons pour la conversation ; des galeries semblables aux xystes grecs et destinées aux exercices gymnastiques; des absides circulaires, dites exèdres, où discouraient les philosophes, les poètes et les rhéteurs ; des salles pour les musiciens ; des jeux de balle, sphœristeria; d'immenses espaces pour le jeu de la palestre; un véritable stade qui pouvait devenir une sorte de théâtre, theatridium , entouré de sièges et de gradins permettant aux spectateurs de suivre les péripéties de la course ou les assauts des lutteurs. Puis venait une succes-
(i) Les bassins des thermes de Garacalla comptaient 1,600 sièges en marbre poli; ceux de Dioclétien pouvaient recevoir près de 3,5oo baigneurs.
l86 CHAPITRE CINQUIÈME.
sion de portiques et de promenades à ciel ouvert, hypœthrœ ambidationes, d'allées, de ronds-points, plantés d'arbres, garnis de rieurs, ornés de vases précieux, pavés de mosaïques étincelantes, de marbres et d'émaux.
Ce n'était pas tout. L'étage supérieur était ordinairement occupé par des collections d'une valeur incomparable : bibliothèques, galeries de tableaux, statues, bronzes et bas-reliefs. De véritables trésors étaient ainsi accumulés dans ces musées que les empereurs se plaisaient à enrichir et que leurs préfets , spoliateurs patentés des peuples conquis , étaient spécialement chargés d'approvisionner. Le monde entier, la Grèce surtout, avait été mis au pillage pour orner ces palais de la multitude. Le Vatican , le Capitole, le Louvre, le musée Borbonico de Naples en ont recueilli quelques épaves célèbres dans l'histoire de l'art. Le fameux groupe du Laocoon, l'Hercule et le Taureau Farnèse, le Torse du Belvédère, la célèbre Vénus Callipyge, etc., ont été retirés presque intacts sous les décombres de plusieurs thermes de Rome; et les fragments de statues et de vases que l'on y a trouvés par milliers peuvent nous donner une idée de la profusion des richesses artistiques renfermées dans ces établissements somptueux, où toutes les jouissances intellectuelles et matérielles étaient prodiguées à un peuple blasé, de plus en plus difficile à satisfaire et entièrement corrompu. Leurs dimensions
étaient devenues telles qu'Ammien Marcellin les comparait à des provinces entières (i), et les empereurs eux-mêmes prirent quelquefois plaisir à établir leurs demeures dans ces immenses casinos qu'ils avaient créés, et où toutes les voluptés de la vie païenne et sensuelle (2) se trouvaient ingénieusement mêlées aux jouissances les plus délicates de l'esprit.
Malgré son inépuisable variété , la vie des thermes, toute d'oisiveté et de mollesse, ne devait pas suffire au peuple-roi. Lassé de voluptés tranquilles, il demanda bientôt des excitants. Ce fut alors aux spectacles qu'on eut recours.
Trois sortes de divertissements publics étaient périodiquement et presque quotidiennement offerts à la foule : le théâtre' proprement dit, le cirque ou l'hippodrome et l'amphithéâtre. Les
(1) Lavacra in modum provinciarum extructa. (Amm. Marcell., Rer. gest.)
(2) Avec les empereurs la débauche eut libre accès dans les thermes; elle faisait presque partie de l'institution. La corruption, d'ailleurs, était arrivée à Rome à ce point qu'aucun temple ne fermait ses portes à la prostitution. Le vice était devenu une sorte de rouage administratif de l'empire.
... Quo non prostat femina templo?
(Juvénal, sat. ix, v. 24.) ■ •« Non vis mecum, Saufeïa, lavari.
(Martial, 1. III, ép. 72.)
deux premiers, bien que la corruption, la débauche et le sang les aient de très -bonne heure souillés , avaient conservé quelque chose de la noblesse de leur origine. Sans être précisément d'importation grecque, la Grèce les avait connus et illustrés bien avant Rome. Sans doute le culte passionné du beau sous toutes les formes avait fait place à des goûts plus matériels; les combats violents et sanguinaires avaient succédé aux luttes gracieuses de la palestre, les parades et les bouffonneries aux graves mélopées et aux processions solennelles des choeurs antiques. Toutefois, malgré cette décadence profonde, les jeux du cirque et les représentations scéniques étaient encore une réminiscence de Part grec.
L'amphithéâtre, au contraire, est essentiellement romain. Rien ne donne mieux ridée de la force et de la grandeur, en même temps que de l'odieuse dépravation de ce peuple. Ce n'est qu'après avoir vu le Colisée que l'on peut comprendre la Rome impériale; et, lorsqu'on réfléchit que, dans toutes les villes importantes de ce qui se disait alors le monde civilisé, il existait un colosse de même nature et destiné aux mêmes atrocités, on se figure alors ce que pouvait être l'empire romain.
Ce type d'architecture est presque sublime dans sa brutalité. Aucune ornementation. A l'extérieur, trois étages parfaitement corrects : les ordres grecs classiques, le dorien, l'ionique, le
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corinthien, se superposent dans toute leur sévérité. Dans l'épaisseur du monument qui, à Rome, n'a pas moins de cinquante mètres (exactement 5im,007^, des voûtes massives servaient de réduits aux bêtes féroces, aux combattants et aux prisonniers; au milieu, une immense arène où Ton tuait; tout autour, sur des gradins de marbre qui s'élevaient jusqu'au couronnement, une véritable muraille vivante, — trente, soixante, quelquefois cent mille désœuvrés qui passaient leur vie à voir souffrir et à voir mourir.
Tous les amphithéâtres étaient construits sur ce même type; les dimensions seules variaient. Le Colisée pouvait contenir cent sept mille places, et il était toujours plein. César Auguste en avait eu l'idée; Vespasien la mit en œuvre à deux pas de la statue de Néron ; il y consacra dix ans de son règne; son successeur l'acheva. Plusieursmilliers de prisonniers juifs y travaillèrent pendant douze ans jusqu'à épuisement complet de leurs forces, comme leurs pères, captifs en Egypte, avaient travaillé, quinze cents ans auparavant, aux tombeaux des Pharaons. Dans la première série des fêtes qu'on y donna, cinq mille bêtes féroces et dix mille esclaves ou gladiateurs furent mis à mort. Ce fut l'inauguration, une sorte de spectacle d'ouverture, ce que nous appellerions aujourd'hui « les premières représentations ». Et celui qui offrit au peuple-roi cette boucherie de haut goût n'était rien moins que le doux et ver-
igO CHAPITRE CINQUIÈME.
tueux Titus. On peut juger par là de ce qui dut se passer dans la même enceinte sous le règne de ceux qui s'appelèrent Commode, Héliogabale ou Dioclétien.
Les ruines connues des amphithéâtres sont aujourd'hui assez nombreuses pour nous permettre de les reconstituer avec une parfaite exactitude ; les moindres détails des spectacles qu'on y donnait nous ont été laissés par les écrivains de l'empire; et, malgré l'horreur qu'ils devaient en éprouver et la juste réprobation dont ils les flétrissent, Pline, Sénèque, Juvénal, Martial, Suétone, Dion Cassius, Calpurnius, saint Augustin lui-même, ne peuvent s'empêcher d'en parler quelquefois avec enthousiasme.
Là se déployait en effet « la plus pompeuse et la plus sanglante tragédie humaine » qu'il soit possible d'imaginer; l'amphithéâtre n'était rien moins qu'une « institution de meurtre continu (i) »; et, lorsqu'on a lu et relu les témoignages sans nombre et unanimes de tous ceux qui le fréquentaient tous les jours, on est presque saisi de vertige, et l'on se demande s'il est réellement possible que les choses aient pu se passer ainsi.
(i) Taine, l'Italie, 1. V.
Sur le sable de toutes ces arènes dont les Romains avaient couvert le sol de leur immense empire, l'or et le sang du monde coulèrent pendant quatre siècles comme un fleuve. L'univers était mis en coupe réglée pour approvisionner d'hommes et de bêtes féroces ces théâtres qui en faisaient une si effroyable consommation. Rome, maîtresse du monde , l'exploitait et l' épuisait comme une carrière. Des peuples entiers, des armées de vaincus, de véritables légions de gladiateurs étaient gardés en approvisionnement comme on met en réserve du gibier ou du bétail; on les soignait, on les nourrissait grassement, on leur donnait des professeurs de maintien, un maître d'armes, lanista, et puis on les faisait battre par milliers.
Il fallait cependant varier un peu les spectacles pour réveiller la sensibilité émoussée de cet insatiable public. Les artifices les plus divers étaient alors employés. Tantôt des aqueducs monumentaux permettaient d'inonder le sol de l'arène, et sur cette mer improvisée s'engageaient des luttes d'un nouveau genre; des bateaux chargés de combattants se heurtaient, ou bien un mécanisme ingénieux leur permettait de s'entr'ouvrir spontanément (ij, de sorte qu'après avoir vu un cer-
(i) D'après Dion Cassius, c'est en assistant à ces naufrages de l'amphithéâtre que Néron conçut le projet de faire périr sa mère Agrippine par un procédé analogue.
IQ2 CHAPITRE CINQUIÈME.
tain nombre dégorgements sur la terre ferme, on pouvait assister aux efforts désespérés et aux derniers spasmes des malheureux qui se noyaient. D'autres fois, des forêts sortaient, comme par enchantement, du sol et donnaient un attrait de plus à ces chasses de bêtes féroces , venationes, dont on suivait avec avidité les émouvantes péripéties (i). Le plus souvent, les hommes étaient tués sans combat ; on les livrait sans défense aux bêtes. C'était surtout les chrétiens qui étaient destinés à ces horribles repas qu'ils ont immortalisés. Cette idée de donner ainsi des hommes à manger en masse à des animaux féroces, de les noyer, de les faire piétiner par des éléphants (2), est une de celles qui peignent le mieux la féroce bestialité de Fépoque. De pareilles fantaisies ont pu germer accidentellement dans le cerveau malade de quelque despote de l'Orient; mais c'est le
(1) La transformation nécessaire de l'arène en lacs et en forêts s'effectuait comme les changements à vue de nos théâtres; et dans la même journée l'on assistait aux spectacles les plus variés. Le drame avait ainsi pluiieurs actes, et plusieurs décors. (Dion Cassius, 1. XXVII.)
Si quis ades longis serus spectator ab oris, Cui lux prima sacri muneris ista fuit,
Ne te decipiat ratibus navalis Enyo, Et par undafretis; hic modo terra fuit.
Non credis? Spectes , dum laxent œquora Marient Parva mora est; dices : Hic modo pontus erat. (Martial, De spect., ep. 24.)
(2) Sen. , De brev. vitce, xxn.
peuple romain seul qui devait les réaliser sur une vaste échelle.
Il est bon de se rappeler ces choses, quand on visite un amphithéâtre. A Rome surtout, l'impression est profonde. Après avoir longtemps mesuré de Fœil l'ovale toujours gracieux du Colisée aujourd'hui muet et désert, on hésite à s'engager dans l'arène et à fouler du pied une poussière sacrée. On la touche des mains; on voudrait presque en approcher ses lèvres, et l'on se souvient avec respect qu'aucune terre au monde n'a bu plus de sang, aucune enceinte n'a vu plus de souffrances, plus d'héroïsme et plus d'agonies.
Il y avait même dans ces boucheries incroyables un véritable cérémonial dont les auteurs anciens nous ont laissé les détails les plus odieux. « Deux ministres des jeux, écrit Tertullien (i), Fun habillé en Mercure, l'autre en Pluton, venaient pendant les entr'actes enlever les cadavres ; le premier cherchait les morts; Pluton en prenait possession. Mercure tenait à la main un caducée en fer fortement chauffé, dont il touchait chaque corps pour éprouver s'il était bien mort. Pluton le suivait avec un maillet dont il les frappait. Des esclaves venaient ensuite avec de grands crocs et des cordes pour tirer tous ces corps morts ou vivants encore, et on les traînait hors de Farène,
(i) Tertull., Apolog. i5, ad Nat., I. X.
IQ4 CHAPITRE CINQUIÈME.
par une porte spéciale, port a Libitinensis (i), la porte de la mort. » On les conduisait ainsi dans une vaste salle du rez-de-chaussée, appelée spoliarium, où on les dépouillait de leurs armes et de leurs vêtements; et « là, ajoute simplement Sénèque (2), on achevait de tuer les mourants ». Et pendant ces suspensions de la séance, les raffinés se reposaient dans les couloirs, écoutaient les déclamations des poètes et des rhéteurs ; on se récitait des vers d'Horace et de Virgile; des pluies de parfums étaient versées avec profusion sur des milliers de spectateurs ; quelquefois même on servait à la foule de véritables festins (3j.
Il y a plus : des salles de débauche étaient établies à poste fixe dans les galeries circulaires de l'amphithéâtre (4); et, sur les bandeaux de quelques-unes des voûtes intérieures, on voit encore des sculptures erotiques qui constituaient le blason ou l'enseigne des courtisanes en titre. La fête commencée dans le sang se terminait dans la boue (5).
(1) La déesse Libitina était celle qui présidait à la mort •et aux funérailles.
(2) Skn., ép. g3.
(3) Post ludos epuïum. (Tit. Liv., 1. XXXIX, 46.)
(4) Voir en particulier les emblèmes phalliques en basrelief, très-nettement sculptés sur plusieurs arceaux intérieurs de l'amphithéâtre de Nimes, et qui indiquent incontestablement que les voûtes, fornices, étaient de véritables lupanar ia.
(5) Lamprid., tléliogab., c. xxvi.
LES PLAISIRS PUBLICS SOUS l'eMPIRE. IC)5
Telle était la vie de l'amphithéâtre. On peut juger par elle non-seulement de l'état moral, mais encore de l'énervement physique de tous ceux qui respiraient cette atmosphère de sang, qui voyaient chaque jour tuer sous leurs yeux plusieurs centaines de leurs semblables; qui, le lendemain, assistaient à des spectacles de même nature, et dont la vie entière était absorbée par de pareilles infamies. Que Ton se figure maintenant ce régime, pratiqué comme un système politique et appliqué, pendant près de cinq siècles, non-seulement chez les habitants de la Rome impériale, mais chez tous les colons, tous les alliés, tous les peuples des provinces qui faisaient partie de rempire; et l'on comprendra alors à quel degré de décomposition et d'abrutissement était descendue la société ancienne.
Le cirque et le théâtre , malgré qu'ils aient beaucoup dégénéré, n'atteignirent cependant jamais des résultats aussi monstrueux. De tout temps, les jeux du cirque furent très-variés. Dans le principe, les Grecs eurent surtout pour but de maintenir la force et la vigueur du corps, de développer les muscles, d'entretenir le courage. La course, la lutte, le pugilat, le pancrace, le disque, étaient à la fois l'image et l'apprentissage de la guerre.
Plus tard, le cirque fut agrandi, embelli, et devint un véritable spectacle. On y introduisit des chevaux, et les courses de chars tinrent la première place dans les fêtes Olympiques. Ce fut la brillante époque de la Grèce. L'élégance de la forme, le goût exquis, la recherche studieuse de la beauté parfaite et idéale, se manifestaient partout. Le vice lui-même était anobli par le sentiment délicat de l'art, et le culte passionné des hétaïres était quelquefois la source des productions les plus exquises des premiers artistes du monde. C'était à l'hippodrome qu'elles venaient encourager les concurrents, couronner et récompenser les vainqueurs. Au milieu d'elles, les poètes récitaient leurs strophes , les sculpteurs choisissaient leurs modèles, les rhéteurs déroulaient leurs périodes, et ce peuple d'athlètes et de parleurs était devenu entre leurs mains un peuple d'artistes, de raffinés et de dilettanti.
Les jeux du cirque eurent à Rome une physio* nomie plus rude et plus sauvage. L'art, l'élégance, la grâce, étaient remplacés par la force et la violence; un peu de sang d'ailleurs était l'assaisonnement indispensable de toutes les fêtes romaines.
Il y avait un cirque dans toutes les villes importantes ; il y en avait même plusieurs à Rome et dans sa banlieue (1) ; mais le premier et le plus
(1) A Rome, l'obélisque en syénite, situé au centre de
vaste de tous était le grand cirque de Tarquin l'Ancien, Circus Maximus, établi dans les basfonds de la vallée marécageuse du Vélabre, entre l'Aventin et le Palatin, et dont on ne voit aujourd'hui que de rares débris. Dans le principe, il n'avait pas moins de six cents mètres de longueur sur cent cinquante mètres de largeur; c'était un simple champ de course ou de manœuvre fermé de toutes parts par une enceinte de gradins en bois. César d'abord, les empereurs ensuite, l'agrandirent successivement et en firent un monument durable. Sous Vespasien, le nombre de places fut porté à deux cent mille; et l'on assure que, sous Constantin, il pouvait contenir près de quatre cent mille spectateurs. Même architecture, d'ailleurs, que pour les amphithéâtres ; à l'extérieur, des voûtes superposées en forme de portiques ; au milieu, l'arène; tout autour, des rangées de gradins échelonnés sur des arceaux lourds et massifs.
la place du Vatican, avait été transporté d'Héliopolis par Caligula pour décorer la spina du cirque de Néron. Ceux, en granit rouge, de la place Saint-Jean de Latran et de la place du Peuple ont été retrouvés dans les ruines de la spina du Circus Maximus; ils venaient aussi d'Héliopolis. L'obélisque de l'escalier de Trinita dei Monti , également en granit rouge, était sur la spina du cirque de Salluste. Celui de la place Navone, qui a conservé si bien la forme de l'ancien cirque d'Alexandre Sévère, décorait le cirque de Romulus, fils de Maxence, situé hors de Rome, sur la voie Appienne, et qui est, de tous ces monuments, le mieux conservé.
Les cirques étaient loin d'être circulaires ; ils étaient, au contraire, oblongs, très-allongés et divisés dans toute leur longueur, suivant leur axe, par un mur bas qu'on appelait l'épine, spina. Cette épine était quelquefois très-richement décorée; bustes, vases, statues, bas-reliefs, autels votifs, obélisques, la jalonnaient de distance en distance et en faisaient une sorte de musée en plein air (1). La course avait lieu le long de cette barrière; et c'était à ses deux extrémités qu'étaient plantées les fameuses bornes, metœ, qu'il fallait tourner brusquement et contre lesquelles venaient quelquefois s'abattre et se briser les chars , les chevaux et leurs malheureux conducteurs.
Ces accidents n'étaient pas cependant de nature à captiver d'une manière suffisante un public accoutumé aux tueries de l'amphithéâtre. Sans doute il arrivait assez souvent que les jeux avaient un dénoûment tragique; et l'on peut même lire dans Sophocle les émotions poignantes et les terribles scènes qu'offraient ces dangereux spectacles. Mais Sophocle était Grec, et un Romain ne se pas-
( 1 ) Une des plus belles médailles de bronze, du règne de Trajan , par un tour de force de la gravure, reproduit à son revers le Circits Maximus de Rome avec ses écuries, carccrcs, ses gradins remplis de spectateurs, et sa sp in a couverte de majestueux édifices, entre lesquels on distingue l'image grandiose de Cybèle et l'obélisque, les temples, les portiques et les chars consacrés à la Lune. (Et. Récamier, les Courses de char à Lugdunum. Ga\. arch., mars 1876.)
sionnait pas pour si peu. Les gladiateurs et les animaux furent bientôt introduits dans l'arène, le sang y coula comme au Colisée ; et Ton en vint si bien aux grands combats et aux grandes chasses que Pline nous apprend que des éléphants, engagés dans une de ces batailles, échappèrent à leurs conducteurs et inquiétèrent sérieusement les spectateurs assis aux premières places derrière le podium (ij.
Le turf antique avait donc dégénéré; il était devenu, comme l'amphithéâtre, un champ de carnage ; et à ce titre les empereurs en étaient les protecteurs-nés. Quelques-uns d'entre eux même, Caligula, Néron, Vitellius, Domitien, Lucius Vérus, Commode, Caracalla, Géta et Héliogabale, furent des cochers émérites. C'était pour eux une sensation nouvelle de se faire applaudir par la canaille qu'ils avaient payée et nourrie ; et leur dégradation était telle qu'ils étaient fiers d'être traités en histrions et de partager, avec les acteurs ordinaires du cirque, la plus humiliante des popularités.
Les représentations scéniques formaient la troi-
(1) Eruptionem tent avère, non sine vexât ione populi. (Plin., Hist. nat., 1. VIII.)
C'est à cette occasion que César fît creuser au-devant du podium un canal large et profond de trois mètres, appelé YEuripe, et qui mit les spectateurs à l'abri de tout danger.
sième série des spectacles populaires de la société ancienne.
Comme l'hippodrome, le théâtre est d'origine grecque ; et la belle époque de la scène antique a été le siècle de Périclès et celui qui Ta suivi. Presque toujours, le théâtre latin n'a été qu'un pâle reflet, souvent une copie plus ou moins déguisée, une parodie grossière du théâtre grec ; et, entre les poètes dramatiques de Rome et ceux de la Grèce, on trouve toute la différence qui sépare le talent du génie, l'imitation quelquefois brillante de l'inspiration toujours noble et élevée. Sénèque, Lucain, Ovide, Pacuvius, ont trouvé leurs scenarii tout faits et leurs meilleurs effets pathétiques tout préparés dans les tragédies d'Eschyle, d'Euripide et de Sophocle. Térence n'a été qu'un copiste de Ménandre ; et Plaute lui-même, malgré sa verve étincelante, son dialogue rapide et le caractère national qu'il a su donner à ses principales pièces, n'est qu'un imitateur d'Aristophane, de Diphile, d'Épicharme ou de tout autre comique grec du quatrième et du cinquième siècle avant notre ère.
Une notable partie du théâtre ancien nous est restée ; un assez grand nombre de pièces est devenu classique; et il serait très-facile aujourd'hui, après vingt siècles, de reconstituer avec une trèsgrande exactitude une représentation dramatique, soit d'Athènes, soit de Rome, dans ses détails d'exécution les plus minutieux. Rien ne nous
manquerait, ni le texte, ni les costumes, ni la salle, ni même les décors; le public seul ferait probablement défaut. Nous connaissons aussi bien la scène et le théâtre antiques que la scène et le théâtre modernes ; et, à vrai dire, nous n'avons rien inventé et nous sommes contentés de copier et d'amoindrir le type créé par les Grecs depuis plus de vingt siècles. Le stuc et le plâtre dorés ont remplacé, chez nous, les revêtements de marbre et les bas-reliefs ; au lieu de colonnes de porphyre et de granit, nous avons des placages en carton-pierre ; et, à défaut des chefs-d'œuvre de la statuaire antique, nous surchargeons toutes nos salles d'allégories d'un goût fort douteux.
Le théâtre ancien se composait, comme celui de nos jours, d'un hémicycle pour les spectateurs et d'une partie rectangulaire qui formait la scène. Le rez-de-chaussée arrondi en demi-cercle s'appelait Vorchestra et tenait exactement la place de notre parterre. Cet orchestre, vide chez les Grecs, était comme une seconde scène dépendante de la première; et, ainsi que son nom l'indique, on le réservait pour les exercices de danse et pour les chœurs (op/;/-<rcpa, op/^aiç, danse, ballet, pantomime). Ce ne fut que plus tard, sous les Romains, qu'on y admit des spectateurs de choix; mais jamais on n'y installa de musiciens. Ceux-ci se tenaient au-devant de la scène, à peu près à la place où nous les mettons aujourd'hui, et qui était désignée sous le nom de proscenium. Les acteurs
eux-mêmes jouaient, comme les nôtres, sur des planches disposées à la partie antérieure de la scène qu'on appelait le pulpitum. Enfin , pour faciliter, chez les Grecs surtout, les communications entre la scène où l'on jouait et l'orchestre où Ton dansait, on avait établi latéralement deux escaliers qui traversaient le proscenium.
Souvent on disposait, au centre de l'orchestre, un autel de Bacchus appelé thymele, %y.é\y\, autour duquel les chœurs exécutaient leurs évolutions, qui faisait partie de la mise en scène, et servait soit d'autel pour les sacrifices, soit de monument funéraire. Contre ce petit édicule, se tenaient à la fois le souffleur et les joueurs de flûte, tibicines ; celui-là, caché derrière le piédestal, battait la mesure; ceux-ci, au contraire, en évidence et vêtus, comme de véritables acteurs, de robes traînantes, accompagnaient les tristes mélopées des chœurs, prenaient quelquefois part à l'action et jouaient dans la pièce le rôle multiple qu'ils remplissaient dans la vie réelle, dans toutes les fêtes , dans les funérailles et surtout dans les solennités religieuses.
La tragédie grecque se déroulait ainsi, sur ce double théâtre, avec une majesté imposante ; presque toujours les chœurs déclamaient leurs strophes sur un rhythme grave et doux; leurs mouvements étaient lents et cadencés, leur démarche noble et chaste ; et tout rappelait ce grand calme et cette beauté tranquille dont sont empreintes
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les processions de jeunes filles sculptées sur les métopes du Parthénon. Le goût le plus pur, les sentiments les plus élevés, présidaient à ces représentations scéniques , et les effets les plus pathétiques étaient obtenus par des moyens d'une extrême simplicité. C'est ainsi que, dans la tragédie des Perses d'Eschyle, lorsque le fond du théâtre s'ouvrait pour laisser voir dans le lointain cette mer bleue qu'une victoire récente venait d'illustrer, rémotion la plus pénétrante s'emparait de tous les spectateurs. L'île rocheuse de Salamine, colorée des teintes roses et mauves que le soleil d'Orient prodigue à son déclin, semblait flotter dans le double azur de la mer et du ciel. C'était pour les Grecs la plus belle et la plus pure des apothéoses; et, dans cette poussière lumineuse, ils croyaient voir apparaître l'âme triomphante de la patrie.
On sait que la scène du théâtre antique, grec ou romain , était divisée en trois parties auxquelles correspondaient trois portes pratiquées dans le fond. Celle du milieu, la plus importante, la mieux décorée, qu'on appelait la porte royale, porta regia, regiœ valvœ, indiquait, selon le cas, un palais, un temple et en général l'entrée du protagoniste , qui était le principal personnage de la pièce ; celles de droite et de gauche , porta hospitales , marquaient les entrées des
personnages secondaires. Enfin deux autres portes latérales se trouvaient à la place de nos coulisses modernes et conduisaient, Tune aux champs, l'autre au port. Telles étaient les conventions générales et les règles classiques toujours suivies.
Cette division de la scène permettait de découvrir isolément aux spectateurs une, deux ou trois de ses parties ; et, suivant que Ton jouait une comédie ou une tragédie, ou une de ces pièces appelées ate lianes ou tabernariœ, et qui dégénéraient presque toujours, chez les Romains, en pantomimes ou en farces grossières, on disposait le théâtre de manière à pouvoir, comme de nos jours, représenter des scènes doubles et simultanées avec des décors différents. Le pulpitum, d'ailleurs, régnait sur toute la partie antérieure du théâtre; c'était l'avant-scène ; et les acteurs venaient y réciter leurs rôles en s'approchant le plus près possible des spectateurs afin d'en être mieux entendus.
On obtenait l'illusion scénique par des procédés tout à fait analogues aux nôtres ; et les anciens connaissaient, comme nous, les peintures du grand mur de scène qui correspondaient à nos toiles de fond et les décors, latéraux ou disposés au milieu du pulpitum, fixes ou mobiles, pouvant tourner autour d'un axe vertical, versatiles, ou glisser comme nos coulisses sur des rainures, ductiles. La machinerie était fort compliquée et jouait, surtout chez les Romains, un rôle consi-
dérable ; l'intervention des dieux était en effet assez fréquente sur le théâtre antique, et on les voyait tantôt surgir ou s'élancer de terre, tantôt se promener dans les nues ; ce qui suppose des manœuvres et des appareils dont nous pouvons ignorer les détails, mais dont il est impossible de nier l'existence et dont on retrouve encore la place dans le sous-sol et à l'étage supérieur de la scène (i).
A vrai dire, les décors n'avaient qu'une importance secondaire sur le théâtre grec. C'était assez pour un public délicat comme celui d'Athènes que d'entendre les beaux vers de Sophocle et d'Euripide ; mais celui de Rome avait besoin surtout de repaître ses yeux et ses sens (2) ; il lui fallait du bruit, des costumes (3), des parades et des combats. L'art noble et élevé était un monde fermé pour lui. A Rome, comme chez nous, le
(1) Voir à ce sujet les détails pleins d'intérêt donnés par M. Charles Texier sur le théâtre d'Aspendus, aujourd'hui Minougat, en Carie. {Description de l'Asie Mineure, Paris, i836.) Monuments romains d'Orange. (Caristie, Paris, 1859. Recherches sur la scène antique. — Mémoires de l'A ca~ demie du Gard. A. Pelet, 1861.
(2) Jam migravit ab aure voluptas
Omnis ad incertos oculos, et gaudia vana.
(Horat., Epist., 1. II, i, v. 187-188.) (3) Dixit adhuc aliquid? Nil sane. Quid placet ergo? Lana Tarentino violas imitata veneno.
(Id., ib.} v. 206-207.)
luxe et les raffinements de la mise en scène furent l'indice d'une véritable décadence de Part dramatique. Nos féeries modernes ne le prouvent que trop ; et les représentations romaines ne furent bientôt que des féeries à grand spectacle, des exhibitions d'animaux féroces, des scènes orgiaques et des combats presque toujours ensanglantés. Les auteurs et les poètes s'en plaignaient déjà dès les dernières années de la République, et il est curieux de lire, dans les deux prologues de YHécyre (i), les doléances de Térence, qui constatait avec chagrin que le public interrompait ses pièces pour demander l'entrée en scène des baladins ou des gladiateurs, qu'on avait eu Timprudence de lui annoncer (2).
Pendant des heures entières, ce public brutal voyait défiler sans ennui des légions de cavaliers, des voitures remplies de femmes, des escadrons de
(1) Ita populus studio stupidus in funambulo
Animum occuparat
(Terent., Hecyra, prol. 1, v. 4-5.) Quum primum eam agere ccepi, pugilum gloria, Funambuli eodem accessit expectatio :
Comitum conventus, strepitus, clamor mulierum
Fecere (id., ibid., prol. II, v. 25-28.)
Primo actu placeo, quum interea rumor venit , Dation iri gladiatores ; populus convolât; Tumultuantur, clamant , pugnant de loco.
(Id., ibid., prol. Il, v. 3i-33.)
(2) média inttr carmina poscunt
Aut ursum, aut pu g i les.
(Uor., Ep., l.II,i, v. i85-i86.)
chars, ou l'équipage d'une armée entière, traînant après elle des rois esclaves les mains liées derrière le dos ; il regardait avec enthousiasme porter en triomphe des statues d'ivoire figurant le butin d'une ville conquise, et des bateaux se balancer au loin sur une mer factice (i).
Puis c'étaient des animaux féroces conduits par des rétiaires habiles. Ce dernier genre d'exhibition avait même pris un développement qu'il nous serait aujourd'hui assez difficile de réaliser. Pline raconte que le fameux ^Emilius Scaurus, dont la fortune était telle qu'il put faire construire à ses frais, à Rome, un théâtre temporaire de près de quatre-vingt mille places (2), montra au peuple ravi, dans une seule représentation, jusqu'à cent cinquante panthères d'Afrique (3). César alla plus loin ; il exhiba un jour quatre cents lions. Pompée renchérit encore et porta ce chiffre à six
(1) Quatuor aut plures aulœa premuntur in horas, Dumfugiunt equitum turmœ, peditumque catcrvce. Mox trahitur manibus rtgu.mfortu.na retort is; Esseda festinant , pilcnta, petorrita, naves ; Captivum portatur ebur, captiva Corinthus.
(Hor., Ep., 1. II, 1, et v. 189-193.)
(2) Le théâtre temporaire de Scaurus était d'une extrême magnificence; il avait trois étages, comme le théâtre de Marcellus, comme le grand cirque et comme le Colisée. Le premier était en marbre; le second, revêtu de mosaïques; le troisième, où se trouvaient les places les moins recherchées , était en bois doré. Il était orné de trois mille statues. (Pline, Hist. nat., XXXVI, 2, 1.)
(3) Pline, Hist. nat., VIII, 24.
cents (i) ; puis c'étaient des troupeaux de girafes, des éléphants, des athlètes, des hommes armés et enfin et toujours du sang. La joie du peuple débordait alors ; en proie à une surexcitation allant jusqu'au délire, il poussait, nous dit Horace, de véritables hurlements (2) ; et le théâtre envahi par les courtisanes (3), les bétes féroces et les gladiateurs, n'était plus qu'un véritable repaire de débauche, une succursale de l'amphithéâtre et du cirque. Comme tous les plaisirs publics de l'empire romain, il était devenu, entre les mains des riches patriciens d'abord, des empereurs ensuite, un moyen de corruption politique. La scène fut un jour couverte d'argent ; et le peuple, repu de vin et ivre de sang, rentrait chez lui après avoir ramassé des pièces de monnaie que lui avait jetées un maître aussi infâme que lui.
Telle fut la vie publique pendant les cinquante années qui précédèrent notre ère et les cinq siècles
(1) Pi.m.,Hist. nat.,Vlll, 20.— App., Eell.civ., II, 102. — Plut., Pompée, 52.
(2) Garganum mugire putes nemus, aut mare Tuscum, Tanto cum strepitu ludi spectantur
(HOR., Ep., 1. II, I, V. 202-203.)
(3) Idem vero theatrum, idem et prostibidum ; eo quod post ludos exactos , meretrices ibi pvosternerentur. (Isid., XVIII, 42.)
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qui la suivirent. Ce notait pas seulement Rome qu'on avait mise à ce régime , mais l'empire tout entier, c'est-à-dire presque le monde. Partout où la puissance romaine a passé, elle a dégradé et corrompu le genre humain ; et l'on ne sait vraiment jusqu'à quelle honte elle l'aurait conduit, si, sous le règne de Tibère, un souffle de spiritualisme, issu de l'Orient, n'était venu le consoler et le ranimer. Sur les bords d'un petit lac d'une des plus pauvres provinces de l'empire, quelques hommes écoutaient, depuis un certain temps, une parole étrange et comme on n'en entendit jamais. Le pouvoir s'émut de cette doctrine de paix ; on en rechercha l'auteur, et on lui infligea un supplice odieux et infamant. A dater de ce jour, le monde fut sauvé ; et le gibet sur lequel on avait cloué le Nazaréen est devenu chez toutes les nations civilisées le symbole de la vertu, de la noblesse et de l'honneur.
La société ancienne se désagrégeait peu à peu et tombait par lambeaux ; mais le christianisme était né, et avec lui l'homme régénéré reprenait possession de lui-même, brisait ses chaînes et retrouvait sa dignité perdue.