‹ La Grèce l'Orient en ProvenceChapitre 4 sur 13 · ARLES CO NSTANTI N I EN N E · texte numérisé non relu

ARLES CO NSTANTI N I EN N E

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La Grèce et l'Orient.

d après les* fouilles moderne? et les cartes de MM Veraji

Grave chez L. Soumet •• E ■"i.'i

Spoliation de la Grèce et de la Sicile. — Émigration des artistes grecs à Rome, en Italie , en Provence. — Les colonies romaines de Nimes et d'Arles. — Les monuments de Nimes : la cella grécoromaine , appelée Maison Carrée. — La source sainte et le dieu Nemausus. — L'amphithéâtre d'Arles et la canalisation de Constantin. — Les temples et les monuments de la ville patricienne.

— Le théâtre d'Arles. — Analogie avec les théâtres de la Grèce, de la Sicile et de l'Asie Mineure. — Destruction et pillage du théâtre. — Comparaison avec le théâtre romain d'Orange. — Les fouilles du théâtre à Arles. — La Vénus ; sa mutilation et sa restauration. — Différentes phases de l'art grec. — La polychromie antique. — Peinture des statues. — Coloration de la Vénus d'Arles. — Le bas-relief d'Apollon et Marsyas. — Tête de femme.

— Tcte d'Auguste. — Groupe des danseuses, etc. — Autel de Vénus et d'Auguste. — Le théâtre d'Arles considéré comme un musée de l'art grec.

Aucun peuple arrivé à l'apogée de la puissance n'a peut-être construit autant que le peuple romain. Bâtir fut pour lui une véritable passion, une manifestation de sa force, une prétention à l'éternelle durée ; et sous les premiers empereurs le monde conquis devint un moment semblable à un immense chantier.

L'architecture romaine ne se distingue, d'ail leurs, ni par l'originalité de la conception, ni par l'élégance des lignes, ni par le fini des détails; ses qualités principales sont la vigueur , l'utilité pra-

tique, la richesse et surtout la masse des matériaux employés.

L'élément essentiel en est la voûte ou l'arceau. Usitée depuis de longs siècles chez les Etrusques, mais à peine connue des Grecs, la voûte se retrouve invariablement dans tous les grands édifices delà république et de l'empire : ponts, aqueducs, portes de remparts, égoûts, marchés, théâtres, amphithéâtres, cirques, thermes, palais. Les maisons particulières seules, les villas élégantes et quelques temples avaient conservé les formes pures et rectilignes de l'art grec. Mais, si l'architecture romaine doit à la multiplicité de ses voûtes une physionomie et un caractère tout particuliers, presque partout l'ornementation est manifestement grecque. — Trop positif pour être artiste par lui-même , le Romain a dû nécessairement vivre d'emprunts, lorsqu'il s'est agi de décorer ses monuments ; il n'a jamais cultivé les arts par goût ou par inspiration ; il ne les a guère aimés que par luxe. Il y a donc eu un style romain, style grandiose, énergique et surtout admirablement approprié aux besoins publics et à la vie exubérante de l'époque; mais on ne peut pas dire qu'il a existé un art romain (i). L'art, dans son essence, est resté toujours grec ; et il est même intéressant de constater que toutes les œuvres exécutées sous l'empire par des mains romaines,

(i) Ampère, Hist. rom. à Rome, t. IV, xm.

quelque habiles qu'elles aient pu être, semblent avoir gardé quelque chose du matérialisme et de la brutalité d'un peuple qui a eu, au plus haut degré, le sentiment de la force, mais jamais celui de la grâce et de l'idéal.

Dès la conquête de la Grèce, et surtout dans les premiers siècles de l'empire, un nombre considérable d'artistes grecs travaillèrent sans relâche à embellir non-seulement Rome, mais aussi les villes les plus importantes de la province. Leurs modèles étaient naturellement grecs ; et la plupart se contentèrent de reproduire et d'imiter, en les variant à l'infini, les chefs-d'œuvre que leur patrie avait vus éclore et qu'elle avait longtemps possédés et admirés.

Une grande partie avait été du reste transportée à Rome par les vainqueurs ; car l'histoire n'a jamais mentionné de conquérants plus avides et moins scrupuleux. Le pillage des pays soumis fut pratiqué en grand ; et la spoliation de la Grèce et de la Sicile en particulier, les deux plus riches provinces de l'époque, fut organisée avec toute la méthode d'une entreprise administrative. La mission officielle de tous les agents de Rome était de dépouiller les villes, les lieux publics et même les maisons des particuliers ; et les gouverneurs de ces provinces s'en acquitté-

rent avec un zèle qui est resté célèbre (i). La moisson fut belle; car aucune terre au monde ne posséda en aussi grande abondance d'aussi magnifiques richesses.

Plus que toute autre, la race grecque a eu la passion et même le culte de la beauté parfaite, et cette beauté se répandait sur tout. Statues, tableaux, bas-reliefs, autels, coupes, vases, trépieds, candélabres, étaient dessinés et modelés avec une finesse, un goût et une pureté qu'on admirera toujours et qu'on ne surpassera jamais; les objets usuels eux-mêmes étaient souvent de véritables œuvres d'art ; car, chez ce peuple merveilleusement doué, la beauté se mêlait à tout; elle était l'élément même de la vie, un véritable besoin, presque une vertu ; et l'harmonie des lignes devenait une des formes mêmes de la pensée.

Il est difficile de se faire une idée de la quantité de marbres, de bronzes, d'objets en or, en argent et de pierres de toute valeur qui avaient été détournés ainsi au profit d'une seule ville (2).

(1 ) Voir les discours de Cicéron contre le préteur Verres, qui, après avoir dépouillé une partie de la Grèce, s'abattit sur la Sicile, et entretenait une véritable agence d'artistes connaisseurs spécialement chargés de le renseigner sur les objets d'art ou de prix. Verres voiait à la fois par dilettantisme et par cupidité; et l'un de ses exploits les plus curieux est le larcin des clous d'or du temple de Minerve, qui est devenu depuis la cathédrale de Syracuse. (Cicéron, in Verv., II, 4, 21, 56.)

(2) D'après Plutarque, on vit dénier, pour le triomphe

Rome avait fini par en être encombrée ; et d'après Muller (i), c'est par centaines de mille qu'on pouvait y compter les statues grecques. Le pillage du monde avait eu lieu en effet non-seulement au profit de l'État, mais encore au profit des particuliers. Tout comme les thermes, les forum et les temples, les villas patriciennes et les maisons opulentes renfermèrent d'immenses collections artistiques; pendant plusieurs siècles, la Grèce semblait s'être transportée sur les bords du Tibre; et la ville et la campagne de Rome furent la plus vaste et la plus splendide exposition de Tait grec qu'il ait été donné à l'homme de pouvoir admirer. Mais Rome ne devait pas être seule à profiter de la spoliation de la Grèce. Si elle garda pour elle la plupart des chefs-d'œuvre reconnus des grands maîtres, les artistes grecs, que la conquête avait conduits à s'expatrier, se répandirent un peu partout. Les grandes villes les accueillirent avec empressement; la province romaine subit ainsi, comme la métropole, l'influence deThellénisme; et Arles, riche, peuplée, déjà à moitié grecque à cause de ses rapports constants avec la phocéenne

de Paul-Émile, plus de deux cent cinquante chariots chargés de statues, de tableaux et d'objets d'orfèvrerie, sans compter les lingots et le numéraire, qui furent, dit-on, si considérables que le trésor public n'eut pas besoin de recourir aux impôts pendant un certain nombre d'années. (Plut., Paul-JEm., 32.) (i) Muller, ArchéoL. p. 174.

Massalia , était admirablement située pour devenir en peu de temps un foyer d'art, de luxe et de splendeurs.

Le midi de l'ancienne Narbonnaise possède, dans la région même du bas Rhône, à quelques kilomètres seulement Tune de l'autre, deux villes qui furent autrefois deux colonies romaines des plus brillantes et qui, à elles seules, renferment peut-être plus de souvenirs de ce passé que la Gaule tout entière ; ces deux villes sont Arles et Nimes. Le touriste superficiel est frappé, au premier abord, de la ressemblance de leurs ruines et confond souvent leurs monuments dans un même souvenir et une même admiration. Mais l'observateur plus sérieux y voit des différences trèstranchées , et qu'explique la nature même des milieux dans lesquels ces monuments ont été construits.

L'ancienne ville de Nemausus , aujourd'hui Nimes, élevée par Agrippa au rang de colonie impériale, colonia Nemaasensis Angnsta, était la capitale des Volkes Arékomiques, dont la domination s'étendait dans la région littorale depuis les marais du Rhône jusqu'à ceux de Narbonne, et pénétrait assez au nord dans les gorges des Cévennes. C'était une énorme bourgade, forte, guerrière, très-peuplée, riche peut-être, mais à

coup sûr fort inculte, de mœurs rudes et très-peu avancée dans les voies du progrès. La civilisation et les arts n'y ont pénétré qu'à la suite des légions romaines ; et tous les monuments anciens qui nous restent de cette ville privilégiée datent de Tépoque florissante de la colonie, ne le cédant en rien aux plus belles ruines de la Ville éternelle, et ayant comme elles un caractère exclusivement romain.

Le gracieux édifice à fronton triangulaire, précédé d'un péristyle à colonnes corinthiennes et qui porte le nom aussi vulgaire qu'impropre de Maison Carrée, n'a de grec que l'apparence. On ne connaît exactement ni la date de sa construction, ni l'usage auquel il était destiné; et rien n'est plus discutable que la restauration de l'inscription qui décorait la frise de sa façade (i). Cette délicate cella gréco-romaine reste encore à l'état de problème archéologique et se distingue d'ailleurs beaucoup plus par sa merveilleuse con-

(i) C'est d'après les empreintes des lettres et la marque des clous qui les fixaient, que le savant Séguier a proposé la lecture suivante : c. c^sari avgvsti f. cos. l. cesari

AVGVSTI F. COS. DESIGNATO PRINCIPIBVS IVVENTVTIS. A CaïllS

César, fils d'Auguste , consul; à Lucius César, fils d'Auguste, consul désigné, princes de la jeunesse.

Le monument daterait ainsi tout à fait des premiers siècles de notre ère. Mais, comme une même lettre peut être fixée par des clous de plusieurs manières, plusieurs archéologues rejettent cette lecture, et pensent, d'après le style delà construction, qu'il convient de la reporter à l'époque de Trajan ou d'Hadrien.

2l8 CHAPITRE SIXIÈME.

servation, par le fini et la recherche excessive de son ornementation, que par l'harmonie des lignes et la pureté du style. Ce n'est pas une œuvre originale, c'est une réminiscence grecque exécutée servilement par des artistes romains ; et sa prétention outrée à l'élégance accuse déjà une décadence sensible de l'art.

Le petit temple à demi ruiné que les ciceroni et les touristes s'obstinent sans la moindre raison à désigner sous la dénomination tout à fait fantaisiste de Temple de Diane est encore moins grec ; ses voûtes massives et ses arcs doubleaux dénotent de la manière la plus indéniable la méthode et le style romains dans toute leur force et leur sévérité.

A vrai dire, cet édifice qui rappelle les souvenirs les plus anciens et les plus poétiques de la ville celtique de Nemausus ne nous paraît si élégant que parce qu'il est en ruine, et que ces ruines elles-mêmes sont merveilleusement encadrées dans la verdure et les rochers d une des plus gracieuses promenades du monde.

C'est là que se trouve, en effet, la célèbre fontaine du dieu Nemausus, dont la religion, bien antérieure à la conquête romaine, a traversé presque sans altération l'ère du polythéisme officiel. C'était le dieu tutélaire et protecteur de la cité, le génie topique ou local, et en quelque sorte intime, celui auquel on aimait à avoir recours tout en l'invoquant comme le fondateur même de la viller

qui s'était hâtée de se mettre sous son patronage en prenant son nom.

Tout porte à croire que le sacillwn romain occupe la place d'un temple primitif, beaucoup plus simple que la ruine actuelle et mieux en harmonie avec la nature tranquille et sereine qui l'environne; et l'on ne saurait trop regretter de ne trouver aucun débris de ce poétique passé (i). Toutefois, le culte de ce dieu bienfaisant et familier s'est continué après la conquête romaine; et le creux de la fontaine, que l'empereur Auguste fit entourer de deux escaliers semi-circulaires si bien conservés, fut encore, dans les premiers siècles de notre ère, un lieu de pèlerinage très-fréquenté. Le temple était à côté, orienté suivant le rituel antique dans la direction du levant. Après avoir trempé silencieusement leurs mains dans l'eau de la source, les païens s'en mouillaient les yeux, le front et les lèvres (2); les bras ouverts dans l'attitude des orantes, ils récitaient des prières presque toujours gracieusement rhythmées; puis ils allaient déposer leurs offrandes riches ou modestes dans le sanctuaire consacré au dieu préféré. Les plus fortunés élevaient dans l'enceinte sacrée de petits autels votifs ; la plupart avaient recours à des gra-

(1) On a retrouvé cependant, dans le creux delà source et dans les ruines voisines, quelques fragments d'inscriptions grecques.

(2) Ora, manusque tua lavimus, Feronia, lympha

(Horat., Sat., 1. I, V, v. 24.)

veurs, marmorarii, ou à des ciseleurs pour inscrire leurs noms sur des plaques de marbre ou de bronze (i) ; les humbles et les pauvres se contentaient de crayonner eux-mêmes leurs vœux et leurs supplications sur les murs et les colonnes du temple, avec cette naïve et touchante confiance qui a fait de tout temps la force des hommes de foi. « Presque tous enfin, en se retirant, jetaient en manière d'offrande, dans le creux de la source, des monnaies de bronze ou d'argent que Ton y retrouve en très-grand nombre mêlées à des bijoux ou à de petits objets sans valeur, bagues, fibules , pierres gravées , vases de terre ou de verre, etc.. », et qui sont, en même temps qu'un témoignage de la piété de nos ancêtres, une des richesses de nos- collections celtiques ou gauloises, grecques ou romaines.

Tel était le culte de cette fontaine sacrée, que

(i) Qiiofit ut omnis

Votiva pateat veluti descripta tabella

Vita sertis. (Hor., Sat., 1. II, i, v. 32-34.)

Nam posse mederi

Picta docet templis multa tabella tuis.

(TlBULL., 1. I, III, V. 27-28.)

Voir le petit ex-voto en bronze de Valeria Procilla , trouvé au siècle dernier près du creux de la Fontaine. L'inscription porte : deo nemavso valeria procilla. La plaque de bronze était percée, à ses deux extrémités découpées en queue d'aronde, de deux trous qui avaient servi, d'après Ménard, à la fixer contre le mur du temple du dieu Nemausus ou au bas de son simulacre placé dans le temple même. (Ménard, Hist. de Nimes, t. VII.)

la race celtique avait divinisée de très- bonne heure, auquel les Grecs et les Romains n'apportèrent aucune entrave et qui, s'harmonisant d'une manière merveilleuse avec les pratiques séduisantes des superstitions païennes, empruntait à la présence d'une source fraîche et pure un charme délicat et un véritable parfum de poésie.

Le sol a été complètement remanié par la conquête romaine; et les architectes du siècle d'Auguste ont créé de toutes pièces dans ce lieu sacré des thermes élégants , malheureusement empâtés depuis dans des terrasses et des balustrades du dix-huitième siècle d'un goût déplorable. Le sous-sol révèle des ruines bien autrement nombreuses, des bassins enterrés, des soubassements dont on a retrouvé les alignements symétriques, des portiques, des colonnades et des socles de statues. Mais toutes ces constructions datent de l'empire , sont des œuvres relativement modernes , n'ont absolument rien de grec, et portent, au contraire, tous les caractères de ce style romain , grandiose, froid, correct et presque toujours ampoulé.

Tous les autres monuments de la colonie némausienne ont le même caractère. L'amphithéâtre, qu'on appelle vulgairement les Arènes, n'est qu'un Colisée amoindri. Les portes de la ville, en forme d'arcs de triomphe, les murailles, les tours d'observation, spécula? (tour Magne), procèdent, comme tous les édifices romains, de la voûte; et

rien dans ces constructions ne rappelle l'époque grecque ni gauloise.

Les collections des numismates, qui sont comme les archives du passé, contiennent à peine quelques milliers de pièces gauloises ou massaliotes noyées dans un océan de médailles romaines , de tous les modules , frappées à toutes les effigies et tellement nombreuses qu'elles . n'ont plus aujourd'hui d'autre valeur que celle de la matière elle-même. Nimesest, après Rome, une des villes du monde les plus riches en textes épigraphiques. Presque toutes ces inscriptions sont latines et en caractères latins; les débris de bas-reliefs, les tronçons de statues, les bustes assez nombreux retrouvés dans les fouilles, n'ont rien de cette délicatesse qui caractérise la sculpture grecque, et présentent, au contraire, tous les défauts de la contrefaçon romaine, la roideur, la masse, la vulgarité.

Le niveau artistique de Nimes était en somme très-peu élevé; et ce qui pouvait rester d'éléments grecs avait été complètement absorbé par la conquête. Chose singulière, le temps et la civilisation ne l'ont pas sensiblement modifié. Ville riche, industrielle, intelligente et passionnée, elle est restée presque étrangère aux choses de l'esprit et de l'art. La colonie fondée par Auguste, enrichie par Agrippa , comblée de bienfaits par Tra- ;,an et Antonin, ne se révèle à nous que par ses ruines grandioses, précieuses pour l'archéologue

et l'érudit; mais elle ne nous a laissé aucun souvenir de cet art grec , noble entre tous , qu'elle n'a vraisemblablement pas connu et qu'elle aurait sans doute très-peu goûté.

Tout autre a été la ville d'Arles.

Son amphithéâtre est peut-être le seul de ses monuments conservés qui soit tout à fait romain. Il n'en pouvait être autrement. Les théâtres , les temples, presque tous les grands édifices publics de l'époque romaine , se ressentent en général de l'architecture grecque qui , la première , en a arrêté les principales lignes. Les Romains, d'ailleurs, ont toujours manqué d'originalité dans les arts ; ils n'ont réellement créé que deux types d'architecture : l'amphithéâtre qui suppose les gladiateurs, et l'arc de triomphe qui suppose le triomphe; car le triomphe, comme le gladiateur, est exclusivement romain (i). Arles romaine avait donc aussi ses arcs de triomphe; malheureusement, on n'en a conservé que quelques débris qui n'occupent même plus aujourd'hui leurs anciennes places. Le plus beau de ces arcs, dédié à Constantin, existait encore sous Louis XIII; et Richelieu, paraît-il, en avait fait prendre le

(i) Ampère, Hist. rom. à Rome, t. IV, xm.

dessin (i). En 1743, pour élargir une rue de la ville, les consuls le firent détruire, en dispersèrent les fragments; et c'est ainsi qu'a disparu l'une des entrées principales du palais des empereurs. L'amphithéâtre, au contraire, ou pour parler le langage local, les Arènes, est resté l'une des ruines les plus grandioses et les mieux conservées du midi de la France. Comme celui de Nimes, dont il reproduit à peu près les dimensions, ses voûtes ont longtemps abrité et supporté toute une ville du moyen âge avec sa petite chapelle, ses madones et son calvaire, ses ruelles étroites et ses escaliers tortueux ; et c'est à cet enchevêtrement inextricable de vieilles masures dans les arceaux du colosse romain que celui-ci a dû de ne pas être démoli et exploité en détail comme une carrière pour la construction de la ville moderne. Pendant les invasions sarrasines, les Arènes devinrent une sorte de camp retranché et de forteresse. Aux extrémités des axes, on éleva quatre tours; deux d'entre elles se dressent encore au-dessus de l'étage supérieur; et leurs formes carrées, leurs fenêtres à grillages et leurs petites échauguettes branlantes contrastent d'une manière singulière avec les assises vigoureuses, les arcatures régulières et les colonnes corinthiennes de la construction romaine.

(1) A. L. Millin, Voyage dans le midi de la France, chap. xcviii.

Les historiens et les archéologues ne sont pas très-fixes sur la date de la construction de l'amphithéâtre; mais rien n'empêche d'admettre, avec Noble Lalauzière (i), qu'il n'ait été le premier grand monument élevé à Arles presque au lendemain de la conquête (an de Rome 707 — 46 ans avant J. G.), et que les Romains n'en aient fait ainsi une sorte de don de joyeux avènement à la population gréco-celtique.

On doit faire, à l'appui de cette opinion, une remarque fort importante. Dans la plupart des grands amphithéâtres connus, au Colisée de Rome, à Capoue, à Vérone, à Nimes, l'arène pouvait être inondée en quelques instants; et l'on variait le spectacle en livrant sur ce lac improvisé de véritables batailles navales. Or, le sous-sol de l'arène d'Arles ne porte aucune trace de canalisation. L'amphithéâtre servait exclusivement à des combats de gladiateurs, à des chasses et à des exhibitions d'animaux : les exercices sur l'eau avaient lieu dans un édifice spécial, naumachia, immense bassin entouré de gradins et de portiques, et situé entre les thermes et le forum , presque au cœur de la ville ancienne , qui est encore le centre de la ville moderne. Cette séparation entre deux genres de spectacles ordinairement réunis dans la même enceinte prouve assez nettement que

(1) Noble Lalauzière, Abrégé chronologique de l'histoire d'Arles. Arles, 1808.

l'amphithéâtre et la naumachie n'étaient pas deux monuments contemporains; et il est certain que le second date seulement de l'époque où furent exécutés les grands travaux d'adduction d'eau et d'embellissement de la cité, c'est-à-dire du règne de Constantin.

Peu de travaux ont au plus haut degré le caractère d'utilité publique comme ceux qui ont pour objet d'approvisionner d'eau les grands centres de population. Les Romains y excellèrent de très-bonne heure. La campagne de Rome est encore couverte des majestueux débris de leurs aqueducs; et rien ne donne mieux une idée de la puissance romaine que ces lignes d'arceaux à perte de vue, qui rayonnent autour de la Ville éternelle et lui apportent les eaux pures de Tibur et des montagnes de la Sabine. Environ sept cents kilomètres de canaux voûtés ou suspendus sur des arcades furent ainsi construits, et plus d'un million de mètres cubes coulaient chaque jour dans les murs de la métropole du monde. C'était deux fois plus que le débit du Tibre à Rome, presque autant que celui de la Seine à Paris.

Toutefois, les Romains, qui furent peut-être les premiers constructeurs du monde, étaient au demeurant d'assez médiocres hydrauliciens; ils ne connaissaient aucun des procédés mécaniques qui permettent d'élever les eaux , et étaient toujours obligés de les prendre à un niveau supérieur

et de les conduire par la pente naturelle. De là un développement considérable dans le tracé de leurs canalisations, et un luxe d'aqueducs et de souterrains dont l'exécution, d'ailleurs, quelque hardie qu'elle pût être , était pour eux un véritable jeu.

Malgré le Rhône et les étangs qui l'entouraient de toutes parts, le plateau d'Arles était en somme, dans le principe, assez mal pourvu d'eau ; et, avec tous les aspects d'une ville noyée, la colonie romaine vécut longtemps sans être dotée de cet élément de richesse qui fut et est encore une des merveilles de Rome et qui est peut-être le plus grand luxe des villes riches et civilisées.

Les eaux troubles et saumâtres du Rhône et des marais n'étaient une ressource que pour la ville basse et ne pouvaient servir qu'aux usages les plus vulgaires des marins et du peuple; la ville patricienne, les thermes, les maisons opulentes, •exigeaient une eau plus vive et plus limpide.

Ce fut Constantin qui la leur donna. Les plus belles eaux de la région sont celles qui naissent au pied de la chaîne des Alpines, soit sur le versant du nord, dans la vallée de la Durance, entre les villes de Saint- Remy, Glanum, et de Cavaillon, Cabellio, soit sur le versant sud, dans la plaine des Baux.

L'aqueduc principal partait des environs de Mollèges près d'Orgon , serpentait à mi-côte sur le flanc septentrional des Alpines , débouchait à

Glanum, après avoir traversé un souterrain de plus de deux kilomètres; contournait le plateau à'Ernaginum, Saint-Gabriel, et se dirigeait, en passant par Fontvieille, vers les montagnes de Castelet, de Cordes et deMontmajour, pour arriver à Barbegal. Là, il recevait comme affluent les eaux recueillies dans la vallée des Baux par un deuxième aqueduc dont l'origine était aux environs de Maussane. Les deux canalisations n'en faisaient plus désormais qu'une jusqu'à Arles; l'aqueduc agrandi, presque doublé, traversait alors les bas-fonds des étangs des Baux sur des arcatures dont on voit encore les débris, longeait ensuite la plaine inclinée de la Crau, dominait les marais du grand Clar et du petit Clar, descendait au sud d'Arles au pont de Chamée, se retournait brusquement vers le nord et passait, au pont de Crau, sur un magnifique ouvrage à double rang d'arcades dont le viaduc moderne a utilisé les massives substructions.

Les eaux arrivaient à Arles au point culminant du plateau, entouraient l'amphithéâtre sans y pénétrer, inondaient les thermes et la naumachie, et, après avoir alimenté toute la ville supérieure, se rendaient au palais des empereurs sur la rive gauche du Rhône. Ce n'était pas tout. Des tuyaux en plomb (i) traversaient en siphon le grand

(i) On a retrouvé un nombre assez considérable de ces tuyaux antiques; quelques-uns, dans un état de conser-

bras du fleuve; et le faubourg populeux de Trinquetailles , déjà relié à la cité patricienne par un pont dont on voit encore les amorces sur les deux berges, participait largement au bienfait de la canalisation.

Notre but n'est pas de décrire ici les ruines des monuments anciens de la ville d'Arles, encore moins de chercher à les restaurer et à les commenter. Cette étude a été faite plusieurs fois avec conscience et talent (i); et nous n'avons si longuement parlé de l'amphithéâtre que parce qu'il porte en quelque sorte le sceau de la colonisation romaine imprimé sur la ville gréco-celtique le lendemain même de la conquête.

Aucune colonie impériale de l'Orient ou de 1 Occident n'a été plus riche en monuments. Toutes les rues, toutes les places d'Arles, pres-

vation parfaite, portent le nom du fabricant, celui de la ville, et quelquefois des chiffres gravés en relief : c. cantivs. pothinvs. fac 1570 Rhône.

T. VAL. MASCVL. AREL. F. 1DJO Rhône.

m. verec. arel. Di.xxxiii i65o palais des empereurs.

t. valerivs. svrrilio 1 708 Rhône.

c. ivl. primvlvs. ar. 1866 Trinquetailles.

(1) Noble Lalauzière, Abrégé chronol. de l'hist. d'Arles. Arles, 1808. — A. L. Millin, Voyage dans le midi de la France. Paris, 1807. — L. Jacquemin, Guide du voyageur dans Arles. Arles, 1 835 . — H. Clair, les Monuments d'Arles antique et moderne. Arles, 1837. — J. J. Estrangin, Etudes archéologiques sur Arles. Aix, i838. Etc., etc.

23o CHAPITRE SIXIÈME.

que chacune de ses maisons ont conservé, apparent ou caché, quelque débris de la ville romaine. Pour l'archéologue et l'épigraphiste , Arles est un véritable musée en plein air. Les principaux édifices , les palais, les temples, étaient groupés sur la hauteur suivant l'usage antique, et étages depuis la berge du Rhône jusqu'au sommet du plateau. C'était la ville noble, officielle et administrative. Le peuple, les mariniers, habitaient la ville basse et surtout le grand faubourg de la rive droite qui s'étendait alors beaucoup plus loin qu'aujourd'hui. Dans ces dernières années, les chambres d'emprunt du chemin de fer d'Arles à Lunel ont mis au jour des substructions et des vestiges de rues, qui semblent devoir se raccorder avec le village de Fourques, furcha, fourche, alors comme aujourd'hui tête de l'île de la Camargue et point de diramation des deux bras principaux du fleuve.

Le forum, le lieu romain par excellence , occupait le centre de la ville; comme l'agora des villes grecques , il était carré ou rectangulaire, entouré de portiques et de colonnes, orné de statues (i), de petits édicules et d'objets d'art. Il paraît avoir été à deux étages: l'étage supérieur

(i) « J'allai me promener sur le forum d'autres, pour

ne pas me saluer, fuyaient à travers les statues, se cachaient derrière les colonnes. » (Sidoine Apollinaire, Lettre à Montius, XI.)

formé de galeries, le rez-de-chaussée occupé par les boutiques des marchands et des gens d'affaires.

Après quinze siècles de bouleversement, ce lieu de réunion permanente des citoyens n'a changé ni de nom, ni de destination; on l'appelle toujours le forum, et, dans la langue vulgaire, la place des hommes; et c'est encore là que stationnent, pendant des heures et des journées entières, nos Arlésiens modernes, qui ont tout au moins hérité de la flânerie et de la loquacité de leurs ancêtres.

Au centre du forum, se dressait la colonne honorifique de Constantin; vis-à-vis était le palais du Prétoire, sur les fondations duquel on a construit l'église et le cloître romans de Saint-Trophime et les bâtiments presque méconnaissables de l'ancien archevêché; derrière, s'élevait la coupole du Panthéon , dont quelques amorces du soubassement, enfouies dans des caves presque remblayées, permettent cependant de rétablir la forme primitive, à peu près semblable, sauf les dimensions, au célèbre Panthéon d' Agrippa; plus loin se trouvait un édifice, difficile à bien définir, qu'on a tout lieu de croire une basilique argentaire et que l'imagination des archéologues a même doté d'une inscription très-problématique en l'honneur du grand protecteur d'Arles , de sa mère Hélène, de l'impératrice Fausta et de leurs aïeux (i).

(l) DIVO CONSTANTINO MAXIMO PRINCIPI D(îvi ConStailtii

A côté se groupaient les thermes, la naumachie, le théâtre, les arènes, et au pied de la colline s'étendait le cirque (i), avec sa spina et son obélisque, retrouvé intact après onze siècles d'ensevelissement sous les sables du Rhône, et qui décore aujourd'hui l'une des principales places de la ville moderne.

Tout autour de ces monuments de plaisir, étaient les édifices sacrés, les temples de la Bonne Déesse, de Rome et Auguste, de Mars, de Jupiter, de Diane, de Bacchus, qui nous ont laissé à peine quelques ruines et dont il est presque impossible de préciser les emplacements.

Enfin, en descendant au Rhône, on entrait dans le palais de Constantin, qu'on appelait Trollia ou Trullum, comme celui des empereurs à Constantinople. C'était une œuvre plus byzantine que romaine. On n'y trouve plus le grand appareil et les magnifiques matériaux de l'amphithéâtre. L'architecture est maniérée ; les voûtes en briques très-surbaissées, une décoration excessive et l'exubérante richesse contrastent avec la vigueur et

filio divi Claudii nepoti) domino nostro semper avgvsto FL(avio) clavd(îo Constantino pio fideli invicto divi Constantini filio) piissole ac venerabili helen.ï: (avise Faustae Augustae Matri atavisque). A. L. Millin, ch. xcvni. (i) Sur l'emplacement du cirque se trouve aujourd'hui un large boulevard qui est la principale promenade d'Arles, et dont le nom moderne, les Lices, rappelle les jeux antiques de l'hippodrome.

la noble sévérité des constructions du premier siècle, et accusent partout la corruption du goût et la décadence de l'art.

Les Constantins en effet, qui ont tant embelli la ville d'Arles, se ressentent tous de la mollesse orientale ; Grecs dégénérés, Grœculi, plutôt que Latins, ils ont importé dans le midi de la Gaule les mœurs efféminées et le^ habitudes de luxe des pays au milieu desquels ils avaient passé Ta majeure partie de leur vie. Leur engouement pour Arles ne devait être que passager; et, après avoir enrichi et quelque peu corrompu la reine de la vallée du Rhône, ils retournèrent à Byzance, qui devint, jusqu'à sa chute, le siège vermoulu de l'empire en pleine décomposition.

Nous regrettons de ne pouvoir faire ici qu'une rapide énumération, et encore de la faire incomplète ; mais nous avons dû nécessairement nous borner et rappeler seulement à la hâte les traits principaux de la grande ville constantinienne. Le lecteur désireux de connaître à fond cette ville, qui fut un instant la capitale de l'ancien monde, devra la visiter d'abord, lire ensuite les études spéciales qui ont été faites sur ses monuments et qui satisferont sa curiosité d'archéologue, d'artiste ou d'érudit.

La carte que nous mettons sous ses yeux (i) au

(i) D'après les plans, notes et manuscrits inédits de Pierre Véran, conservés dans les archives d'Arles, et

commencement de ce chapitre pourra, nous l'espérons, être consultée par lui avec intérêt ; il y retrouvera l'emplacement de plusieurs monuments anciens aujourd'hui presque disparus, et ressuscitera par la pensée celte ville d'Arles, l'une des plus vivantes de l'empire romain et dont le triste présent et l'avenir très-incertain n'égaleront jamais le brillant passé.

Il est cependant une partie de la ville où nous ferons une station plus prolongée. C'est le théâtre antique et ses abords.

Le théâtre est situé presque au sommet de la ville patricienne, de la Civitas ; il n'est pas établi tout à fait sur le plateau qui présente une assiette presque horizontale , mais se développe sur le versant incliné du côté du Rhône, disposition heureuse et rationnelle, presque toujours adoptée par les architectes grecs et qui leur permettait d'adosser à la colline l'hémicycle destiné aux spectateurs. La déclivité du terrain se trouvant ainsi du côté de la scène, on pouvait étager trèssolidement les gradins sur le rocher et éviter une grande partie de la dépense qu'il eût fallu taire pour construire la salle sur des voûtes ou sur des massifs de maçonnerie.

d'après l'intelligente restauration de la ville romaine faite par son petit-fils M. A. Véran, architecte de la ville.

Aucun document ne permet de préciser l'époque de la construction. Tout porte à croire cependant que le théâtre et l'amphithéâtre, qui sont à peu près contigus, sont aussi contemporains. L'ossature générale des deux édifices est faite avec les mêmes matériaux, provenant des mêmes carrières, disposés en voûtes de grand appareil dont les dimensions et le style sont tout à fait semblables ; c'est la construction romaine dans toute sa force et sa vigueur.

Mais, malgré cette apparence romaine toute extérieure, les dispositions générales du théâtre sont exactement celles de tous les théâtres grecs. Le déblaiement de cette ruine grandiose a mis au jour le pavé en marbre de V orchestra, plusieurs rangées de gradins, le mur de scène à peu près intact, la scène elle-même et une partie du podium orné de statues, d'autels , de vases précieux et de colonnes dont il reste encore aujourd'hui de magnifiques débris. C'en est assez pour reconstituer dans toutes ses parties le théâtre d'Arles et le comparer aux plus célèbres édifices de même nature que l'antiquité nous a laissés. Cette comparaison a donné lieu à une controverse archéologique un peu subtile. Tout en admettant, ce qui n'est douteux pour personne, que le théâtre d'Arles a été construit sous la domination romaine et dès les premières années de la conquête, on a discuté assez vivement pour savoir si les architectes avaient suivi de préférence la forme

des théâtres grecs ou celle des théâtres romains. La question n'en vaut réellement pas la peine ; car le type du théâtre antique, d'invention grecque, n'a que très-peu varié; et le théâtre romain n'a jamais été qu'une copie du théâtre grec, avec des modifications assez peu sensibles dans la profondeur de l'orchestre, la courbure du mur de scène, ou la disposition des portes et d'autres détails de même importance.

La voûte, qui est l'élément essentiel et constitutif de l'architecture romaine, existe au théâtre d'Arles, mais à l'extérieur seulement, aux entrées latérales et dans les fondations ; c'est là tout ce qu'il y a de romain. Le théâtre en lui-même, la salle et la scène présentaient des dispositions et surtout une décoration tout à fait grecques. Il eût été difficile, à Arles surtout, qu'il en fût autrement. Bien qu'important tout d'une pièce avec eux les usages, les mœurs et surtout les plaisirs de Rome, les fondateurs de la colonie tenaient beaucoup à satisfaire les goûts et les besoins de la population nouvellement annexée à l'empire. Or, l'élément grec était à Arles trop riche et trop puissant pour ne pas faire, pour ainsi dire, la loi, lorsqu'il s'agissait surtout d'un édifice d'origine grecque. A côté de l'amphithéâtre qui était le monument national , officiel et caractéristique de l'empire, il était donc assez naturel de donner à la population grecque un théâtre tout à fait semblable aux édifices de même genre élevés dans

la plupart des grandes villes de la Sicile et de l'Italie.

L'hellénisme, d'ailleurs, depuis la conquête de la Grèce, avait envahi Rome et l'empire. Sculpteurs, peintres, architectes, avaient délaissé en masse leur patrie conquise et dépouillée, étaient venus se réfugier en Italie et se mettre sous la tutelle de Rome riche et victorieuse. En cela, on doit le reconnaître, ils faisaient acte d'artistes bien plus que de citoyens; mais les artistes vivent moins qu'on ne le croit d'ordinaire dans le monde de l'idéal ; le bien-être, le luxe, la tranquillité, sont presque toujours nécessaires à la production régulière de leurs œuvres. Le caractère est rarement chez eux à la hauteur du talent; et un peuple d'artistes, comme étaient les Grecs, était incapable de supporter avec dignité l'isolement et la misère. L'art est essentiellement cosmopolite ; le culte trop exclusif du beau et de l'idéal éteint peu à peu le sentiment de la nationalité. Les Grecs étaient avant tout des délicats et des lettrés; et, pour tout dire en un mot, ils avaient de trop exquises qualités pour avoir de bien grandes vertus.

La Grèce conquise se consola donc sans peine de sa liberté perdue et, ne pouvant plus triompher par les armes, continua de régner par les arts et par le génie; son rôle, du reste, fut encore sinon très-noble, du moins brillant et fort applaudi. Au lieu d'orner seulement un petit coin

de l'Europe, elle inonda le monde entier de ses produits; et, de même que les artistes italiens en France à l'époque élégante de la Renaissance, les Grecs furent à la mode pendant quatre à cinq siècles non-seulement à Rome, mais dans toutes les provinces que le luxe avait envahies; ce luxe devenait chaque jour plus exigeant, et les Grecs ingénieux, raffinés, désireux en véritables artistes de plaire et de jouir, étaient seuls en état d'y satisfaire. Partout ils étaient accueillis avec faveur; on parlait leur langue ; on copiait leurs mœurs et leurs costumes; on reproduisait leurs statues; on pastichait leurs monuments ; et les moindres objets de la vie usuelle n'avaient de valeur que s'ils portaient ce cachet d'élégance et d'archaïsme dont ils avaient conservé le secret et qui, après plus de vingt siècles, est resté une des formes les plus fines et les plus délicates de la beauté.

A Arles donc, en pleine ville grecque, le théâtre ne pouvait être que grec ; et ce ne sont pas quelques légères modifications de la scène ou de l'orchestre, très-contestables d'ailleurs et sur l'interprétation desquelles les spécialistes et les savants sont assez peu d'accord, qui peuvent enlever au monument son caractère, sa physionomie et le sceau de sa nationalité

L'ART GREC A ARLES. 23o,

L'impression que l'on éprouve en foulant le sol bouleversé de cet ancien théâtre est une de celles qu'on n'oublie pas. On connaît l'histoire de cette déplorable dévastation, et ce fut un de ces actes malheureusement regrettables, peut-être nécessaires, de réaction iconoclaste qui signalèrent la chute du paganisme. La destruction du théâtre eut lieu vers Tannée 446, sous l'épiscopat de saint Hilaire. L'art grec, à Arles, traversa alors une véritable période de deuil. Presque tous les temples païens furent renversés et surtout dépouillés de leurs ornements; et leurs matériaux ne servirent que bien rarement à la construction des édifices du culte nouveau, que la conversion éclatante de Constantin avait rendu officiel et tout-puissant. Le théâtre, à vrai dire, avait beaucoup dégénéré et était considéré avec raison, par les évêques chrétiens, comme une école de mauvaises mœurs. Le monument condamné fut mis au pillage, et les chroniques manuscrites de l'église d'Arles ont conservé le nom du tribun religieux qui, après avoir excité la ferveur des néophytes, se mit à leur tête et devint le principal agent du mouvement populaire. Il s'appelait Cyrille, était diacre et préposé à la construction des églises nouvelles. La démolition de tous les monuments païens aurait pu lui fournir des éléments précieux pour

l'érection des sanctuaires chrétiens; mais, aveuglé par son zèle, entraîné par le torrent qu'il avait lui-même déchaîné, il laissa la multitude furieuse briser et mutiler toutes les œuvres d'art qu'elle rencontrait sous ses pas et se livrer à tous les excès d'une destruction à jamais regrettable pour l'art (1).

Le podium du théâtre était garni de colonnettes élégantes ; elles furent toutes enlevées et mutilées; et quelques-unes seulement, sauvées par hasard, ont été beaucoup plus tard recueillies et utilisées dans l'ancien couvent de Saint-Césaire et dans le cloître de l'église métropolitaine.

Tous les marbres qui formaient le placage de l'édifice furent arrachés ; les statues des dieux, celles des personnages illustres, les bas-reliefs, furent traînés hors de l'enceinte, et leurs débris jetés pêle-mêle dans la partie basse du monument, où. on les retrouve, inextricable fouillis au milieu duquel on reconnaît des fragments de corniches, de candélabres, d'autels, de statues même présentant une richesse, une variété et un fini d'exécution qui augmentent encore nos regrets.

(1) Cyrillus levita, basilicis construendis praepositus, dum marmorum crustas, et theatri proscenia celsa deponeret, nudans ornatibus loca luxurias, fidei operi quod sacrum parabat, et subito molarum funibus ruptis, impeius desuper marmoris venientis statim pedem collideret, etc.. (Manuscrit de la vie de saint Hilaire, par Ravennius, arch. d'Arles; inséré dans les œuvres de saint Léon, recueillies par le père Quesnel, de l'Oratoire. Lyon, 1700, t. I,r.)

L'élégante décoration de Pavant-scène fut entièrement détruite, et il n'est resté de cette admirable façade intérieure que deux grandes colonnes corinthiennes qui se dressent debout au milieu des ruines et qui rappellent les splendeurs du monument bouleversé.

A partir du cinquième siècle, les ruines amoncelées du théâtre furent livrées à toutes sortes de dégradations ; ce coin de l'ancienne ville fut presque abandonné, et resta longtemps comme une carrière de pierres toutes taillées où chacun put venir puiser à discrétion ; les gradins servirent aux remparts du douzième siècle ; les fûts de colonne, les plaques de marbre , tous les matériaux de grand et de petit appareil furent employés à la construction des principaux hôtels et des maisons de la ville moderne. Comme à l'amphithéâtre, des masures informes vinrent s'enchevêtrer au milieu des voûtes conservées ; et la ruine disparut bientôt sous des bouges infects. Plus tard, en 1664, un monastère de femmes s'éleva sur l'emplacement même de la scène; et le proscenium antique, qui avait servi aux exhibitions les plus scandaleuses et provoqué les acclamations d'un public surexcité, fut alors silencieusement parcouru par des vierges tranquilles et voilées, et n'entendit plus que le murmure de la prière et la psalmodie des offices perpétuels.

La tourmente révolutionnaire ruina à son tour le monastère : une nouvelle couche de décombres

s'abattit sur la première; et, en visitant ces ruines superposées, on serait presque tenté de croire que le sol a été bouleversé par un soulèvement intérieur, si Ton ne savait que l'homme est le principal destructeur de ses propres œuvres, qu'il brise aujourd'hui avec fureur ce qu'il a élevé hier avec amour, et que la vie des peuples n'est qu'une suite d'oscillations entre la civilisation et la barbarie.

On a complètement dégagé le théâtre d'Arles des constructions parasites qui le déshonoraient; la ruine est mise à nu; la scène, l'orchestre, l'hémicycle et plusieurs étages de gradins se dessinent très-nettement, et l'on peut facilement reconstituer par la pensée toutes les parties de l'édifice. Tout autour de cette enceinte mutilée, le sol est littéralement couvert de débris ; et il est impossible d'énumérer tout ce qui reste encore de colonnes brisées , de frises et de métopes presque réduites en poussière; de tous côtés, des fragments de rosaces, de piédestaux, de corniches, de vases de porphyre ou d'autels votifs , des fruits et des feuillages en pierre, quelquefois même, hélas! des éclats de marbre dont le poli et le modelé rappellent quelque statue ou quelque basrelief à jamais perdus. Une végétation pauvre et souffreteuse s'est emparée peu à peu de tous les vides

de la pierre et perce à travers les grandes dalles de marbre qui formaient le pavé de l'orchestre et les sièges des spectateurs; aux abords, l'herbe émaillée de petites rieurs bleues croît en abondance; et, sous ce tapis végétal, on voit de distance en distance émerger les piédestaux circulaires et quelques soubassements dérasés au niveau du sol et qui marquent la place des colonnes et des galeàes disparues; mais cet affleurement des constructions anciennes permet bien difficilement de les reconstituer avec exactitude. On devine seulement que le théâtre n1était pas un monument isolé, qu'il était précédé par des colonnades et des galeries, et formait, avec l'amphithéâtre voisin, un ensemble décoratif d'une majestueuse ordonnance.

C'était en effet une des lois fondamentales de l'architecture grecque de faciliter l'accès des édifices , de décorer pompeusement leurs abords ; et aucune nation ne paraît avoir eu à un plus haut degré le sentiment des portiques et des péristyles.

Pour satisfaire à cette loi, le peuple entrait dans les théâtres par de larges passages voûtés situés aux deux extrémités de l'orchestre. Les spectateurs prenaient place, suivant leurs goûts ou leur rang, aux divers étages ou précinctions des gradins , prœcinctiones ; et , comme l'espace et le bien-être étaient une des conditions essentielles de la vie antique, la partie supérieure était couronnée par des terrasses ornées de colonnes et de statues où les oisifs pouvaient se reposer, prendre le frais

2 j4 CHAPITRE SIXIEME.

et se livrer au plaisir de la conversation et de la promenade, disposition préférable à coup sûr à ces étuves contiguës à nos salles de spectacle modernes et qui méritent si bien le nom de foyers.

Les théâtres de Bacchus à Athènes , d1 Assos et de Telmessus dans l'Asie Mineure, de Ségeste et de Taormina en Sicile, d'Herculanum et de Pompéi au pied du Vésuve, et surtout le théâtre d1 Aspendus, en Carie, qui est encore dans un merveilleux état de conservation , ont tous été construits par des artistes grecs, et reproduisent ces larges entrées latérales richement décorées, dégagements précieux qu'on nous permettra de signaler aux méditations de nos architectes modernes.

Le promenoir du théâtre d'Arles a disparu; la ruine s'élève à peine à deux mètres au-dessus du sol; mais on y retrouve les grands portiques (i) à plusieurs étages qui débouchaient dans l'orchestre; et Ton se rend compte de l'importance de ces vastes accès communiquant avec les galeries extérieures et les péristyles aujourd'hui disparus sous les constructions de la ville moderne.

On le voit donc, l'étude archéologique du monument en lui-même permet d'affirmer qu'il est essentiellement grec, dans son ensemble et ses détails; mais, sans prolonger une description technique qui serait aussi ingrate que fastidieuse,

(i) Ces portiques s'appellent aujourd'hui arcades de la. Miséricorde et de la Tour Rolland.

on peut dire que cette conclusion s'impose d'ellemême à la première inspection de l'édifice.

Il en est, ce nous semble, des monuments comme de toutes les œuvres d'art; on les sent mieux qu'on ne les analyse. Or, il est impossible de séjourner quelques heures au milieu des débris antiques du théâtre d'Arles , sans se trouver pour ainsi dire enveloppé dans une atmosphère spéciale. L'impression est d'autant plus saisissante qu'on est à très-peu de distance d'une ruine colossale qui éveille un sentiment tout à fait contraire. L'amphithéâtre est, en effet, presque contigu au théâtre; quelques pas suffisent pour passer de la scène lyrique au centre de l'arène romaine; ces quelques pas sont un véritable voyage; c'est un vrai changement de décor, plus encore, un changement de monde; car on est précipité sans transition de la région sereine et presque idéale de l'art dramatique grec dans la poussière ensanglantée des grandes tueries impériales.

Ce contraste est frappant; et nulle part on ne sent mieux le lien qui existe entre les monuments et les mœurs. Le théâtre d'Arles est comme un fragment de la Grèce élégante, transporté intact au milieu des arcatures massives et puissantes de la ville romaine; c'est très-certainement la ruine la plus grecque que l'empire a laissée dans l'ancienne Narbonnaise, et l'on dirait que les empereurs ont mis une certaine coquetterie à offrir à leurs nouveaux sujets un édifice entièremeni semblable

à tous ceux que leurs meilleurs artistes avaient élevés sur le sol de la Grèce, de l'Asie Mineure, de la Sicile ou dans les iles de l1 Archipel.

On ne juge bien des monuments que par comparaison ; et il est d'autant plus facile d'en faire une ici , qu'à la même époque les Romains élevaient un théâtre véritablement monumental dans une colonie voisine, et lui donnaient à la fois des dimensions presque identiques avec celui d'Arles et un caractère tout à fait différent.

La petite ville d'Orange, située dans la vallée de l'Aigues, était l'ancienne capitale de la peuplade des Cavares, et fut colonisée par les soldats de la seconde légion, Arausio Cavarum, colonia Secundanorum. Son théâtre est un des monuments romains les plus célèbres du midi de la France, et l'un de ceux dont la robuste construction aurait pu traverser trente siècles sans altération sensible, si l'homme n'était intervenu violemment pour devancer l'action destructive du temps.

Ce fut d'abord Maurice de Nassau qui , après avoir démoli presque entièrement le cirque contigu au théâtre, commença la destruction du grand mur de scène, de la scène elle-même et des gradins supérieurs de l'hémicycle , et se servit ensuite de ces matériaux tout taillés pour élever, sur la

hauteur qui domine la ville, une citadelle formidable « avec boulevards et bastions à l'imitation des chasteaux de Hollande ».

Cette forteresse a disparu à son tour; et Louis XIV, non moins démolisseur que le prince d'Orange, la fit à peu près raser en 1673 par le comte de Grignan.

Le théâtre, abandonné et mutilé, était naturellement devenu, pendant toute la période du moyen âge et jusqu'au siècle dernier, une carrière à peu près inépuisable; les ruines du château eurent plus tard la même destination ; et ces deux monuments si différents de style, mais tous les deux importants et d'une fière tournure, ont fourni la plus grande partie des matériaux de la ville moderne, qui paraît à peine garder le souvenir de sa grandeur passée.

Suivant l'usage constant des Grecs et des Romains, l'hémicycle était adossé à la pente d'une colline. A Orange, le massif crétacé, dont la falaise presque à pic domine la ville, se prêtait admirablement à cette disposition; et il avait suffi d'entailler le rocher pour y asseoir solidement les gradins, de telle sorte que la montagne formait à la fois le soubassement du théâtre, son enceinte intérieure, son couronnement, et présentait même à l'extérieur une immense plate-forme.

Ce qui frappe au premier abord dans cette construction , c'est la masse. Point ou très-peu d'ornementation. Les matériaux employés sont des

blocs; la façade est un véritable rempart qui pourrait soutenir un siège en règle ; les portes voûtées paraissent des entrées de prison; c'est le style romain avec l'exagération de toutes ses qualités; la pureté est remplacée par la force, l'élégance par la grandeur, et il y a certes loin de cette brutalité architecturale à toute la délicatesse de l'art grec.

Tel quel, cet édifice était en harmonie parfaite avec son milieu et devait fort bien convenir à la race rude et grossière des Cavares, aux plaisirs de laquelle il était destiné. Le théâtre d'Orange n'était qu'un demi-amphithéâtre , et il est assez probable que les spectacles offerts à une population presque barbare devaient être assez peu littéraires et se rapprocher beaucoup des sanglants exercices de l'hippodrome.

Nous avons vu d'ailleurs combien le théâtre avait dégénéré chez les Latins, et quelle fièvre de sang s'emparait de la foule, demandant, même sur la scène lyrique, de véritables gladiateurs, voulant assister à des combats réels et refusant de se retirer avant d'avoir obtenu regorgement de quelque victime. Est-ce une illusion? mais il nous semble que la scène antique d'Orange, écrasée entre de véritables murs de forteresse, rappelle ces souvenirs odieux; tandis que l'enceinte ruinée du théâtre d'Arles a conservé quelque chose de la grâce attique, et provoque des réminiscences d'un ordre plus noble et plus élevé. La grande tragédie classique a pu et dû s'y produire, sous ce ciel

de Provence aussi pur que celui de la Grèce ou de l'Asie Mineure; elle y a déroulé ses chœurs tranquilles et ses périodes harmonieuses, et le peuple délicat qui l'écoutait pouvait avoir conservé de ses ancêtres le sentiment du beau et de l'idéal.

Tous les esprits cultivés connaissent les divines beautés de la tragédie grecque, l'élévation des caractères et les proportions héroïques des personnages, la simplicité et la grandeur terrible des dénoûments. Même chez Euripide, îe plus dramatique des tragiques grecs, les scènes les plus véhémentes et les plus tourmentées étaient ennoblies et tempérées par une grâce et une majesté souveraines. C'est ainsi que, dans la célèbre tragédie à'Antiope, lorsque les deux fils vengeurs donnent Tordre d'attacher la malheureuse Dircé à un taureau sauvage, le dénoûment fatal était soustrait aux yeux des spectateurs délicats, et les choses ne se passaient pas autrement sur la scène grecque que nous ne les représenterions de nos jours. Le théâtre latin n'avait pas de ces délicatesses; et la traduction célèbre de Pacuvius était d'autant plus goûtée qu'elle était plus réaliste. Le décor était sauvage et hérissé de rochers réels. Circé et le taureau étaient conduits sur la scène : « Saisissez-la, roulez-la à terre, déchirez sa robe, traînez-la parles cheveux (i) », et la mal-

(1) Voir le groupe colossal du Taureau Farnèse, au

heureuse femme, à demi nue et ensanglantée, était offerte en pâture à un public brutal et blasé, jusqu'alors insensible aux péripéties du drame et dont la suprême jouissance était de voir souffrir. De pareilles monstruosités ont pu se passer à Orange sur une scène romaine; mais il est impossible de les concevoir à Arles et d'admettre qu'elles aient jamais souillé un théâtre grec.

On peut dire que le théâtre d'Arles n'est connu que depuis une époque assez récente. Jusque vers le milieu du dix-septième siècle, ce n'était qu'un amas de décombres sans nom , une véritable cour des Miracles, formée de taudis repoussants, habitée par des vagabonds, des mendiants et des bohémiens. Depuis lors , des fouilles intelligentes ont eu lieu à plusieurs reprises, et elles ont produit des résultats merveilleux.

Le premier coup de pioche a été donné en 1 65 1 et a mis au jour un des plus admirables chefsd'œuvre de la sculpture grecque, devenu presque classique aujourd'hui sous le nom de Vénus d'Arles. Le marbre était enfoui au-devant des colonnes de l'avant-scène et avait été protégé d'une destruction complète par les ruines mêmes

Musée de Naples. — H. Estienne, Corpus poetarum. Paris, 1564. — Levée, Théâtre des Latins.

sous lesquelles il était enseveli. Mais il portait quelques traces de mutilation, et le torse était brisé en trois parties que l'on a pu heureusement rapprocher. La tête et le corps sont à peu près intacts; les bras seuls n'ont pu être retrouvés. La découverte de cette précieuse antique est d'autant plus importante qu'on paraît croire à une imitation ou même à une reproduction de la célèbre Vénus de Praxitèle, malheureusement perdue.

La jeune femme est nue à mi-corps,* comme sa sœur de Milo. Le buste est légèrement infléchi et se développe suivant des lignes d'une pureté exquise; la tête et la coiffure sont irréprochables et n'ont jamais été surpassées. L'absence de bras, qui fait encore ressortir la grâce et la perfection du torse, permet de l'envisager sous tous ses aspects; et l'on ne saurait trop déplorer la pitoyable réparation dont elle a été l'objet.

Il en est d'ailleurs presque toujours ainsi des restaurations des marbres antiques et des monuments; et, après les iconoclastes, les pires ennemis de l'art sont sans contredit les restaurateurs. Leur zèle ne respecte rien; le passé semble leur appartenir. Les chefs-d'œuvre de la statuaire et de l'architecture, remis à neuf, sortent de leurs mains avec des membres d'emprunt et des accessoires de fantaisie; et leur moindre défaut est d'enlever à tout ce qu'ils touchent cette teinte lentement déposée par les siècles et ce grain si

fin et si délicat qu'on a pu appeler avec raison répiderme du marbre (i).

La Vénus d'Arles ne pouvait leur échapper, et on l'a dotée de bras et de mains vulgaires dont elle paraît assez embarrassée; Tune tient une pomme, l'autre un miroir; et la belle anaàyomène a ainsi un faux air de maniérisme aussi peu grec que possible. Mais, quand on la dégage de ses appendices modernes, elle représente un des types les plus séduisants de la beauté grecque; il est difficile toutefois de la rapporter à la grande époque de l'art; elle a trop de grâce et pas assez de noblesse, et paraît devoir être classée dans le groupe charmant des statues antiques, élégantes, délicates et un peu voluptueuses, qui ont immédiatement précédé l'époque de la décadence.

L'art grec, en effet, a traversé plusieurs périodes avant d'arriver à cette noblesse et à cette perfection que nous admirons dans les chefsd'œuvre devenus classiques. Tout d'abord , il a commencé par d'informes ébauches, des représentations presque grossières , mais dans lesquelles on ne peut cependant méconnaître une inspiration souvent très-élevée. Telles sont les premières statues en gaîne de Diane d'Éphèse et toutes les

(i) F. Ravaisson, Rev. des Deux Mondes. 1871.

œuvres de l'école éginétique, dont la roideur rappelle assez les divinités solennelles et tranquilles de l'Assyrie ou de l'Egypte, et montre le lien et la parenté qui unissent la Grèce primitive à l'Orient terrible et mystérieux.

Cet art roide s'assouplit bientôt; la forme se dessine et s'épure; le sentiment du beau parfait et de la noblesse idéale semble envahir l'âme des Grecs d'une lumière radieuse; c'est la grande époque de la sculpture antique. La statuaire devient un art tout à fait supérieur, voué uniquement à la représentation de la divinité ou à l'ornementation des temples. L'art est presque un culte religieux. Rien de plus tranquille , rien de moins sensuel, que ces grandes nudités paisibles et sereines que l'on peut contempler sans scrupule et sans arrière-pensée. On les nommait quelquefois « les vierges », et les Grecs voyaient en elles des êtres surnaturels et protecteurs (i). La seule passion qui a présidé à leur naissance a été l'amour du beau, et le seul sentiment qu'elles inspirent est encore l'admiration, presque le respect.

Le vêtement et la parure altèrent en effet bien souvent la vraie chasteté de l'art, et le paganisme de la renaissance ne l'a que trop prouvé. Mieux vaut la nudité calme et altière que l'agitation désordonnée sous une draperie engageante et savamment entr'ouverte; et rien n'a été plus con-

(l) E. Vinet, l'Art et l'Archéologie. 1874.

traire au sentiment religieux que ces Madeleines aux yeux vagues et troubles, au sein gonflé sous un voile transparent, et dont l'extase rappelle des émotions d'une nature quelque peu équivoque.

Les Grecs de la grande époque répugnaient à de pareils artifices ; l'idée de la volupté était entièrement écartée de leurs œuvres; l'art, pour eux, était noble, sévère, presque sacré. Bientôt, cependant, il commence à descendre de ces hautes régions : une transformation s'opère, les lignes deviennent plus ondoyantes; une délicate sensualité émousse le ciseau; la grâce remplace la majesté, et Ton sent que l'artiste, semblable au Pygmalion de la fable, a aimé sa Galaîhée non moins que son art. Jamais on ne vit en plus grand nombre de plus séduisantes représentations de la beauté. Pour être moins idéales, ces gracieuses créations n'en sont que plus attrayantes; et les maîtres de cette époque de décadence semblent avoir possédé au plus haut degré l'art d'amollir le marbre et de lui communiquer la chaleur de la vie et presque la moiteur de la peau.

Ainsi, l'art grec a passé par trois phases distinctes. Dans le principe il est dur, archaïque et plein de vigueur; c'est l'âge éginétique. Il devient bientôt grand, noble et religieux; c'est le règne de Phidias. Il s'humanise ensuite, s'affine en quelque sorte, et s'adresse de plus en plus à l'imagination et aux sens; c'est l'époque de Praxitèle.

La représentation de la beauté a suivi les mêmes lois; et l'homme a aimé tout d'abord la beauté rude, puis la beauté noble, puis enfin la beauté gracieuse, et, descendant peu à peu, n'a plus recherché que la beauté voluptueuse , sensuelle et tourmentée; — triple évolution assez semblable d'ailleurs à la marche des peuples eux-mêmes, qui passent, par des transitions successives, de la barbarie à l'âge héroïque, de celui-ci à la civilisation, et qui sont conduits inévitablement au luxe, au raffinement, à la corruption et à la décadence (i).

Le marbre de la Vénus d'Arles n'est pas absolument blanc; il a gardé une sorte de teinte brune et presque dorée qu'il est impossible d'attribuer uniquement au temps ou au- soleil: trèsprobablement il avait reçu quelqu'une de ces préparations encaustiques dont le secret est aujourd'hui perdu et qui préservaient les statues antiques des attaques de l'air et de l'humidité. On y trouve même quelques traces de coloration qui permettent d'affirmer que la statue avait été réellement peinte.

Les Grecs étaient, en effet, aussi passionnés pour la couleur que pour la ligne. Ils peignaient leurs

(i) Ampère, Hist. rom. à Rome. — E. Vxnet, l'Art et l'Archéologie , pass.

statues tout comme leurs monuments. L'architecture polychrome est connue de tous; et Ton conçoit facilement l'effet prodigieux que devait produire la couleur sur les frises et les colonnes cannelées des temples antiques, baignés dans la lumière bleue du ciel de l'Attique et éclairés par ce soleil de la Grèce dont les rayons ont quelquefois tout l'éclat de celui de l'Orient sans en avoir la crudité et l'ardeur. On se fait moins bien à l'idée de la peinture sur les statues. On ignore d'ailleurs les procédés employés, et l'on sait seulement que cette peinture était à la cire (i) ; mais il est bien difficile d'admettre que les tons eussent la vigueur et la réalité de ceux de la peinture ordinaire.

Athénée parle des « blonds cheveux des statues (2) » ; et il est probable que, si plusieurs couleurs étaient appliquées sur un seul corps, ces couleurs, très-adoucies et finement nuancées, devaient rester dans une gamme pâle et un peu tendre. Le génie si sobre des Grecs se serait mal accommodé de tons vifs et éclatants qui auraient donné à la statuaire un caractère de réalisme trop matériel et bien éloigné du beau idéal. La pratique de la polychromie fut donc en général tempérée par un goût très-pur et très-délicat.

(1) Plutarque parle de ceux qui peignaient les statues à l'encaustique, àya^àTiov èyxau(7Ta(. (De gl. Athen., 6.)

(2) Athen., Deipnosophistœ , 1. XIII.

l'art grec a arles. 257

Quelquefois cependant les statues, formées par la juxtaposition de marbres et de métaux de nature différente, présentaient des couleurs vives et tranchées, ce qui leur donnait une originalité et un relief très-prononcés. A vrai dire, ce procédé était moins employé pour les œuvres d'art proprement dites, exposées en pleine lumière aux regards de tous, que pour quelques représentations à effet de divinités enfermées dans un redoutable sanctuaire.

L'un des types les plus célèbres de ces statues décoratives était l'Apollon Didymien de Milet, œuvre due au sculpteur Kanakhos de Sicyone. Le corps était en bronze ; les yeux creux étaient remplis par des prunelles en pierres précieuses, en argent ou en tout autre métal brillant ; les sourcils, les lèvres, les boutons des seins étaient incrustés en cuivre rouge; les ornements, les vêtements, la parure étaient des bijoux réels et de véritables pièces d'orfèvrerie. Tous ces détails donnaient au dieu un aspect animé, quelquefois effrayant. On sait que la pythie seule avait accès auprès de lui ; les prêtres eux-mêmes se tenaient à distance; ils excitaient le délire sacré de la jeune femme et traduisaient à la foule terrifiée ses mouvements convulsifs, son langage confus et désordonné. Ils tenaient d'une manière toute particulière à cette mise en scène et la mettaient à profit pour communiquer à leur idole, pompeusement parée, l'apparence de la vie; et c'est ainsi que, dans les

mystères d'Eleusis, des vêtements splendides, des trucs hardis et des trompe-l'œil ingénieux donnaient aux statues l'aspect et le mouvement de personnages réellement animés (i).

A vrai dire, ce n'était pas de Part ; mais cette exagération de la couleur montre toutefois combien était vif, chez les Grecs , le goût de la polychromie ; et, en fait, on la retrouve dans les plus belles œuvres de l'architecture et de la statuaire. Les frises du Parthénon et celles de Phigalie, la Pallas de Velletri, la Vénus de Médicis, la Minerve du Vatican et un nombre considérable de statues allégoriques ont conservé, comme la Vénus d'Arles, des traces de leur coloration primitive.

C'est à regret qu'on se sépare de cette merveilleuse statue qui ne le cède en rien à ses sœurs les plus célèbres. On l'a appelée Vénus ; mais en réalité c'est un véritable enfant trouvé de l'art ; car c'est le hasard qui nous l'a rendue, et l'on ne connaît ni son père, ni son véritable nom.

Les érudits et les artistes y ont vu naturellement matière à polémique (2) : Rebattu, Terrin,

(1) O. Rayet, le Temple d'Apollon Didymien, Acad. des inscript, et belles-lettres, 29 décembre 1876.

(2) Rebattu, la Diane et le Jupiter d'Arles se donnant à connaître aux esprits curieux, etc., Arles, i656. — Terrin,

■Graverol, Séguier, Caylus, Visconti se sont prononcés tour à tour pour une Diane qui, par exception à la plupart des représentations de cette chaste déesse aux jambes libres et au sein voilé, aurait eu le bas du corps drapé et le torse découvert, pour une Vénus pudique, une Vénus guerrière, ou tout simplement une femme sortant du bain. La discussion a été vive, mais n'a rien éclairci ; la lutte a duré près de cent ans ; et, comme trait de mœurs de l'époque, il est curieux de rappeler que deux des plus ardents champions furent, à la fin du dix-septième siècle, un jésuite et un abbé ; le Père d'Augières , à l'Académie d'Arles, et l'abbé Flèche, dans le Mercure, discutèrent à fond sur le modelé de la poitrine, la forme des hanches, le mouvement du corps ; dissertation pleine d'intérêt sans doute, mais peu en harmonie avec le caractère des deux lettrés, et que l'amour de l'art ne saurait tout à fait excuser.

Quels que soient son nom et sa naissance, la Vénus d'Arles vaut à elle seule tout un musée. Versailles a pris et le Louvre a gardé cette belle antique ; et la ville d'Arles, qui a eu la faiblesse de s'en dessaisir (i), n'en possède qu'un moulage

la Vénus et l'obélisque d'Arles, Arles,i670. — P.d'Augières, Réflexions sur les sentiments de Callisthènes touchant la Vénus d'Arles, 1674. Etc.

(1) La ville d'Arles a fait, en 1660, hommage de sa Vénus à Louis XIV.

fort imparfait. On ignorera probablement toujours son origine ; mais il est cependant très-probable qu'elle n'a pas été transportée de la Grèce dans la Gaule. Elle est née et s'est épanouie sous le ciel de Provence , semblable à une fleur dont la semence grecque aurait été apportée par un souffle de l'Orient et dont l'éclosion un peu tardive rappellerait, à trois siècles de distance, la beauté supérieure, la pureté et la délicatesse des grandes œuvres de la patrie disparue.

La Vénus n'était pas le seul trésor enfoui sous les ruines du théâtre; et, parmi les nombreux fragments recueillis, quelques-uns ont, au point de vue de l'art, une valeur de premier ordre.

En 1823, un bas-relief en marbre, représentant le triomphe d'Apollon et le supplice de Marsyas, a été retiré des décombres qui recouvraient le proscenium ; ce bas-relief devait occuper le devant de l'orchestre ; c'est là, en effet, qu'on plaçait ordinairement l'image ou les attributs d'Apollon, l'un des dieux les plus grecs que l'on connaisse et le protecteur spécial des arts et des leitres. Le marbre est assez mutilé, mais d'un beau style. Apollon est assis au centre, appuyé sur sa lyre, ayant à sa droite lé trépied de Delphes ; à gauche, Marsyas, couvert d'une peau de panthère, est IL à un pin et attend l'heure de l'expiation ; la flûte

de Pan, marque de sa défaite, est attachée près de lui ; accroupi dans la pose du remouleur classique, un Scythe, coiffé du bonnet phrygien, aiguise le couteau fatal. Les avant-corps sont décorés de lauriers et d'oiseaux. L'ensemble de la composition est calme; elle manque peut-être un peu de finesse, mais non de grandeur, et présente surtout un caractère grec très- nettement accentué.

A la même époque et presque au même endroit, on découvrait une tête de femme qui est restée!' un des types les plus nobles et les plus gracieux de la beauté grecque. Le nez a été brisé, et des fractures heureusement très-légères aux oreilles indiquent qu'on a brutalement enlevé des pendants, mutilations qu'ont aussi subies les Vénus de Médicis et de Milo. Cette tête intelligente, calme et pure, est réellement divine, bien qu'on n'y remarque aucun attribut qui caractérise une divinité. Un trou au-dessus du front permet de supposer qu'on pouvait y fixer un symbole ou un ornement, mais on ignore lequel, La tête est détachée très-nettement à la naissance de la poitrine, et il est évident qu'elle devait être fixée et rapportée sur un corps drapé, probablement formé de marbres ou de métaux variés et de couleurs différentes. Le visage porte des traces très-faibles de coloration. La noblesse des traits, la pureté des lignes, la souplesse et l'élégance de la coiffure, le modelé délicat du cou placent cette tête merveil-

leuse au premier rang des meilleures œuvres de la statuaire grecque.

Quelques années plus tard, on trouvait presque à la même place une tête colossale en marbre blanc de l'empereur Auguste, d'un très-beau caractère. Le ciseau qui l'a taillée est encore grec ; toutefois on peut y remarquer tous les défauts de la sculpture officielle de l'empire ; c'est bien Pair de tête romain, front bombé et bas, pommettes saillantes, lèvres un peu épaisses, cheveux bouclés sur les tempes. La physionomie a une expression de force et de vigueur et une majesté qui impressionnent tout d'abord ; mais on y chercherait en vain cette grâce exquise et tout à fait grecque qu'on ne peut se lasser d'admirer dans la tête précédente.

La tête d'Auguste appartient au torse mutilé que l'on a longtemps attribué à une statue colossale de Jupiter et dont la moitié avait été retirée, en 1614, des sables de Trinquetailles, sur la rive droite du Rhône , tandis que l'autre moitié ne devait être trouvée que cent ans plus tard au milieu des décombres du théâtre.

Cette dispersion des fragments d'une même statue peut donner une idée de la dévastation qu'ont subie toutes les richesses artistiques d'Arles, à partir du cinquième siècle de notre ère.

Quatre statues de femmes, connues sous le nom de Danseuses, ont été découvertes, à diverses époques, sous les ruines mêmes de la scène ; ce ne

sont guère que des fragments ; car les têtes et les bras ont été brisés. Ces danseuses sont presque entièrement drapées, et leurs pieds nus semblent à peine poser sur le sol. Les corps sont droits et se dessinent sans trop de relief sous les draperies flottantes. Rien de violent d'ailleurs ni de contourné. L'agitation de la danse, qui ne va pas jusqu'à l'excitation, ne dérange l'harmonie d'aucune ligne ; et il y a loin de ces jeunes filles presque aériennes et chastement vêtues aux ménades débraillées de nos théâtres modernes, dont les corps usés et flétris se ploient dans une sorte de délire bachique et semblent agités par les convulsions violentes de l'orgie. L'une d'elles surtout est une merveille de grâce et de délicatesse; sa robe la recouvre presque en entier, et sa poitrine légèrement soulevée est voilée avec une discrétion et un art véritablement exquis.

A côté de ces chefs-d'œuvre, on a retrouvé deux Silène assez grossiers, une statue colossale drapée qui devait représenter un personnage consulaire et faire partie de quelque groupe, et, sur toute Tétendue du proscenium, un nombre considérable de fragments de statues méconnaissables, de débris de vases, de colonnes et d'autels votifs.

Parmi ces derniers, l'un des plus curieux et des mieux conservés est l'autel consacré à Vénus et à Auguste. L'empereur, fils adoptif de Jules César, avait la prétention de descendrede la blonde déesse par Iule, fils d'Enée; sur les faces latérales

de l'autel, le sculpteur avait en conséquence ciselé des cygnes, attributs de Vénus , et des guirlandes de fruits et de palmiers, allusion évidente à ces palmiers dont parle Suétone (1), que l'on cultivait avec respect devant la porte du palais d'Auguste et qui étaient ses arbres préférés.

La tête d'Auguste, l'autel votif aux symboles réunis de Vénus et de l'empereur, et la statue célèbre de la déesse, semblent prouver que le théâtre d'Arles était, comme celui de Marcellus à Rome, consacré à Vénus elle-même et placé sous la protection d'Auguste.

Cet admirable édifice était bien en réalité un musée, [xoucslov, et comme un sanctuaire de l'art grec; et ce qui a été sauvé et retrouvé peut donner la mesure des trésors et des richesses que l'aveuglement des hommes a détruits.

Tout autour de cette imposante ruine, on voit de véritables amoncellements de débris informes, et l'on ne peut songer sans douleur que ces amas de pierres réduites en menus morceaux, et que cette poussière de marbre sont tout ce qui reste de chefs-d'œuvre comparables peut-être à la Vénus conservée.

L'art sembla devoir périr tout entier dans le grand tourbillon qui emporta l'empire romain ; il ne devait renaître que vers le douzième siècle, pour reprendre la forme roide et enfantine des

(1) Suétone, Aug., c. xcn.

temps primitifs et parcourir de nouveau toutes les phases de son développement. Quelque progrès qu'il ait fait ensuite, il n'a jamais atteint, même à son apogée vers le quinzième siècle, la perfection et la pureté de la grande époque grecque ; et le type le plus accompli et le plus noble de la beauté plastique est resté ce magnifique moule antique que nos pères ont si souvent brisé et dont le musée d'Arles nous a conservé de si précieux débris.

Les rites primitifs de l'Egypte et de l'Orient. — T.e Bacchus indien

— Le culte de Mithra. — Sacrifice du taureau. — Autels tauroboliques de la Provence et de la vallée du Rhône. — Le culte de la Bonne Déesse. — Danses orgiaques. — Autel de la prêtresse- Caïena. — Les Alyscamps, Elysii Campi. — Respect des anciens pour les morts. — Le spiritualisme et la vie future chez les païens.

— La navigation des âmes. — Les cimetières anciens. — La nécropole d'Arles. — Spoliations successives des Alyscamps. — L'allée des tombeaux. — Réminiscences grecques.

Nous venons de voir l'extension que l'art grec avait prise à Arles, pendant les quatre premiers siècles de notre ère. On peut dire qu'il était en plein épanouissement ;sous le règne de Constantin. De même qu'elle avait envahi toute l'Italie, la Grèce avait pénétré la Provence ; elle avait en quelque sorte émigré à Arles et y avait créé un foyer d'autant plus actifque le voisinage de Marseille avait déjà grécisé toutes les populations de la région du Rhône et de la zone littorale.

Mais la Grèce est une fille de l'Orient ; et partout où elle a passé, l'Orient lui-même semble avoir laissé une empreinte. Comme l'hellénisme, l'orientalisme se retrouve donc à Arles; et ce furent les légions romaines qui, par leur fréquent

va-et-vient d'une extrémité à l'autre du monde, importèrent avec elles quelques-uns des usages, des mœurs et certains cultes de provenance tout à fait orientale.

De ce nombre sont ceux de la Bonne Déesse et de Mit lira.

L'histoire des religions primitives de l'antiquité, malgré les progrès qu'elle a faits dans ces dernières années, présente encore bien des points obscurs ; mais il est cependant à peu près établi aujourd'hui que les Égyptiens et les Orientaux ont été les véritables initiateurs du genre humain en matière de rite et de symbolisme Presque toujours ces cultes primitifs sont souillés par te sang et la débauche ; le paganisme grec, au contraire, fut une religion relativement très-épurée ; toutefois, malgré sa supériorité, il est aisé de reconnaître qu'il n'est bien souvent qu'une dérivation ou une transformation des rites de l'Egypte et de l'Orient ; et dans les cérémonies plus nobles et plus délicates du polythéisme grec on voit souvent apparaître des réminiscences assez grossières de toutes les superstitions orientales.

Telles étaient en général toutes les pratiques religieuses connues sous le nom de Mystères. L'une des principales divinités de ces mystères était Bacchus ou Dionysos, celui qu'on appelait le Père généreux ou même le Père licencieux, Pater liber, dieu du plaisir et de la fécondité, protecteur en quelque sorte officiel de la débauche

et de l'orgie. Or Bacchus n'est pas grec ; il est essentiellement asiatique et indien; et, si Ton remonte même aux plus anciennes traditions du peuple le plus mystérieux qui ait jamais existé, on doit lui attribuer une origine égyptienne plus ou moins lointaine et altérée. Le Bacchus hellénique n'est, après tout, que la transformation de rOsiris du haut Nil, dont la mort et la résurrection ont fourni les traits principaux des divers cultes orgiaques de la Syrie, de la Phénicie, de l'Asie Mineure et de la Grèce civilisée.

Les mystères de Mithra et de la Bonne Déesse semblent, au contraire, avoir traversé les siècles presque sans altération, et s'être implantés tout d'une pièce dans une société très-adoucie au sein de laquelle ils ont gardé toute leur barbarie orientale. Il est curieux de les retrouver à Arles en pleine prospérité du deuxième au cinquième siècle et de les voir se maintenir indépendants du culte officiel rendu aux empereurs et à leurs maisons divines et des cérémonies beaucoup plus nobles du polythéisme grec ou romain qui est resté, jusqu'à rétablissement définitif du Christianisme, la religion pour ainsi dire classique des peuples civilisés, celle du moins qui a fourni à l'art ses types les plus beaux et les plus purs.

Les origines de la religion de Mithra se perdent

dans les profondeurs de l'Orient ; mais le culte, la forme et les attributs du dieu ne paraissent avoir été bien définis que vers le dixième siècle antérieur à notre ère, lorsque Zoroastre eut réformé et codifié toutes les pratiques du magisme asiatique. Pour les Persans et les Guèbres, Mithra, symbolisé par le soleil ou le feu, représente la divinité suprême ; dans une sphère inférieure, c'est Pincarnation d'Ormuzd, principe générateur et source de la fécondité qui perpétue et rajeunit le monde; et on le représentait ordinairement sous la forme d'un beau jeune homme portant la coiffure syrienne, vêtu d'une tunique, et plongeant son glaive dans le cou d'un taureau. Le sacrifice du taureau était, en effet, le fond de toute fête mithriaque ; et très-souvent même des victimes humaines arrosaient de leur sang les autels lauroboliques.

Cette figure juvénile et guerrière de Mithra était la plus répandue ; mais il y avait aussi des images sacrées beaucoup plus mystérieuses, que l'on ne montrait qu'aux initiés et qui représentaient le dieu sous un aspect effrayant et entouré de tous ses attributs symboliques.

Le Mithra d'Arles est de ce nombre. C'est en 1 5g8 qu'il a été trouvé, sur la rive gauche du Rhône, dans la couche de limon du fleuve, près de l'ancienne porte de la Roquette. Par une bizarre coïncidence, la statue mutilée du dieu-soleil était couchée presque à l'emplacement où l'on de-

vait trouver, quatre-vingts ans plus tard, l'obélisque de granit qui décorait la spina de l'hippodrome et qui était consacré aussi au soleil fécondateur de la terre ; et peut-être cet emblème, après avoir été comme l'obélisque un monument religieux, a-t-il fini, comme lui, par être un simple ornement du cirque lui-même.

La tête du Mithra a été brisée; mais il est certain qu'elle représentait la face d'un lion. Le torse est enveloppé par un serpent vigoureux recouvert de magnifiques écailles ; et, dans les compartiments formés par cet enroulement, sont gravées en relief les constellations du zodiaque.

Acheté en 1723 pour vingt-sept livres quatorze sols par les consuls d'Arles, ce précieux marbre, l'un des plus curieux que l'on connaisse, fut d'abord considéré comme une représentation égyptienne d'Esculape, dont le serpent était un des attributs ; il a figuré en cette qualité dans le musée d'Arles avec une inscription qui ne fait certes pas beaucoup d'honneur à l'érudition des savants du dix-huitième siècle (1); et il est fort

(i) HOC ^GYPTIACVM

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SIMVLACRVM VETVS

ANTIQVISSIMjE hvivs

VRBIS MONVMENTVM

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