‹ La Grèce l'Orient en ProvenceChapitre 6 sur 13 · VALERIA MAR MAGN^QVE IDAE.E · texte numérisé non relu

VALERIA MAR MAGN^QVE IDAE.E

CXANA VALE L. DECIMVS PACATVS

RIA CARMOS ET COELIA SECVNDINA

INE ET CASSI EIVS OB SACRVM

VS PATERNVS TAVROROM F

sacerdos tav Inscript . de .R/e.f (Bass.-Alp.).

RIPOLIVM SV°SVMP TV CELEBRAVERVNT

Inscript, de Vence (Alp.-Mar.).

l'Inde ont conservé le secret; leurs danses, d'abord lentes et voluptueuses , s'animaient progressivement; le vin distribué avec excès augmentait la surexcitation fiévreuse des acteurs et des spectateurs de ces scènes de désordre; le bruit des cymbales et des instruments , les cris aigus de la foule ajoutaient à la confusion; les jeunes femmes, emportées par le délire bachique, se serraient en groupes passionnés autour de l'autel de la déesse et s'égaraient ensuite dans le bois sacré; leurs corps se tordaient dans des convulsions frénétiques, et la nuit couvrait bientôt de ses ombres la violence de leurs emportements.

Tel était le culte oriental de Cybèle ; et rien n'est plus intéressant que de retrouver en plein Occident et dans la vallée du Rhône les pratiques de ces rites extravagants, qui avaient fini peu à peu par pénétrer la religion grecque et s'établir à côté du polythéisme officiel, beaucoup plus noble et recueilli.

L'autel d'Arles consacré à la Bonne Déesse a été découvert dans les substructions de la Major, ce qui semble indiquer que cette église, qui s'est élevée vers le cinquième ouïe sixième siècle, a été construite dans le voisinage d'un tem ie païen; c'est un bloc élégant de marbre blanc de Carrare, admirablement conservé; la face principale porte en relief une magnifique couronne de chêne

qui entoure la tête invisible de la déesse, dont les lois sacerdotales ne permettaient pas de représenter la face sacrée, mais dont la présence est symbolisée par deux grandes oreilles ornées de pendants. Au-dessous, une inscription votive en caractères romains du premier ou du second siècle (1). Sur le flanc droit est sculpté un vase sacré appelé préféricule , dont la panse est décorée de branches d'olivier et qui rappelle les ablutions lustrales; sur le côté gauche, on voit une patère au centre de laquelle est ciselée une tête virile sans barbe, surmontée de deux cornes de bélier, représentant le soleil dans le signe du zodiaque, soleil de printemps dont la chaleur vivifie la terre , ce qui explique naturellement la réunion sur le même autel des attributs de Cybèle et de Jupiter Ammon, c'est-à-dire de la terre et du soleil qui la féconde (2), «car le soleil adolescent était représenté par la figure d'un jeune homme à l'âge viril, avec des cornes de bélier; c'était le Jupiter Ammon de Thèbes et de la Libye (3) ». Ce curieux monument et l'inscription qui le

(i) BON.E DE.E

CAIENA PRISCiE LIB. ATTICE MINISTRA.

A la Bonne Déesse, Caïena Atticé, affranchie de Prisca et prêtresse de la déesse.

(2) J. J. Estrangi.v, Etudes archéologiques sur Arles, Aix, i838.

(3) Mongez, Dictionnaire des antiquités, pi. X, fig. iv.

décore sont toute une page d'histoire locale qu'il est facile de traduire :

Caiena, esclave d'origine grecque , s'appelait Atticé. avant qu'elle eût été affranchie par Prisca; elle a pris ensuite le nom de la famille de sa protectrice; elle était prêtresse, ministra , de la Bonne Déesse; elle l'a implorée et a été exaucée; et c'est comme témoignage de sa reconnaissance qu'elle lui a élevé ce monument où les deux oreilles de la divinité ornées de pendants tiennent une si grande place (1).

Ainsi Cybèle, comme Mithra, avait à Arles un culte, des prêtres, des prêtresses et des initiés. L'orientalisme avait pénétré sur les rives du Rhône dès les premiers siècles de la colonisation et s'y était développé, à la faveur de la superstition religieuse, par la pratique de deux cultes mystérieux dont les souvenirs remontent aux premiers âçes de l'humanité.

Tous ceux qui ont visité Arles connaissent l'immense cimetière abandonné qu'on appelle encore de son nom païen, les Alyscamps , Elysii

(1) La consécration d'un autel aux oreilles de la Bonne Déesse n'est pas un ;ait isolé. On connaît l'inscription: avribvs b. d. d. (Auribus Bonce Deœ dedicavit) donnée par Gruter , Thesaur. inscript. , lxxxix , 6.

LES CULTES ORIENTAUX. LES MORTS A ARLES. 2jg

Campi. Ces Champs Elysées ne sont plus qu'un amas de ruines; car les cimetières aussi ont leurs ruines, semblent avoir leur vie propre et finissent par mourir; et l'homme qui a tant détruit ne s'est même pas arrêté devant les monuments consacrés par la mort.

Les Alyscamps occupent, au sud du plateau d'Arles, une surface au moins aussi grande que celle de la ville tout entière. Le canal de navi gation du Rhône à Bouc, les terrassements du chemin de fer d'Avignon à Marseille et de vastes ateliers de réparation pour les machines et les • wagons ont envahi une grande partie de l'asile mortuaire; et il n'est peut-être pas une seule de ces pierres tombales, que Ton comptait autrefois par milliers, qui n'ait été brisée, mutilée ou déplacée. Malgré cette profanation, que les besoins de l'industrie moderne n'excusent pas d'une manière complète, l'immense plaine où tant de générations ont pieusement déposé leurs morts avec l'espérance qu'ils ne seraient jamais troublés , ne peut être parcourue sans recueillement. L'érudit et le rêveur y trouvent une source féconde d'études et de méditations. Les Alyscamps sont en effet les plus anciennes et les plus riches archives de la ville d'Arles.

Les grandes ruines de la cité impériale ne rappellent que la vie officielle , publique et extérieure, celle surtout des grands et des heureux; les textes épigraphiques si nombreux et si variés des

Alyscamps nous donnent mieux et nous permettent de pénétrer dans la vie quotidienne des classes humbles; elles nous racontent leurs souffrances, leurs joies et leurs espérances; ces inscriptions, ces autels, ces tombeaux, ces pierres commémoratives dont on pourrait presque bâtir une ville , nous disent les coutumes, les cérémonies, les croyances de la foule : c'est, en un mot, Thistoire de ceux qui n'en ont pas.

Nous avons déjà vu jusqu'à quel point les Romains avaient poussé le mépris et l'exploiiation de Thumanité, et Ton peut dire que jamais aucun peuple n'a plus abusé des esclaves et des captifs. « Aux temps de sobriété, on subsistait de leur travail; aux âges de débauche, on s'amusait de leur mort (i). »

Un des caractères les plus odieux de toutes les sociétés antiques était en effet l'abus de la force et de la violence exercé sans pitié envers les faibles , les opprimés et les vaincus, au point de considérer comme nulles la souffrance et la vie même des déshérités de ce monde; de là deux horribles institutions de gouvernement : l'esclavage et le meurtre public dans les amphithéâtres.

(i) H. Taine, l'Italie.

Après la mort, au contraire, le proscrit, le pauvre, le supplicié même devenait presque sacré; sa tombe était inviolable ; ses cendres avaient droit à un respect et à un repos éternels.

Beaucoup plus spiritualistes qu'on ne le pense ordinairement, les anciens croyaient fermement à l'existence de l'âme après la mort et ont cherché de tout temps à pénétrer le mystère de la tombe. Les Grecs surtout regardaient la mort comme un ■ véritable voyage ; et ce peuple navigateur par excellence avait imaginé des îles bienheureuses, véritable paradis où les âmes des justes goûtaient ■ un calme et un repos parfaits. Ce mythe du voyage des âmes à travers les mers , à la recherche de paradis inconnus , se trouve répandu dans tous les siècles et sous tous les climats , depuis les plaines torrides de l'extrême Orient jusque dans les brouillards du monde Scandinave.

L'idée du bonheur éternel après le tombeau était toujours un peu vague et restait sans doute, pour les païens, à l'état de rêve et d'espérance; car il était bien difficile alors de percevoir trèsnettement le bonheur sans un certain accompagnement de jouissances matérielles; toutefois ce bonheur futur était toujours lié à l'idée de mérite et de vertu; et les philosophies païennes, la philosophie grecque surtout , paraissent avoir eu le sentiment de la grande loi des peines et des récompenses éternelles.

Homère abandonne les méchants au néant;

quant aux bons, « il ne faut pas croire, dit-il, qu'ils meurent, mais ils goûtent un sommeil doux et sacré (i) ».

Platon précise mieux encore : a Une loi des dieux , écrit-il, veut que les hommes dont la vie a été juste et sainte se rendent aux îles Océanides pour y jouir d'un parfait bonheur, et qu'au contraire les méchants et les impies soient dirigés vers un lieu de punition nommé le Tartare. » On croit presque entendre la parole foudroyante de l'Évangile : « Et ceux-ci iront dans la vie éternelle, et ceux-là dans le supplice éternel. »

A la vérité, ces croyances élevées, qui confinent presque au spiritualisme chrétien , n'étaient en général enseignées que par les philosophes et à l'usage de quelques esprits distingués; et il est peu probable que la multitude ait eu, dans les temps anciens, une perception aussi vraie de la vie future. Mais le sentiment qui dominait dans cette multitude, depuis la plus haute antiquité jusqu'à l'avènement du christianisme , c'était le respect et la sympathie pour l'asile de la mort; et ce respect était d'autant plus profond que l'immatérialité de l'âme n'était pas alors très-nettement dégagée, et que la croyance à l'immortalité se rattachait plus ou moins directement à l'idée de la préservation du corps, un lien restant toujours

(i) Hom., Iliade, xi, v. 241.

entre ce corps inanimé et l'âme qui ne l'avait pas absolument quitté (i).

De là cette croyance aux mânes, véritables ombres, ayant une sorte de vie idéale et personnelle, qui survivaient à la destruction du corps, en conservaient l'image vaporeuse et venaient quelquefois se reposer dans le tombeau , comme dans un sanctuaire, à côté de l'enveloppe mortelle qu'elles avaient habitée.

Ainsi s'expliquent tout naturellement ces objets usuels ou précieux que Ton déposait pieusement dans les sépulcres, armes pour les guerriers, bijoux et vases de parfums pour les femmes, jouets même pour les enfants, auxquels on supposait une utilité réelle et que la présence des mânes rendait véritablement sacrés.

Sans doute, les rites funèbres n'avaient pas chez les anciens le caractère élevé et consolant de no^ cérémonies chrétiennes, où le prêtre, précédant la dépouille mortelle, affirme la certitude de la vie éternelle et rappelle, suivant la belle expression de Chateaubriand, l'immortalité marchant devant la mort. Mais on peut, dans une certaine mesure, les considérer comme plus touchants, plus tendres et plus délicats.

(i) «J'amasse la terre autour de toi; je forme ce tertre pour que tes ossements ne soient pas blessés. » {Hymne indien du Véda. Maurel-Dupeyré, Des recherches dans les tombeaux. 1877.)

Les morts tenaient réellement, dans les sociétés antiques, une très-grande place parmi les vivants; et les tombeaux n'étaient pas mis à l'écart comme chez nous, relégués dans des lieux déserts et presque oubliés. On les plaçait généralement le long des grandes avenues qui conduisaient à la ville et dans les endroits les plus fréquentés. Tout le monde connaît les longs alignements de ces monuments funèbres qui commencent aux portes de la Ville Eternelle, suivent les voies Appia et Flaminia, et se prolongent sur plusieurs kilomètres, dans le grand désert de la campagne romaine. Ces cimetières, placés aux portes principales de la cité, formaient comme une seconde ville, la ville des ancêtres, urbs primorum ; et l'on était obligé de la traverser avant d'arriver à la ville moderne. Les morts étaient ainsi sous le regard des passants, presque sous leur protection immédiate ; et Ton donnait toujours un souvenir aux générations éteintes avant d'entrer en relation avec la génération vivante.

Arles, comme Rome, avait sa nécropole. Elle en avait même plusieurs ; car le grand faubourg maritime de Trinquetailles, établi de l'autre côté du Rhône, avait une vie tout à fait indépendante de la ville patricienne et possédait, à lui seul, deux champs de morts, tous deux sur la rive du fleuve,

l'un au nord, l'autre au midi (i). Mais le principal cimetière était celui qui commençait à la porte Romaine et se dirigeait vers l'est du côté de la Crau. C'était une des extrémités de la voie Aurélienne, et les abords en étaient couverts de tombeaux. L'immense champ mortuaire occupait ainsi, à la base du rocher d'Arles, toute cette partie de la plaine insubmersible par les plus grandes crues du Rhône, et qui s'étendait jusqu'aux berges indécises des étangs aujourd'hui colmatés et transformés en prairies. Là commençait cette nappe d'eau tranquille , cette seconde mer dont nous avons parlé plus haut , et dont les vagues clapotantes venaient mourir au pied des monuments funéraires, rappelant ainsi cette navigation incertaine à laquelle les âmes semblaient vouées.

Il est à peu près impossible de remonter à l'origine même du cimetière des Alyscamps, l'un des plus illustres et des plus anciens qui existent au monde. Son histoire est en réalité l'histoire même delà ville d'Arles; et l'on remplirait plusieurs volumes, si l'on voulait faire seulement le dénombrement des inscriptions tumulaires et la description des monuments que le fanatisme ou la cupidité ont épargnés.

(i) Voir la carte d'Arles Constantinienne.

Tour à tour phénicien, celtique, gaulois, grec, romain et chrétien, il aurait du nous laisser des richesses et des trésors sans nombre. Les siècles l'avaient respecté , l'homme l'a détruit. Les tombes ont été profanées, les urnes funéraires emportées ou mises en pièces, les bas-reliefs, les statues, les ossements mêmes des générations de plusieurs siècles jetés çà et là dans les champs et les marais. Le campo santo chrétien qui a remplacé les Alyscamps a eu le même sort; pendant six siècles pourtant, ce fut peut-être le cimetière le plus célèbre de toute la chrétienté. Des légendes pleines de poésie enveloppent son origine et sa consécration d1une auréole mystique. Les rois et les évêques tenaient à y avoir leur place. Toutes les villes situées sur les bords du Rhône y envoyaient leurs morts les plus illustres. Les plus humbles étaient abandonnés au fil de Peau sur le fleuve et arrivaient à Arles sans autre sauvegarde que le respect inspiré par leurs cercueils flottants. Des milliers de chrétiens ont pris ainsi place, dans le même champ de repos, à côté des Grecs et des Romains qui les avaient précédés ; et les Alyscamps étaient devenus une véritable vallée de pierres et de marbres funéraires d'une richesse incomparable, au milieu de laquelle dix-neuf églises ou chapelles élevaient leurs voûtes, leurs coupoles et leurs arceaux.

Ce fut une riche carrière, naturellement trop facile à exploiter ; et nous n'entrerons pas dans le

récit douloureux de cette spoliation. Tous les musées du midi de la France possèdent aujourd'hui des tombeaux volés aux Alyscamps. Quant aux tombes monolithes, elles furent abandonnées aux premiers venus et, pendant plusieurs siècles, considérées comme des pierres de taille toutes prêtes à être mises en œuvre ; en fait, il n'existe peut-être pas de maison de campagne du vaste territoire d'Arles qui n'en puisse montrer quelques-unes, souvent appliquées aux usages les plus abjects.

La ville d'Arles a eu, à plusieurs reprises, la coupable condescendance de laisser les grands et les princes de ce monde s'emparer des tombeaux de ses ancêtres. Charles IX en fit charger plusieurs navires qui sombrèrent dans le Rhône, au Pont-Saint-Esprit. Le duc de Savoie, le prince de Lorraine, presque tous les lieutenants du Roi en Provence , le cardinal de Richelieu et cent autres y puisèrent à pleines mains ; c'est à peine si la ville d'Arles a conservé aujourd'hui une magnifique allée de tombeaux et quelques ruines de cinq chapelles gothiques ou romanes perdues au milieu d'un désert.

Ce serait donc plutôt dans les grandes collections de la France que sur les lieux mêmes qu'il faudrait chercher les plus beaux souvenirs des Alyscamps.

Toutefois, malgré ces déplorables dévastations, on retrouve encore un grand nombre de tombes,

oubliées, sinon épargnées, qui remontent aux premiers temps de la colonisation grecque ou romaine. Il est très-regrettable toutefois de ne rencontrer aucun débris de sépultures de l'époque celtique.

Les plus anciennes sont taillées dans une seule pierre et forment un coffre brut, sans ornement, véritable type du vase funéraire des époques primitives; très-souvent la dalle unique qui formait le couvercle a été déplacée, et cet entre-baillement monstrueux rappelle « la pesante mâchoire du sépulcre » dont parle Hamlet.

D'autres plus récentes présentent une ornementation très-variée, semblable à celles des cippes et des autels votifs, qui étaient les diminutifs des monuments consacrés aux mânes. Tous ou presque tous portent des inscriptions détaillées, rappelant les titres du défunt, ses noms, ses prénoms, sa filiation, son âge, presque toujours suivis du nom du parent, de l'ami ou de l'affranchi qui avait élevé le tombeau et l'avait accompagné de souhaits et de paroles d'une tendresse respectueuse. Ces inscriptions sont en caractères latins de la belle époque; car le latin était la langue commune depuis la conquête. Toutefois l'influence hellénique se trahit à chaque instant par des symboles essentiellement grecs, tels que Psyché qui représentait l'âme, des tritons, des coquilles, des nymph %s, des bateaux faisant allusion à ce mythe de la navigation des âmes à travers l'Océan.

EÔTCAoï, « bonne navigation », tel était le dernier souhait pieusement formé par les parents et les amis pour les morts; et on le trouve gravé sur un très-grand nombre de tombes, toujours en caractères grecs. Sur beaucoup d'autres, le 0 grec, initiale du mot ©ava-uoç, « mort », est inséré au milieu de l'inscription latine et indique combien les formules grecques avaient persisfé même sous la domination romaine. C'est ainsi que le peuple d'Arles, plus grec que romain , nous a laissé jusque dans la mort le souvenir de son origine; confiant dans le profond respect dont les anciens entouraient tous les monuments funéraires , il a gravé sur ses pierres tombales le sceau de sa nationalité, et semble avoir voulu parler en mourant la langue de ses ancêtres et donner sa dernière pensée à la patrie lointaine et à jamais perdue.

Le chemin de fer d" Arles à Marseille. — Anciennes routes d'Espagne en Italie. — Voie Domitienne. — Voie Aurélienne. — Différents tracés de la route de terre entre Arles et les Alpes. — • La Camargue et le Valcarès. — Climat extrême. — Amélioration agricole de la Camargue. — La descente du grand Rhône jusqu'à la mer. — Le territoire de Chamone. — Les Anatiliens, Anatilii, et la ville problématique à'Anatilia. — Le canal Saint-Louis. — Ensablement du golfe de Fos. — Le grau de Galéjon et le port des Fosses-Mariennes. — Ruines antiques. — L'étang de l'Estomac , iTO|taXt|jm). — Maritima Avaticorum. — Bouc et Martigues. — L'étang de Berre, Mastromela stagnum. — Navigation côtière du Rhône à Marseille. — Itinéraire maritime.

Nous quittons Arles et marchons sur Marseille. Tout le monde sait par expérience avec quelle facilité Ton franchit aujourd'hui les quatre-vingtcinq kilomètres qui séparent les deux villes. Depuis vingt ans, l'ancienne route de terre est à peu près abandonnée, et le railway, qui a absorbé tous les transports, traverse la partie déserte de la Crau dans sa plus grande largeur, du nord -ouest au sud- est. Le tracé présente tout d'abord un alignement droit de trente kilomètres de longueur. A droite et à gauche, la plaine horizontale et pierreuse. Point de terrassements ; on n'a eu qu'à poser les rails sur une immense plate-forme toute préparée par la nature, et les diluviums du Rhône

et de la Durance ont donné à nos ingénieurs une couche de ballast indéfinie. On longe ensuite pendant quelques minutes l'étang de Berre; et, après s'être enfoncé dans la chaîne escarpée de l'Estaque, dont les derniers contre-forts dessinent le contour de la rade de Marseille, on arrive brusquement en gare sur l'un des plateaux qui dominent au nord l'ancien port de la ville phocéenne. Les relevés de la circulation nous apprennent que près de douze cent mille voyageurs font annuellement ce parcours. Combien peu dans ce nombre ont cherché à se rendre compte des révolutions du territoire qu'ils ont à peine entrevu et si rapidement traversé I

Nous ne suivrons pas cette route moderne ; nous continuerons à vivre dans le passé, et nous prions le lecteur de faire avec nous le trajet d'Arles à Marseille, en se reportant aux premiers siècles de notre ère, c'est-à-dire en pleine colonisation grecque ou romaine.

Lorsqu'on se rendait autrefois d'Espagne en Italie, on avait à choisir, comme de nos jours, entre deux voies différentes , la voie de terre et la voie de mer; on pouvait, en effet, traverser la Gaule méridionale ou bien naviguer de port à port le long de ses côtes.

Il est aujourd'hui universellement connu qu'une grande route militaire, désignée sous le nom de

D'ARLES A MARSEILLE PAR MER. 2g3

« voie Domitienne », via Domitia, pénétrait en Gaule par les Pyrénées et se prolongeait depuis Narbonne jusqu'au Rhône (i).

Après avoir franchi le Rhône, deux voies principales conduisaient d'Arles en Italie. « La première, dont le tracé est donné, avec de grands détails, par l'Itinéraire d'Antonin et par les Vases Apollinaires, passait par Saint-Gabriel, Ernaginum ; et, après avoir longé au nord la chaîne des Alpines, arrivait par Saint-Remy, Glanum, jusqu'à la Durance qu'elle traversait à Cavaillon, Cabellio ; remontait ensuite toute la vallée de cette rivière en passant par Apt, Apta Julia, Sis- Xevon, Segustero, Gap, Vapincum, Embrun, Ebu~ rodunum, et Briançon , Brigantio, pour traverser les Alpes Cottiennes au mont Genèvre, Matrona, et arriver ainsi jusqu'à Suze, Segusio, où commençait alors l'Italie.

n La deuxième voie conduisant d'Arles en Italie longeait les Alpes Maritimes. C'était la « voie Aurélienne », via Aurélia; elle traversait la Crau en ligne droite, passait, d'après l'Itinéraire d'Antonin, par Fos, Fossœ Marianœ, Marseille, Massalia, Aix, Aquœ Sextiœ , Fréjus, Forum Julii, Antibes, Antipolis , et Iranchissait enfin le torrent du Var, Varus Jluvius.

» Toutefois les indications de la table de Peu-

(i) Voir, pour le tracé de la voie Domitienne, les Villes mortes, etc., chap. xiu.

tinger portent une voie de raccordement, ouverte à travers le massif des Alpines , depuis Saint- Remy, Glanum, jusqu'à Aix, Aquœ Sextice, par Aureilles, Tericiœ, et Pelissane, Pisavis, et qui permettait d'éviter les détours que faisait alors la voie Aurélienne, en se dirigeant sur Fossœ Marianne et sur Marseille.

» En outre, une troisième voie romaine, partant d'Arles comme les précédentes, remontait le Rhône jusqu'à Lyon, en passant par Saint-Gabriel, Ernaginum, Barbentane, Bellintiim, Avignon, Avenio, Orange, Arausio , etc.; et l'Itinéraire de Bordeaux à Jérusalem démontre que, pour se rendre d'Arles en Italie, on suivait cette voie jusqu'à Valence, Valentia ; on remontait alors la vallée de la Drôme par Die, Dea Vocontiorum, jusqu'au col de Cabre, Gaura Mons, sur le faîte qui sépare la vallée du Rhône de celle de la Durance, et Ton rejoignait enfin à Gap, Vapincum, la route directe d'Arles en Italie par les Alpes Cottiennes.

» Ainsi, en définitive, tous les voyageurs partis des pays situés sur la rive droite du Rhône, une fois arrivés à Arles, devaient nécessairement passer par Ernaginum et les Alpines, excepté ceux qui se rendaient directement à Fossœ Marianœ et à Marseille (i). »

(i) A-. Aurès, Sur le tracé de la voie Domitienne, Nimes, i865.

Cette route d'Arles au port des Fosses -Mariennes et à Marseille était donc, comme on peut très-bien le voir sur notre carte (page i), une route destinée à desservir des intérêts spéciaux, et la configuration du sol ne lui permettait pas d'être directe. Il eût été, en effet, presque impossible de rétablir dans le dédale des marais qui longeaient la rive gauche du Rhône depuis Arles jusqu'à la mer et sur un sol vaseux, détrempé et submersible, qui ne pouvait présenter une consistance et une assiette convenables. La route délaissait donc la région des marais et courait d'abord de l'est à l'ouest, sur le versant méridional de la chaîne des Alpines, dans la direction des villages modernes de Mouriès et d'Eyguières. Elle tournait alors brusquement à angle droit, descendait vers le sud, et traversait la plaine déserte de la Grau pour aboutir, entre Fos et le grau de Galéjon, au port des Fosses-Mariennes. Elle remontait alors vers le Nord, contournait l'étang de Berre , stagnum Mastromela , traversait les rivières de la Touloubre, Cœnus , et de PArc, Secoanus , passait à Calcaria, Calissame, à Septem Millia, Septèmes, et se terminait à Marseille.

Telle était la route que Ton pourrait appeler la voie littorale ; et, bien que construite par les Romains , on doit la considérer en fait comme

grecque par la nature des intérêts qu'elle fut appelée à desservir. Arles était, en effet, peuplée de Grecs commerçants; Marseille était, dans la province, la ville grecque par excellence; et, quant au port des Fosses-Mariennes, on sait qu'il fut construit par les Massaliotes dans les premiers siècles de notre ère , après qu'ils eurent reçu des légions romaines, à titre de récompense, la propriété du chenal maritime et des étangs qui permettaient aux navires de remonter jusqu'à Arles.

Quelque importante cependant que fût cette route littorale, ce n'était qu'une voie auxiliaire fréquentée surtout par les légions et les convois militaires. La plus grande partie du négoce se faisait par eau ; et nous avons vu que les navires pouvaient, à leur choix, descendre le Rhône en franchissant la barre, ou prendre, à travers les étangs, le canal des Fosses-Mariennes ; cette dernière voie, plus courte, plus directe, mais plus dispendieuse, était même la plus généralement suivie; et Strabon raconte que les Massaliotes « tirèrent de grandes richesses de ce canal, en exigeant un droit de péage de tous ceux qui le remontaient ou qui le descendaient (1) ».

La descente du Rhône s'effectuait d'ailleurs, au commencement de notre ère, d'une manière assez

(1) 'E? ou (Mao-ffaX(a) irXoùxov ^vlyxavTO 7ro),uv, têkr, «pattôjj.svoi xoù; àvcwO.éovTaç xal xoùçxaTayo[j.£vou<;. (Strab., Géog., I. IV, c. 1, 8.)

facile; car, d'après le taux d'avancement des embouchures et les témoignages les plus autorisés des géographes anciens que nous avons déjà plusieurs fois invoqués, la distance d'Arles à la mer était environ la moitié de celle qui existe aujourd'hui.

Le musoir du grand Rhône, dont la saillie en mer se prolonge assez loin au-dessous des basses eaux et forme au large une sorte d'archipel sousmarin d'îlots et d'écueils vaseux, est de formation toute récente. La plus grande partie des eaux du fleuve s'écoulaient beaucoup plus à l'ouest, à travers la Camargue et même dans les étangs d'Aiguesmortes ; l'étang de Valcarès, aujourd'hui fermé, était un golfe ouvert et navigable ; et, si l'on introduit toutes ces modifications sur une carte moderne du littoral, on reconnaît tout de suite que le golfe de Fos n'existait pas et ne pouvait pas exister; tout au moins ne présentait-il pas cette courbe demi-circulaire qui en fait aujourd'hui un mouillageexceptionnellementabrité.

La Camargue et le plan du Bourg venaient alors affleurer les deux rives du bas Rhône; et leurs terres, d'une incomparable fertilité, souvent submergées, toujours submersibles et par conséquent dessalées, étaient recouvertes d'une végétation que l'on ne retrouve plus aujourd'hui que sur les francs bords mêmes du fleuve.

La grande île de la Camargue, insula Camaria, qu'une étymologie vicieuse et en désaccord complet avec la topographie et l'histoire ancienne représente comme l'ancien camp de Marius , Caii Marii ager, devait avoir à peine, à l'époque romaine , la moitié de la superficie actuelle. A l'heure où nous écrivons, elle est de soixantequinze mille hectares, dont cinquante-deux mille environ appartiennent à la commune d'Arles , vingt-trois mille à celle des Saintes-Mariés, et que l'on divise ordinairement en trois zones csssez nettement tranchées, — les terres cultivées , les terres vagues ou pâturages, et la région des dunes et des marais.

Les terres cultivées occupent quinze mille hectares environ, en pleine prospérité agricole, situés en grande partie au nord de l'île ou le long des berges du grand et du petit Rhône. On y compte près de deux cents métairies, dites mas, entourées de bouquets d'arbres, d'oliviers et de jardins; le limon fertile du Rhône y produit des céréales d'une qualité supérieure, et les arbres y prennent quelquefois un développement grandiose.

C'est en somme la seule partie réellement habitée de l'île ; le reste n'est qu'un pays de chasse et de pêche, presque un désert, et se compose par parties égales de trente mille hectares de pàtu-

D ARLES A MARSEILLE PAR MER. 2gÇ

rages et de terres vagues et de trente mille hectares de marais, d'étangs et bas-fonds salés. L'appareil littoral y a pris une très-grande extension et forme un véritable dédale de dunes mouvantes et de cuvettes à moitié desséchées. La plus grande de ces dépressions, l'étang de Valcarès (i), occupe à lui seul une superficie de douze mille hectares; et ses eaux, souvent gonflées par les pluies d'automne et d'hiver, se réunissent alors à celles de tous les marais voisins, pénètrent à travers le cordon des dunes littorales et se rendent à la mer par une série de graus temporaires, appelés afoux, à chaque instant déplacés ou atterris.

L'homme est rare dans ces solitudes fiévreuses, il n'y envoie que ses troupeaux ; et plus de deux cent mille bêtes à laine placées sous la conduite de quelques patres paissent, pendant six mois de l'année, l'herbe salée qui croît en assez grande abondance sur tous les lambeaux de terre émergés. Des taureaux noirs et des chevaux blancs errent en toute liberté dans ces steppes indécises, et semblent les seuls maîtres de cette plaine étrange, dont le silence solennel et les horizons lointains produisent une impression d'indéfinissable tristesse. Le sel, qui est le grand fléau agricole de la Ca-

(i) Valcarès est une corruption de Vaccarès, qui rappelle les troupeaux de vaches qui paissent les herbes salines sur les bords de l'étang. On l'appelle dans le pays la pichoto mar, la petite mer.

margue, se montre partout ; la terre en est imprégnée (i) ; et des efflorescences blanchâtres étincellent au soleil comme des facettes microscopiques de cristaux pulvérisés. La flore des dunes et des marais est terne et pauvre ; quelques arbustes rugueux et tourmentés se détachent çà et là sur le fond gris et fangeux des bancs de vase et des étangs. Des plantes ligneuses aux saveurs amères, des salicornes, des joncs, des soudes, quelques chétives graminées composent un tapis végétal très-clair-semé. Seuls, les oiseaux indigènes et ceux de l'Afrique et de l'Orient trouvent sur cette terre abandonnée des hommes une tranquillité parfaite et un repos presque absolu. Ils y émigrent en foule ; les longues files de flamants roses, les mouettes blanches au vol circulaire, les compagnies de perdrix et d'outardes animent par leur présence l'immense surface de ces étangs endormis ; et dans le silence de ce désert leurs cris rauques ou joyeux se détachent en notes perçantes sur la plainte éternelle de la mer.

L'île entière de la Camargue est entourée d'une ceinture de digues insubmersibles. Le Rhône ne baigne plus la terre limoneuse; et le sel, dissous

(i) Elle en contient jusqu'à 21 millièmes, (Duponchel, Hydraul. et géol agr:c.)

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dans ces alluvions marines, se concentre lentement, monte à la surface par les interstices capillaires du sol et cristallise en plaques blanchâtres connues sous le nom de sansouires. C'est la mort de toute végétation.

L'évaporation active des flaques d'eau donne naissance à des miasmes pestilentiels; pendant l'été, la plupart des cuvettes se dessèchent ; les joncs et les touffes d'herbes salines pourrissent sur place ; et la fièvre paludéenne est à l'état endémique depuis Aries jusqu'à la mer.

L'immense lessivage, produit autrefois parles inondations périodiques du Rhône qui recouvrait la Camargue d'une véritable mer temporaire, n'avait pas seulement pour résultat de dessaler le sol et d'aviver les étangs ; il tempérait d'une manière notable les ardeurs mêmes de la canicule.

Aujourd'hui peu de climats sont plus extrêmes que celui de cette partie perdue de la Provence ; l'hiver y est exceptionnellement rude et les températures estivales très-élevées ; la pluie mal répartie tombe seulement pendant un nombre de jours assez restreint et se précipite le plus souvent en véritables déluges; et, pendant la majeure partie de l'année, des vents desséchants du nord et du nord-ouest balayent avec fureur la malheureuse plaine sans défense et sans abri.

L'amélioration agricole et sanitaire de la Camargue est devenue aujourd'hui un problème fort complexe, et la présence des digues en rend la solution assez difficile. Depuis un demi-siècle, les études, les mémoires et les projets se sont accumulés, et l'on n'a fait encore que bien peu de progrès.

La nécessité de conserver les digues est un fait universellement accepté. Mettre l'ensemble du delta à l'abri des inondations du Rhône en exhaussant les chaussées anciennes, — préserver la plage en établissant une digue sur le littoral, — assurer l'assèchement des terres en creusant des canaux d'écoulement destinés à assainir les bassins de l'eau saumâtre qui croupit sur place, — ouvrir ensuite des rigoles secondaires qui conduiront les eaux dans le Valcarès, — organiser un système de canaux d'eau douce pour l'alimentation des habitants et des troupeaux, ainsi que pour l'irrigation et le dessalement des terres, — bonifier quelques parties du delta par des colmatages coordonnés avec les moyens d'irrigation, — créer enfin dans l'île un réseau de routes agricoles, — tel est le programme que les hommes spéciaux ont définitivement arrêté et qui a déjà reçu un commencement d'exécution. Mais, on doit le reconnaître, on ne transforme pas un pays en quelques années; il faudra bien du temps et bien

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des millions avant d'obtenir les résultats auxquels la nature aurait pu permettre d'arriver presque gratuitement ; et , si la Camargue doit devenir jamais u le jardin de la Provence et la Hollande de la France », nous sommes encore loin du jour où il nous sera possible d'en réaliser les richesses et d'en récolter les fruits.

Rien ne peut donner une idée plus juste de la navigation ancienne d'Arles à la mer par les étangs que la traversée actuelle de Venise au littoral de l'Adriatique. Une ville entourée de lagunes et séparée de la mer par une succession d'étangs peu profonds au milieu desquels serpentent un ou plusieurs chenaux navigables, telle est la disposition commune à tous les ports intérieurs, construits dans la zone de l'appareil littoral, dans l'estuaire d'un grand fleuve.

La descente directe du Rhône présentait un aspect plus imposant. Aujourd'hui encore, malgré les deux digues qui l'emprisonnent et qui masquent la vue de la plaine, il existe peu de routes au monde d'un effet plus grandiose. La largeur du fleuve atteint, dépasse quelquefois douze cents mètres ; le courant est insensible ; des îles, alignées en chapelet, semblent descendre le fil de l'eau, et, couvertes d'une épaisse forêt de saules et d'oseraies au feuillage gris et un peu

terne, paraissent d'immenses radeaux de verdure qui se dirigent lentement vers la mer. Sur les deux rives, des trembles d'une végétation luxuriante agitent au vent leurs feuilles argentées. Au loin,, la colline, les remparts et les tours d'Arles décroissent peu à peu, baignés dans les eaux du Rhône, et finissent par s'évanouir; le niveau des digues s'abaisse lentement, et l'on peut bientôt apercevoir l'immense plaine marécageuse et déserte. De longues flèches horizontales, tour à tour noires et lumineuses, s'étendent à perle de vue, et l'on voit émerger çà et là les ruines démantelées des tours de guet qui marquaient les limites des anciennes embouchures. De tous côtés le mirage fait frissonner l'atmosphère, lui donne presque l'oscillation de la vague ; la terre récente et encore mouillée, déposée hier par les eaux, semble frémir et devoir s'effondrer à chaque instant; et l'œil, ébloui de lumière et de reflets, passe par des transitions insensibles de la terre aux étangs, du Rhône à la mer, et de la mer au ciel.

L'instabilité de la côte, son horizontalité parfaite et le peu de saillie qu'elle présente au-dessus des eaux empêchent de déterminer le point précis où finit la terre et où commence la mer. La moindre marée, la plus petite crue du Rhône, une série prolongée de sécheresses ou de vents du

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nord noient ou découvrent tour à tour plusieurs centaines de mètres de berges et de rivages.

A plus forte raison est-il impossible d'indiquer, même approximativement, quelle était la limite de la mer, aux premiers siècles de notre ère. Toutefois, on peut retrancher hardiment du continent la saillie moderne de vingt kilomètres qui constitue le musoir du grand Rhône; et c'est tout au plus si le territoire actuel de Chamone (i), où se trouve aujourd'hui un poste de douaniers assez reculé dans l'intérieur des terres, existait à l'époque romaine.

Ce nom de Chamone, qui n'avait jusqu'à présent éveillé aucun souvenir ancien, vient d'être lu tout récemment sur une pierre à moitié rongée par le salin, trouvée dans les marais de la Camargue et recueillie depuis peu dans le musée épigraphique de la ville de Nimes. La pierre est un calcaire grossier; elle porte sur ses deux faces (2) une inscription, dont les caractères très-médiocres

(1) Voir la carte de l'État-major, feuille n° 234, et la carte générale placée au commencement du volume.

(2) Première face : Seconde face:

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