OSTIA SACR.ARAM
3û8 CHAPITRE HUITIÈME
tions qui offrent tous les caractères de l'époque gallo-romaine. Il en est de même sur le rivage opposé; et il existe notamment un point de cette rive où Ton aperçoit, lorsque les eaux sont trèsbasses, une grande quantité d'amphores plus ou moins intactes et à moitié enfouies dans la vase, à côté de pierres provenant d'anciennes constructions, comme si un navire avait coulé à pic en cet endroit, le long du quai où il était amarré, et avait laissé échapper de ses flancs les produits céramiques composant sa cargaison. La rive septentrionale n'est pas moins riche en vestiges du même genre; et Ton y rencontre en abondance ces tuiles à rebords caractéristiques des habitations gallo-romaines, des fragments de mosaïques et des fondations assez considérables pour être exploitées comme carrière, lorsque dans le pays on a besoin de quelques matériaux (i). » Tout récemment encore , on a exhumé de ce sol de grandes jarres funéraires de fabrication hispanogrecque, et qui contenaient des ossements : on sait avec quel soin pieux on préparait autrefois ces grandes amphores qu'on accouplait bout à bout, comme un étui gigantesque, de manière à former un cercueil dont la durée était presque indéfinie, qui préservait beaucoup plus longtemps les corps que le bois ou le métal, et témoignait ainsi du
(i) E. Flouest, Sépultures antiques de la Camargue, 18Ô9-1870.
D ARLES A MARSEILLE PAR MER. 3c>9
respect profond que les sociétés antiques ont toujours eu pour leurs morts.
Un ou plusieurs bras du Rhône débouchaient autrefois dans le golfe du Valcarès, et c'était sur ses rives que finissait la navigation maritime et que commençait la navigation rhodanienne; nul doute par conséquent que tous les débris et toutes les substructions que Ton voit émerger sur tout le contour de l'étang, dès que le niveau des eaux s'abaisse de quelques centimètres, n'aient fait autrefois partie de constructions assez importantes, d'entrepôts , de magasins , de quais même. Ce n'est donc pas sans quelque probabilité qu'on peut placer sur cette plage gracieusement arrondie la ville un peu problématique d'Anatilia, qui était ainsi la première station des marchandises importées sur notre continent à destination des emporia d'Arles, de Lyon et du centre de la Gaule.
Lorsque, après avoir longé la plage de la Camargue, on se dirige vers Marseille, on laisse tout d'abord à gauche un golfe profond, demi-circulaire, dont les deux saillies extrêmes sont le musoir sablonneux du grand Rhône et les premières falaises rocheuses de la chaîne de l'Estaque. C'est le golfe de Fos, l'un des meilleurs atterrages de cette partie de la Méditerranée, ainsi que l'indiquent les noms d'anse du Repos et de mouillage
3lO CHAPITRE HUITIEME.
d' Aiguës- Douces donnés aux deux côtés de cette baie hospitalière.
Jusqu'à ces derniers temps, les tartanes et les allèges du Rhône, qui faisaient le service du petit cabotage d'Arles aux ports voisins du golfe de Lyon, étaient obligées de franchir la barre dont nous avons plusieurs fois mentionné l'existence, les variations et les dangers.
L'ouverture récente du canal Saint-Louis a considérablement amélioré la situation; et une coupure, faite dans les terres basses et les marécages de la rive gauche du Rhône, permet aujourd'hui de délaisser l'embouchure du fleuve et d'entrer directement dans le golfe de Fos.
Le canal Saint-Louis a pris son nom de la dernière tour de guet du Rhône; son point de départ est à six cents mètres de cette tour. Il présente un seul alignement droit de trois mille trois cents mètres de longueur ; sa largeur et sa profondeur sont à peu près les mêmes que celles du canal de Suez, et il débouche à la mer, sur la plage ouest du golfe de Fos, dans un avant-port formé de deux jetées , disposition artificielle analogue à celle de Port-Saïd sur la plage d'Egypte.
On peut s'engager dans le nouveau canal sans craindre l'encombrement. Le port en rivière , l'avant-port en mer, le grand chenal qui les réunit sont des travaux d'art de premier ordre et qui font le plus grand honneur aux ingénieurs qui les ont exécutés; malheureusement tout est vide.
Pas un bateau, pas une tonne de marchandises. Sur les deux rives le silence, la fièvre et le désert.
Une sorte de fatalité semble peser, depuis trente ans, sur la solution du problème des embouchures du Rhône. Les travaux d1endiguement exécutés de i852 à 1857 avaient un moment permis d'espérer que toutes les eaux du fleuve, réunies dans un seul bras , produiraient une chasse assez puissante pour abaisser et draguer le seuil de la barre; on crut même toucher au succès, et pendant quelques années la passe se maintint à près de quatre mètres; mais ce résultat ne fut qu'éphémère; et Ton vit bientôt le grau d'entrée osciller et se déplacer de plus de trois kilomètres, le seuil sous-marin s'élever de nouveau à un mètre vingt centimètres et fermer impitoyablement Pentrée du fleuve un moment déblayée. La question si longtemps agitée entre Pendiguement et la canalisation latérale fut reprise et définitivement résolue en faveur de cette dernière solution. Le canal Saint-Louis fut créé. Le Rhône a désormais une porte directe ouverte sur la mer, mais cette porte est délaissée.
Tout le monde sait que la vallée d'Arles à Lyon, qui a été de tout temps la grande voie historique et commerciale de la France, est desservie par un double chemin de fer. La navigation fluviale lutte, depuis près de vingt ans, contre cette terrible concurrence; et peut-être, lorsque les mauvais passages du fleuve auront été améliores ,
lorsqu'on aura établi partout une profondeur suffisante et réduit ainsi la durée des chômages, qui dépasse quelquefois le quart de Tannée , la battellerie- verra-t-elle renaître les jours prospères du passé, et le canal Saint-Louis deviendra-t-il alors la tête de ligne et le point de soudure obligé de la navigation maritime.
Toutefois, des dangers bien autrement sérieux menacent Favenir du canal, dont le présent est déjà si lamentable. Le golfe de Fos lui-même tend à s'ensabler (i). La comparaison des sondages faits en 1 841 et en 1872 a fait naître les plus vives appréhensions. Les fonds marins se sont considérablement exhaussés par suite des apports successifs du Rhône; l'eau du golfe est moins salée; et, là où l'on relevait il y a vingt ans des profondeurs de vingt à trente mètres, on trouve des couches de vase récente et des fonds qui varient de un à dix mètres; la mission hydrographique, envoyée en 1872 aux embouchures du Rhône, a constaté d'une manière indéniable que, pour retrouver les fonds inaltérés du golfe, il fallait dépasser à Test le méridien de Fos. Les trois cinquièmes de la baie sont donc envahis dès mairt tenant par les alluvions.
(1) Il arrivera, dans la suite des temps, que le golfe dd Fos se comblera entièrement jusqu'au cap Couronne, et que toute cette plage sillonnée par des vaisseaux le sera par la charrue. (Papon, Hist. gên. de Provence, première partie, chorogr.)
En présence de ces constatations d'une gravité qui n'échappera à personne, on se demande si le canal Saint- Louis ne sera pas comblé avant l'heure où il pourra servir; et le remède qui paraît devoir être adopté est le détournement du grand Rhône lui-même, dont les eaux boueuses, délaissant l'embouchure actuelle , seraient alors rejetées à l'ouest en pleine Camargue sur la plage de Piémanson , dans cette partie du rivage que la mer ronge aujourd'hui et que les limons du fleuve reconstitueraient de nouveau.
On le voit : peu de problèmes sont plus difficiles, plus complexes et moins résolus que celui des embouchures du Rhône. Nous n'avons pu qu'effleurer ici cette question délicate, et dont l'exposé seul nous a déjà entraîné un peu en dehors du cadre de notre sujet. Nous espérons la traiter un jour avec tous les développements qu'elle comporte; mais pour le moment, nous quitterons ce promontoire avancé du Rhône et nous continuerons notre marche littorale vers l'est, en nous reportant toujours à ces époques anciennes où le fleuve, au lieu de faire une saillie en mer, débouchait dans sa lagune comme dans un golfe, et où par conséquent les questions d'ensablement des embouchures étaient loin d'avoir l'importance qu'elles ont aujourd'hui.
Un seul grau d'écoulement déverse dans le golfe de Fos le trop-plein des eaux de la grande lagune, aujourd'hui fort réduite, qui s'étalait autrefois du nord au sud, depuis les Alpines jusqu'à la mer; c'est le grau du Galéjon. Cette lagune s'est considérablement rétrécie; et, si le canal d'Arles à Bouc n'a pas rendu de grands services à la navigation , il a eu du moins pour résultat de favoriser le dessèchement et la mise en culture d'une notable partie des marais qui entouraient la ville d'Arles. Il est facile de reconnaître, même encore aujourdhui, l'importance nautique que le grau du Galéjon devait avoir dans les temps anciens. Alors que les embouchures du Rhône étaient et sont encore soumises à toutes sortes de vicissitudes et de variations, qu'elles se déplaçaient et s'envasaient sans cesse, l'étang de Galéjon est resté, pendant de longs siècles, une rade sûre, tranquille et navigable, communiquant avec la mer par un chenal régulier et profond. Cette excellente situation s'est prolongée jusque vers le milieu du dix-septième siècle. « L'eau de la mer, écrivait H. Bouche vers 1660, aussi bien que les petites barques, peuvent entrer par de petits canaux dans l'étang de Fos qui est presque
au bord de la mer , ainsi que je l'ai appris sur
le lieu par des personnes de créance qui m'ont
assuré être venues autrefois sur une barque, depuis Arles jusqu'à Fos, entrant du Rhône au Galéjon et de celui-ci par d'autres canaux qui conduisent à Fos...., et c'est chose bien assurée que les pêcheurs de Martigues, sortant tous les jours de la mer, entrent dans le grand canal et étang du Galéjon, au terroir de Fos, pour y pêcher, et de ce canal ils pouvaient aller anciennement jusqu'à Arles (i). »
Une assez mauvaise carte de Provence, qui porte la date de 1719, désigne encore le Galéjon sous le nom de Port de Balcjon (2) et le met en communication directe avec l'étang de Montmajour et la plaine d'Arles complètement inondée.
C'est donc aux environs du grau de Galéjon qu'il faut chercher l'ancien port des Fosses-Mariennes construit, comme nous l'avons dit, par les Grecs de Massalia à l'embouchure du canal de Mari us.
Le port a disparu comme le canal ; mais son existence, aux premiers siècles de notre ère, n'est pas contestable. L'Itinéraire maritime le place à quarante milles de Massalia; l'Itinéraire officiel de l'empereur Antonin le porte sur la voie Aurélienne de Marseille à Arles , à trente-trois milles de cette dernière ville et à trente-quatre de Cal-
(1) Honoré Bouche, Chorographie ou Description de Provence, 1. III, ch. vi, Aix, 1864.
(2) Carte de Chiquet. (Bibliothèque de Marseille.)
caria, aujourd'hui Calissane, située de l'autre côté de l'étang de Berre, où l'on exploite encore des carrières de pierre de taille déjà connues des Romains; la table de Peutinger enfin le représente sous la forme d'un portique demi-circulaire assez semblable à la vignette du port d'Ostie, établi à l'embouchure du Tibre et qui a pris le nom de l'empereur Claude son fondateur, portus Clandii.
« En rapprochant ces deux témoignages graphiques des textes des Itinéraires, et en tenant compte du silence gardé sur le port par les auteurs du premier et du deuxième siècle qui ont parlé avec détail du canal de Marius, on peut en conclure que ce port est d'une création postérieure de trois siècles peut-être au canal, et qu'il témoigne de l'importance croissante des Fosses- Mariennes comme moyen de communication sous l'empire (i). »
Il est évident , en effet, qu'en approfondissant les passes navigables de la lagune de Galéjon , Marius n'avait en vue que d'assurer l'approvisionnement de son armée campée au nord d'Arles , et qu'il dut se soucier assez peu de créer un port définitif sur le littoral. Ce furent les Grecs de Marseille, devenus propriétaires du canal, qui établirent plus tard un véritable port; et,
( i ) E. Desjardins, Aperçu historique sur les embouchures du Rhône, Paris, 1866
d'aRLES A MARSEILLE PAR MER. 3lJ
bien que les archéologues soient assez peu d'accord sur la position précise de cet emporium plus grec que romain , il est probable qu'il devait se trouver au pied de la petite colline calcaire sur laquelle est bâtie la ville moderne de Fos et sur les rives indécises de l'étang de la Fousse , dont les noms rappellent très-bien les fossœ creusées par l'armée romaine.
Les abords de la petite anse naturelle située au sud de Fos et formée par la pointe de Saint-Gervais sont encore couverts de débris romains. Les fragments d'amphores, de poteries, de tuiles à rebord abondent à la pointe même et sont disséminés sur le rivage à plus d'un mille vers l'est et à près de cinq cents mètres vers l'ouest. Ces ruines s'étendent même sous l'eau à une certaine distance ; car la mer a rongé la côte. Depuis quinze siècles, les vagues ont usé et détruit presque toutes les constructions englouties ; et la plus grande partie des fragments qu'on retrouve sur la plage sous-marine sont très-petits et présentent des surfaces arrondies par le frottement et l'agitation de la mer. Ces ruines sont cependant assez considérables. « Elles consistent en une série de fondations de maisons, dont quelques-unes paraissent avoir servi de bains et d'où l'on a extrait, à différentes reprises, des tables de marbre de Paros. La mer a atteint la dernière rangée de ces maisons et n'a presque plus rien laissé sur le rivage. On y voit encore quelques gros blocs de pierre
qui ont dû faire partie des quais, des amas de briques, des fragments de granit, de porphyre, de marbre, de vases, etc.. On en a retiré des monnaies massaliotes, de petites statues en bronze, des ustensiles de ménage; et Ton croit même pouvoir distinguer quelques vestiges de longues jetées en pierre de taille (i). »
Il est donc très-probable que le port des Fosses- Mariennes correspond à ces ruines ; mais , s'il est prudent de ne pas être tout à fait affirmatif en présence de débris que la mer a rendus bien souvent méconnaissables, on ne saurait cependant douter que le port antique ait existé à peu près sur cette partie de la plage, et il est certain que les Grecs de Marseille ont dû le créer tout d'une pièce et par la force même des choses, .« parce que, d'une part (2), les allèges, qui descendaient d'Arles à la mer, avaient quelquefois besoin de s'arrêter en route, lorsque les vents contraires les empêchaient de sortir du grau; et que , d'autre part , les navires que des intérêts commerciaux n'appelaient pas jusqu'à Arles, et qui, par conséquent, n'avaient pas à remonter
(1) Comte de Villeneuve, Statistique des Bouches-du- Rhône, 1825.
On doit regretter surtout la perte d'une petite monnaie d'argent au type de Marseille, et qui portait en légende ,les deux lettres grecques ST (stoma-limné ) . (Statist.j
(2) A. Aurès, Sur le port des Fosses- M ariennes, Nîmes, .i8-3
jusque-là, pouvaient néanmoins avoir besoin de stationner près de l'embouchure des Fosses-Mariennes, soit lorsqu'ils y entraient, comme dans un port de refuge, pour éviter une tempête, soit même lorsque, suivant l'usage constant des anciens , ils y faisaient relâche pendant la nuit pour reprendre le voyage le lendemain », et continuer de port à port, cette navigation côtière dont l'Itinéraire maritime nous a laissé fidèlement toutes les étapes (i).
Les progrès des atterrissements et l'exhaussement séculaire de tous les bas-fonds marécageux ont fini par transformer toute la zone littorale qui s'étend des embouchures du Rhône aux premiers contre-forts de la chaîne rocheuse de l'Estaque.
Nous avons vu que la grande lagune maritime d'Arles avait été presque entièrement desséchée par le canal d'Arles à Bouc , et se trouve aujourd'hui réduite à quelques marais isolés dont le
Ab Immadris Massilia Grœcorum portus. . . . mpm. xn
A Massilia Grœcorum Incaro, positio mpm. xn
Ab Incaro Dilis, positio mpm. vni
A Dilis Fossis Marianis, portus mpm. xx
A Fossis ad Gradum Massalitanorum, fiuvius
Rhodanus mpm. xvi
A Gradu per fluvium Rhodanum Arelatum. . . mpm. xxx (Itinerarium maritimum.)
dernier seul, l'étang de Galéjon , communique encore avec la mer.
Un second bassin intérieur faisait autrefois suite à cette lagune atterrie, et réunissait en une même nappe d'eau les étangs modernes ôCEngrenier, de Poitra, de Cytis , de Lavalduc et de VEstomac. Sous ce dernier nom, quelque peu ridicule, mais qu'il convient de prononcer et d'écrire suivant l'idiome provençal, lou stoma, on reconnaît parfaitement le Stoma-limné de Strabon (ffTo'fxa, bouche ; Xi'pr), étang), que plusieurs géographes considéraient, à l'époque où toute la région littorale était inondée, comme une des bouches mêmes du Rhône dans la mer. Les noms de Cytis (xutoç, cavité, lit de rivière ou de mer) et de Poura (to^o;, jportus, passage, grau de communication) peuvent aussi être considérés comme une indication de l'ancien état des lieux. Il est certain que tous ces étangs isolés communiquaient autrefois non-seulement entre eux, mais encore avec la mer; et, comme nous voyons aujourd'hui ces bassins séparés par des massifs calcaires dont le relief est assez accentué, il en résulte que la petite mer intérieure des temps anciens devait avoir un contour très -dentelé, assez semblable comme dessin à celui que présente l'étang de Berre qui lui est contigu. L'état actuel des lieux s'est profondément modifié. Seul, l'étang de la Bouche on de l'Estomac a conservé, par des filtrations .souterraines, ses communications avec la mer, et ses
D'ARLES A MARSEILLE PAR MER. 32r
eaux peuvent se maintenir au même niveau que celles de la Méditerranée ; mais les autres étangs, séparés les uns des autres soit par des flèches de sable, soit par quelque soulèvement intérieur du sol, et privés de ^alimentation de la mer, se sont trouvés exposés à une évaporation active ; leur niveau s'est rapidement abaissé (i). Les étangs de Poura et de Cytis ont été desséchés ou transformés en salins; ceux de Lavalduc et de P Engrenier sont descendus à neuf mètres en contrebas du zéro moyen de la mer et ne sont plus que des Caspiennes en miniature, dont les eaux sursaturées de sel alimentent les salines et les usines de produits chimiques que l'industrie a créées sur leurs bords.
Les géographes classiques, Mêla, Pline, Ptolémée , mentionnent l'existence d'une ville du nom de Maritima, à laquelle ils attribuent le titre de colonie de la peuplade des Avatiques , Avatici (2). Il est bien difficile d'indiquer, même
( 1 ) Lavalduc , 9mA° au-dessous du zéro de la mer.
Engrenier, 8m,76 id.
Poura (desséché), 8m id.
Cytis, 7m,4° id.
(A. Saurel, Fossœ Marianœ , Marseille, i865.) (2) Maritima Avaticorum stagno assidet. (Mêla, 1. If . v.)
Oppidum Maritima Avaticorum. (Plin., 1. III, c. v.)
approximativement, la place de cette colonie disparue. L'auteur de la Chorographie de Provence estimait que « cette Maritima devait être Berre ou Marignane, toutes les deux sises au bord de l'étang de Berre, toutes les deux ayant des marques de grandes villes et colonies pour la beauté, la bonté et la grandeur de leur terroir (i) ».
Plusieurs géographes ont adopté cette opinion qui ne repose sur aucune preuve directe ; et il est beaucoup plus probable que l'ancienne « mer des Avatiques n était ce grand bassin intérieur formé par la réunion des cinq étangs de l'Estomac, de Poura, deCytis, d'Engrenier et de Lavalduc. Les ruines romaines trouvées en assez grand nombre sur la rive orientale de ce dernier étang semblent devoir confirmer cette opinion ; et là devait vraisemblablement se trouver un port, assez enfoncé dans l'intérieur des terres et qui communiquait avec la mer par la grande bouche du Stoma- Limné, aujourd'hui obstruée par les atterrissements.
La transformation de la rade foraine de Stoma- Limné en bacsin fermé et presque complètement atterri est un phénomène commun à toutes les lagunes littorales, et que nous avons invariablement observé, depuis les derniers contre-forts des
(i) H. Bouche, Chorogr. de Provence, 1. III, ch. vi.
Pyrénées jusqu'aux embouchures du Rhône (i). La côte du golfe de Lyon jusqu'ici sablonneuse, plate et à contours variables et adoucis, change brusquement d'aspect; elle devient rocheuse, accidentée, et son relief ne paraît pas avoir éprouvé depuis l'origine de notre ère de très-grandes variations. La chaîne de l'Estaque commence ; et une coupure naturelle dans les premières collines de ce massif montagneux a permis d'établir, dans d'excellentes conditions nautiques, un petit havre presque abandonné; c'est le port de Bouc. Derrière Bouc, s'étendent quelques salines noyées dans un étang peu profond, ïétang de Caronte; des pêcheries productives , désignées sous le nom de bordigues, sont établies sur les deux rives d'un chenal qui s'enfonce dans l'intérieur des terres. L'étang de Caronte forme ainsi une sorte de défilé naturel de cinq kilomètres de longueur, d'une largeur moyenne d'un kilomètre, et que des dragages peu dispendieux permettraient de rendre accessible à la grande navigation. La ville de Bouc est à son entrée, la ville de Martigues à sa sortie ; la première est le port sur la Méditerranée, la seconde est le port sur ce magnifique lac intérieur qu'on appelle l'étang de Berre.
(i) Les Villes mortes du golfe de Lyon, passim.
La nature n'a jamais créé de situation plus privilégiée. Tous les étangs littoraux des basses plaines de l'Aude, de l'Hérault et du Rhône sont des formations récentes et passagères en voie constante de transformation ; l'étang de Berre , au contraire, véritable bassin presque entouré complètement de collines, fait partie du relief général de la côte. Il existe depuis de longs siècles, et il existera toujours ; car les deux petites rivières l'Arc et la Touloubre, qui y conduisent leurs eaux, n'ont encore produit à leurs embouchures que des dépôts sans importance.
Les relevés hydrographiques exécutés depuis plus de trente ans permettent, en effet, d'affirmer que les fonds de l'étang de Berre sont à peu près invariables ; les bords seuls ont éprouvé quelques légers atterrissements depuis les temps les plus anciens ; mais la partie profonde et centrale n'a subi aucun exhaussement.
Cette petite mer intérieure a une superficie de plus de vingt mille hectares; son contour affecte une forme très-irrégulière, se découpe suivant des dentelures assez variées, et présente quelques petits fiords, parmi lesquels ceux de Berre et de Saint-Chamas sont les plus prononcés. Toute la côte ouest est rocheuse et invariable; la rive orientale, au contraire, est formée d'une succession de plage plus adoucies ; c'est de ce côté que.
débouche la Touloubre, dont l'ancien nom grec, Kaivoç, Cœnus (i), se retrouve au village de Lançon, l'ancien Lan-Cœnus du moyen âge (2). Tous les touristes connaissent le lit inférieur de ce torrent taillé dans le roc vif et franchi par la voie Aurélienne au moyen d'un pont hardi qui présente, sur ses deux côtés, deux arcs de triomphe romains d'un dessin délicat et d'une parfaite conservation. Un peu plus bas se jette l'Arc, 2v]xôavoç, Secoanus (3), dont les apports ont déterminé au devant de Berre une flèche de sable qui, dans un avenir peu éloigné, isolera le petit fiord de l'étang de Vaine et en fera un bassin séparé, destiné à être un jour comblé.
Déjà le même phénomène s'est produit au sud de Pétang de Berre ; la grande plage où miroitent au soleil les salines de Vitrolles et de Marignane est d'une formation toute récente ; à l'origine de notre période géologique, les vagues venaient battre le pied des petites collines sur lesquelles sont aujourd'hui bâtis ces deux hameaux,
(1) Ptolémée, 1. II, c. x.
(2) Les auteurs de la Statistique des Bouches-du-Rhône considèrent l'étang de Caronte, qui fait communiquer celui de Berre avec la mer, comme formant les bouches maritimes du Caenus. L'os Cccni, Kafvou è[i6ola.i de Ptolémée, se retrouve dans les actes du douzième siècle, où le port de Bouc est désigné sous le nom deportus Bogucenis, bocca Cœni. (E. Desjardins, Géographie de la Gaule romaine, première partie, chap. 1, g 2, Paris, 1876.)
(3) Srixéavoç «OTaixà; Mao-a-a/KûTùto. ( Steph. Byzanc.)
et l'étang de Bolmon ou de Marignane était anciennement englobé dans la mer de Berre, dont il n'est séparé que depuis une vingtaine de siècles par une langue de sable appelée le Jaï. Par corruption, on a désigné cette chaussée naturelle sous le nom de lou Caïou ; on a même cherché à lui trouver une origine artificielle et à en faire remonter la construction aux soldats de Caïus Mari us ; c'est là un nouvel exemple de la naïve crédulité qui porte tous les antiquaires du pays à attribuer à César ou à Marius presque tous les accidents de terrain et la majeure partie des ruines de la basse Provence.
L'étang de Berre est presque désert; c'est une sorte de mer morte, où l'on voit rarement glisser quelque voile perdue; et cependant la cuvette centrale de cette rade intérieure présente des fonds de neuf à dix mètres d'excellente tenue, sur une superficie qu'on peut évaluer à sept fois la petite rade de Toulon. Isolé de la mer par la lagune étroite de Caronte, au milieu de laquelle il serait facile, comme nous l'avons déjà dit, de creuser un chenal convenable, c'est un port d'abri et de refuge tout indiqué pour le matériel de notre marine marchande; des flottes entières pourraient y mouiller dans des conditions de sécurité parfaite, non-seulement hors de l'atteinte, mieux encore, hors de la vue de l'ennemi; car la chaîne de
d'aRLES A MARSEILLE PAR MER. 327
l'Estaque se dresse entre l'étang et la mer. Il y a plus, cette rade sûre et fermée semble avoir été disposée par la nature pour être un jour un des plus vastes entrepôts de notre commerce maritime. Le canal d'Arles à Bouc, convenablement approfondi et rectifié, serait alors la voie la plus courte, la plus directe, la plus sûre pour pénétrer de la mer jusqu'au cœur de la vallée du Rhône; c'est là qu'est, en réalité, la véritable solution, la seule durable, du problème des embouchures. On a peine dès lors à comprendre pourquoi les bords riants de l'étang de Berre ne sont pas déjà entourés d'un collier de villes industrielles et populeuses ; et la non-utilisation de cette mer intérieure peut être justement considérée comme un véritable « scandale économique ».
Les anciens n'utilisaient pas l'étang de Berre. Pline et Festus Aviénus mentionnent à la vérité sur ses bords une ville qui portait, comme l'étang, le nom de Mastromela (i); et il est bien possible que les ruines romaines, assez clair-semées, que l'on peut voir encore près de l'embouchure de
(i) Stagnum Mastromela. (Plin., 1. III, c. v.)
Oppidum Mastromelœ
Priscum paludis
(Fest. Avien., Or. mar., v. 691-692.) Ma(7Tpa[/iXXïi , 116X1; xal >.t[j.vr]. (Steph. Byz., d'après Artémidore.)
l'Arc, en marquent la place; mais tout cela est bien hypothétique, et Ton n'est pas fondé à croire que la navigation maritime ait jamais eu, dans cette mer intérieure, une importance sérieuse. Il n'était pas d'ailleurs utile d'y pénétrer, puisque le canal d'Arles à Bouc n'existait pas alors , et que l'étang ne pouvait être qu'une impasse sans communication avec la vallée du Rhône, seule route de la Gaule. On sait d'ailleurs que le port de Bouc est d'une date relativement récente; et ce n'est que bien après la domination romaine que l'îlot Marseillès fut surmonté d'un petit fortin appelé Castellum Massiliense, qui, après avoir subi quelques transformations, est devenu la tour moderne de Bouc.
Martigues elle-même, qu'on a eu quelquefois le tort d'assimiler avec l'antique Maritima de Pline et de Mêla , ne remonte pas au delà du treizième siècle; et cette ville amphibie, si souvent appelée la Venise de la Provence, et qui semble en effet flotter sur les eaux mélangées des étangs de Berre et de Garonte , ne se composait , en i23o, que de quelques masures de pêcheurs, établies sur pilotis dans l'île centrale, qui fut l'embryon de la cité moderne (i).
Toutes les questions que soulève l'étang de Berre, — bassin de refuge, canal d'Arles à Bouc,
(i) Saxy, Hist. ecclésiast. d'Arles. — H. Bouche, Chorographie de Provence, 1. III, ch. vi.
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ports de Bouc et de Martigues , — sont donc essentiellement modernes, et nous ne faisons que les indiquer ici. Le monde ancien ne les connaissait pas. L'Itinéraire maritime précise d'une manière fort nette que les navires qui allaient d'Arles à Marseille n'entraient pas dans la mer de Berre ; ils suivaient d'abord le canal des Fosses Mariennes, puis venaient relâcher au port du même nom ; là , ils prenaient la mer, et se dirigeaient vers un petit havre dont le nom de Dilis a une physionomie grecque très-prononcée, et qui correspond exactement au port Sainte-Croix; ils doublaient ensuite la pointe du cap Couronne (en provençal cairon, rocher calcaire), au pied duquel se trouve le petit mouillage de Caro, d'où l'on expédie à Marseille des pierres extraites des carrières de la Couronne-Neuve, désignées par Strabon sous le nomdeLatomies (i) (les carrières), et au milieu desquelles on distingue encore quelques ruines romaines très-clair-semées. On côtoyait alors les premiers contre-forts de l'Estaque, et l'on relâchait au port de Caro, Incarus jpositio , situé seulement à douze milles de Marseille. Les navires s'éloignaient enfin de la terre, mettaient le cap sur la ville phocéenne, traversaient la grande
(i) Mtxpôv o'àTtô trjç 7t6X£wç tûv MaaaaXicoTwv TrpoEÀGoùaa [^ ôpEivr) rcapana] ôcov eîç éxaièv <tt. ïtz\ àxpav eÙ[ji.eyé0y] stajaiov XaTO[M(ï>v Ttvcov èVceûôeu âp/Exai xoXuoûcrôai xai tîoieïv xèv ToàaTixàv xô'/.tcov 7ipà; xè 'Açpootcnov, xà T7jç IIvprjv/K âxpov. (Strabon, Géogr., 1. IV, i, 6.)
rade, sillonnée, alors comme aujourd'hui, par les flottes du monde entier ; et quelques heures suffisaient pour accoster le quai grec de Lacydon, qui est le vieux port de la Marseille moderne.
Il est donc aisé de reconstituer, en longeant la côte, l'ancien itinéraire maritime des premiers siècles, et de suivre, pour ainsi dire, le sillon si souvent tracé par les navires de l'époque grecque et romaine. Caro, Incaras, Sainte-Croix, Dilis , Saint-Gervais, Fossœ Marianœ, étaient les trois escales de cette route, aujourd'hui délaissée.
Cette région de la Méditerranée était, en fait, beaucoup plus grecque que romaine. Marseille, libre et autonome , peuplait le littoral de ses colonies et de ses comptoirs. Les ports d'Arles et des Fosses-Mariennes étaient les principaux entrepôts de la Gaule et les véritables succursales de la métropole. Tout le commerce était alors entre les mains des Grecs; tous les échanges se faisaient par leurs vaisseaux; et ce peuple de marins actifs et indépendants, très-peu soucieux de la gloire militaire et de l'influence politique, mais possédant au plus haut degré le génie des affaires et le goût des spéculations mercantiles , semble avoir voulu continuer, dans le bassin de la Méditerranée, les traditions phéniciennes de ses prédécesseurs, et est resté ainsi, pendant les premiers siècles de notre ère, le maître incontesté de la mer, le banquier de toute la côte et le commissionnaire indispensable de la Gaule méridionale.
La rade et les îles de Marseille. — Aspect de la ville moderne. — Le vieux port et les nouveaux bassins. — Massalia d'après les géographes classiques. — Modifications du relief du sol. — Lacydon , port grec de Marseille. — Les marais de la Cannebière. — L'enceinte de Marseille du temps de Jules César. — L'acropole et l'arsenal. — Rareté des ruines phéniciennes, grecques et romaines. — Physionomie grecque de Massalia.
C'est par la mer qu'il faut arriver à Marseille. La Méditerranée pénètre assez profondément dans le massif rocheux qui dessine la côte. Le cap Méjan au nord, le cap Croisette au sud (i), sont les deux saillies extrêmes du golfe, largement ouvert du côté de l'ouest. Vers le centre, la courbure régulière du rivage est brisée par une colline abrupte et dénudée, qui s'avance en mer comme un éperon , et au sommet de laquelle se dressent le sanctuaire neo-byzantin et la tour carrée de Notre-Dame de la Garde, dont les assises, alternativement blanches et noires , tranchent sur l'azur limpide du ciel. Ce petit cap marque l'entrée du vieux port et divise le golfe en deux; audessus , est la grande rade de Marseille ; au-des-
(i) Zao promontorium. (Plin., 1. III, c. v.)
sous, la baie cTEndoume, terminée par le cap Croisette, précédé lui-même par un petit îlot perdu, l'île Maire, dont le nom se retrouve sur l'Itinéraire maritime (i), sur les anciennes cartes marines, et qui conserve encore de rares débris de l'époque romaine. Quelques archéologues aventureux ont cru même reconnaître, sur le promontoire Croisette, des ruines d'enceintes à pierres sèches qu'ils ont attribuées un peu légèrement aux premiers habitants de cette partie de la côte, Celtes, Ligures ou Salyens (2). Les anciennes cartes désignent , en effet, cet emplacement sous le nom de Marsillo- Veyré; mais cette dénomination est loin d'être suffisante pour permettre d'affirmer l'existence d'une Massalia primitive sur un récif escarpé, battu de tous côtés par les vents et la mer. On peut considérer comme prouvé que le vieux port actuel, exceptionnellement abrité et situé dans une de ces coupures naturelles du rivage désignées sous le nom de calanques, a été, dès l'origine de la civilisation, l'objectif des navires phéniciens ou grecs; et c'est très-certainement sur cette grève ,• doucement in-
(1) Immadras positio. (Itin. marit.) — Insula Mandrac au moyen âge; île Madrague dans le langage des Provençaux.
(2) I. Gilles, Marseille depuis trois mille ans, 1876. — Gosselin, Notes sur la Géographie de Strabon, t. Il, 1809. — Bruckner, Historia reipublicœ Massiliensis, Gôttingue, 1826. — Is. Vossius, Œuvres diverses, la Haye, 1666.
clinée, que s'établirent les habitations, assez grossières, des premiers navigateurs, qui furent l'embryon de la ville moderne.
Le cap avancé qui prolonge en mer le contrefort de Notre-Dame de la Garde semble vouloir se souder à un petit archipel rocheux composé de trois îles , Pomègue , Ratonneau et le Château d'If, qui donnent à la rade de Marseille un relief tout particulier. Les géographes classiques les appelaient les petites Stœchades ; et leurs noms anciens Iturium, Phœnice, Phila (i), semblent rappeler à la fois les Phéniciens , les Grecs et les Romains, c'est-à-dire les trois grandes nations qui ont tour à tour occupé l'antique métropole de la Provence.
Vue du large, la rade de Marseille présente un aspect grandiose, et la nature a préparé à la ville phocéenne le plus magnifique encadrement. Les montagnes âpres et nues s'ordonnent les unes derrière les autres en amphithéâtre, se rattachent
(i) Vicinis Massiliensibus : Phila, Phœnice, Iturium. (Plin., 1. III, c. XI.)
Et jam turrigeram Bruti comitata carinam Venerat influctus Rhodani cum gurgite classis
Stœchados arva tenens
(Lucain, Phars., v. 5i6-5i8.) lT0iy à8e; vrj<roi Tpeïç 7tpô; t^ MaaaaXîfj' xa),oûvTat ôé xal Aiyu<rri8eç. (Steph. Byz.)
par gradations insensibles aux sommets plus élevés des chaînes de l'Etoile et de Saint-Cyr, et se perdent dans le lointain , azurées par Pair et la distance. Les collines les plus voisines du rivage offrent des contours arrondis et gracieux, et sont, en général, recouvertes d'une végétation un peu terne, mais durable , qui s'harmonise d'une manière merveilleuse avec les tons bleuâtres et cendrés de la roche ; un nombre infini de taches blanches et presque brillantes marque la place des bourgs, des hameaux, des villas et de plusieurs milliers de ces maisons de campagne en miniature , appelées dans le pays bastides ou cabanons, et dont la possession fait la joie de nos modernes Marseillais. La vie libre, heureuse et prospère s'épanouit en pleine lumière dans ce vaste hémicycle. La mer pénètre à l'aise dans l'enfoncement du golfe , comme dans une immense vasque; et, tandis que la côte, encombrée de navires de toute sorte, couverte d'édifices énormes, semble en proie à toute la fièvre du commerce et de l'industrie, les eaux de la rade, d'un bleu sombre, doux et profond, sont sillonnées par de petites voiles blanches qui glissent lentement à la surface de ce miroir, semblables à des cygnes endormis.
Au fond, la ville occupe à elle seule tout un groupe de collines (i) , présente, à première vue,
(i) La colline de Notre-Dame de la Garde a 140 mètres
un entassement désordonné de constructions et de monuments, à travers un fouillis de navires, de mâts, de vergues, de cordages, qui donnent tout d'un coup la mesure de son importance.
Elle s'étale et s'étage avec orgueil dans son exubérante vitalité. Agitée, bruyante, ivre de mouvement , éclairée par un soleil prodigue , elle offre à la fois toute la gaieté des grandes villes méridionales, toute la force et l'animation des cités industrielles, maritimes et commerçantes.
L'ensemble des ouvrages qui constituent le port de Marseille, et dont l'exécution toute récente (i) est loin d'être encore achevée, a transformé, comme par enchantement, l'ancien état des lieux, et créé, en moins de vingt ans, une ville nouvelle.
Tout d'abord, en pleine mer, à quinze kilomètres de la côte , le phare de Planier, fondé sur un écueil, signale l'entrée du golte, élève audessus des eaux sa tour cylindrique de qua-
d'altitude; — la colline Saint-Charles, 5o m.; — la butte des Carmes, 38 m.; — la butte des Moulins, 40 m.; — la colline Saint-Michel, 48 m. — C'est sur cette dernière qu'on a construit le fort Saint-Jean , dont les escarpements plongent dans la mer, à l'entrée du vieux port.
(1) Le projet des nouveaux bassins de Marseille date de i855.
rante mètres de hauteur, et scintille pendant la nuit avec des alternances d'éclipsés et d'éclats régulièrement calculés. On avance, et les îles de Pomègue et de Ratonneau , reliées entre elles par une puissante digue, forment un premier abri, une sorte de port en rade, le port de Frioul, où stationnent les navires suspects , que le service de la santé retient en quarantaine. Le vieux port est en face; il s'enfonce profondément au cœur de la ville, et l'on y pénètre par un goulet étroit et recourbé, de cent mètres environ d'ouverture, creusé par la nature entre deux rochers, sur les escarpements desquels se dressent les murailles relativement modernes du fort Saint-Jean et du fort Saint-Nicolas.
Le port classique de Marseille est un petit fiord naturel de la côte; les nouveaux bassins sont, au contraire, une œuvre tout artificielle, et ont été conquis sur la mer. Pour les construire, une colline entière a été littéralement jetée à l'eau et convertie en blocs d'enrochements et en matériaux de toute nature (i).
Une série de môles enracinés à la terre forment entre eux une suite de compartiments ou bassins, couverts du côté du large par une digue qui court parallèlement au rivage et qui laisse, entre elle et les têtes des môles , un large
(i) La colline du Lazaret, au nord de Marseille, haute, de 44 mètres.
MASSALIA. 33y
chenal permettant une communication facile entre tous ces bassins. Avec de pareilles dispositions, de nouveaux travaux peuvent facilement être ajoutés aux premiers; il suffit de construire d'autres môles à la suite de ceux qui existent déjà , et de continuer à les couvrir par un prolongement de la digue extérieure; de telle sorte que les nouveaux ouvrages s'harmoniseront toujours avec les anciens, et paraîtront avoir été faits avec eux d'un seul et même jet. C'est ainsi qu'on a créé successivement le bassin de la Joliette, le bassin du Lazaret, le bassin d'Arenc, le bassin de la gare maritime, le bassin national, un avant-port, et que l'on pourra continuer la série de ces havres au fur et à mesure des besoins du commerce, en remontant toujours la côte vers le nord. Des bassins de même nature sont projetés au sud de la pointe du Pharo; et la plage des Catalans est destinée à disparaître, absorbée comme celle de la Joliette par les exigences de l'industrie et de la grande navigation. Ce n'est pas tout; et peutêtre un jour tous ces bassins seront-ils protégés contre les rafales du nord-ouest par un immense brise-lames d'un développement de plusieurs kilomètres , et qui formera au devant de Marseille un avant-port dans lequel pourront mouiller les navires en relâche, ou ceux auxquels leurs dimensions extrêmes, comme celles du Great Eastern, ne permettraient pas d'entrer sans inconvénient dans les bassins qui longent la côte.
L'avenir, — et on peut le croire un avenir prochain, — verra se réaliser ces projets grandioses. Marseille, par sa position géographique, par les pays qu'elle dessert, par ses relations toujours croissantes avec l'Orient, développe tous les jours son mouvement maritime. Sa population, quia plus que triplé depuis moins d'un demi-siècle, dépasse aujourd'hui trois cent mille âmes. Vieille de trois mille ans, elle porte légèrement le poids des siècles, et c'est peut-être la seule ville du monde qui ait traversé la série des périodes historiques connues en suivant une marche toujours progressive. Où s'arrêtera cette expansion? Nul ne peut le dire. Mais on peut affirmer que Marseille n'est pas arrivée encore à son apogée, et l'on ne saurait trop admirer cette sève ardente et cette perpétuelle jeunesse qui font de la métropole de la Provence la ville la plus riche et la plus vivante de tout le bassin de la Méditerranée.
L'antique Massalia était beaucoup plus modeste. On a beaucoup discuté et écrit depuis vingt ans sur l'étendue et sur l'emplacement de Marseille à l'origine de notre ère ; mais, malgré quelques divergences de détail, tous les géographes anciens s'expriment avec une clarté qui restreint beaucoup le champ des hypothèses et de la fantaisie.
D'après Strabon (1), Marseille est bâtie sur un terrain pierreux, et son port est situé au-dessous d'un rocher en forme d'amphithéâtre qui regarde le midi, « Elle fait saillie, dit le rhéteur Eumène, qui, sous le règne de Constance Chlore, était chargé de diriger les écoles des Gaules, sur la mer profonde. Les eaux du golfe s'introduisent dans son port par une étroite ouverture ; elle ne tient à la terre ferme que par un espace de quinze cents pas, fortifié par un mur solide garni de nombreuses tours (2). »
L'aspect de la ville et du port, au premier siècle de notre ère, est dépeint d'une manière encore plus saisissante par le poëte géographe Aviénus, qui écrivait, comme on sait, au cinquième siècle, mais se contentait, en général, de versifier les récits ou les textes des voyageurs anciens et surtout de Denys le Periégète; ce qui permet de regarder son poëme comme une reproduction assez fidèle des connaissances géographiques que les Grecs avaient acquises au sujet des Gaules : « Voici Massalia. Un chemin étroit s'ouvre à travers les flots. La mer baigne les flancs de la ville; devant elle s'étend le rivage; un marais l'environne, et 1 eau vient baigner les murs de l'oppidum. La
(1) KeÏTai (Ma<7<7aÀÊa) ètcî ywpiou 7rîTpwoo-j; ■ vxoné'x-uiy.B o'aÙTÏji; 6 ).tiA/)v OcaTpoîtSît TCSTpx p>.s7coijaT[j TCpàç tôv vôtov. (Strabon, Géog., 1. IV, c.iv.)
(•2) Eumène, Panegyr. Constant. Aug.
r-4-0 CHAPITRE NEUVIEME.
cité est presque une île. C'est ainsi que la main des hommes a fait pénétrer la mer dans les terres, et que le travail assidu des anciens fondateurs a triomphé à force d'art de la forme des lieux et de la nature du sol (i). »
César enfin, faisant le récit du siège de la ville phocéenne avec la précision et la netteté d'un écrivain militaire, indique dans ses Commentaires, en deux lignes concises, la topographie ancienne des lieux. « Marseille, dit-il, est baignée de trois côtés par la mer. Le quatrième est le seul qui donne accès par terre à la ville (2). »
Nous pourrions multiplier ces citations, mais elles suffisent pour démontrer clairement que la ville tout entière était autrefois située sur la rive septentrionale du vieux port , et que l'enceinte grecque ne renfermait que les trois collines des Carmes , des Moulins et de Saint-Laurent. C'est ce qu'on appelle encore aujourd'hui le Vieux Marseille.
( 1) Massilia et ipsa est; cujus itrbis hic situs : Pro fronte litus prœjacet ; tennis via.
Patet inter undas; latera gurges alluit , Stagnum ambit urbem et unda lambit oppidum Laremque fusa : civitas pêne insida est : Sic œquor omne cespiti infudit manus, Labos et olim conditorum diligens Formant locorum et arva naturalia
Evicit arte
(Avien., Or. mar., v. 690-698.) (2) César, De bello civ., 1. II, c. 1.)
La topographie ancienne de ce petit groupe montagneux a d'ailleurs subi depuis vingt siècles de notables transformations. Quelque rocheuse que soit la côte (>), elle a sensiblement varié. Battue par les vagues courtes et serrées qui traversent toute la largeur de la rade, la falaise, située au nord de la ville et dont les anfractuosités formaient les anses de l'Ourse et de la Joliette, aujourd'hui remblayées par les quais des nouveaux bassins, s'est peu à peu désagrégée. L'éternelle morsure de la mer a déterminé à plusieurs reprises de véritables écroulements. On manque sans doute d'éléments précis pour déterminer l'espace gagué ainsi par les flots depuis les premiers temps historiques ou même seulement depuis la naissance de Marseille ; car les géographes anciens et la plupart même des historiens modernes ne paraissent pas avoir observé le phénomène, ou tout au moins ne l'ont-ils jamais mentionné ; il est certain cependant que le ressac des vagues a de tout temps produit les mêmes effets, que la mer s'est avancée, que la côte a été rongée.
A défaut de textes classiques, nous possédons quelques repères et quelques documents relative-
(i) Strabon l'appelle la côte rocheuse des Salyens : eH ôpîivrj twv Sa)ijœv TtapaXta. (Strab., Gcog., 1. IV, c. vi.)
ment anciens, qui permettent de se rendre compte de l'importance de la corrosion.
On sait que la vieille église de la Major avait autrefois son entrée principale du côté de la mer, et que, vers la fin du dix-huitième siècle (1), les vagues avaient sapé le rocher jusqu'à l'aplomb de l'église, à laquelle on fut obligé d'adapter une entrée latérale.
Des actes authentiques mentionnent l'existence,, en 1202, de la chapelle de la Trinité-Vieille, qui fut détruite, en 1524, pendant le siège du connétable de Bourbon. L'emplacement de cet ancien sanctuaire se trouvait, en 1808, englouti à quatrevingts mètres de la côte, dans le fond de l'anse de TOurse (2).
En 1667, une délibération du conseil de ville signalait que les coups de mer avaient emporté une partie des rochers de la porte de l'Ourse, et que les remparts de la ville menaçaient de « faire chute (3) » dans les flots.
Pendant tout le siècle dernier, on voyait encore des blocs énormes se détacher, après chaque tempête, de la falaise de l'ancien Lazaret et s'effondrer avec fracas dans la mer. Entre Marseille et la chaîne de l'Estaque, la côte était envahie sur
(1) J. B. Grosson, Recueil des antiquités et monuments marseillais, Marseille, 1773.
(2) Mémoires publiés par l'Académie de Marseille, année 1808, t. VII.
(3) A. Fabre, les Rues de Marseille, 1867.
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une assez grande étendue, et les voies littorales submergées avaient complètement disparu.
En rapprochant tous ces éléments d'appréciation, on peut conclure, sans erreur sensible, que, depuis l'époque de César, la mer a emporté à peu près deux cents mètres de falaises (1); et il est certain qu'elle aurait, depuis plusieurs années, atteint l'église de la Major et envahi une grande partie des vieux quartiers grecs, si les ingénieurs modernes n'avaient créé de toutes pièces une formidable ligne de défense en établissant en pleine rade, et parallèlement à la côte, la grande jetée extérieure qui limite les nouveaux bassins dont nous avons parlé. La ville moderne, reprenant en quelque sorte l'offensive, est allée elle-même audevant de cette mer qui l'assiégeait et qui est devenue désormais son empire.
Le port primitif occupait la partie méridionale de la ville et constituait un des meilleurs refuges de la côte. Nul doute que les premiers navigateurs phéniciens n'aient de tout temps rangé leurs vaisseaux au pied des petites collines, occupées aujourd'hui par le fort Saint-Jean, l'intea-
(1) E. Rouby, le Siège de Marseille par Jules César, étude d'archéologie topographique et militaire, Spectateur militaire, année 1874.
dance sanitaire et l'hôtel de ville. Ce petit fiord naturel avait une entrée étroite et recourbée ; à vrai dire, ce n'était pas un port, mais un simple abri, une sorte de plage d'échouage admirablement défendue contre le vent du nord et la grosse mer du large, ce que les Provençaux, dans leur langage expressif, appellent si bien u une bonne calanque ». Les géographes anciens le désignaient sous le nom de Lacydon ou Halj-cidon, qui indique qu'il était marécageux et peut-être bordé de marais salants (i) (aAtm'osç, salines); et l'on connaît une curieuse monnaie grecque qui paraît être du premier ou du second siècle, portant sur une de ses faces une tête virile, vue de profil, avec la légende AAKYAQN, Lacydon, et qui semble représenter le dieu topique du port, en l'honneur duquel elle aurait été frappée; de même qu'on voit sur les médailles de Corinthe l'isthme
(i) Les salines de Marseille occupaient encore au dixième siècle tout l'espace situé au sud-est du port, depuis la Cannebière jusqu'au Grand-Théâtre, qui est aujourd'hui en pleine ville.
Lacydon, Massiliensium portus, et in eo ipso Massilia. ( Mêla , 1. II, c. v. — Plusieurs manuscrits de Mêla portent Halycidon.)
'Ayaôàç fàp eïç MaaaaXiwxatç ).t[J.r|v 6 Aaxûouv
IvÔa xs yaïa
MaaaaXtr, xexavuaxat, £7u<7Tpo::ov ôp|j.ov é/oucra.
(Den. Perieg.) Kat ôxi ôpfAov ^i Ma<raa)ia lyzi. s7u<yxpo;pov , ô ëaxi wspiçep^ Treptôpojxovxat xa|x7t0),ov ^ où eTTiffxpéyovxai oî vauTiW.ôjievoi. (Eustathe, Comment. Den. Perieg.)
personnifié par la figure d'un jeune adolescent, au-dessus duquel se trouve la légende I20MO2, isthmuSj qui ne laisse aucun doute sur l'attribution du type.
Le territoire accidenté sur lequel est bâtie la ville moderne disparaît aujourd'hui sous l'encombrement des maisons, et il est assez difficile de saisir, d'une manière fort nette, les plateaux, les escarpements, les bas-fonds et toutes les ondulations du sol marseillais. De même que la digue protectrice des nouveaux bassins, située au devant des falaises de la Juliette et de l'Ourse, a arrêté l'empiétement de la mer, la masse des constructions modernes a définitivement fixé l'assiette de la ville. Avant que le massif montagneux fût ainsi protégé de tous côtés , le relief du terrain a subi des modifications trèssensibles. Les actions atmosphériques ont, en effet, pour résultat de diminuer toutes les saillies du sol et d'entraîner la terre meuble des sommets pour la déposer dans les vallées ; il est donc certain qu'autrefois les crêtes des collines de Marseille étaient mieux dessinées, les plateaux plus élevés, les ravins plus encaissés; les siècles et la main de l'homme ont, dans une très-forte mesure, nivelé le sol, dérasé les sommets et remblayé les bas-fonds ; et l'en peut évaluer à quatre mètres
environ l'exhaussement moyen de toutes les parties basses de la ville (1).
Le port de Marseille, qui se comble aujourd'hui lentement, devait donc se combler plus rapidement encore dans les temps anciens; et, en comparant les sondages faits depuis 1760, on voit que cette calanque, qui est la cuvette de réception de toutes les eaux chargées de terres meubles provenant des collines qui l'entourent, aurait dû être fatalement comblée neuf fois jusqu'au niveau de la Méditerranée, depuis l'origine de notre ère, et ne serait plus aujourd'hui qu'une plaine marécageuse, si elle n'avait été l'objet d'un curage presque continu. Ce curage n'était pas exécuté autrefois, comme de nos jours, avec les engins perfectionnés qui emportent très-loin en pleine mer les boues et les vases enlevées du fond du port. On se contentait de les rejeter sur les berges voisines qui s'exhaussaient d'autant ; et c'est ainsi que se sont peu à peu converties en plates-formes les marécages qui entouraient l'ancien port des Phéniciens et des Phocéens, et qui subsistaient encore pendant la plus grande partie du moyen âge.
Il est facile, d'après cela, de se rendre compte de la topographie relative du port, de la ville et de sa banlieue. Il suffit de reprendre en sens inverse le travail séculaire des hommes et de la nature, d'approfondir de quatre mètres toutes les
(1) E. Rouby, le Siège de César, passim.
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parties basses et de transporter par la pensée tous ces déblais sur le sommet des buttes de Saint- Michel, des Carmes, des Moulins et de Saint- Laurent. On verra alors tous les abords du port, situés à l'est et au sud, dont l'altitude est inférieure à quatre mètres, revenir, comme par le passé, à l'état de lagunes et de marais. Le ruisseau du Jarret, qui entoure la ville et se jette aujourd'hui dans le petit fleuve de l'Huveaune, pourra s'écouler naturellement dans le thalweg plus approfondi qui sépare la colline Saint- Michel de la colline Saint-Charles, et se rendre directement au port en traversant des marais plus ou moins profonds et en suivant à peu près la direction de la moderne Cannebière (1). Tout le monde sait, d'ailleurs, que cette somptueuse avenue du port a été conquise sur Peau ; ses maisons et celles des rues voisines manquent en général de caves, et, comme celles de Venise ou d'Amsterdam, sont construites sur une forêt de pilotis.
Une fouille récente a mis au jour, dans le per-
(1) On fait dériver quelquefois Cannebière du provençal Canebe, qui signifie chanvre et rappelle les ateliers de cordenequi y existaient au treizième siècle.
Voira la Bibliothèque nationale une inscription grecque trouvée, en 1785, sur une table de marbre enfouie clans le sous-sol de la Cannebière; elle porte la date de l'année 964, est attribuée à des marchands grecs de l'empire d'Orient, et mentionne la Cannebière sous le nom de lieu humide
cernent de la rue Impériale, une vieille carène de navire enfouie à cinq mètres au-dessous du sol et à plus de soixante mètres du quai actuel. La quille de cette épave était engagée dans une vase compacte, « Des médailles antérieures, contemporaines ou peu postérieures à Jules César, étaient incrustées dans le bois; des poteries antiques, des verres et des débris de toute sorte ont été retrouvés soit dans la galère elle-même, soit aux environs immédiats (1). » Les madriers du fond étaient en cèdre, et l'on sait que le cèdre était un des bois le plus habituellement employés dans les constructions des navires phéniciens (2).
De tous ces éléments, il résulte nettement que la nef extraite du sous-sol de la rue Impériale remonte très-certainement à une haute antiquité, qu'elle est tout au moins du troisième siècle avant notre ère , probablement antérieure à cette époque, et constitue, dans tous les cas, un repère des plus précieux déterminant avec une exactitude parfaite l'exhaussement artificiel du sol depuis près de dix-huit siècles.
Non loin de là , et à une profondeur de trois mètres au-dessous du niveau des eaux du port , on a découvert de gros blocs en pierre de taille
(1) A. Saurel, Musée d'archéologie de Marseille, I.
(2) Ce n'est qu'au moyen âge que la majeure partie des galères furent faites de bois blanc; beaucoup plus tard seulement on employa le hêtre et le sapin pour la confection des bordages. (A. Jal, Archéol. nav.)
assez bien alignés et régulièrement assises, formant une ligne non interrompue. Des blocs de même nature ont été trouvés dans les substructions de l'hôtel de ville, et paraissent, comme lespremiers, avoir fait partie d'un quai primitif auquel il est difficile d'assigner une date approximative, mais dont il est impossible de nier l'existence et la haute antiquité.
Toutes ces indications permettent de rétablir avec une précision sinon rigoureuse, du moins très -suffisante, la topographie de Massalia; et, si Ton rapproche les textes des anciens géographes des découvertes archéologiques récentes et des considérations que nous avons développées plus haut sur les transformations naturelles que le port et le relief du sol ont dû subir depuis vingt siècles, on se fera une idée assez nette de la physionomie de la ville phocéenne et de ses abords à l'origine des temps historiques. Les collines qui l'environnaient étaient couvertes de forêts de pins, et Lucain nous raconte que le bois sacré qui était près de la ville inspirait aux Romains une religieuse terreur (1). La presqu'île de César, baignée
(1) Tune omnia late
Procumbunt nemora et spoliantur robore sylvee,
(I.ucain, Phars., III, v. 394-395.) Lucus erat longo nunquam violatus ab œvo.
(Id., ibid., V, v. Sgg.),
de trois côtés par les flots, se dessine alors très-nettement; au nord, la mer pénétrait dans l'anse de la Joliette; à Test, les vagues brisaient contre la falaise abrupte, remplacée aujourd'hui par la grande église neuve de la Major et les bassins modernes; au sud, enfin, le port, continué par des marécages, occupait la partie basse de la ville moderne et s'étendait jusqu'au pied de la colline de Notre- Dame de la Garde.
La cité était ainsi protégée par les eaux sur la majeure partie de son périmètre; et du côté de la terre, elle était défendue par cette muraille tourelée de quinze cents pas dont parle Eumène, qui fut détruite par César après la reddition de la place (an 49 avant notre ère), reconstituée un siècle plus tard (vers 70 ap. J. C.) grâce à la générosité du médecin Crinas (1), ruinée de nouveau après le siège des Burgundes en 412, rétablie par Charlemagne, et qui paraît avoir subsisté presque sans modification jusqu'au dixième ou au onzième siècle.
Considérée dans son ensemble, l'enceinte de Marseille du temps de César ne diffère que très-peu de celle du moyen âge; et il semble résulter de la lecture des Commentaires et des récits détaillés du siège entrepris par l'armée romaine, qu'elle avait quatre portes :
(1) Crinas laissa, dit-on, à Marseille, sa patrie, dix
millions de sesterces pour relever ses murailles.
la principale était au centre, au point où aboutissait la voie Aurélienne; c'était la porta Annonaria, qui a été pendant tout le moyen âge la porte Annonerie, et conduisait à Aix, aux Fosses Mariennes , à Arles et dans tout le centre de la Gaule; — la seconde devait se trouver à l'extrémité ouest du rempart, près de la tour Sainte- Paule, et est devenue la porte Gai, porta Galleca ou Gallica; elle s'ouvrait sur la crête de la falaise, en face d'un chemin qui gravissait le flanc méridional de la petite colline du Lazaret, qui a disparu complètement aujourd'hui; — la troisième était placée au pied de la colline des Carmes; — la quatrième , enfin , était presque au sud, à l'endroit le plus rapproché du port , de l'arsenal , navigia, et donnait accès sur les marais de la Cannebière. C'était de là que partait la route littorale qui conduisait aux colonies marseillaises, Tauroentum, Citharista, etc., établies sur la côte ligurienne; non loin de la porte, une double bifurcation permettait de se rendre au pays des Albici , les alliés de Marseille, et au Champ de Mars, voisin de la ville, qui correspondait au plateau de la butte Saint-Michel, et auquel on accédait par un petit chemin dont on retrouve le nom dans les chartes du douzième siècle, via de Campo Marlio.
Les chantiers maritimes ou l'arsenal, navigia, étaient peut-être les premiers du monde. Ils étaient situés sur les berges du port, dans la partie la plus profonde , près de l'endroit où a été découverte la galère échouée dont nous avons parlé plus haut. « On y voit, dit Strabon, une grande quantité de navires, d'armes et d'engins de toute sorte, tant pour la navigation que pour le siège des villes..., et tout ce qui concerne l'art des constructions, la confection des machines et la fabrication des choses nécessaires à la marine y est ordonné et administré avec un soin extrême (i). »
La citadelle, au contraire , qui joua un rôle si important dans le siège de César, occupait le sommet de la ville et touchait presque le rempart; et l'on est conduit tout naturellement à la placer soit sur la butte des Carmes, soit préférablement sur celle des Moulins. C'était ce qu'on appelle, en termes de fortification, le réduit de la place, à la fois forteresse et sanctuaire, assez semblable à toutes les acropoles des villes grecques. On y avait groupé dans le principe les monuments
(i) Eial Se vîwaoïxoi 7iap' aÙTOÏ;' xal Ô7t).o6^xvi. IIpÔTSpov Se xai TtXotwv sÙTTOpîa xal S */wv /ai opyâvtov tù>v te Ttpà; xàç vav- TiXîaç y pr,(j£pia>v y,ai tùv irpôç noXiopxia;... (Str/b. , Géog., 1. IV, c. iv.)
consacrés aux divinités phéniciennes. Plus tard, les Phocéens y substituèrent leurs propres temples. Le culte d'Apollon remplaça celui de Baal; TAstarté syrienne fut détrônée par Diane Artémise; et c'est laque, vers Pan 600 avant notre ère, la prêtresse Aristarché adressait ses prières et ses offrandes à Pimage qu'elle avait pieusement apportée d'Éphèse , et qui rappelait à la colonie grecque le double souvenir de la patrie absente et de la déesse bien-aimée. Les géographes anciens affirment en effet , avec la plus grande autorité, que l'acropole de Massalia contenait à la fois un Ephésium , un sanctuaire d'Apollon Delphien, des temples consacrés à Minerve, à Vénus et à Junon (1).
La cité sainte dominait ainsi la ville marchande ; et c'était au pied de son escarpement, presque sous sa protection, que se tenaient les réunions publiques , au devant de la célèbre tour des Accoules . qui fut le véritable cœur de Marseille au moyen âge , et sur la place du Vieux-Palais, qui est restée jusqu'à ces derniers temps le siège de toutes les assemblées tumultueuses et politiques, et semble avoir conservé,.
(1) 'Ev 8è t^ ây.pa rè 'E>fé<7'jv ÏSpurat, xaî xà toù Ae),ç£ou 'Atiô/)mvo; tepov. (Strab., Geog., 1. IV.)
Petitoque ut intrare Mi urbem et deos eorum adorare licejt , qimm in arcem Minerves venisset, conspecto in por-
ticibus simulacro Deœ (Just., 1. XLIII , c. v.)
pendant plus de vingt siècles, les traditions populaires de l'agora phocéenne et du forum romain.
Il faut renoncer malheureusement à retrouver l'emplacement exact, encore moins les principales dispositions architecturales des édifices grecs ou phéniciens. Marseille n'a rien ou presque rien conservé de ses premiers monuments. Elle a traversé, au milieu d'orages sans nombre, toutes les périodes historiques connues; et, après ce voyage de trois mille ans dans l'histoire, elle ne nous a pas même laissé de ruines. Plus encore que la Ville Éternelle qui démolissait le Colisée et le tombeau d'Adrien pour bâtir des maisons, elle a détruit jusqu'à la dernière pierre ses temples, ses portiques et ses remparts. Elle a subi vingt pestes, autant d'incendies et des sièges terribles. Prise, saccagée, décimée par le pillage et les plus terribles épidémies, elle s'est rebâtie plusieurs fois à la hâte, sans respect pour les grands souvenirs et les monuments de son histoire, en se servant des premiers matériaux qu'elle trouvait à sa portée, et l'on dirait que chaque génération a pris à tâche de détruire tout ce qui appartenait à la génération précédente.
Les villes qui n'ont eu qu'un développement moyen et progressif, celles surtout qui ont peu à peu décliné et qui se sont lentement éteintes,
offrent presque à fleur de terre une riche moisson de débris précieux. Le sol bouleversé de Marseille n'est pas même un amas de décombres ; car les décombres ont été emportés ou utilisés comme matériaux de construction ; et il faut creuser profondément la terre pour y retrouver de loin en loin quelque vestige douteux du passé. Quelques stèles phéniciennes qui sont encore une énigme, des inscriptions en assez petit nombre et des monnaies en abondance, voilà tout l'héritage d'une colonie puissante qui a été, pendant dix siècles, la ville grecque par excellence de la Narbonnaise et qui s'intitulait avec orgueil l'Athènes des Gaules, la sœur de Rome et la rivale de Carthage. On n'a conservé à Marseille aucun monument, aucune enceinte, presque pas de statues. Tout ce qui rappelle l'art a disparu, et il semble que la cité phocéenne ait livré à la mer et à l'âpre vent du nord le dernier grain de sa poussière antique.
Ce n'est donc que par la pensée et en s'aidant des textes anciens que l'on peut ressusciter la Massalia de l'époque césarienne ou impériale.
Elle nous apparaît alors dans ses proportions réduites; et d'un seul regard nous pouvons en saisir la forme générale et le relief complet. L'étude raisonnée du siège qu'elle a soutenu contre les armées de César nous conduit à penser