TOPOGRAPHIE ANCIENNE DE MARSEILLE
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La Grèce et l'Orient.
■i acres Ve'tude de WE Hallby SOT /r Siège de MararMe en 79 av JC.
Arrivée des Grecs sur la côte de la I igurie. — La légende de Gyptis et de Protis. — Premières années de Massalia. — Son alliance avec Rome. — Développement de son commerce et de sa navigation. — Pythéas et Euthymène. — Siège de Marseille par César.
— Perte des colonies. — Décadence. — Corruption des mœurs. Incursions des Phéniciens en Gaule ; leurs colonies dans la Méditerranée. — Routes phéniciennes. — L'Hercule tyrien en Provence. — Stèles de Melkarth et inscriptions du temple de Baal.
— Monnayage massaliote. — Types de Diane et d'Apollon. — Le lion marseillais. — Le taureau cornupète ; réminiscence des courses thessaliennes. — Monnayage gréco-celtique. — Les caractères grecs sur les inscriptions et les monnaies gauloises du littoral. — La langue grecque à Marseille. — L'idiome grec des pêcheurs. — Organisation politique. — L'éphébie. — Les arts. — Vénus ionienne. — Inscriptions gréco-orientales de la Provence.
Introduction du christianisme en Gaule. — Ecole critique, école traditionnelle; discussion. — Etablissements des chrétiens. — L'église primitive. — Les sociétés funéraires. — Catacombes de Marseille. — Abbaye de Saint-Victor. — La grande tradition chrétienne de la Provence. — Absence de preuves historiques. — Conclusions.
L'histoire de Marseille, comme de toutes les. villes maritimes, n'est autre que celle de son port; et notre intention n'est pas de parler ici avec détail de cette étonnante prospérité commerciale qui a suivi, pendant près de trois mille ans, une marche progressive à peine interrompue par quelques désastres passagers. Il est impossible, d'ail-
3ÔO CHAPITRE DIXIÈME.
leurs, d'avoir des données exactes et réellement scientifiques sur les origines de cette ville célèbre. La fable et la légende sont intimement mêlées dans les récits des premiers historiens; et ces historiens eux-mêmes, postérieurs de plusieurs siècles aux événements qu'ils racontent, semblent avoir pris plaisir à leur donner une sorte d'auréole poétique et mystérieuse.
Tout ce que l'on sait avec certitude, c'est que la côte méridionale de l'ancienne Celtique a été habitée de toute antiquité par la race ligure plus ou moins mélangée d'éléments ibériens. Ces Ligures , qui ont dominé, aux époques les plus éloignées de l'histoire, dans toute la partie de la Gaule s'étendant depuis le Rhône jusqu'aux Alpes, paraissent être restés une population essen tiellement fixée au sol; leurs incursions et leurs brigandages étaient, pour ainsi dire, tout locaux; -et ils regardaient la mer comme une limite infranchissable.
D'après Strabon et Scymnus de Chio, ils se divisaient en trois peuplades : lesSalyensou Salluviens , Salyi ou Salluvii, qui s'étendaient jusqu'à la Durance; les Oxybiens, Oxybii, qui occupaient la vallée de l'Argens, où devait plus tard s'élever la ville impériale de Fréjus, Forum Julii ; les Décéates enfin, les plus rapprochés de l'Italie, qui habitaient le territoire d'Antibes et la région des Alpes Maritimes. La petite tribu des Ségobriges n'était, au dire de Justin, qu'une frac-
tion de celle des Salyens et occupait la basse région du Rhône, depuis Arles jusqu'à la mer.
Une légende poétique, devenue presque classi que à force d'avoir été reproduite par les historiens et les géographes de ious les temps, raconte que, dans la première année de la 45e olympiade (an de Rome 154 — 599 ans av. J. C), une flottille grecque partit du port de Phocée, Tune des douze villes ioniennes de l'Asie Mineure, sous la conduite d'un aventurier du nom d'Eumène ou de Protis, et vint aborder dans le petit fiord naturel où devait s'élever plus tard l'opulente Massalia. La première préoccupation des nouveaux débarqués fut de se placer sous la protection de la tribu des Ségobriges, et ils ne trouvèrent rien de mieux que d'envoyer, avec quelques présents, une ambassade à leur roi Senannus, Nannus ou Nann, qui habitait Arles. Par une heureuse coïncidence, l'ambassade arriva le jour même où Nann réunissait à sa table les premiers guerriers de sa tribu, et demandait à sa fille Gyptis de se choisir un époux parmi eux. L'arrivée du jeune Grec fut un véritable coup de théâtre; il prit place au banquet. Sa bonne grâce naturelle, ses manières séduisantes, la noblesse et l'élégance de sa personne et de ses traits contrastaient singulièrement avec l'allure farouche et vulgaire des autres convives.
Libre dans son choix, impérieuse et passionnée, cédant peut-être à un vague désir d'indépendance et à l'invincible attrait de l'inconnu , la blonde fille du Rhône s'avança résolument vers lui, et, sans écouter les murmures de ses prétendants éconduits, lui tendit fièrement la coupe symbolique des fiançailles. Protis la porta sans hésitation à ses lèvres, et l'alliance fut conclue.
L'exemple de Gyptis entraîna un certain nombre de ses compagnes; et la colonie naissante se construisit à la hâte quelques habitations, un temple et une première enceinte qui devait la mettre à l'abri d'un coup de main. Il était temps; car le souvenir de l'injure reçue, la prospérité et le développement rapide de la jeune colonie, et probablement la défection plusieurs fois renouvelée de leurs femmes et de leurs filles, avaient excité au plus haut degré la haine jalouse des Ségobriges. Profitant des fêtes de Flore, ils se présentèrent un jour en grand nombre, après avoir introduit dans les murs de la ville des armes cachées dans des chars couverts de feuillage. Mais l'amour, qui avait fondé la ville ionienne, devait aussi la sauver. C'était, paraît-il, dans la destinée des filles d'Arles de subir le charme des enfants de Phocée ; une jeune femme dévoila le complot; les Massaliotes s'emparèrent de ces armes mêmes qui devaient leur être fatales, et une sanglante hécatombe consolida à tout jamais leur établissement sur la côte ligurienne. Ils appelèrent alors
tous leurs frères d'Ionie; ceux-ci arrivèrent en masse, et la fortune de Marseille suivit, dès cette époque, une progression véritablement merveilleuse.
C'est toujours avec regret qu1on est obligé de renoncer à une légende et de retomber dans la réalité de l'histoire. Celle que nous venons d'écrire offre une saveur étrange et une sorte de grâce un peu barbare, qui la rendent particulièrement poétique et séduisante. Mais nous devons à la vérité historique de déclarer qu'aucun document sérieux ne permet d'affirmer l'existence de Nann, de Gyptis et du jeune Grec qui fut le héros de cette aventure un peu trop chevaleresque. Eumène et Protis ne sont, d'ailleurs, que des noms supposés (eôfi.£v^ç, doux, propice; irpwToç, premier); et tout ce que l'on peut dégager de positif des récits des historiens anciens, c'est que, vers l'an 600 avant notre ère, une première expédition grecque, envoyée sans doute en reconnaissance sur la côte méridionale de la Gaule, y rencontra tout de suite des conditions d'établissement assez favorables à la marine et au commerce, pour décider les habitants de Phocée à s'expatrier en masse et à quitter définitivement leur ville, en proie à toutes les dévastations d'Harpagus le Mède, lieutenant de Cyrus, alors maître souverain de la presque totalité de l'Asie civilisée (1). Il y a donc eu deux mi-
(1) Hérodote, Hist., 1. I, g 164.
grations grecques; la première, que les historiens placent cent vingt ans avant la bataille de Salamine, c'est-à-dire en l'année 599 avant Jésus- Christ, ne fut qu'une sorte d'avant-garde; la seconde eut lieu cinquante- sept ans plus tard, et correspond à la prise de Phocée par les Perses et les Mèdes(andeRome2i 1 — 542 ans av. J.C.); et c'est de cette dernière époque que datent l'occupation définitive et la colonisation grecque de la Provence.
Les premiers temps de l'histoire de Marseille sont enveloppés de la plus profonde obscurité. S'il est vrai que, dès le principe , les émigrants de Phocée ne rencontrèrent aucune opposition de la part des tribus celtiques fixées sur la côte ligurienne, c'est qu'ils limitèrent leur occupation au petit groupe rocheux de Massalia, qui n'était pour eux qu'une simple escale, un lieu d'abri pour leurs vaisseaux et de dépôt pour leurs marchandises, et qu'en définitive ils durent être pour leurs voisins pauvres et presque sauvages (1) un précieux élément de richesses et de profits. Ce furent eux, en effet, qui firent connaître à la Ligurie barbare et grossière le blé, la vigne et l'olivier, c'est-
(1) Feras gentes Gallorum. (Justin., 1. XLIII, c. m.) — Cincta Gallorum getitibus barbarice fluctibus alluitur. (Cicero, Pro Flacco.)
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à-dire ses plus riches cultures; et leurs navires, en relations sans cesse renouvelées avec tous les ports de la Grèce, de l'Asie Mineure, de l'Italie, de l'Espagne, apportaient l'or, l'argent, le cuivre, le corail, toutes les marchandises précieuses et tous les produits fabriqués de l'Orient, qui était alors à l'apogée de sa civilisation.
Toutefois les Massaliotes essayèrent bientôt de s'agrandir; et c'est alors que commencèrent leurs démêlés avec les populations liguriennes; mais, en gens pratiques, ils avaient eu soin de se ménager la protection des armées romaines; et l'histoire n'offre rien de plus curieux que cette alliance durable entre deux nations essentiellement différentes de mœurs, de langage et de goûts. Rome prêtait ses légions ; Marseille, ses galères et son or; et ce fut, pendant près de six siècles, un véritable échange de bons procédés, une sorte de contrai synallagmatique observé des deux côtés avec une fidélité qui a lieu de surprendre, si l'on considère que les deux parties étaient, Tune, une société de commerçants et presque de pirates, et l'autre, le peuple le plus positif et le moins scrupuleux de la terre.
C'est ainsi que les Massaliotes regardèrent le sac de Rome par les Gaulois comme un véritable deuil pour leur jeune république, et envoyèrent même à leurs amis trahis par la fortune une partie de leur trésor public pour compléter la rançon exigée par les barbares. Les premiers, ils
donnèrent avis aux Romains de l'approche d'Annibal vers V Italie, signalèrent la présence de la flotte carthaginoise aux embouchures de FEbre, et, lorsque après la bataille de Cannes le salut de Rome parut désespéré, mirent à sa disposition tous les secours et toutes les forces dont ils pouvaient disposer. Menacée dans son existence par Finvasion des Ambro -Teutons , la ville phocéenne prêta encore à Marius le concours de ses armées et de sa flotte, assura le ravitaillement de son camp des Alpines , contribua ainsi puissamment à la célèbre victoire remportée sur les bords de TArc près de la plaine de Pourrières ; et nous avons déjà vu que, pour la récompenser de cette participation, le général romain lui céda la propriété du canal des Fosses-Mariennes qui lui ouvrit la route directe de la vallée du Rhône.
Les Romains, d'ailleurs, très-désireux de ne laisser échapper aucune occasion de mettre un pied dans la Gaule, vinrent avec empressement au secours de la colonie grecque, toutes les fois qu'elle leur fit appel. Ainsi, dans la guerre de Marseille contre les Décéates et les Oxybiens (143 ans av. J. G.), ils sauvèrent deux de ses comptoirs menacés, Nice et Antibes, et lui firent don, après la victoire, d'une partie du territoire conquis. Dix -huit ans après, ils entreprirent contre les Salyens, dans la vallée de la Durance, une campagne célèbre qui eut pour résultat sinon de soumettre complètement cette tribu ligure,
du moins de la réduire à la défensive et de l'éloigner définitivement de la côte. C'est alors que Caius Sextius Calvinus détruisit leur principale ville dont on voit encore quelques restes près d'Aix , et établit un camp militaire, castrum, destiné à protéger l'occupation romaine. Ce camp devint dans la suite une ville et une colonie dont le nom, Aquœ Sextiœ, Aix en Provence, rappelle à la fois les sources thermales qui firent sa fortune et le proconsul romain qui fut son fondateur. Les Ligures furent rejetés dans les montagnes , contraints d'abandonner aux Massaliotes toute la bande littorale qui s'étend depuis les embouchures du Rhône jusqu'au Var, et, d'après le témoignage de Strabon. « obligés de se tenir éloignés à la distance de douze stades des rivages qui offraient des ports commodes, et à celle de huit stades des côtes couvertes de rochers (i) ».
Marseille devint alors réellement maîtresse de tous les ports de la Gaule. Rome la traitait de sœur et lui décernait le titre d'alliée, fœderata (2). Son crédit était tel que, lorsque le sénat romain eut décrété, après la guerre d'Asie, la destruction
(1) Strabon, Géog., 1. IV, c. 1.
(2) At in ora Massilia Grœcorum Phocceensium fœderata vPlin., 1. III, c. IV.)
de l'ancienne Phocée, qui avait soutenu les armes d'Antiochus, elle fit révoquer l'arrêt terrible des vainqueurs ; et la Phocée gauloise put ainsi sauver d'une ruine complète la ville mère d'où ses aïeux étaient sortis. Elle conservait de nombreuses relations avec la Grèce; on trouve encore, aux environs d'Athènes, des inscriptions qui portent les noms des Grecs de Marseille (i); et l'on sait que, vers Tan 340 avant Jésus-Christ, Démosthènes plaidait à l'agora pour un Marseillais qui avait chargé indûment à Syracuse des céréales à destination du Pirée.
Ses colonies et ses comptoirs formaient comme une couronne littorale depuis Ampurias et Rhodé en Catalogne jusqu'aux confins de l'Etrurie. Libre, riche et protégée par les légions romaines, elle cultivait avec ardeur les sciences, les lettres et surtout les arts utiles à la navigation. Déjà vers Tannée 3 5o avant Jésus- Christ, deux de ses plus illustres citoyens, Pythéas et Euthymène, lui avaient ouvert les routes des mers les plus lointaines, que les Phéniciens seuls avaient peut-être parcourues autrefois, mais dont ils avaient gardé mystérieusement le secret.
A la fois astronome, mathématicien , géographe, navigateur et le plus ancien écrivain qu'ait pro-
(1) Voir l'inscription funéraire de Chalandis, près d'Athènes, ainsi conçue : K>.eo7raTpa 'AXeÇàvSpov Maacra),âiTiç. ( Herzog, Revue archéol., 1846.)
MARSEILLE GRECQUE-PHÉNICtENNE-CHRETIENNE. 36ç/
duit la Gaule, Pythéas fut chargé par ses compatriotes de faire, au nord de l'Europe, un voyage d'exploration dans le but d'ouvrir de nouveaux débouchés à leur commerce. Il côtoya l'Espagne, la Lusitanie, l'Aquitaine, l'Armorique, suivit les côtes de la Grande-Bretagne, et reconnut l'île de Thulé, Islande. Dans un second voyage, il pénétra par le Sund dans la Baltique, et s'avança jusqu'à l'embouchure du Tanaïs, qui paraît être la Vistule ou la Dwina. A son retour, il exposa ses découvertes dans deux ouvrages, dont Pline et Strabon nous ont conservé quelques fragments précieux; et, grâce à ses travaux, Marseille (ut la première ville dont la latitude a été déterminée avec une certaine précision.
A peu près à la même époque, Euthymène entreprenait, par ordre de la république, un voyage de recherches vers le sud-ouest, parcourait toute la côte occidentale de l'Afrique, en rapportait la poudre d'or, l'un des instruments d'échange les plus estimés, et pénétrait jusqu'à l'embouchure du Sénégal (i).
L'abaissement d'Athènes après la bataille de Chéronée, l'asservissement de la Grèce, la prise de Tyr, la ruine de Carthage accrurent successivement l'importance de la ville phocéenne et mirent le comble à sa fortune; cent ans avant notre
(i) Hist. des villes de France : Marseille, par J. de Gaulle et Baude, Paris, 1844.
ère, elle avait hérité de la plus grande partie du commerce de la Méditerranée et de l'Orient. La mer lui appartenait ; la Grèce, la Syrie et l'Egypte lui envoyaient tous leurs produits; et elle était devenue le premier comptoir du monde, lorsque cédante une inspiration malheureuse, elle intervint dans la guerre civile entre Pompée et César, et embrassa maladroitement le parti de celui qui devait finir par être vaincu.
La prise de Marseille (49 avant J. C.) par Trébonius, lieutenant de César, et les deux batailles navales qui ruinèrent sa flotte, la mirent à deux doigts de sa perte. Toutefois César se montra relativement généreux pour la ville conquise; il ne la détruisit pas de tond en comble; mais il prit tout aux Massaliotes, leurs armes, leurs vaisseaux, leur argent. 11 leur enleva toutes leurs colonies, à l'exception de Nice, et leur imposa une garnison de deux légions. « Malgré les sujets de plainte que les Marseillais leur avaient donnés pendant la guerre, dit Strabon , César et ses successeurs les ont traités avec modération en souvenir de leur ancienne amitié; ils les ont maintenus.dans la liberté de se gouverner suivant leurs anciennes lois, de manière que ni Marseille, ni les terres qui en dépendent ne sont soumises aux gouverneurs que Rome envoie dans la Narbonnaise (1). »
(1) Strabon, Géog., 1. IV, c. I.
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Ainsi, quoique dépouillée de sa puissance politique, la cité phocéenne continua à être une des premières villes du monde par le négoce et par les arts. Un instant arrêtée dans son développement, elle ne tarda pas à reprendre son essor, releva rapidement son commerce, reconstitua sa flotte et acquit sous l'empire un nouveau genre de célébrité (i). Elle posséda alors une école florissante de rhétorique et de philosophie. Elle avait remplacé Athènes, et l'aristocratie romaine venait de toutes parts pour y recevoir une éducation brillante. En même temps, et comme conséquence naturelle, ses mœurs, jadis sévères et pures, s'adoucirent tellement qu'elles finirent par se corrompre. Sous la protection des Romains, la république massaliote continuait sans doute à être une ville marchande et de grand commerce; mais tous ces Grecs dégénérés et gâtés, Grœcali, souples , rusés et doués d'une intelligence étonnante, favorisèrent à l'envi la dépravation de l'empire, et devinrent en quelque sorte, pour la jeunesse romaine, de véritables instruments de plaisir.
Le temps n'était plus où les jeunes gens des grandes familles de Rome, tels qu'Agricola , venaient à l'école de Marseille, comme jadis à celle d'Athènes, et y passaient, sous les meilleurs maîtres et loin des séductions du vice, les plus pures et
(i) E. Rouby, le Siège de Marseille.
les plus fécondes années de leur vie (1). Marseille était devenue la Corinthe des Gaules. Aller à Marseille, Massiliam naviges , était devenu le synonyme de se livrer à la débauche; et cette décadence morale, entretenue par une prospérité matérielle toujours croissante et par le va-et-vient continu d'une population imbue de tous les vices des pays exotiques (2), altérée de gains et des jouissances faciles, est restée depuis bientôt vingt siècles un des traits saillants de la grande cité phocéenne.
Malgré les trois mille ans qui pèsent sur elle, Marseille est certainement une des villes les plus ardentes, les plus jeunes, les plus séduisantes qui soient au monde ; mais avant tout c'est un marché international , un centre d'affaires et de trafic, un foyer de luxe et de plaisirs.
(1) Arcebat eum ab illecebris peccantium, prceter ipsius bonam integramque naturam, quod statim parvulus sedem ac magistram studiorum Massiliam habuerit, locum Grœca comitate, et provinciali parcimonia mistum ac bene composition. (Tacite, Agricola, iv.)
(2) Strabon observe avec raison que les mœurs ne se maintiennent dans toute leur pureté que chez les nations éloignées des rivages maritimes. «Il a suffi, dit-il, que les peuples aient voulu essayer de la mer pour que les moeurs se soient aussitôt gâtées, et pour qu'on les ait vus prendre, des différentes nations auxquelles ils se mêlaient, le goût du luxe, les habitudes mercantiles et tous les vices qui en résultent. » (Strabon, Géogr., 1. VII, c. in.)
Marseille grecque-phénicienne-chrétienne. 3y3
Plusieurs siècles avant d'avoir reçu la visite de la Grèce, la côte de la Provence avait reçu celle de l'Orient. Mais il est malheureusement impossible d'avoir des notions à peu près historiques sur les événements qui se sont passés sur notre sol gaulois mille ou douze cents ans avant notre «rc; et, alors que l'Egypte et la plus grande partie de l'Orient, jouissant d'une civilisation très-avancée, nous ont laissé, soit par leurs monuments, soit même par leurs écrits , des témoignages irrécusables d'une merveilleuse prospérité, l'Europe, inculte et presque sauvage, reste enveloppée de profondes ténèbres. Pour elle, l'histoire est en retard de près de dix siècles, et ce n'est que peu à peu et d'une manière fort lente que l'axe de la civilisation s'est déplacé vers l'Occident.
Longtemps avant que ce mot de civilisation puisse être prononcé chez nous , l'Asie connaissait la route de la Gaule , et les peuples navigateurs, les Phéniciens surtout, l'avaient dégagée de sa barbarie primitive. Les relations commerciales n'existaient pas encore d'une manière suivie; et personne ne voyageait, si ce n'est pour des expéditions de guerre ou de piraterie. Toutefois , de la piraterie au commerce régulier il n'y a qu'un pas ; et il n'est pas douteux que les premiers commerçants tyriens ne l'aient franchi
de très-bonne heure, et n'aient commencé leurs opérations de transit et de commission dans la période comprise entre le dix-neuvième et le treizième siècle avant notre ère. Deux ou trois cents ans après, on voyait apparaître leurs premières stations coloniales : Carthage, — Utique, — Hippone (Bone) , — Panorme (Païenne), — Lilybée (Marsala) , — Gadès (Cadix) , etc.
On peut donc regarder aujourd'hui comme définitivement acquis à la science que, dès le onzième siècle, les Phéniciens avaient entouré d'une ceinture de colonies et de comptoirs tout le bassin de la Méditerranée depuis Malte jusqu'à Gibraltar, et étaient à peu près les maîtres absolus de la mer et de la côte. Toutefois , ils ne se bornèrent pas à l'occupation et à l'exploitation du littoral; la présence de leurs monnaies au cœur de plusieurs vallées indique qu'ils colonisèrent assez avant dans l'intérieur des terres ; et ce qui le prouve mieux encore, c'est l'existence de la grande voie phénicienne qui, partant de l'Espagne, traversait les Pyrénées orientales , côtoyait une grande partie de la Méditerranée gauloise et, se dirigeant ensuite un peu vers le nord, franchissait les Alpes au col de Tende pour se rendre en Italie. D'après Polybe, cette œuvre, de proportions grandioses , remarquable surtout pour
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l'époque où elle fut entreprise, existait encore avant la seconde guerre punique; les Massaliotes se contentèrent de l'entretenir et d'y planter des bornes militaires à l'usage des armées romaines; et ce fut sur ce tracé primitif plus ou moins rectifié que les Romains construisirent leurs deux grandes routes militaires de la Gaule, la via Domitia et la via Aurélia.
Divers autres tronçons d'une route littorale se retrouvent sur la côte même de Provence et mettaient autrefois en communication les colonies de Marseille, comme ils avaient dû dans le principe rapprocher les comptoirs phéniciens; c'était la via Herculia, et ce souvenir d'Hercule dans la région littorale de la Provence mérite d'être particulièrement remarque. Nous l'avons déjà rencontré dans la plaine de la Crau , alors que le fils de Jupiter soutenait contre les Ligures une lutte héroïque. Un peu plus loin, dans la petite baie de Cavalaire (Var) , on aperçoit les ruines d'une Héraclée , ville dédiée à Hercule, Herculea Caccabaria, aujourd'hui Saint-Tropez, dont le nom rappelle un des noms grecs de l'ancienne Carthage, Kakkabé.' Une autre Héraclée se trouve sur les bords du p^tit Rhône , et fut le berceau de la ville de Saint-Gilles (Gard). Monaco, Portus Herculis Monœci , dont le rocher pittoresque, découpé en presqu'île sur la mer comme Gibraltar, l'ancienne Calpé phénicienne où se trouvaient les célèbres colonnes d'Hercule, était au-
trefois couronné par le temple du demi-dieu; et son culte, ainsi que son nom l'indique, uovoixo;, Monœcus, y était exclusif de celui de toute autre divinité.
La fréquence de ces désignations héracléennes indique le grand rôle qu'Hercule a joué sur le littoral de la Gaule méridionale, et permet de faire remonter la colonisation et la prospérité de toute la côte à une époque bien antérieure J l'occupation grecque. Hercule, en effet, n'a jamais été considéré comme un dieu hellénique proprement dit, et n'est autre que le fameux Meîkarth phénicien, le « dieu seul et sans rivaux », le « dieu fort », identifié quelquefois avec le Baal syrien, et qui était adoré non-seulement à Tyr, mais dans toutes les colonies phéniciennes, c'est-à-dire sur tout le littoral de la Méditerranée. Les Grecs, qui ont tout embelli et tout poétisé, se sont emparés de ce type de l'Orient et Pont approprié à leur polythéisme plus délicat et plus raffiné que celui des religions tout à fait primitives. L'Hercule grec n'a donc été que la transformation adoucie et en quelque sorte la réduction de l'Hercule tyrien.
Une des plus anciennes traditions orientales, qui s'est répandue successivement de l'Asie en Grèce et en Italie, où elle a été plusieurs fois altérée, parle de voyages accomplis dans tout l'Occident par le dieu tyrien Hercule, et d'un premier âge de civilisation qui aurait été la conséquence du passage de ce héros mystérieux et pro-
tecteur. Le vague souvenir d'un état meilleur amené par le bienfait d'étrangers puissants, de conquérants d'une race divine, semble s'être perpétué de génération en génération, pendant les premiers siècles de l'époque gauloise ou celtique. A vrai dire, cette légende orientale n'est qu'un symbole, et l'Hercule phénicien ne saurait être sérieusement considéré cDmme un personnage fabuleux ou une abstraction poétique. Voyageur intrépide, posant et reculant tour à tour les bornes du monde, fondateur de villes tyriennes, conquérant de pays subjugués par les armes tyriennes, le dieu n'est en réalité que le peuple lui-même qui a exécuté ces grands travaux. Le détail de ses courses dans la Gaule permet de suivre la marche, les luttes, le triomphe et la décadence de la colonie, dont il n'est que la représentation et le symbole; c'est en définitive le génie tyrien personnifié et déifié, et sa légende n'est autre que l'histoire même de ses adorateurs (i).
Quoi qu'il en soit, et tout en faisant les plus grandes réserves sur la valeur scientifique que l'on peut accorder à des traditions qui touchent de si près à la fable, il est certain que tout le lit—
(1) Ame'dée Thierry, Hist. des Gaulois, première partie, chap. i-r, 1828.
toral de la Provence a été orientalisé vers le onzième ou le douzième siècle avant notre ère; il est dès lors bien difficile d'admettre que, seule de toutes les baies de la Méditerranée, celle de Marseille, si favorable à rétablissement d'un port, ait échappé à la colonisation phénicienne, et que ces navigateurs intelligents, qui ont parcouru toutes les mers et tous les neuves de l'ancien monde, qui ont établi des comptoirs sur toutes les côtes et dans le voisinage des plus grands courants fluviaux, n'aient pas songé à pénétrer dans le cœur de la Celtique par le Rhône, qui a été de tout temps l'une des plus grandes voies commerciales du continent; et, comme il leur était impossible d'établir un port aux embouchures mêmes du fleuve, obstruées par l'ensablement, et dans la zone atterrie de son delta , ils durent naturellement chercher à proximité une rade sûre et tranquille, et présentant toutes les conditions d'une station ou d'un entrepôt maritime.
Le nom seul de Phœnicé, donné à l'une des trois iles du petit archipel noyé dans la rade de Marseille, est en quelque sorte la signature du peuple qui l'a occupée. On peut sans doute regretter de ne posséder, sur notre sol même, que très-peu de débris d'une civilisation certainement très-avancée et dont la durée, difficile à préciser,, n'a pas dû être moindre que cinq à six siècles; mais il est assez facile d'expliquer cette pénurie.
D'une part, ce peuple navigateur et trafiquant
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par excellence paraît en général s'être très -peu soucié de la gloire des armes, et n'avoir été attiré que par le goût du commerce et des affaires indus trielles et lucratives. On sait qu'une des principales branches de son trafic était, dans l'Occident, l'ivoire d'Afrique et les riches minerais de plomb argentifère qui gisaient presque à fleur de sol, sur la côte d'Espagne ou dans les gorges des Pyrénées orientales, et dont les principaux filons sont aujourd'hui tellement épuisés que les scories seules pourraient en être utilisées par l'industrie moderne. Or, cette prospérité commerciale n'avait pu s'acquérir et surtout se maintenir qu'à la faveur d'un profond mystère et d'une rigoureuse discrétion. La source de la fortune de Tyr n'était pas à ses portes et résidait principalement dans des pays dont l'accès était en général ignoré. Le secret des voyages et des itinéraires était donc la condition même de ce genre de négoce, et il est très-probable que les riches produits de l'Occident apparurent longtemps sur les marchés de la Grèce et de l'Orient, sans qu'il fût possible d'en préciser la provenance. Les Phéniciens ont donc pu être appelés avec raison un peuple essentiellement discret et silencieux, et ont laissé le moins possible des traces de leur passage.
D'autre part, les études récentes entreprises sur les débris des races sémitiques, le nombre inespéré de documents originaux recueillis, permettent de se faire une idée assez exacte de ces peu-
pies primitifs; et Ton sait aujourd'hui qu'il* avaient une histoire écrite, et que si leurs livre? et leurs archives ont disparu, c'est que les Grecs et les Romains, auxquels ils ont cédé l'empire du monde, les ont presque partout détruits (i). On ne peut s'empêcher dès lors d'admirer ce petii peuple dont le territoire avait à peine cinquante lieues de longueur, et qui, presque à l'origine des temps historiques, avait déjà ouvert tout le bassin de la Méditerranée au commerce et à l'industrie. « Inventeurs de l'écriture alphabétique, du calcul et de l'astronomie qui était indispensable à leui navigation, architectes habiles, orfèvres, bijoutiers, graveurs sur pierres, métallurgistes, fondeurs, ornementistes, tisserands, teinturiers, verriers, monnayeurs, passés maîtres dans toutes les industries, marins admirables, négociants intrépides, les Phéniciens, parleur incomparable activité, étreignaient le vieux monde; et, depuis le golfe Persique jusqu'aux côtes de la Bretagne, soit par leurs caravanes, soit par leurs vaisseaux, ils allaient partout vendre et acheter (2). » Leur rôle dans la marche de l'humanité a été bien supérieur à celui de l'immobile et lourde Egypte; dans ces temps antiques où l'on ne pliait que sous la force brutale, ils ont surtout régné par les arts
(1) E. Desjardins, Acad. des inscript, et belles-lettr., 1877.
(2) E. Vinet, l'Art et l'Archéologie : Mission de Phénicie, Paris, 1862.
et par la paix; et, lorsqu'ils ont disparu, emportant avec eux le secret de leurs entreprises , le génie de la civilisation semble s'être un instant voilé, et le vieux monde serait certainement retombé dans sa barbarie première, si les Grecs n'avaient pas continué leur grande œuvre de colonisation et de progrès.
L'existence d'une Massalia phénicienne antérieure à la Massalia grecque ressort, d'ailleurs, des récits des auteurs les plus anciens. « Les Phocéens, écrivait Thucydide vers le milieu du cinquième siècle avant notre ère, en fondant Massalia , remportèrent sur les Carthaginois une victoire navale ( i ) » ; et Pausanias, commentant en quelque sorte le texte du plus ancien historien de l'antiquité , ajoutait : « Après avoir vaincu les Carthaginois dans un combat naval, les Phocéens s'emparèrent de leurs pays qu'ils occupent maintenant, et ils y parvinrent à une très-grande opulence (2). »
On voit que la colonie de Carthage avait déjà pris, au sixième siècle, la place de Tyr la métro-
(1) <ï'W/cacï; xe Maao-aXîav oîxiÇovte; Kap/Y]5ovtovç èvixoov vaujxa/oùvTEç. (Thucyd., Guerre du Pélopon'ese, 1. I, c. xm.)
(2) rev6iJ.£voi Se vaucriv èTU/.paxécTspoi Kcxp/r^ovîwv, t^v te ■pjv, f|V I/^o'jaiv, iv.Tr\<j<nxo , xai ÉVi [i-éya. àçixovto eùoai^ovîa;. (Pausanias, in Phoc, ch. vin, g 6.)
pôle ; et, si l'on rapproche ces textes des témoignages des géographes et des historiens classiques, Polybe, Ammien Mareellin, Strabon , Pomponius Mêla, Diodore de Sicile, Denys d'Halicarnasse, etc., on est conduit à regarder comme tout à fait certain que l'arrivée des Grecs sur la côte de Provence a coïncidé avec le déclin de la puissance phénicienne.
Des découvertes archéologiques assez récentes sont venues, d'ailleurs, donner une preuve matérielle et tout à fait positive de l'occupation phénicienne.
Sans parler des médailles et des monnaies de Tyr et de Carthage qu'on a recueillies dans toute la Gaule méridionale et à Marseille même, les travaux de remaniement de la ville moderne ont ramené au jour, presque sur l'emplacement de l'ancienne acropole, quarante-sept petits édicules en pierre, d'un style archaïque bien antérieur à l'époque grecque. Ce sont de véritables chapelles monolithes et portatives, qui présentent l'analogie la plus frappante et la, plus significative avec celles qu'on a découvertes, dans ces derniers temps, soit en Afrique dans les ruines de l'ancienne Carthage, soit en Orient à Tyr, à Sidon, à Byblos, à Palmyre, à Baalbec. Le travail est grossier, presque naïf, et dénote chez l'artiste cette inhabileté de main et cette simplicité enfantine qui caractérisent les sculptures primitives de l'Orient.
Toutes ces stèles représentent des figures en re-
lief, assises, enfermées dans une sorte de niche, et dont la roideur inanimée rappelle, à plus de quinze siècles de distance, les statuettes presque informes de l'époque carlovingienne. L'une d'elles cependant, la mieux conservée peut être , nous offre un personnage debout et nu de la ceinture aux pieds. La tête, les épaules et la partie supérieure du corps sont recouvertes par un vêtement assez difficile à définir, et qui paraît être une peau de lion. La niche est encadrée entre deux pilastres massifs à chapiteaux indécis supportant un arc surbaissé, couronné lui-même par une sorte de fronton terminé par deux consoles en forme de volutes. Le personnage étend les bras en arc-boutant; ses mains et sa tête soutiennent la clef de voûte qui pèse sur lui ; il semble qu'on ait voulu symboliser ainsi l'image de la force physique, et tout porte à croire que cette statue assez grossière est celle du Baal Melkarth tyrien, le « dieu fort » par excellence.
Une autre plus mutilée, vêtue d'une robe sans plis, la tête coiffée d'une tiare syrienne, les mains appuyées sur les genoux, dans l'attitude mystérieuse et tranquille des divinités de l'Egypte, paraît attendre les hommages de ses adorateurs. Quelques archéologues ont voulu voir dans cette image par trop fruste et grossière une Diane primitive des Phocéens qu'il faudrait, à cause de sa roideur et de son extrême archaïsme, reporter aux premiers âges de l'école ionienne; mais cette hy-
pothèse est bien difficile à admettre, et rien n'est moins grec que ce petit monstre de pierre qui révèle une ignorance profonde de l'art, et nous semble être plutôt une représentation très-altérée de la Vénus phénicienne, l'impudique Astarté, dont le culte accompagnait souvent celui de l'Hercule tyrien. Une sorte d'animal, que l'état de dégradation de la pierre ne permet pas de définir, et que la déesse tient sur ses genoux, pourrait bien , dans cette hypothèse, être la colombe, son oiseau favori.
Les autres statuettes ont le même caractère archaïque et la même attitude. Les personnages, presque hideux, quelquefois obèses, toujours roides, n'ont aucune valeur artistique. La barbarie et la gaucherie de l'exécution leur donnent un véritable air de famille. C'est peut-être la même idole; tout au moins ces images grossières se rattachent-elles entre elles par des liens intimes et appartiennent-elles à la même hiérarchie céleste ; et il est facile de les classer dans la série de ces divinités sémitiques que de récentes explorations en Phénicie ont appris à mieux connaître. et qui commencent à enrichir nos collections modernes.
Les stèles phéniciennes ont été découvertes en i863; quelques années auparavant, en 1845, une
fouille pratiquée dans les fondations d'une maison voisine de la Major mettait au jour deux précieux fragments de pierre, offrant une surface lisse et polie, et couverts de caractères indéchiffrables. L'examen géologique de la pierre a permis de reconnaître qu'elle ne provient pas du pays ; c'est un calcaire dolomitique, qui n'a aucun rapport avec ceux que fournit la côte de Provence, et tout à fait analogue à ceux des environs de Carthage, d'où elle a été vraisemblablement envoyée avec l'inscription. Cette inscription elle-même a vingt et une lignes; le monde savant s'en est emparé; les orientalistes l'ont déchiffrée et commentée. Elle contient quelques détails sur les prescriptions religieuses du culte de Baal, et le tarif des émoluments que les prêtres ou suffètes recevaient pour les sacrifices offerts par eux dans le temple de Marseille. Au nom du Dieu près, on dirait une page du Lévitique sacré, et cette précieuse épave nous donne les indications les plus certaines sur le gouvernement théocratique de l'antique Massalia (i).
Mais il y a plus, l'étude approfondie de l'écriture a permis de reconnaître que les caractères sont d'une époque assez basse et po-térieure à la colonisation grecque; il semble dès lors prouvé que l'arrivée des Grecs sur le territoire
(i) L'abbé Barges, Temple de Baal à Marseille, 1847. — Id., Inscription phénicienne de Marseille, 1868.
de Marseille n'a pas eu pour conséquence ■l'expulsion immédiate de leurs prédécesseurs. Grecs et Phéniciens ont ainsi cohabité pendant un certain temps ensemble; ces derniers avaient même conservé dans la ville grecque un comptoir, peut-être un quartier et très-certainement un temple, où leur culte éiait régulièrement suivi.
La ville de Marseille a donc été, vers le troisième siècle avant notre ère, comme elle l'est encore de nos jours, un entrepôt cosmopolite, une véritable ville marchande gréco-orientale, dans laquelle les négociants et les marins des deux nations les plus actives du monde vivaient côte à côte, entretenaient ensemble des relations d'affaires et se partageaient les bénéfices de tout le commerce international, qui ne franchissait alors que très-rarement les limites du bassin de la Méditerranée.
Le rôle de la grande nation phénicienne, presque à l'origine des temps historiques, ne saurait être mieux comparé qu'à celui des Vénitiens, qu'on serait presque tenté d'appeler les Phéniciens du moyen âge et de l'Italie. Tyr, comme Venise, a été pendant longtemps la reine de la Méditerranée. Le peuple phénicien a partout ouvert les voies à la civilisation grecque, a précédé les colonies de PHellade sur toutes les mers et dans tous les pays; et la terre liguro-grecque de Provence a été, pendant près de dix siècles, occupée
par ce peuple merveilleux, le premier, le plus intelligent et le plus courageux pionnier du monde, et qui, transportant partout sa patrie avec ses vaisseaux, a jeté sur notre rivage provençal les premières assises de la Massalia phénicienne, de la Phocée gauloise et de la Marseille moderne.
Si prolongée qu'ait pu être l'occupation par les Phéniciens du littoral de la Méditerranée, elle n'a laissé ni dans les mœurs, ni dans la langue, ni dans le sang des populations qui leur ont succédé aucune trace sensible de son passage. Presque tous les souvenirs de cette première colonisation se sont évanouis; et de cette nation riche, prospère et industrieuse nous n'avons recueilli que de bien rares débris, informes ou mutilés, à peine suffisants pour garnir quelques vitrines de musée.
L'occupation grecque a marqué la Provence d'une empreinte plus durable. Tout d'abord on est un peu surpris de ne rencontrer nulle part •de grandes ruines se rapportant à des monuments de l'époque phocéenne; ces monuments cependant ont dû exister, et tout au moins y avait-il dans chaque colonie un temple consacré à Diane l'Éphésienne et à Apollon Delphien ; mais ces
temples ont disparu , transformés par la domination du christianisme ou détruits par la conquête romaine. Il convient , d'ailleurs , de remarquer que la plupart des villes grecques du littoral ont été presque intégralement renouvelées depuis près de dix-huit siècles.
Marseille, en particulier, n'a pas conservé une seule assise de ces constructions antiques. Ses ruines mêmes ont péri; et l'on peut dire que la ville phocéenne a passé son temps à se détruire en détail pour se reconstruire pièce à pièce , et semble avoir pris à tâche de paraître toujours jeune en
effaçant comme de vieilles rides tous les souvenirs >
de sa vie passée.
Mais deux séries de documents anciens nous sont restées et nous donnent sur l'importance de la ville grecque les plus utiles indications; ce sont les inscriptions (i) et les monnaies.
De toutes les manifestations de la puissance et de l'individualité d'une nation, la monnaie est sans contredit la mieux déterminée et la plus durable. Elle porte en soi le caractère de la souveraineté ; et cette empreinte sur un métal inaltérable est, pour un peuple comme pour une ville, l'affirmation de son autonomie devant l'histoire et la postérité.
(i) Voir, pour les inscriptions grecques de Marseille > le Catalogue du Musée d'Archéologie de G. J. Penon et Saurel.
Tout le monde connaît les monnaies grecques de Marseille; le littoral de la Provence en a été, pendant plusieurs siècles, véritablement inondé; on les a collectionnées par milliers , et elles n'ont plus aujourd'hui d'autre valeur que celle du métal lui-même. Cette quantité vraiment prodigieuse de monnaies n'a rien qui doive surprendre, si l'on observe, d'une part, que les négociants massaliotes entretenaient des relations d'affaires très-fréquentes avec toutes les villes grecques du littoral, et que, de l'autre, ils exploitaient ou faisaient exploiter les riches minerais de plomb argentifère de l'Espagne et des Pyrénées orientales , et se procuraient ainsi autant de métal précieux qu'ils pouvaient en désirer.
Nous avons vu, d'ailleurs, que César se montra clément pour la ville qui avait embrassé la cause de Pompée, et qu'elle continua de vivre dans sa première liberté; il est remarquable, en effet, que -cette ville, la plus riche et peut-être la plus populeuse de la Gaule Narbonnaise, n'ait jamais possédé de monuments romains, et qu'on n'y trouve pas même de ruines de cirque ou d'amphithéâtre, comme on en voit à Arles, à Nimes, à Orange, à Narbonne, à Fréjus, etc., c'est-à-dire dans toutes les colonies de l'empire. Marseille, en effet, ne fut ni asservie, ni colonisée; elle resta l'alliée et l'amie de Rome; les empereurs la maintinrent dans tous ses privilèges, et Pomponius Mêla, qui •écrivait sous le règne de Claude, nous la dépeint
3 gO CHAPITRE DIXIÈME.
comme une ville grecque, qui avait conservé ses mœurs et ses usages (i).
Or, le droit de battre monnaie était le premier de toute ville libre, et Marseille l'exerça pleinement non-seulement pour elle, mais à l'égard de la plupart de ses colonies, restées soumises aux lois de leur métropole. Aucune des villes grecques du littoral ne pouvait frapper de monnaies qui lui fussent propres ; Marseille s'était réservé le monopole delà fabrication, et l'on sait que son atelier a produit, bien avant la période romaine,, des types comparables à tout ce que la Grèce nous a laissé de plus parfait en ce genre.
Quelques-unes de ces monnaies représentent un ours à mi-corps qui semble dévorer une proie, et remontent à près de cinq cents ans avant Jésus- Christ ; d'autres, sur lesquelles on distingue deux têtes de lion ou de griffon, sont un peu plus récentes, et paraissent du troisième ou du quatrième siècle; mais les plus belles et les plus nombreuses, celles qui caractérisent d'une manière toute particulière le monnayage massaliote , sont les médailles d'argent et de cuivre aux types de Diane et d'Apollon, et dont les revers portent l'image d'un lion ou celle d'un taureau.
Apollon de Delphes et Diane d'Ephèse étaient, comme nous l'avons déjà dit plusieurs fois, les
(i) Hœc a Phocaeis oriunda... et adhuc morem suum teneat. (Mêla, 1. II, c. v.)
MARSEILLE GRECQUE-PHENICIENNE-CHRETIENNE.. 3o,I
deux divinités principales du polythéisme grécomarseillais , et leur présence sur les monnaies massaliotes n'a rien que de très-naturel; mais on est réduit à des conjectures assez vagues au sujet du taureau et du lion , dont on ne connaît ni le sens précis, ni l'origine. Ce lion, d'après quelques antiquaires désireux de tout expliquer , rappellerait le lion d'airain offert en ex-voto à Apollon pour les habitants d'Elée, ville fondée par les Phocéens dans l'Italie méridionale, à peu près à la même époque que Massalia sur la côte gauloise; quant au taureau, il perpétuerait le souvenir des premières galères ioniennes, qui portaient à leur proue la figure de cet animal et auraient fondé la colonie g ecque du même nom. Tauroëntum, dans le golfe de la Ciotat. Nous nous garderons de contrarier ceux que peuvent satisfaire dépareilles explications; mais mieux vaut, croyons-nous, constater simplement la présence de ces deux attributs héraldiques qui ont, comme la plupart des emblèmes de ce genre, une origine tout à fait arbitraire.
Sans entrer ici dans de grands détails sur la numismatique grecque de Marseille, qui a déjà fait l'objet de travaux très-consciencieux auxquels le lecteur pourra avoir recours (i), nous en indiquerons seulement les traits principaux.
(i) De Lagov, Oynsc. num. — De la Saussaye, Numismatique de 'j Gaule Narbonnaisê.
A part quelques pièces spéciales qui portent sur une de leurs faces les effigies de Minerve, de Mercure, de Neptune, de Mars, etc., ou même de quelque divinité topique, comme Lacydon, qui personnifiait l'ancien port, et au revers des emblèmes divers tels que des caducées, des galères, des poissons, ou des trépieds de sacrifice, les monnaies de Marseille doivent se diviser en deux grandes classes très-nettement distinctes : les monnaies d'argent et les monnaies de bronze.
Il n'y avait pas ou presque pas de monnaies d'or. Toutes sont frappées au marteau des deux côtés , non fondues , et ont en général sur le revers une légende en caractères grecs; un grand nombre de monnaies d'argent sont des pièces fausses, et l'art de fourrer les monnaies, c'està-dire de recouvrir d'une feuille d'argent des médailles de cuivre , était arrivé à un haut degré de perfection. Le faux monnayage était donc trèsrépandu dans les colonies massaliotes, ce qui indique une civilisation très-avancée et une grande pratique du commerce.
Les monnaies d'argent sont presque toutes au type de Diane d'Éphèse; le profil est toujours pur; les cheveux ordinairement relevés au-dessus de la tête et maintenus par un diadème; derrière la nuque, on voit le carquois et les flèches de la déesse. La coiffure et les ornements de la tête sont très- variés; les cheveux sont tour à tour noués avec des rubans, tressés avec beaucoup d'art, dé-
MARSEILLE grecque-phénicienne-chrétienne. 3g3
roulés en boucles négligées, ou couronnés de feuilles d'olivier avec leurs baies; le cou et les oreilles portent, en général, des colliers et des anneaux à un ou plusieurs pendants.
Le lion du revers est passant; et, bien que sa pose soit aussi très-variée, il est presque toujours animé et semble marcher au combat , la crinière hérissée, la gueule ouverte, Tune des pattes de devant levée, dans une attitude pleine de force et de noblesse.
C'est toujours de ce côté que se trouve la légende, qui porte quelquefois tout au long le nom •des Marseillais en caractères grecs, MA22AAIH- TQN , et plus souvent une abréviation , MA22A , ■ou simplement MA.
Indépendamment de la légende, on voit, dans le champ et à l'exergue, des lettres dont il a été impossible de donner jusqu'ici des explications satisfaisantes ; on ne peut les considérer comme des lettres numérales, car par leur arrangement elles ne paraissent exprimer aucun nombre, ni se rapporter à aucune époque mémorable de l'histoire de Marseille. La meilleure hypothèse est que ces lettres sont les initiales des magistrats éponymes ou des monétaires, ou bien qu'elles indiquent quelque détail de fabrication qui nous est ■encore inconnu.
Les médailles de bronze, relativement moins nombreuses que celles d'argent , sont au type d1Apollon de Delphes, représenté sous la figure d'un beau jeune homme aux cheveux bouclés et couronné de lauriers. Le revers, qui porte en légende les mêmes lettres que les monnaies d'argent, est caractérisé par un taureau d'une grande finesse d'exécution , et que les numismates désignent sous le nom de taureau cornupète (qui cherche à frapper de la corne) ou taureau procumbens (qui succombe). L'animal est représenté dans cette période de la lutte tauromachique où il se sent vaincu; il se roidit sur sa croupe, sa corne est encore menaçante, mais il fléchit; Tune de ses jambes de devant manque, et il tombe.
Cette attitude du taureau est expressive, et rappelle celui des exercices publics qui est resté le plus en vogue dans la Provence. On sait, en effet, combien la passion pour les taureaux est ardente dans la partie inférieure de la vallée du Rhône. Le plus petit hameau, le moindre centre de population saisit encore tous les prétextes pour se donner le plaisir d'une course; et la lutte de force et d'adresse avec ces animaux, souvent très-dangereuse, est tellement passée dans les mœurs des Provençaux, qu'on a la plus grande peine à empêcher les enfants eux-mêmes de descendre dans des arènes.
improvisées au milieu de places publiques ou en rase campagne, dans une enceinte formée de chars et de voitures couvertes de spectateurs que la fièvre du combat finit par entraîner dans le cirque.
Mais la course provençale diffère essentiellement de la course espagnole; on n'y tue pas le taureau; on ne verse pas de sang, et l'on n'y voit jamais ces déplorables scènes d'abattoir et ces épisodes de chevaux éventrés qui réjouissent si fort les aficionados de l'Espagne, et n'ont jamais soulevé chez nous qu'un légitime dégoût.
Les combats de l'amphithéâtre espagnol viennent en droite ligne de l'amphithéâtre romain; les courses de taureaux de la vallée du Rhône sont, au contraire, une réminiscence, et ont conservé la tradition des courses thessaliennes.
Dans son roman célèbre de Théagène et Chariclée, Héliodore raconte que le jeune Théagène doit être offert en sacrifice et va recevoir le coup mortel; un taureau destiné également au sacrifice s'échappe; Théagène prend un bâton dans le brasier de l'autel, saute sur un cheval blanc et galope après le taureau, qu'il atteint et saisit par le cou; puis il se laisse glisser de dessus sa monture. Le taureau l'entraîne; bientôt il l'arrête, passe sa jambe entre celles de devant de l'animal, le force à s'incliner et à frapper le sol de sa tête. Il Tabat enfin, et le renverse si fortement que les cornes entrent dans la terre. L'animal se débat
en vain avec ses jambes. Théagène le tient d'une main et élève Pautre en signe de sa victoire.
Les courses populaires de la Provence reproduisent, dans ses traits principaux, cet épisode du roman grec. Les picadores ou gardiens de la Camargue , montés, comme les hippocentaures thessaliens, sur leurs chevaux blancs presque sauvages, poursuivent le taureau , le fatiguent , le harcèlent et le poussent au-devant du groupe des jeunes gens à pied qui Pattendent; ceux-ci luttent alors contre Panimal excité, le saisissent par les cornes et par le cou, le contraignent à ployer les jambes et à courber la tête, et renouvellent ainsi cet exercice violent et dangereux que les Grecs appelaient xepaTiffiç, lutte à la corne (1), et que l'on trouve représenté sur un grand nombre de médailles des villes de la Thessalie, telles que Larissa, Perrhaebia, Pherae, Tricca (2), etc. C'est ainsi que l'on voit sur presque tous les bronzes massaliotes un taureau fléchissant sur ses jambes de devant, le genou ployé jusqu'au sol, la tête courbée devant son vainqueur, et que, à près de deux mille ans de distance, les mœurs et les jeux populaires de l'ancienne Hellade se sont conservés sur la terre gréco-gauloise de Provence.
(1) Hesychius, Lex., II, 232.
(2) Mionnet, Médailles antiques grecques et romaines, Paris, 1807.
Les monnaies massaliotes n'ont pas pénétré profondément dans l'intérieur de la Gaule; elles constituaient la monnaie usuelle et légale de toutes les colonies en correspondance avec la métropole , celle qui servait pour tous les échanges de son commerce international; mais les différentes peuplades attachées au sol de l'ancienne Celtique avaient leurs monnaies autonomes, dont les types très-nombreux forment aujourd'hui la magnifique collection du musée de Saint-Germain.
La fabrication gauloise est en général d'un goût assez barbare, et présente à la fois beaucoup plus de variété et beaucoup moins de perfection que la fabrication marseillaise. On ne connaît pas moins de deux cent cinquante types différents. Les faces offrent le plus souvent des têtes informes aux cheveux bouclés, et qui figurent d'ordinaire le dieu topique de la peuplade ou de la tribu. Sur le revers on voit tour à tour les images du cheval, du sanglier, un ours, un aigle éployé, des cavaliers, des guerriers à pied et très-fréquemment une roue contournée de croissants, d'annelets ou de symboles assez confus.
Au milieu de cette inextricable variété, on ne peut cependant s'empêcher de reconnaître l'influence grecque, et cette influence se fait surtout sentir dans la région voisine du littoral. Il ne
serait pas impossible en effet que quelques-unes de ces monnaies, qui atteignent presque la pureté grecque, n'aient été fabriquées à Marseille même; tout au moins les monnayeurs massaliotes paraissent-ils avoir importé leur industrie dans les tribus voisines et avoir donné à leurs produits une sorte de caractère mixte ; et, tandis que les monnaies du centre ou du nord de la Gaule portent en général des légendes en lettres latines, empruntant ainsi l'écriture de la langue la plus répandue dans la Celtique depuis la conquête, celles du midi, au contraire, ont presque toutes adopté les lettres grecques, qui étaient les seules usitées sur le littoral.
Les divinités et les symboles grecs sont alors très-souvent associés aux types gaulois. La représentation sur des monnaies gauloises de Diane et d'Apollon, qui sont des divinités grecques et marseillaises par excellence, est une preuve évidente de la fusion qui s'était opérée entre les Phocéens de Marseille et les populations primitives ; et l'extension de cette numismatique gallogrecque donne ainsi une mesure assez exacte de l'hellénisation de toute la partie méridionale de la Gaule.
Ainsi quelques-uns des bronzes de Béziers sont d'une perfection qui révèle la fabrication grecque et nous montrent à l'envers la massue et le buste de l'Hercule gaulois dont la main droite est levée ; et l'on trouve au revers le lion marseillais
courant à droite, avec la légende grecque BHTAP- PATI2 , Betarratis, Béziers.
Le petit bronze gaulois d'Orange, dont le style est au contraire des plus médiocres, est absolument conforme aux types des Massaliotes, l'Apollon lauré et le taureau cornupète au revers; seulement la légende MAX2A est remplacée par les quatre lettres grecques AOPA, qui rappellent assez la forme AVRASICE de l'ethnique placé constamment sur les monnaies frappées au moyen âge par les princes d'Orange.
Sur la côte de Provence, nous avons mentionné la rivière delà Touloubrequi se jette dans l'étang de Berre, et dont les eaux débouchent à la mer par le pertuis de l'étang de Caronte, où se trouvent aujourd'hui les deux petits ports de Martigues et de Bouc. La Touloubre est l'ancien Cœnus, le Ksu'vo; de Ptolémée; et la petite peuplade qui vivait dans cette région de la Grèce provençale portait le nom de Cœnicenses. Nous connaissons sa monnaie; c'est une petite drachme, copiée sur les drachmes massaliotes, sauf que le lion marseillais y est remplacé par le loup, d'un caractère beaucoup plus gaulois; la légende grecque porte le nom de la tribu KAIMKHTÎ2N, et le type est accompagné d'un monogramme intéressant contenant tous les éléments du mot grec MA2TPA- MEAA, Mastramela, qui était l'ancien nom de l'étang de Berre.
La numismatique celtique d'Avignon est plus
riche et comprend des monnaies tant d'argent que de bronze, représentant à l'avers une tête d'Apollon laurée, et au revers un sanglier avec la légende grecque AOYE ou AYE, qui semble indiquer le nom de l'Aven celtique, Avenio, Avignon. Ces médailles sont d'une finesse d'exécution qui ne le cède en rien aux meilleurs types de la fabrication grecque , et elles présentent, comme on le voit, la réunion de l'Apollon massaliote avec le symbole de la nationalité gauloise.
Nous ne multiplierons pas ces exemples ; ils suffisent, croyons-nous, pour établir nettement que l'hellénisation du midi de la Gaule s'est faite sous l'influence de la colonie grecque de Marseille ; et il est certain que, si tout l'Occident n'avait pas été complètement bouleversé, à partir du cinquième siècle, par les invasions des barbares et n'était pas brusquement retombé dans un chaos et une nuit aussi épais que ceux des temps primitifs, toute la Gaule aurait fini par être complètement hellénisée. La civilisation, en effet, rayonnait autour de Marseille et gagnait de proche en proche. Strabon nous apprend que les Gaulois, au contact des Grecs, quittaient leurs armes pour s'occuper d'agriculture, et s'adonnaient à la culture des lettres grecques avec tant de goût qu'ils rédigeaient en grec leurs actes et leurs contrats (i).
Il est difficile, sans doute, d'admettre que les
(i) Strabon, Gèog., I. IV, c. i.
Gaulois de la région littorale , quoique voisins de Marseille, aient abandonné complètement leur langue ; mais il est certain que, tout en la conservant pour leur usage, ils avaient adopté les caractères grecs pour récrire et pour la noter.
On sait que les érudits modernes ont entrepris, depuis ces dernières années, l'étude laborieuse de la langue celtique. Le problème est ardu ; car, en dehors de quelques mots gaulois isolés, dont les auteurs classiques, Tite-Live, Pline, etc., nous ont donné la signification ou la traduction, on ne connaît qu'un très-petit nombre d'inscriptions authentiques; et rien n'est moins satisfaisant que les essais d'interprétation plusieurs fois proposés. Aucun terrain étymologique n'est semé de plus de pièges que celui de la langue celtique, et c'est cependant sur ce terrain que s'engagent et s'égarent, de la meilleure foi du monde, un certain nombre de savants aventureux. Nous n'aurons pas la témérité de les suivre, et laisserons aux a celtistes » toute la responsabilité de leurs interprétations.
On croit cependant que le gaulois , comme tous les idiomes néo- celtiques, descend d'une langue primitive qui a dû être celle des premiers ancêtres de toute la race avant son fractionnement préhistorique en diverses branches >
dont l'une s'est répandue sur le territoire de la Gaule.
Cette ancienne langue n'aurait été elle-même -qu'une sorte de rameau de la langue aryenne, qui s'est peu à peu éloignée de son berceau et s'est étendue vers l'Occident et vers TEurope; et les linguistes n'hésitent pas à affirmer qu'elle devait se rapprocher des deux plus anciens idiomes connus, le sanscrit et le zend, ainsi que de la langue des Aryas tout à fait primitifs (i). Tout cela est, il faut en convenir, assez obscur ; la philologie celtique est une science d'origine trop récente pour avoir donné des résultats fructueux, et il faudrait posséder d'autres documents que quelques rares débris pour reconstituer la langue de nos ancêtres gaulois.
Quoi qu'il en soit, et sans nous perdre dans des dissertations par trop nuageuses, nous constatons que le sol de la Gaule ne nous a révélé jusqu'à présent que onze inscriptions d'origine gauloise incontestables, qui ont été plus ou moins •déchiffrées et interprétées. Six de ces inscriptions ont été découvertes dans la région du sud-est, et précisément dans cette partie inférieure de la vallée du Rhône particulièrement fréquentée par les Massaliotes. L'une provient de Vaison (Vaucluse) ; deux étaient gravées sur des stèles trouvées
(i) Ad. Pictet, Essai sur les inscriptions gauloises, Paris, 1867.
MARSEILLE GRECQUE-PHÉNICIENNE-CHRÉTIENNE. 4 o3
à Glanum (Saint-Remy), dans la chaîne des Alpines ; deux enfin ont été découvertes à Nimes, et la dernière est à peine connue du monde savant, puisqu'elle n'a été mise au jour que dans le courant de Tannée 1876.
La pauvreté des documents épigraphiques est donc extrême, et la difficulté est encore augmentée par Tincertitude des interprétations de ce petit nombre de mots véritablement authentiques. On peut cependant affirmer, d'une part, que les Gaulois avaient une langue définie, et d'autre part, qu'ils n'avaient pas d'écriture spéciale, et que, dans les rares occasions où ils croyaient devoir noter leurs paroles ou leurs pensées, soit sur leurs monuments lapidaires, soit sur leurs monnaies, ils se servaient des caractères les plus répandus dans la région qu'ils .habitaient.
L'écriture suppose, en effet, une civilisation assez avancée, et nos ancêtres paraissent s'en être assez peu soucié. Or, dans la majeure partie de la Gaule, depuis la conquête romaine, le latin était devenu la langue dominante ; et c'est ce qui explique pourquoi les inscriptions gauloises et la plus grande partie des légendes monétaires du centre et du nord sont gravées en caractères romains ; dans la région méditerranéenne, au contraire, les mêmes mots gaulois sont écrits en caractères grecs.
Ce point, très important à noter, est un in-
dice frappant de la suprématie intellectuelle de la nationalité grecque, alors que la Gaule méridionale était devenue une province romaine et que le sort des armes en avait fait une annexe de l'empire.
La race grecque a donc eu pendant longtemps sa vie propre dans la Provence, et l'occupation romaine n'a été qu'un fait officiel, qui n'a rien changé aux mœurs, aux usages et aux habitudes du peuple conquis ou allié. On parlait grec, d'ailleurs, sur toute la côte, depuis le Var jusqu'au Rhône; et, à Marseille notamment, la langue romaine était si peu connue qu'on était obligé de l'enseigner comme on enseignerait chez nous une langue étrangère.
Parmi les nombreux débris cachés dans le soussol du vieux Marseille, on a retrouvé une plaque de marbre blanc sur laquelle, il y a deux mille ans, les Gallo-Grecs pouvaient lire qu'Athénadès, fils de Dioscoride, exerçait la profession de grammairien latin (1). Cette précieuse découverte a
(1) A0HNAAHC
AIOCKOPJAOT TPAMMATIKOC POMAIKOC
(Répert. des trav. de la Société de statist. de Marseille, t. III, i83g.)
eu lieu, en 1 833, près de Pabbaye de Saint-Victor, dans les fouilles du bassin de carénage. Les caractères sont grecs, et la forme de certaines lettres a permis d'établir avec quelque autorité que Tinscription est du deuxième ou troisième siècle avant notre ère. Dans tous les cas , elle nous révèle d'une manière positive la présence à Massalia d'un grammairien grec qui y enseignait le latin ; celui-ci était donc une langue étrangère, et le grec était au contraire la langue populaire et la seule connue; sans quoi le fils de Dioscorides n'eût pas manqué de faire graver une inscription bilingue afin de pouvoir en faciliter la lecture au public auquel elle s'adressait.
Nous avons vu, d'ailleurs, que la grammaire et la rhétorique étaient professées avec beaucoup de succès dans la ville des Phocéens ; que Cicéron l'appelait l'Athènes des Gaules, et Pline la maîtresse des études ; que la jeunesse romaine avait délaissé la terre classique de la Grèce, et que c'était à Massalia qu'on venait de toutes parts chercher cette fleur de langage et ce doux atticisme qui étaient en quelque sorte l'héritage des fils de l'Ionie.
La langue grecque a donc été la langue dominante de Marseille pendant plus de huit siècles; car on la parlait encore au sixième après Jésus- Christ; mais ce n'était pas seulement une langue usuelle, c'était avant tout la langue noble, celle des savants, des artistes et des lettrés; et le
christianisme s'empressa de l'adopter dans ses rites sacrés. Les exercices religieux se faisaient à la fois en grec et en latin. Saint Césaire, évêque d'Arles, célébrait, au sixième siècle, l'office divin dans les deux langues. Le grec était d'une manière absolue la langue de l'Église primitive, et saint Paul, citoyen romain , écrivait en grec aux chrétiens de Rome. L'évangile de saint Marc , composé à Rome et pour l'usage des Romains, fut d'abord rédigé en grec. Les Pères apostoliques, les apologistes, les historiens et les théologiens de la primitive Église écrivaient et enseignaient en grec. Toutes les lettres pontificales étaient écrites en grec, non-seulement quand elles s'adressaient à des évêques d'Orient, mais encore quand elles étaient destinées aux évêques des Gaules ; et lorsque, vers le sixième siècle, l'usage du grec comme langue usuelle eut décliné en Occident, il trouva un dernier asile dans le rituel et dans la liturgie de l'Église romaine. Au septième siècle, les sacra mentaires romains contenaient les répons écrits dans les deux langues, en grec d'abord, puis en latin ; et le vocabulaire ecclésiastique emploie encore aujourd'hui un grand nombre de mots grecs, empreinte indestructible des anciens âges : hymne, psaume, liturgie, homélie, catéchisme, baptême, eucharistie, diacre, prêtre, évêque, pape, église, cimetière, paroisse, diocèse, etc. (i).
li\ J. B. Rossi, Roma sotterranea, passim.
La langue d'une religion naissante et faite pour tous ne saurait être en effet que la langue populaire; et le peuple en conserve des débris, alors même qu'elle a disparu et que les siècles en ont fait une langue morte. C'est ce qui a lieu à Marseille, où tous les souvenirs de la langue grecque se sont pour ainsi dire réfugiés et localisés dans le vieux quartier de Suint-Jean, qui occupe, au nord du port, remplacement de la ville antique et est presque exclusivement habité par des marins et des pêcheurs. Là, les désignations des rues, celles de quelques maisons et les terminaisons sonores de beaucoup de noms individuels rappellent la langue harmonieuse et colorée de l'Ionie. Le pêcheur du quartier Saint-Jean, le Sanjanen , semble avoir conservé la conscience de son origine; il parle le provençal pur, qui est une véritable langue latino-grecque, dans laquelle presque tous les mots relatifs à sa profession de pêcheur sont tout à faits grecs (i).
Même remarque, d'ailleurs, sur tout le littoral
(1) Nors citerons entre autres les mots provençaux : bou, coup de filet, (36}o;; — bletoum, clou, cheville, jJàyjtçov; — brume ou brime, câble, amarre, 7rpv|ivrç<na ; — broufounié, bruit de la tempête, papuçcovia; — escaitmc, tolet, crxa'/ij.ôç^ — estrop, corde fixant la rame au collet, orpôipoç; — csteu,. écueil, <7tî)8oç; — madrago, parc de pîche, [iav8pa; — naît,. nef, vaùc, etc.; — et beaucoup de noms de poissons : cante,. escarbot, xâvôapoç; — carambol , langouste, xàpaëoç; — romb , turbot, pôyfio;; — lami, marsouin, monstre marin,. Xocufa , etc.
de la Provence, dans la région de Marseille et des embouchures du Rhône; presque tous les termes de marine ont conservé une physionomie ou une intonation grecque ; et cela ne doit pas surprendre, puisque les Grecs étaient essentiellement une nation de marins, et que leurs embarcations sont venues, de tout temps, chercher un abri dans les moindres criques de la côte.
La lecture des historiens anciens et l'interprétation des nombreux textes épigraphiques recueillis en Provence nous permettent de nous rendre très-bien compte aujourd'hui du degré de civilisation de la ville phocéenne. Ses premières institutions sont parfaitement connues , et Aristote avait écrit, sur l'excellence de la république massaliote, un livre qui est malheureusement perdu, et dont un seul fragment a été conservé par l'historien Athénée. Hérodote, Plutarque, Thucydide, Polybe, Justin et Strabon sont unanimes pour louer sa constitution. C'était, d'après ce dernier, une sorte d'oligarchie républicaine, ou mieux d'aristocratie élective. Le peuple nommait six cents magistrats à vie désignés sous le nom ionien de timuques , -rtf/ao/oç ; quinze de ces membres étaient choisis pour l'administration proprement dite, l'étude et l'expédition des affaires : c'était le conseil. Une élection au troisième degré nom-
mait enfin un triumvirat qui formait le pouvoir exécutif.
Ces institutions grecques très-perfectionnées , comme on le voit, paraissent avoir fonctionné sans crise et sans abus pendant plusieurs siècles; et l'on ne saurait trop admirer cette pondération de pouvoirs et cette sorte de sélection politique, qui permettaient d'adoucir et de diriger les rouages 'du mécanisme électoral et administratif, et de corriger les excès et la brutalité inévitables du suffrage universel et direct.
L'une des institutions sociales les plus grecques, je dirai même les plus athéniennes, et presque ignorée jusqu'à ces derniers temps, faute de documents précis, est celle de l'éphébie. La découverte récente des annales des éphèbes gravées sur des stèles enfouies au pied de l'acropole d'Athènes a permis de combler cette lacune (i). « Les Athéniens donnaient le nom d'éphèbes aux jeunes gens de quinze à vingt ans qui formaient, en dehors de la ville, une garde civique. A l'intérieur, des fêtes, des exercices, des jeux sacrés remplissaient les journées des éphèbes. C'était une sorte de noviciat politique, militaire, religieux, une
(1) A. Dumont, Essai sur l'éphébie attique, i8j5-i 876.
préparation au rôle de citoyen. Le jour où Athènes cessa d'être libre, l'éphébie devint un collège, une université , sous la conduite de maîtres nombreux, et les noms des élèves qui remportaient des prix furent gravés sur le marbre avec ceux des professeurs et des archontes éponymes, c'est-à-dire des magistrats dont les noms, comme ceux des consuls de Rome, servaient à désigner Tannée (i). » L'institution de l'éphébie hellénique n'avait pas seulement pour objet les exercices du corps; elle réglait en fait presque toute l'éducation de la jeunesse grecque, depuis la gymnastique jusqu'aux études littéraires, grammaire, rhétorique et philosophie (2).
Comme Athènes, Marseille possédait un gymnase et un collège d'éphèbes. En 1 5q i , on a découvert, dans les fondations d'une maison de la vieille ville, une plaque de bronze portant quatre lignes en caractères grecs bien formés, un peu épais et paraissant à peine antérieurs à l'ère chrétienne. Le creux des lettres était autrefois rempli d'argent, mais l'argenture a disparu de la moitié environ de l'inscription.
« Cleudemus, y est-il dit, fils de Dionysius, de la classe des (éphèbes) vétérans, a remporté le
(1) E. Vinet, l'Art grec, 1873.
(2) Egger, Note sur une inscription grecque de Marseille, Congrès scientifique de France tenu à Aix, 1866.
MARSEILLE GRIXQUE-PHENICIENNE-CHRETIENNE. 41 I
prix parmi les éphèbes, et exercé deux fois les fonctions de gymnasiarque (i). »
Il ne reste rien du monument dans lequel était encastrée la plaque de bronze. Il a pu être une statue, au moins un buste, peut-être un portrait peint; car ces sortes d'honneurs étaient souvent rendus aux magistrats éminents. Telle quelle, cette inscription nous révèle que l'éphébie était organisée à Marseille comme à Phocée, métropole de Marseille, à Phocée comme à Athènes, la capitale de l'hellénisme; et il est fort intéressant de pouvoir constater que, chez les Massaliotes comme chez les Grecs, des institutions éphébiques contribuaient à entretenir la force et la beauté du corps.
Sans doute, comme le fait judicieusement remarquer M. Egger, la vie des gymnases n'était pas sans péril pour la morale; nous en avons la preuve dans les lois mêmes de Solon; mais on ne peut nier que la Grèce lui dut d'avoir pu offrir de si excellents modèles au talent de ses artistes. Or, la Gaule colonisée par les Hellènes eut aussi ses écoles de peintres et de sculpteurs, qui s'inspiraient de l'étude de la nature; et la beauté du corps humain fut, en ce pays comme en Grèce,
(1) [K]AEVAHMOS AIO>TÏIO[r]
TEPAITEPOS MKHIAZ E4>HBOr2 EïTASIAI KA1 miNAUAPXHSAE ALS.
entretenue et perfectionnée par une gymnastique intelligente. Tout se tient dans la vie des peuples, et quatre lignes détachées de la base d'un monument perdu nous autorisent à restaurer un ensemble de faits mémorables longtemps oubliés ou méconnus.
L'art n'a laissé à Marseille que très-peu de souvenirs; on n'y trouve aucune ruine de monuments, et c'est à peine si l'on a recueilli quelques débris de statues. Il est certain cependant que la ville grecque devait en posséder; quelque absorbés qu'ils aient pu être par leurs intérêts matériels et leurs affaires de commerce , les Grecs de Massalia n'ont pas dû se passer complètement de temples, ni d'objets d'art ; et l'on peut citer, comme curieux spécimen de l'art grec contemporain de l'époque même de la colonisation phocéenne, le torse d'une Diane d'Éphèse, d'un style archaïque très-prononcé, à laquelle manque la tête, et dont le corps, terminé en gaîne, est recouvert de têtes et d'attributs de divinités symboliques qui rappellent l'Artémis gréco - orientale des premiers âges (i).
Comme Arles, d'ailleurs, Marseille avait sa
(i) A. Saurel, Musée d'Archéologie de Marseille, 46.
MARSEILLE GRECQUE-PHENICIENNE-CHRÉTIENNE. 4l3
Vénus; mais elle est loin de présenter, comme sa jeune sœur d'Arles, cet accent indéfinissable de grâce facile et ce parfum d'élégance aristocratique presque moderne, qui caractérisent les œuvres de la belle époque de la Grèce; cette remarquable antique a été découverte au dix-septième siècle, et n'appartient plus à Marseille : le musée de Lyon s'en est emparé. C'est une Aphrodite-Astarté tenant à la main la colombe, son oiseau sacré par excellence, mais dont le style est si ancien que l'imagination des antiquaires y a quelquefois vu une Isis gauloise. La statue est en marbre grec; c'est une œuvre proprement grecque sans doute, mais qui présente les caractères essentiels du style des écoles ioniennes primitives; elle appartient à ces époques de transition oîi l'influence des types de l'Asie était encore profonde sur la plastique des Hellènes, mais où cependant leur art commençait déjà à surpasser ses modèles et à prendre une physionomie individuelle. Ses proportions réduites, qui sont à peu près deux tiers de nature, permettent de la rattacher au groupe des ex-voto archaïques trouvés depuis quelques années à Marseille, et qui datent incontestablement des débuts de la colonie grecque. Il est donc peu probable que ce fragment ait été sculpté à Massalia même, et Ton doit admettre que ce curieux spécimen de l'école archaïque a été apporté d'Ionie par les compagnons de Protis, en même temps que la célèbre statue d'Artémis Ephésienne qui devint
le palladium de la nouvelle cité, et qui est malheureusement perdue (1).
Les autres débris de l'art grec retrouvés à Marseille ont tous ce caractère archaïque qui rappelle l'Orient primitif et presque barbare. Nous avons vu, en effet, que le vieil Orient a, dès les premiers temps historiques, rendu visite à la jeune Provence, et nul doute que les Phéniciens, qui ont exploré anciennement la vallée du Rhône, n'y aient introduit en même temps leur langage, leurs dieux, leurs arts et leurs monuments. C'est par eux très-certainement que les premiers Gaulois furent initiés au culte d'Isis et d'Osiris , et l'inscription phénicienne gravée audessous du célèbre bas-relief de Carpentras est, à ce titre, une des plus précieuses que possède la Provence.
Une jeune fille présente des offrandes à Osiris. Le dieu est assis; des gâteaux, des fruits, un animal dépouillé sont déposés à ses pieds. Derrière lui, est une autre femme, et plus bas, étendu sur une table, un corps destiné à l'embaumement. Les taricheutes ou embaumeurs, la tête couverte d'un masque à tête d'épervier, entourent le mort; et, des deux côtés, des parents ou des amis con-
(1) De Witte et Fr. Lenormant, Galette arch., 1876.
templent le rit funèbre avec la roideur et l'impassi bilité caractéristiques de toutes les cérémonies de TOrient primitif.
« Bénie soit Thébé, porte l'inscription, fille de Thelhui , chargée des offrandes pour le dieu Osiris. — Elle n'a point murmuré contre son mari. — Elle est restée nure et sans tache aux yeux d'Osiris. — Elle est bénie par Osiris (i). »
C'est, on le voit, dans toute sa solennité, un fragment hiératique de la mystérieuse Egypte transporté au cœur de la vallée du Rhône.
Quelque difficulté que Ton éprouve à se reconnaître dans le labyrinthe obscur des religions et des mythes de l'antiquité, les cultes primitifs présentent, sur le sol même où ils sont nés, une certaine netteté et paraissent s'être maintenus, pendant plusieurs siècles, dans une sorte d'intégrité et purs de tout mélange étranger. En Provence, au contraire, la confusion est extrême, et les religions n'ont été qu'une véritable succession d'importations orientales, greffées en quelque sorte les unes sur les autres. L'arrivée successive des Phéniciens, des Grecs, des Romains, le va-etvient continu des légions depuis les provinces les plus lointaines de l'Asie jusqu'à l'extrémité occi-
(1) Millin, ch. cv. — Acad. des inscr., XXXII, 725.
dentale de l'empire, ont favorisé l'éclosion et le développement de tous les rites et de tous les symboles; et c'est ainsi que les cultes orientaux de Mithra et de Cybèle furent introduits, au troisième siècle, par les légions d'Héliogabale dans toute la Gaule méridionale.
Nous avons déjà vu que le Bacchus indien, qui rappelle si bien l'Osiris égyptien , s'est peu à peu transformé et est devenu le Dionysos hellénique. Ce fait n'est pas isolé; et presque toutes les cérémonies des mystères chez les Grecs , les Éleusinies, les Thesmophories, les Panathénées avaient conservé quelque chose de leur origine égyptienne.
On sait que le culte de la grande déesse Taneith, vénérée principalement à Sais, la ville principale de la basse Egypte, fut introduit dans la Grèce par la colonie égyptienne qui, sous la conduite de Cécrops, était allée s'établir à Athènes et reçut des Grecs le nom d'Athéné , transformation évidente de l'égyptien Taneith. La Minerve égyptienne peut donc être considérée comme la mère de l'Astarté phrygienne et de la Pallas hellénique.
Sérapis lui-même, le dieu suprême du Nil, a celui qui donne la vie et la force », a passé à Rome vers le premier siècle, et a fini par devenir l'un des dieux les plus populaires de cette mythologie composite et tourmentée. La plupart des statues qui nous en sont restées sont grecques,
et nous retrouvons son culte établi en Provence dès le second siècle, côte à côte avec celui des dieux classiques et des empereurs régnants, ainsi que le témoigne l'une des plus curieuses inscriptions du musée d'Aix, gravée sur un pilier de marbre rouge en beaux caractères grecs; car le grec était, ainsi que nous Pavons dit plusieurs fois, la langue essentiellement sacrée, et s'adaptait indifféremment à tous les cultes et à tous les besoins.
Un des exemples les plus remarquables de cette promiscuité de toutes les religions nous est donné par le petit socle triangulaire conservé au musée de Marseille, et qui paraît avoir été la base d'un trépied sacré ou d'un candélabre destiné aux sacrifices offerts aux dieux de l'Egypte. Les trois faces portent des figures de la mythologie grecque et romaine; sur l'une, se trouve Apollon avec sa lyre; sur l'autre, Diane armée de son arc; la troisième, enfin, représente Junon qui tient à la main sa haste pure ou sans fer; et sur le bord inférieur de l'une des faces on lit, en grec, la dédicace du donateur : « Sosiminus, fils d'Evagoras, a accompli ce vœu à Sérapis, à Isis et à Anubis (i). a On trouve donc réuni dans le même petit monument
SQSIMINOS EÏArOPOr SAPAIII III ANOVBI ErXHN
'Millin, ch. LXXIX.)
les divinités de rÉgypte, celles de Rome et le langage sacré de la Grèce.
Ces inscriptions gréco-orientales abondent en Provence, et presque toutes rappellent ce syncrétisme religieux dont Marseille, comme Alexandrie, ville grecque aussi, a été un foyer vers le deuxième ou le troisième siècle de notre ère.
D'autres fois, cependant, le génie grec se manifeste dans ce qu'il a de plus net et de plus délicat; et l'on retrouve, dans quelques inscriptions funéraires, les élans d'un spiritualisme élevé, la foi dans les récompenses éternelles pour ceux qui ont bien vécu, et ce mythe touchant du voyage des âmes à travers les mers, qui convenait si bien à ce peuple de navigateurs. C'est ainsi qu'on ne peut lire sans émotion la gracieuse inscription grecque conservée à Aix, dans l'ancienne maison de Peiresc :
« Sur ces rivages battus par les flots, c'est un adolescent qui t'appelle, ô voyageur! Cher à la Divinité, je ne suis plus soumis à l'empire de la mort. Libre encore du joug de l'hymen, semblable, par mon âge tendre, aux jeunes dieux Amycléens sauveurs des nautoniers, nautonier moi-même, j'ai passé ma vie errante sur les eaux. Mais dans ce tombeau, que je dois à la piété de mes maîtres, je suis à l'abri des maladies, du travail, des soucis et des angoisses; car, parmi les vivants, toutes ces misères sont l'apanage de notre enveloppe grossière. Les morts, au contraire, sont
divisés en deux classes , dont Tune retourne errer sur la terre, tandis que l'autre va former des danses avec les corps célestes : c'est de cette dernière milice que je tais partie, ayant eu le bonheur de me ranger sur les bannières de la Divinité. »
Voilà bien la douce langue de l'Ionie, simple et poétique, noble et harmonieuse, et appliquée aux grands principes d'une religion déjà trèsépurée. On y sent le souffle de Platon et de cette pléiade de philosophes grecs tellement spiritualistes qu'on peut, dans une certaine mesure, les considérer comme les précurseurs inconscients de l'Évangile. Il est difficile d'assigner à cette inscription une date précise et de dire si elle est beaucoup antérieure au christianisme, ou si elle se rapproche tout à fait de l'origine de notre ère. Toujours est-il qu'elle révèle, chez son auteur et chez ceux auxquels elle s'adressait, une âme élevée, un sentiment profond de l'autre vie, et qu'elle semble annoncer l'aurore des vérités éternelles que l'Orient allait enseigner à la Provence.
L'Orient, qui a été le berceau de tous les peuples, a été aussi le foyer de toutes les religions; et l'un des premiers rayons de la lumière nouvelle, dont la soudaine apparition a marqué la limite de
l'ancien monde et du nouveau , est venu frapper directement le rivage de la Provence. Cette question de l'apostolicité directe de nos églises est, depuis le commencement du dix-septième siècle, une de celles qui ont le plus passionné la critique ; et la fixation de l'époque exacte à laquelle le christianisme a pénétré dans les Gaules a soulevé des discussions fort vives qui, après s'être apaisées pendant près d'un siècle, ont recommencé de nos jours avec une nouvelle ardeur. Nous n'avons pas l'intention de prendre part à cette lutte d'érudition ; nous nous contenterons de poser avec netteté et sincérité les deux termes du débat. D'autres, mieux armés et plus autorisés que nous, sont descendus dans l'arène et ont soutenu énergiquement, soutiennent encore ce que nous croyons être le bon combat.
Le terrain est d'ailleurs aujourd'hui très-bien déblayé, et deux écoles sont en présence : l'une, s'appuyant sur la tradition, qui n'a pas varié depuis dix-huit siècles, affirme que la parole divine a été portée en Gaule du temps des apôtres, par les disciples mêmes de Jésus-Christ, et que des églises régulières y ont été dès lors hiérarchiquement constituées ; l'autre soutient, au contraire, que, à part quelques prédications isolées et plus ou moins fécondes dans la province romaine, le christianisme n'y a produit que des résultats éphémères, sans caractère officiel et permanent, et que tout n'est réduit à une sorte d'apostolat no-
made et vagabond ; quelques-uns même vont plus" loin et, rejetant toute tradition, prétendent démontrer que la parole du Christ n'a été portée sur notre sol que vers le milieu du troisième siècle.
Les deux écoles ont pris chacune un nom, ou, pour mieux dire, les partisans du second système se sont tout de suite attribué un peu pompeusement le nom d'école historique, et ont désigné sous celui d'école légendaire le groupe de leurs contradicteurs. On ne peut s'empêcher de remarquer tout d'abord cette manière un peu sommaire de préjuger une question grave en elle-même et qui est loin d'être parfaitement élucidée. Nous croyons être plus vrai et plus juste en les désignant sous ceux d'école traditionnelle et d école critique ; car l'une et l'autre s'appuient, comme nous allons le voir, sur des documents historiques et font appel à la tradition.
Les partisans de l'école critique s'autorisent principalement du célèbre passage de saint Grégoire de Tours relatif à la mission des sept évêques en Gaule pendant le règne de l'empereur Dèce, c'est-à-dire vers le milieu du troisième siècle. Heureux de se placer ainsi sous la bannière du saint évêque, ils ont quelquefois pris le nom d école grégorienne , assez adroitement
trouvé d'ailleurs, qui est bien de nature à donner le change et à faire croire que l'illustre auteur de l'histoire des Francs a adopté toutes les conséquences d'une phrase isolée, assez obscure et qu'ils ont interprétée d'une manière tout à fait excessive. On a beaucoup usé du texte de Grégoire de Tours ; on en a même un peu abusé ; et, à vrai dire, pour tout esprit non prévenu, il est loin de justifier les assertions de l'école critique ou grégorienne. Nous le reproduisons fidèlement (i); et l'on peut remarquer qu'il est assez vague, très-peu affirmatif, et que, loin de préciser la date de la mission des sept évêques, il s'en réfère simplement à un autre texte qui, d'après une « tradition », placerait cette mission sous les consulats de Décius et de Gratus, sicat fideli recordatione retinetur.
(i) Sub Decio vero imperatore, multa bella adversvs nomen christ ianum exoriuntuv... Valentianus et Novatianus, maximi tune hœreticorum principes, contrafidem nostram... grassantur. Hujus tempore, septem viri episcopi ordinati ad prœdicandum in Gallias missi sunt, sicut historia passionis sancti martyris Saturnini denarrat. Ait enim : « Sub Decio et Grato consulibus, sicut fideli recordatione retinetur, primum ac summum Tolosana civitas sanction Satur ninum habere cœperat sacerdotem. » Hi ergo missi sunt : Turonicis, Gratianus episcopus; Arelatensibus, Tropliimus episcopus; Narbonœ, Paulus episcopus; Tolosce , Satur ninus episcopus; Parisiacis, Dionysius episcopus ;Arvernis Stremonius episcopus; Lemovicims, Martialis est destinatu: episcopus (S. Gregor. Tur., Hist. Franc, 1. 1, c. xxvm