‹ La Grèce moderne: héros et poetesChapitre 18 sur 48 · Tricoupi, tome IV, Documents officiels · texte numérisé non relu

Tricoupi, tome IV, Documents officiels

Miaoulis s'occupa énergiquement de réprimer la piraterie, à laquelle les insulaires furent tentés de 6e livrer, lorsque la guerre eut cessé de donner un légitime aliment à leur activité et à leur besoin d'aventures. Après avoir purgé les côtes de Messénie des forbans qui recommençaient à s'y montrer, il se retira à Hydra, dans une habitation qu'il s'était fait construire au temps de sa grande fortune, et qu'il avait ornée avec une élégance et une recherche tout européennes. Il espérait y achever tranquillement ses jours ; mais les circonstances le forcèrent à sortir du repos, et son nom retentit une fois encore dans l'Archipel, à la lueur d'un dernier et terrible incendie. Peu de mots suffiront pour expliquer les causes qui firent naître cet événement. L'administration du comte Gapodistrias avait soulevé presque dès le début une opposition violente qui avait pour centre Hydra, pour principaux chefs Lazare Gondouriottis et Maurocordato, et pour organe Y Apollon, journal rédigé par le virulent publiciste Polyzoïdès. Cette puissante faction accusait publiquement le gouverneur de conspirer contre la nation et de se faire le docile instrument de la politique moscovite. Miaoulis était fort ennemi des Russes. Il avait conservé le souvenir de la fatale expédition de 1770, bien qu'il fût très-jeune alors, et il parlait souvent avec véhémence de la cruelle manière dont les deux Orloff s'étaient éloignés des côtes du Péloponèse, abandonnant à la vindicte musulmane les Grecs soulevés par eux. Il partageait donc toutes les craintes des primats hydriotes, dont l'opposition dégénéra bientôt en révolte ouverte. Une commission dite constitutionnelle fut instituée à Hydra et reconnue par la majeure partie de l'Archipel. Gapodistrias, qui avait jusqu'alors usé de patience,

songea à réprimer l'insurrection par la force; il donna ordre d'armer dans le plus bref délai la flottille de l'État réunie à Poros et composée d'une frégate de 64 canons, la Relias, de deux corvettes, deux, bateaux à vapeur et quelques brûlots. Ce petit nombre de bâtiments, achetés à grands frais dans divers ports, formaient toute la puissance navale de la Grèce; c'était le noyau d'une marine militaire régulièrement organisée et n'obéissant qu'au chef de la nation. Sur l'ordre formel des démogérontes d'Hydra, qui avaient pénétré le secret de ces préparatifs, Miaoulis partit précipitamment pour Poros l avec deux cents marins, et, secondé par les habitants de Pile, il s'empara de l'arsenal et des vaisseaux de l'ÉtatrSon intention était de les mettre en mesure de prendre la mer, afin de les conduire à Hydra et de les y garder jusqu'à la solution du débat élevé entre ses compatriotes et le gouverneur (28 juillet 1831). Le célèbre Canaris commandait la corvette la Spezzia; les Hydriotes se saisirent de sa personne et le conduisirent en présence du navarque. Celui-ci essaya vainement de l'attirer dans sa cause : trouvant son ancien frère d'armes inébranlable, il lui rendit la liberté et lui tendit la main comme autrefois ; Canaris fit un geste de refus et s'éloigna. Le vieux Miaoulis, affligé de ce départ, ne put, nous a-t-on dit, s'empêcher de verser des larmes.

Les Hydriotes allaient rentrer chez eux avec leur capture, lorsqu'ils furent arrêtés par l'amiral russe Ricord, qui, en l'absence momentanée des escadres française et anglaise, se trouvait seul prêt à appuyer le gouvernement dans cette grave conjoncture. L'amiral russe leur enjoignit de renon-

1. Située sur la côte orientale de Péloponèse, à l'entrée du golfe Saronique, à trois lieues seulement d'Hydra.

cer à leur projet, ajoutant qu'il emploierait au besoin la forée pour les faire rentrer dans le devoir. Miaoulis n'était pas homme à se laisser intimider par un tel langage. Il répondit que rien ne l'empêcherait d'accomplir les ordres qu'il tenait de la commission d'Hydra, qu'il rendrait très-exactement les bâtiments capturés, aussitôt que la sûreté de son île n'exigerait plus qu'il les gardât, et qu'au surplus, si on l'attaquait, il se défendrait. — Il reçut une seconde sommation plus hautaine et plus péremptoire que la première; l'officier chargé de la lui remettre aurait été victime de la fureur des matelots grecs, si leur chef ne lui avait fait un rempart de son corps. Sans attendre l'arrivée des résidents français et anglais, dont le navarque aurait plus aisément accepté la médiation, le commandant russe débarqua des troupes dans Poros. Ce mouvement amena la soumission des habitants. Miaoulis, n'ayant pas eu le temps d'armer ses vaisseaux, ne voulut pas tenter un combat inégal; il prit en revanche une résolution terrible. Après avoir fait débarquer ceux de ses marins qui paraissaient hésiter à s'associer plus longtemps à son sort; resté sur la flottille avec vingt-deux hommes et décidé à brûler ses vaisseaux plutôt que de les laisser tomber aux mains des Russes, il déclara à ceux-ci qu'il était prêt à se faire sauter à la première démonstration hostile de leur part. L'amiral Ricord ayant répondu par des boulets à cette déclaration, le navarque n'hésita pas un instant à mettre le feu à la frégate VHellas et à la corvette Spezzia, qui s'abîmèrent dans les flots avec un épouvantable fracas. S'étant élancé dans un canot avec ses hommes, il parvint sain et sauf par un véritable prodige à Hydra, sous une grêle de projectiles.

Cet acte d'inébranlable énergie fut accueilli en ce temps-là tout à la fois par des louanges excessives et par des reproches exagérés; il ne fut en définitive ni héroïque, comme les uns le proclamèrent, car il détruisit dans leur berceau les forces maritimes de la Grèce et porta à la nation un irréparable préjudice, ni criminel, comme les autres l'appelèrent, car l'inflexible vieillard, en agissant ainsi, exécutait des ordres qu'il tenait pour sacrés. Aujourd'hui les Grecs, tout en déplorant les funestes conséquences de cette action, la jugent plus froidement; ils l'envisagent avec raison comme un produit fatal du doute et de l'incertitude qui accompagnent la formation des États naissants, et qui entraîne souvent à de graves erreurs les esprits les plus portés au bien. L'incendie de Poros n'a donc point terni la gloire de Miaoulis dans l'esprit de ses compatriotes, ni diminué la reconnaissance que lui méritent ses immenses services.

Cet épisode termine tragiquement la carrière publique de ce célèbre marin, dont les dernières années s'écoulèrent sans incident remarquable. Il fut l'un des députés que la Grèce envoya à Munich en 1832 pour complimenter son jeune roi. La fierté de ses manières, l'austérité de ses .habitudes et son imposante physionomie firent à la petite cour allemande une sensation profonde. Il mourut à Athènes en 1836, âgé de près de quatre-vingts ans, pauvre comme la plupart des chefs de l'indépendance. L'État se chargea des frais de son inhumation, et son corps fut enseveli à la pointe du Pirée, en vue de la mer, à deux pas du débris antique que les Grecs appellent le tombeau de Thémistocle. La nation ne pouvait donner à l'illustre navarque une tombe plus digne de lui. Les Athéniens montrent avec une égale

fierté la pierre autour de laquelle la tradition fait errer l'ombre du vainqueur de Salamine et celle qui couvre les cendres du héros moderne de l'Archipel.

On se rappelle quelle immense popularité était, au moment même de leurs exploits, attachée aux noms des Miaoulis, des Botzaris et de quelques autres. L'Europe applaudissait en eux les véritables descendants des héros de l'antiquité. Le désenchantement el l'indifférence prirent bientôt la place de cet enthousiasme. C'est qu'on s'attendait à voir la Grèce reparaître sur la scène du monde avec toutes les gloires, toutes les vertus et toutes les splendeurs de son passé; mais L'on oubliait trop facilement les obstacles créés par quatre siècles de servitude, d'ignorance et de barbarie que venait de traverser cette malheureuse nation. 11 faut songer cependant qu'à l'effort d'héroïsme par lequel les Hellènes avaient reconquis leur indépendance succéda aussitôt un travail de régénération morale et intellectuelle, travail lent, obscur, difficile, qui ne put que s'opérer silencieusement, sans phases brillantes. Si l'on se souvient que les Turcs, expulsés de la Hellade, ne laissèrent après eux que des ruines au milieu desquelles errait une population décimée par les batailles et luttant contre la misère après avoir lutté contre ses oppresseurs, si l'on compare enfin avec impartialité la Grèce d'aujourd'hui à celle de 1828, on reconnaîtra qu'en définitive elle a fait ce qu'elle pouvait faire dans les limites restreintes el avec les frêles éléments de progrès que lui a octroyés la diplomatie européenne. Sous le gouvernement représentatif et avec les institutions libérales qui la régissent, elle s'est relevée de ses ruines, elle a retrouvé la paix, l'ordre et la sécurité. Son commerce a grandi; des

Tilles telles que Patras, Missolonghi, Corinthe, Tbèbes, Àrgos, Athènes, ont surgi des décombres, et offrent un aspect d'aisance et de progrès. La marine marchande a repris tout son essor; cinq mille navires, occupés par quarante mille matelots , sillonnent l'Océan et la Méditerranée et enrichissent les ports de Patras, Spezzia, Chalcis, Galaxidi, Poros, de Syra surtout, qui est le centre autour duquel gravitent aujourd'hui tous les intérêts de la marine grecque. C'est aussi par la rapidité de sa renaissance intellectuelle que la nation grecque remonte au niveau des autres nations civilisées. Les Hellènes sont vivement préoccupés de sciences, de littérature, de poésie , de tout ce qui intéresse la pensée, de tout ce qui sourit à l'imagination. Aussi, lorsque leurs primats s'assemblèrent sous les orangers d'Épi daure pour jeter les bases d'une constitution , ils comprirent qu'il fallait satisfaire tout d'abord à ces nobles instincts, et le second décret qu'ils promulguèrent eut pour objet l'organisation de l'instruction publique. En peu de temps, des écoles furent établies de toutes parts, et ce mouvement retentit jusque dans les classes les plus pauvres de cette société naissante *. La Grèce est aujourd'hui dotée de plus de quatre cents écoles ou collèges, que fréquentent cinquante mille élèves. Si le petit royaume grec, tel qu'il est constitué, ne peut aspirer à de bien vastes destins, il est du moins le centre où s'entretiennent les germes de civilisation qui renouvelleront un jour la face de l'Orient. Les Grecs vivent dans l'espoir que ce jour n'est pas éloigné d'eux; ils sont impatients de franchir leurs étroites frontières, et de consommer l'œuvre de

1. Voyez, sur l'instruction publique en Grèce, une étude de M. Ampère, Revue des Deux Mondes du 1« avril 1843.

l'émancipation nationale par la complète délivrance de la race hellénique répandue sur tout le territoire de la Turquie d'Europe. Quelle que soit pourtant cette impatience, et quelle que soit la tyrannie par laquelle les Turcs cherchent à étouffer, dans le sein des populations chrétiennes encore soumises à leur joug, la passion de liberté et de nationalité qui n'a cessé de couver en elle, le peuple grec ne peut songer à recommencer la lutte de l'indépendance, car l'Europe ne s'associerait point aujourd'hui à cette tentative, et lui reprocherait d'avoir inopportunément troublé sa précaire tranquillité. D'ailleurs la Turquie s'en va d'elle-même, le colosse ottoman s'affaisse ; la jeune Grèce doit assister froidement à cette agonie, et se garder d'en précipiter le terme par une commotion violente. Son intérêt véritable est d'attendre, de laisser agir le mal sans remède qui emporte son caduc ennemi dans la tombe, et de se préparer avec calme et prudence au grand rôle qu'elle est appelée à jouer dans les destinées de l'Orient.

THÉODORE GOLOGOTRONIS

Par une nuit glaciale de novembre, j'arrivai au khau de Condoura, situé à l'entrée des gorges sauvages du Cythéron. Le vent du nord se brisait en sifflant contre les rochers et s'engouffrait avec le bruit du tonnerre dans le creux des étroites vallées. Au ciel, des nuages diaphanes et bizarres se orécipitaient avec impétuosité vers le midi; derrière ces brumes agitées, le disque pâle et diffus de la lune fuyait en sens inverse et semblait résister aux efforts de la cohorte des génies de l'air déchaînés : temps exceptionnel en Grèce, où les hivers sont d'ordinaire tièdes et cléments. Le khan était adossé aux ruines d'un grand castel gothique, ouvrage de quelque baron franc dont le nom est aujourd'hui tombé dans un complet oubli. Les tours crénelées de cette vieille demeure féodale, dressées le long des sombres parois de la montagne, demi-noyées dans le brouillard et les tourbillons

de neige, subitement éclairées par de rouges clartés qui s'échappaient à de fréquents intervalles de l'intérieur du caravansérail voisin, me rappelèrent ces gigantesques et fantastiques manoirs dont Gustave Doré aime à remplir le second plan de ses dessins légendaires. Après avoir fait le tour de ces murailles que le temps avait trouées à jour et que le hasard seul semblait soutenir encore contre la violence des vents, je pénétrai dans l'hôtellerie chétive où m'avaient précédé une douzaine d'orophylakes *, soldats indisciplinés qui parcourent au gré de leur fantaisie les montagnes solitaires du Péloponèse, poursuivant parfois un malfaiteur signalé à leur douteuse vigilance, parfois aussi détroussant les voyageurs et faisant à l'occasion cause commune avec les klephtes qu'ils ont pour mission de combattre. Ces hommes, armés de pied en cap, étaient assis ou couchés autour d'un immense feu de sapin qui brûlait au milieu de la chambre, en exhalant une fumée épaisse à laquelle nulle issue n'était offerte, carTouverture pratiquée dans le toit pour lui servir de passage avait été cette nuit-là obstruée par une avalanche. Aussi mes yeux ne purent-ils distinguer à travers l'impénétrable nuage que des formes indécises, de vagues profils aquilins encadrés de longs cheveux et coiffés de la calotte albanaise. De temps en temps, une flamme se reflétait comme un éclair rapide sur le canon poli des carabines rangées en faisceau dans un angle, ou sur la crosse des longs pistolets que ces gens-là portaient à leur ceinture de peau* brodée d'or et de soie; puis tout retombait dans une obscurité à peu près complète. Pour me soustraire aux désagré-

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