Messénie
2. ô Tépwv KoXoxorpow];. Le Vieux Colocotronis, dicté par Théodore Colocotronis, fils de Constantin, en 1836, publié à Athènes, 1851.
atteignit un âge avancé, constamment protégé par sa paissante étoile, ou, s'il faut l'en croire, par un génie mystérieux qui lui apparaissait dans ses rêves; car il était superstitieux et convaincu, comme tous les Grecs, de Faction puissante qu'exercent les êtres invisibles sur les destinées humaines.
f Je suis né le 3 avril 1770, en plein air, sous un arbre, au haut d'une montagne, en un lieu sauvage de la vieille Messénie appelé Bamœoowni. > Tel est le début abrupt de ces Mémoires. Son père avait pris part à l'insurrection malheureuse de cette année-là, et s'était vu contraint, comme tous les klephtes, d'errer par les montagnes, toujours en armes, sans demeure fixe, sans asile sûr, suivi de sa femme, de ses nombreux parents et de ses pallikares. L'enfant que la vie surprit ainsi dans une halte entre deux combats reçut le nom de Théodore , Présent de Dieu. L'eau vive d'une source voisine servit à son baptême; l'aïeul fut appelé près du berceau pour le bénir, ce qu'il fit en disant : « Cet enfant aura des fils et des petits-fils; ni les uns ni les autres , hélas t ne connaîtront la liberté 1 > Horoscope mélancolique auquel l'avenir réservait un éclatant démenti. Il fallait se remettre en marche dès le lendemain, une alerte ayant forcé les klephtes à lever leur camp. Bientôt la pauvre mère, vaincue par les fatigues, épuisée par les marches et par les privations, dut renoncera allaiter le nouveau-né; mais elle ne voulut confier ce soin à aucune autre femme; une chèvre fut, depuis ce jour, la nourrice de Théodore. Celui-ci partagea donc l'orageuse destinée de la tribu dont son père était le chef, dormant tantôt sous le ciel bleu, tantôt dans les cavernes humides ou dans le fond des bois. La troupe s'arrê-
tait bien de temps à antre dans les villages où les Colocotronis avaient des alliances; mais ces repos duraient peu. An premier coup de fusil tiré dans la plaine, au premier turban signalé à l'horizon, on se hâtait de seller les chevaux et de charger les carabines pour retourner au plus vite dans les solitudes. Une Albanaise portait alors l'enfant sur son dos, un mousquet sur l'épaule, des cartouches dans' son tablier de laine, prête à défendre elle-même son précieux fardeau. Théodore résista aux épreuves de tout genre qui assaillirent sa première enfance; il en retira un tempérament de fer, une force d'Hercule , une âme d'airain. Les aptitudes guerrières et les qualités par lesquelles il devait acquérir un puissant ascendant sur ses compatriotes se révélèrent de bonne heure en lui. Son père fût tué en 1785, à la suite d'un combat acharné qui ne dura pas moins de douze jours et douze nuits. On ne se souvenait pas alors que, de temps immémorial, un Golocotronis fût mort autrement que de mort tragique, ce qui avait donné lieu à ce dicton populaire parmi les paysans du Magne et de la Laconie, qui s'écrient, en parlant d'un homme frappé de quelque grande infortune ou mort violemment : II a pris les péchés de Colo-
cotronis! *Ëirîifpc rciïç âpapTt'atç tov KoXoxorpwvv}. Par lechoix
unanime de ses proches et de leurs soldats, Théodore fut proclamé capitaine sur le champ de bataille où son père venait de rendre le dernier soupir. Il avait quinze ans.
Les Golocotronis remontent à une époque fort reculée, et leur famille rivalise d'ancienneté avec celle des Mavromichalis, beys du Magne, dont un membre, le vieux Petrobey, disait un jour à un parvenu qui l'insultait : «Homme né d'hier, oses-tu bien te mesurer avec celui dont l'origine est
aussi ancienne que les sommets du Taygète! > Faute de titres et de documents écrits, l'ancienneté de leur race est confirmée par les légendes et les traditions populaires. Il est certain qu'au commencement du dix-septième siècle, les Colocotronis étaient depuis longtemps établis dans le village de Roupaki 1 , et qu'ils possédaient de très-grandes richesses consistant, comme celle des patriarches , en pâturages, en chevaux et en troupeaux de toute espèce. Un agha nouvellement arrivé voulant se concilier l'amitié dé cette tribu puissante, fit don à son chef de quatre juments arabes de grand prix; celui-ci répondit royalement à ce présent en envoyant au Turc huit cents brebis. Vers 1660, la prospérité de cette famillet reçut un rude échec. A la suite de dissensions dont la cause est ignorée, le village de Roupaki fut envahi par les Turcs et brûlé. Ses possesseurs, obligés de fuir, transportèrent leurs pénates et les débris de leur opulence aux environs de Léontari 2 . Ici se place une épisode historique : Markos Golocotronis, violemment épris d'une jeune fille d'une ravissante beauté, la demanda en mariage; ne l'ayant pas obtenue, il l'enleva. La famille de la jeune fille déclara la guerre à celle de son ravisseur; cette guerre, à ce que disent les chroniques, dura dix ans, ni plus ni moins que celle de Troie; les deux partis se disputèrent avec acharnement; le sang coula pur toute la Messénie. A la fin, les Golocotronis l'emportèrent, et l'héroïne de cette obscure iliade resta en leur pouvoir. Markos atteignit l'âge de cent quinze ans, et périt de la main des Turcs. Il laissa un fils, Jannis,