‹ La Grèce moderne: héros et poetesChapitre 21 sur 48 · Ancienne Mégalopolis · texte numérisé non relu

Ancienne Mégalopolis

THÉODORE COLOCOTRONIS. 165

aussi belliqueux que lui et doué d'une force surprenante. Un jour, les Albanais attirèrent celui-ci dans une embuscade, le prirent et le chargèrent de chaînes. De retour chez eux avec leur prisonnier, ils commencèrent à se livrer à leurs jeux accoutumés, dont le principal consistait à franchir d'un bond le plus large espace possible. Jannis leur demanda la permission de prendre part à leur exercice et de se mesurer avec eux. Ils y consentirent par dérision, à la condition qu'il sauterait sans être débarrassé de ses liens. Qu'importe ! répondit Jannis en haussant les épaules. D'un bond prodigieux, il les surpassa tous et rompit ses chaînes par la vigueur de son élan. Émerveillés de cette force et de cette agilité, les Albanais délivrèrent leur captif et se rangèrent sous ses drapeaux. Ce Jannis est resté célèbre pour avoir tué de sa main plus de sept cents Turcs ; il était le grandpère de Théodore, qui se trouva, comme nous Pavons vu, à Tâge de quinze ans, chef d'une famille et capitaine d'une troupe dont il s'agissait de soutenir l'antique réputation. Douze Colocotronis, ses oncles ou ses cousins , et cent cinquante hommes déterminés , s'étaient rangés d'eux-mêmes sous les ordres de cet enfant qui allait surpasser toutes leurs espérances.

Les innombrables ravages causés en quelques mois par l'audace et l'activité du jeune klephte déterminèrent les autorités musulmanes à se réconcilier avec lui et à le nommer armatole de Léontari et de Garytène. Cette tribu errante et privée de foyers depuis plus d'un siècle jouit de cinq années d'une paix profonde. Vers ce temps-là, Colocotronis commença à réparer le vieux château qui devait être plus tard son séjour de prédilection. « J'avais vingt ans ,

dit-il, j'épousai la fille d'an proestat; je bâtis des maisons, je plantai des vignes et des oliviers ; en un mot, je fis le propriétaire. Néanmoins je ne dormais qu'à demi, la main sur mes pistolets et ma carabine au côté. » Bien lui en prit ; car les Turcs, jaloux de sa prospérité, l'attaquèrent inopinément. Après une lutte opiniâtre et sanglante, il s'échappa dans la montagne avec soixante hommes. A partir de ce jour, son existence ne fut plus qu'une série de périls et d'adversités qui contribuèrent puissamment à son éducation militaire et à la tiempe exceptionnelle de son âme. Les Tares jurèrent sa perte et mirent sa tête à prix. La faiblesse de ses ressources ne lui permettant pas de tenir ouvertement la campagne, l'armatole hors la loi fut réduit à fuir dans les déserts, sur les froides cimes, à se cacher au fond des bois pendant le jour, à profiter de la nuit pour pénétrer dans les villages et se procurer, de gré ou de force, de la poudre et du pain. Au bout de quelques mois, les proscrits songèrent à se réfugier à Zanthe. A travers mille dangers, ils passèrent par les rochers du Magne et atteignirent la mer. Là, ils apprirent que les Turcs avaient mis l'embargo sur toutes les voiles, et ils cherchèrent vainement un pilote assez hardi pour les transporter en lieu sûr. Désespérés , ils se rejettent dans l'intérieur du Péloponèse et se trouvent on matin, à leur réveil, cernés par trois cents Turcs sur l'une des cimes les plus élevées de l'Arcadie. Ils se défendent avec fureur pendant deux jours et deux nuits; déjà ils tombent de lassitude, lorsqu'un violent orage leur vient en aide et détermine à la retraite leurs ennemis à bout de courage et de patience. Quarante hommes de la troupe de Théodore, épuisés de fatigue, incapables d'ensup-

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porter davantage, prirent alors la triste résolution de se séparer de leurs compagnons et de chercher isolément leur salut an sein de quelque contrée lointaine. Ni les uns ni les antres n'espéraient plus se revoir. Réunis sur leur dernier champ de bataille, ils se donnèrent le baiser d'adieu comme au moment de la mort en disant : « Au revoir dans l'autre monde! KaXyj <àv7apcooc t\ç 7bv xoo-fxov 7bv aXXov 1 . » Quinze jours ne s'étaient pas écoulés, que nul de ceux qui avaient quitté Golocotronis n'était en vie; les uns étaient morts de faim, les autres avaient été surpris et tués.

Coiocotronis resta avec dix-neuf de ses parents et un capitaine du nom de Giorgo' qui ne savait où aller. Bientôt réduits au chiffre de dix-sept, ils se trouvèrent encore trop nombreux pour oser apparaître dans les villages où la faim les conduisait de temps à autre, et ils reconnurent la cruelle nécessité de se diviser. Démétrius, oncle de Théodore, se dirigea vers le hameau de Vitina. A quelques jours de là, Théodore, errant au hasard, suivi de cinq hommes et de sa femme qui, jeune et forte, partageait héroïquement ses dangers, rencontra sur le bord d'une route isolée un trophée hideux : une tête et deux mains plantées au bout d'une pique. L'une de ces mains portait encore un large anneau d'argent que Théodore n'eut pas de peine à reconnaître; ces restes étaient ceux de son oncle, qui avait été surpris, mis à mort et mutilé par les Turcs. Coiocotronis se hâta de creuser une fosse peu profonde ; il y déposa la dé'pouille mortelle du vieux Démétrius, et, avant de s'éloigner, plaça sur cette triste tombe une croix faite avec deux branches d'oli-

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