‹ La Grèce moderne: héros et poetesChapitre 24 sur 48 · Ville mauresque, à une petite distance de Sparte · texte numérisé non relu

Ville mauresque, à une petite distance de Sparte

prédit une brillante destinée. Les événements ne semblaient pas devoir réaliser jamais cette prophétie. La subite apparition du klepbte ne parut nullement étonner la vieille femme, qui lui ouvrit les bras en l'appelant son fils. Elle lui remit une provision d'amulettes et, ce qui valut mieux que cela, une provision de pain. « Sois sans crainte, dit-elle en le voyant partir, et souviens-toi de moi plus tard, si je sois encore de ce monde. »

Golocotronis descendit dans le Magne et chercha un nouveau refuge auprès du capitaine Dourakis, dont il croyait l'amitié inébranlable. Ce dernier l'accueillit en effet et le tint fidèlement caché pendant un mois. Cette fois, les Tores ne doutèrent plus que le klephte ne fût enfin mort de détresse au fond de quelque solitude. Par malheur, un armatole insurgé, du nom de Nicétas, passa par là à cette époque, vit Théodore, et repartit pour le Péloponèse avec vingt-cinq pallikares. Quelques semaines plus tard, cette bande, assaillie par les musulmans, périt tout entière, à l'exception d'an seul homme qui fut conduit au pacha de Tripolitza et qui lui découvrit le secret de l'existence et de la retraite de Golocotronis. Le pacha expédia aussitôt à Dourakis un émissaire chargé de lui remettre cinquante mille piastres, s'il consentait à livrer ou à tuer son hôte. « Pour une piastre, les Maïnottes oublient tout, » dit à ce propos Golocotronis. En effet, Dourakis ne recula pas devant l'exécution d'an ordre si généreusement payé. En conséquence, il invita, un matin, Golocotronis à se rendre à Tripolitza pour y faire sa soumission; il lui remit en même temps un sauf -conduit et une lettre amicale du gouverneur de cette ville. Il avait tout préparé d'avance pour massacrer son hôte en route.

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Colœotronis n'était pas homme à se laisser prendre facilement au piège; il fixa sur son ami un regard perçant et demanda jusqu'au soir pour réfléchir. Dourakis, se doutant bien que son projet était deviné, résolut de mettre le klephte à mort sans retard. Le soir, il revient, s'asseoit à la table de celui-ci et, avant de lai parler du voyage de Tripolitza, lui offre une coupe de vin dans lequel il avait jeté un poison violent. Déjà Colocotronis approchait de ses lèvres le breuvage empoisonné, lorsque la femme du Maïnotte, instruite du complot et pénétrée d'horreur, lui fait signe de ne point boire. Colocotronis comprend, se lève et, d'une voix sévère : < Frère, en boirais-tu ? » dit-il eh renversant la coupe. A ces mots, Dourakis pâlit; sans répliquer une parole, il sort et court chercher des soldats embusqués dans une maison voisine. Il n'y avait pas un instant à perdre: de son poignet de fer Colocotronis brise les portes qu'on avait eu soin de fermer sur lui, et s'enfuit avec les siens du côté de la mer. La généreuse femme qui venait de le sauver ne laissa point cette belle œuvre incomplète : lorsque Dourakis, impatient d'atteindre les fugitifs, l'interrogea sur la route qu'ils avaient suivie, elle le lança dans une direction toute opposée à celle qu'elle leur avait vu prendre. Ce dévouement fut-il l'effet seulement de la pitié, ou doit-on l'attribuer à un sentiment plus tendre que la jeunesse, les infortunes, la célébrité, la bravoure du klephte aurait éveillé dans le coeur de la jeune femme? Je ne sais. Les épisodes romanesques tiennent peu de place dans l'existence, d'ailleurs si aventureuse, des héros de la Grèce moderne. Si le hasard vous en laisse entrevoir un parfois, on en perd aussitôt la trace au milieu d'un combat, d'un triomphe ou d'une dé-

faite. Ce qu'il y a de certain, c'est que Colocotronis ne reparle plus dans la suite de sa libératrice.

Après une nuit de marche précipitée, la petite bande fit halte au point du jour dans un épais taillis. Colocotronis, ayant aperçu sur la lisière du bois les vestiges d'une chapelle autrefois dédiée à la Vierge, s'y rendit, murmura une courte prière et fit vœu de rebâtir ce sanctuaire à ses frais, s'il revoyait un jour son pays et si la Grèce devenait libre. Il accomplit ce vœu dès la seconde année des guerres de l'indépendance. En 1826, les Turcs détruisirent de nouveau cette humble église, dont nous avons vu les ruines. Un olivier a grandi entre les pierres disjointes qui en formaient le seuil; aux branches de l'arbre on a suspendu un coffre de fer qui invite les passants à y déposer leurs offrandes pour contribuer à la reconstruction de l'édifice. Personne n'eût songé peut-être à relever ces murailles sans la circonstance suivante. On raconte qu'un religieux appartenant à un monastère voisin s'endormit au milieu de ces décombres par une nuit d'été et qu'il vit en songe un sanctuaire splendidement illuminé; des lampes d'argent se balançaient aux voûtes; de grands saints dorés et coloriés luisaient sur les murs; dans un angle, les traits d'un sombre personnage agenouillé lui rappelèrent ceux de Colocotronis. A son réveil, le moine, certain que ce rêve était un signe de la volonté céleste, dessina le plan d'une chapelle toute semblable à celle qui lui était apparue et le déposa dans les archives du couvent où mon guide m'assura qu'il ne tenait qu'à moi de le voir. En outre, il installa sur ces ruines le tronc qui fait appel à la piété publique et dans lequel nous jetâmes quelques pièces de monnaie. Par malheur, l'endroit est solitaire, les passants

sont rares et pauvres , et il est fort à craindre que la chapelle de Colocotronis ne soit détruite pour toujours*

Celui-ci atteignit enfin sans encombre le petit port de Marathonisi; il passa avec sa femme, ses enfants et ses trois pallikares à Zante, où le bruit de sa valeur et de ses aventures l'avait depuis longtemps précédé. Il termine le récit de cette période si agitée de sa vie par ces simples lignes : « L'existence que j'ai menée jusqu'à cette époque m'a beaucoup servi pendant l'insurrection. Par là, j'ai appris à connaître les hommes; j'ai étudié les chemins les plus impraticables, les sentiers les plus ignorés, les asiles les plus sûrs, les positions les plus fortes; je me suis habitué à supporter la faim, la soif, l'insomnie, la rigueur des saisons et les intempéries de l'air. » C'était en 1806; Colocotronis avait alors trente-six ans. Il servit tour à tour les Anglais, puis les Russes, qui lui conférèrent le grade de major. Mais l'étroit espace de Zante et de Corfou ne put suffire à sa dévorante activité. De klephte il se fit pirate. Embarqué sur un brick que le gouvernement des Iles fréta pour lui, il donna la chasse aux Turcs et poursuivit leurs vaisseaux jusques dans les parages de l'Athos.

Il reconnut bientôt néanmoins qu'il n'avait aucun goût pour la mer; et puis, il se sentait triste et découragé dès qu'il cessait d'apercevoir dans le lointain les montagnes de son pays. Après quelques excursions, il revint à Zante attendre l'occasion de regagner le continent. Sur un promontoire d'où le regard embrasse les pittoresques horizons de la presqu'île que domine la cime blanche du montCyllène, il se rendait souvent avec ses fils, Pannos et Gennaios, et il leur

disait en soupirant : « C'est là, mes enfants, qu'il faut nous

rendre. Quand donc le gros fusil de Golocotronis retentirat-il de nouveau dans les vallées duPéloponèse? »

Après quiuze ans d'exil, le 6 janvier 1821, Golocotronis, suivi de sept hommes, aborda à Scardamoula, au fond d'une anse isolée du Magne. Il profita, pour opérer sa descente, d'une nuit obscure et d'une tempête violente qui retenait au port les navigateurs les plus hardis et qui assurait le secret de son arrivée. Il se présenta aussitôt chez le capitaine Murzino, dont le patriotisme lui était bien connu, et il expédia par tout le Péloponèse des émissaires chargés d'annoncer son retour aux primats, qu'il conjurait en même temps d'oublier les inimitiés passées et de s'unir pour le salut de Ja patrie. Le moment ne pouvait être mieux choisi. Les hétairistes, aux projets desquels Golocotronis était depuis longtemps initié, avaient déjà préparé les esprits et vaguement annoncé de graves événements pour cette année-là. Ils tenaient de mystérieux conciliabules autour des villes et des villages, et jusques dans les liméris des klephtes, ranimant les courages, attisant les haines contre l'oppresseur, et faisant briller dans un avenir prochain aux regards fascinés de la nation l'image séduisante de l'indépendance et de la liberté. Les sourdes rumeurs d'insurrection, les rapports alarmants qui parvenaient aux oreilles des autorités musulmanes, ne réussissaient point à leur donner l'éveil; les Turcs ne pouvaient croire au soulèvement de ce peuple de giaours asservi depuis

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quatre siècles, et ils continuaient à mépriser souverainement ces pâtres et ces coureurs de bois, bien que ceux-ci leur eussent déjà donné de rudes preuves de leur valeur et de leur indomptable énergie *• Parfois un pacha capturait un klephte et lui tranchait la tête; puis il se rendormait dans sa stupide sécurité, comptant sur l'impression produite par ce supplice; mais le peuple opprimé puisait dans ce sang répandu un surcroît d'impatience et d'animosité. Le frémissement précurseur d'une explosion prochaine parcourait donc les populations, quand le ciel lui-même sembla se mettre de la partie et s'adresser à l'impressionnable imagination des Grecs pour hâter leur détermination. Le 21 décembre 1820, un tremblement de terre ébranla la Morée, le sol volcanique de la Grèce fut livré pendant plusieurs jours à d'effrayantes perturbations; des exhalaisons sulfureuses s'échappèrent de la base des montagnes; en Élide, des sources nouvelles jaillirent subitement; en Arcadie, des rochers disparurent sous la terre; les eaux du golfe de Gorinthe abandonnèrent tout à coup leur rivage et revinrent précipitamment, gonflées outre mesure, précédées d'une trombe, menaçant presque de submerger l'Acliaïe. Les Grecs, épris du merveilleux et confiants dans les présages, virent dans ce désordre terrible de la nature une manifestation de la volonté du ciel; ils crurent que la main de Dieu secouait ainsi le Péloponèse pour le tirer de sa

1. Parmi les stratagèmes inventés par les Grecs pour se procurer des munitions, en voici un que rapporte Photakos et qui prouve l'imprévoyance des Turcs. Les bergers tiraient toute la nuit des coups de fusil dans les pâturages. Le matin, ils disaient que des bandes de loups dévoraient les troupeaux. Les riches musulmans, qui confiaient la garde de leurs moutons à ces pâtres, s'empressaient de leur donner de la poudre et des balles afin de les mettre en état de repousser les loups.

léthargie 1 . Les prêtres confirmaient le penple dans cette idée et l'exhortaient à soustraire enfin ses autels et ses foyers an joug des enfants d'Agar; c'est ainsi qu'ils appelaient les infidèles dans leurs imprécations. Telles sont les circonstances providentielles à la faveur desquelles Colocotronis revint dans son pays et dont il sut profiter habilement pour l'exécution du grand projet qui l'y ramenait.

Il avait alors cinquante-deux ans. Voici le saisissant portrait que ses biographes ont tracé de sa personne. 11 était maigre, nerveux, d'une force prodigieuse, d'une taille gigantesque voûtée déjà par les fatigues. Une longue chevelure noire tantôt flottante, tantôt partagée en deux tresses, suivant la mode albanaise, encadrait son visage osseux et enivré. Son regard était fixe et dur; son œil bleu comme le ciel du Péloponèse étincelait sous d'épais sourcils qui retombaient, suivant l'expression d'un écrivain, comme le bord avancé d'un toit; d'énormes moustaches, où l'âge commençait à semer quelques fils argentés, ombrageaient sa bouche longue et mince. Cette tête au front bas, au nez aquilin, an menton fuyant, coiffée d'une calotte rouge légèrement inclinée de côté, tenait tout à la fois de la bête fauve et de l'oiseau de proie; elle était faite pour imposer le respect et la crainte. Colocotronis aimait le luxe des vêtements et des armes; sa ceinture offrait un véritable arsenal de pistolets et de poignards de grand j)rix; le sabre d'armatole, qu'il tenait de ses ancêtres, traînait sur ses talons, retenu à son épaule par un cordon de soie rouge; dans les grandes circonstances, il quittait la fustanelle blanche pour une fustanelle pour-

1. Voyez à ce sujut Y Histoire de la Révolution grecque, de M. A. Soutzo, p. 53.

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pre. Au premier abord, on ne pouvait guère voir en lui qu'âne sorte d'incarnation puissante du type farouche et belliqueux des klephtes; mais il fallait peu de temps pour discerner ce que ce formidable extérieur renfermait d'intelligence, de finesse et de grandes qualités. Sa parole était vive, colorée, pleine de saillies originales; il se distinguait surtout par l'amour des allégories et par l'habitude d'exprimer sa pensée au moyen d'apologues ingénieux. En face d'une troape armée ou d'une assemblée populaire, il devenait orateur; ses contemporains se souviennent encore avec admiration de l'éloquence entraînante et de l'adresse avec lesquelles il savait remuer les masses, exciter ou modérer leurs pas* sions à son gré. Prompt à s'irriter et se laissant aller parfois à des accès dïaveugle colère, il ne gardait pas de longs ressentiments et se montra toujours plus fidèle à ses amitiés qu'à ses haines. M. Tricoupi dit de lui qu'il avait le visage terrible et le cœur doux; en effet, il avait le cœur moins terrible que le visage, mais nous n'oserions encore appeler cela de la douceur. Golocotronis commit plus d'une action cruelle, poussé, nous le croyons, moins par sa propre nature que par la force des exemples reçus, par celle des habitudes contractées dès son enfance, souvent aussi par les nécessités du temps malheureux où il vécut; il prouva d'ailleurs en plus d'une circonstance que son âme était susceptible des sentiments les plus élevés et les plus généreux. Néanmoins l'effroi qu'il inspirait, non-seulement aux Turcs par ses victoires, mais aux Grecs même par son implacable sévérité, était telle que ceux-ci profèrent encore contre leurs ennemis cet expressif anathème : Sois voué à la colère de Dieu et au sabre de Colocotronis! — Pour achever l'esquisse de cette figure

étrange où les défauts du barbare se mêlent aux qualités d'un homme fait pour une civilisation meilleure, ajoutons, d'après les récits de son aide de camp Photakos *, quelques traits qui laissent voir jusqu'où les Grecs d'alors portaient la superstition et la crédulité. Colocotronis avait foi aux rêves et obéissait volontiers aux présages qu'il en tirait. Rêvait-il d'une noce? Si les gens de la fête l'invitaient à la danse, c'était signe de combat pour le lendemain; s'ils passaient sans prendre garde à lui, signe de paix. Il se prétendait surtout visité pendant son sommeil par une sorte de démon familier qu'il appelait la Destinée, i Tvjpî, et qui lui apparaissait sous la forme et le costume des femmes de la Thessalie. Il entretenait souvent ses soldats des révélations dues à cet esprit protecteur, et il leur avait fait partager sa croyance. Plus d'une fois, les voyant sur le point d'engager malgré lui la bataille, il les retint en leur disant que la Destinée ne s'était point montrée à lui. S'il faut en croire un historien sérieux 2 , Colocotronis, s'étant arrêté dans un village de l'Argolide pour y faire reposer ses troupes exténuées de fatigues, fut averti qu'une armée considérable, sous les ordres de Kourchid-Pacha, s'approchait pour le cerner. La circonstance était critique; les klephtes pouvaient se laisser intimider par le grand nombre de l'ennemi. Colocotronis s'éloigne sans rien dire, va sur une montagne voisine, revient à la nuit tombante et trouve ses hommes en train de danser et de s'enivrer à l'occasion de la fête de l'un d'eux. Afin de dominer le tumulte de ces réjouissances inaccoutumées, il monte

1. Mémoires de Photakos, premier aide de camp de Th. Colocotronis. Athènes, 1858. Voyez p. 210.

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