Alex. Soutzo. Histoire de la Révolution grecque, p
sur un toit et s'écrie de cette voix que le bruit même d'an combat ne parvenait pas à couvrir : « Que faites-vous, imprudents? Un ennemi dix fois plus nombreux nous menace, et vous dansez au lieu de courir aux armes! Que ces jeux finissent; retournez à vos postes. Mais soyez sans crainte. J'ai été voir une vieille femme qui connaît l'avenir; elle était absente; un pigeon, qui prenait son vol à ma droite, est tombé sous mes coups. Les signes que j'ai découverts sur ses os nous promettent la victoire. En revenant, j'ai rencontré celle que je cbercbais; elle m'a reconnu. « Vieux Golocotro- » nis,» m'a-t-elle dit, «depuis quelques jours une bande d'ai- » gles voltige autour de ma cabane et demande du sang. Va » où la voix de Dieu t'appelle; les infidèles seront extermi- > nés. » Un ancien aruspice n'aurait pas mieux dit. Le lendemain, les klephtes, enbardis par cet augure, soutinrent vaillamment le choc de l'ennemi l'épée à la main, et s'ouvrirent un passage à travers ses rangs.
Mais revenons au jour où Théodore, après quinze ans d'absence, aborda presque seul sur les côtes escarpées du Magne. À son premier appel, mille hommes accoururent autour de lui, en même temps que les Mavromichalis , les Phlessas, les Deli jannis, les Nikitas, les Germanos arboraient de toutes parts l'étendard de la révolte. Colocotronis raconte qu'un étranger le traita de fou en le voyant commencer la guerre bien qu'il ne possédât ni argent, ni vivres, ni cavalerie, ni artillerie, ni arsenaux, ni forteresses, ressources dont les Turcs étaient abondamment pourvus. — « Supposez, dit-il à l'étranger, cinquante navires réunis dans un port ; leur chargement est fait; ils vont mettre à la voile, mais une affreuse tempête se déclare. Les.pilotes, effrayés, restent tous
à l'ancre, hormis on seul qui, pins hardi, prend la mer, ' affronte la colère des vents et des ûots, s'en va, trafique et revient chargé d'or. Au retour de l'audacieux et triomphant équipage, tous de s'écrier : c Voilà des hommes, devrais palc likares t Honte à nous qui avons eu peur t » Mais si ces braves gens avaient péri, les autres n'auraient pas manqué de dire: c Étaient-ils fous de s'exposer à une pareille tempête l Ils se * sont perdus, ils méritaient leur sort. » De même, si les Grecs sont vaincus, on les appellera un peuple d'insensés ; s'ils sortent de la lutte vainqueurs, ils. passeront aux yeux de tous pour un peuple de héros. » — Golocotronis ne doutait pas du succès. Cette superbe confiance faillit causer sa perte dès le début. En effet, il alla mettre le siège droit devant Garytène, et fut bientôt cerné par de nombreuses troupes descendues en toute hâte de Tripolitza. Sa défaite semblait certaine; seul d'entre tous les siens, il ne perdit pas l'espoir. Après un combat de douze heures, il rassembla ses troupes vers le milieu de la nuit; grâce à sa parfaite connaissance des lieux et des moindres accidents de terrain, il gagna les montagnes averses compagnons, les guidant, à leur grande surprise, à travers un inextricable dédale de ravins, de torrents, de sentiers inconnus de tous, avançant d'un pas ferme et sûr malgré les ténèbres, entretenant le courage et la bonne humeur de ses soldats par des récits qui prouvaient qu'autrefois il avait échappé à déplus terribles aventures. Le surlendemain, il arriva à Chrysovitzi sur la route de Tripolitza; il espérait devancer les Turcs en cet endroit, les surprendre et se venger de son récent échec. Mais les Turcs avaient déjà passé. H voulut pousser en avant et transporter la guerre sur les plateaux de l'Arcadie, afin d'attaquer de suite la capi-
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taie même du Eéloponèse. Ses compagnons, reculant devant les difficultés de l'entreprise, le supplièrent de les reconduire en Messénie. Il insista pour avancer; ses troupes, chefs et soldats, l'abandonnèrent en masse. « C'est bien, dit-il en frappant du pied la terre, allez; pour moi, je demeure ici, dussé-je y être dévoré par les oiseaux sauvages qui me connaissent. > Se voyant seul et presque sans armes, car il avait perdu son fusil dans la fuite, il resta longtemps en proie à une juste inquiétude; puis, ayant aperçu à quelques pas de là un de ces grossiers simulacres de la Vierge qui abondent sur tous les chemins de la Grèce, il s'élança, saisit au collet la statue de bois, et s'écria en l'ébranlant avec une sorte de frénésie : « ma Panagia, sauve les chrétiens; je te rends responsable de leur salut * î » Et il prit le chemin de Piana. En route, il rencontra un de ses cousins, Antoine Colocotronis, et sept neveux qui le cherchaient partout depuis plusieurs jours, t Ainsi, dit-il, nous étions neuf, et, en comptant mon cheval, dix. »
De Piana, Théodore lit un nouvel appel aux armes auquel les primats des montagnes de l'Arcadie et de la Laconie répondirent en foule. Il choisit quatre cents des plus robustes ' et des plus déterminés d'entre eux, qu'il lia à sa personne par un serment solennel et dont il forma une espèce de bataillon sacré destiné à le suivre partout et à frapper les coups décisifs. Illes appella ses somatophylakes ou gardes du corps. Cette troupe reçut de lui une organisation spéciale; elle eut ses officiers, ses prêtres, ses médecins, ses tambours, ses trompettes, et même son étendard à part confié à un klephte
1* Mémoires de Photakos, p. 34.
du nom de Karachalios, reDommée pour sa force et son intrépidité. Ces quatre cents soldats furent fidèles à leur chef pendant toutes les guerres de l'indépendance et n'hésitèrent jamais à affronter à sa suite les plus extrêmes périls.
Dès ce moment, Colocotronis ne songea plus qu'à Tripolitza, dont la prise allait lui assurer sur tous ses rivaux une supérioritédécisive. Il établit trois camps à Valtedji, Piana et Chrysovitzi, pour achever d'organiser et d'aguerrir ses troupes, et pour offrir aux insurgés de toute la Grèce un centre de ralliement. Photakosfait une pittoresque description de ces camps, semblables à de véritables panégyris par la variété des costumes et des idiomes, par l'entrain joyeux qu'inspirait la présence du chef, par la multitude de trafiquants et de femmes qui s'y rendaient de toutes les provinces pour vendre leurs provisions. Colocotronis déployait une incroyable activité et passait sans cesse d'un camp à l'autre afin d'entretenir le zèle et la discipline. Chaque matin, au lever du soleil, il rassemblait les soldats dans la plaine et leur faisait exécuter des évolutions générales à l'aide desquelles ils devaient acquérir l'habitude de ne point se séparer dans la bataille et de se prêter un mutuel secours. L'exercice fini, il plantait son drapeau au milieu d'un champ, s'asseyait à côté, les jambes croisées à l'orientale, et tenait une sorte de lit de justice, distribuant les peines et les récompenses, écoutant les plaintes de chacun, et se constituant l'arbitre de toutes les querelles. Il apprend une fois que les soldats de grand'garde se sont endormis pendant la nuit, exposant l'armée à de fatales surprises par cette négligence. A l'heure de la revue habituelle, il for.r.e ses troupes en carré, et, après avoir placé au centre les coupables, qui étaient à peu près tous d'anciens pâtres, H
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s'avance et leur dit d'un ton sévère: « Avez-vous des chiens? — Oui, répondirent-ils. — Si vos chiens ne gardaient pas bien vos moutons et qu'ils les laissassent manger par les loups, que Jeur feriez-vous ? — Nous les tuerions et nous en chercherions de meilleurs, firent-ils tous sans se douter du piège qui leur était tendu. —C'est bien, reprit Colocotronis; vous venez de prononcer votre arrêt; cependant, pour la première fois, nous ne vous tuerons pas. » Et les ayant fait ranger sur une seule ligne, il ordonna au reste de la troupe de défiler devant eux en leur crachant au visage. Il se montra moins clément à l'égard d'un espion grec surpris dans le camp de Yaletdji. Il le conduisit attaché à la queue de son cheval devant un conseil de guerre qui le condamna à mort. L'exécution ayant eu lieu sur-le-champ, il fit couper le corps de ce malheureux en quatre morceaux qu'il planta, pour l'exemple, à l'entrée de quatre routes formant un vaste carrefour. Il s'appliquait surtout à réprimer les désertions isolées de ceux qui s'en allaient dans leurs villages pour cacher leur butin, visiter leur famille ou lever leurs récoltes. Voici de quelle singulière façon il imagina de châtier cette faute : le coupable était dépouillé de ses vêtements, lié à un arbre, battu de verges et barbouillé de noir de la tête aux pieds. Livré en cet état aux huées de la foule, l'infortuné courait quelquefois pendant des heures entières avant de trouver une âme charitable qui le recueillît. Mais, s'étant aperçu que le déserteur oubliait la honte de ce châtiment burlesque dès qu'il avait repris ses vêtements et sa couleur naturelle, Colocotronis prit le parti d'imprimer au délinquant un stigmate ineffaçable, à l'aide d'un fer rouge appliqué sur une partie du corps plus où moins apparente, suivant le degré de
culpabilité. Ce fer, entouré d'une large et grossière vignette,
formait en gros caractères le mot : ^rcpç, déshonoré.
Au mois de mai 1821, Colocotronis se trouva en état d'investir Tripolitza. Cette ville contenait 30,000 habitants, dont les Grecs formaient la très-faible minorité; elle était ceinte d'une muraille large de six pieds, haute de .quatorze, crénelée, flanquée de tours et percée de sept portes. Nous ne rapporterons point ici les détails de ce siège fertile en dramatiques épisodes: un philhellène, le colonel Raybaud, lésa consignés dans ses MémQires. Tripolitza ne tomba au pouvoir des Grecs qu'à la fin du mois de septembre. Des scènes de meurtre et de carnage obscurcirent la gloire de ce fait d'armes. < Le fusil travailla partout et sans pitié pendant trois jours et trois nuits, dit Photakos; hommes, femmes, enfants de tout âge furent tués; plusieurs familles turques aimèrent mieux mettro le feu à leurs maisons et s'y laisser brûler que de se rendre aux vainqueurs. » Tristes représailles dont toutes les guerres offrent malheureusement des exemples, et qui trouvent cette fois leur explication, sinon leur excuse, dans les nombreuses vengeances que les Grecs avaient à tirer de leurs barbares oppresseurs.
Le prince Ypsilantis étant arrivé enMorée pendant les dernières phases de ce siège, les chefs grecs se portèrent à sa rencontre sur le bord de la mer. Le prince amenait à sa suite bon nombre d'officiers vêtus de brillants uniformes, parlant un langage fleuri et se piquant de belles manières. A la vue de ces nouveaux venus qui souriaient volontiers au spectacle de la barbare simplicité des klephtes, Colocotronis fronça le sourcil et chercha l'occasion de manifester sa mauvaise humeur. Le soir, tout le monde étant réuni sous une
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tente magnifiquement décorée, autour d'une table dressée à l'européenne et entourée de sièges suivant l'usage des peuples civilisés, Colocotronis entre et renverse tout d'un coup de pied en disant : « De vrais pallikares mangent assis à terre; laissons aux Francs ces recherches du luxe; elles ne conviennent pas à des gens de guerre. » Cet incident n'eut pas de suite. Colocotronis et Ypsilantis ne pouvaient être ennemis. Le chaud patriotisme qui les animait tous deux devait les unir malgré de grandes dissemblances de mœurs, d'habitudes et de caractère. Du reste, le prince fut bientôt mis à même de reconnaître le degré d'influence dont jouissait le célèbre .klephte et les avantages que pouvait offrir son amitié. Peu de temps après la prise de Tripolitza, en effet, Ypsilantis, ayant rencontré sur plusieurs points une vive opposition de la part des primats, quitta la ville et se retira à Calamata. Son départ excita une sédition parmi les troupes, qui entourèrent la maison où se trouvaient réunis les primats, tels que Zaïmis, Sotyr Charalambis, les Delijanni, et Colocotronis lui-même. Cinq mille soldats criaient : « Vive Ypsilantis! Mort aux archontes! » A ce bruit, Colocotronis se lève pour sortir et haranguer les mutins. Canelo Delijanni l'arrête, c Laisse-moi faire, lui dit Colocotronis. Au premier coup de fusil, nous sommes tous tués. » Et il sortit seul. — « Grecs, s'écria-t-il, que voulez-vous? Approchez; qu'on vous entende.» —Les soldats, qui savaient que Colocotronis ne partageait pas toujours l'avis des primats et qu'il était déjà .l'objet de leur jalousie, l'environnent, le pressent, le soulèvent sur leurs épaules en criant : — « Nous voulons la tête des archontes ; ils ont chassé Ypsilantis. — Écoutez-moi d'abord, leur répond
Colocotronis; nous les tuerons ensuite. » — Tout en parlant, il s'éloigne insensiblement et entraîne la foule sur ses pas. Arrivé près d'une soarce, il escalade un rocher, et, du haut de cette tribune improvisée : « Nous avons pris les armes pour conquérir l'indépendance, dit-il, et nous avons proclamé devant l'Europe que nous combattions pour la liberté. Avant de nous secourir, l'Europe veut savoir ce que c'est que toute cette affaire. En attendant, les Turcs possèdent nos villes et nos forteresses, et nous, nous errons comme par le passé dans nos montagnes. Si nous tuons les primats, les rois francs diront : « Ces gens-là ne combattent « pas pour la liberté; ils assassinent leurs chefs; ce sont des « conspirateurs, descarbonari.» Ils embrasseront la cause de la Turquie; abandonnés à notre faiblesse, nous serons vaincus et réduits à subir un joug plus pesant que jamais. Restez tranquilles; je vais écrire à Ypsilantis; il reviendra *. »
Ce ne fut pas la seule occasion qui s'offrit à Colocotronis de protéger les primats contre la colère de l'armée, toujours prête à demander leur tête. Une fois entre autres, les dépu- . tés de la nation, assemblés depuis plusieurs semaines à Nauplie, perdaient leur temps à de vaines querelles et ajournaient indéfiniment leurs travaux. Les troupes et le peuple, irrités de ces délais, forment le dessein de massacrer leurs représentants. Colocotronis, informé de ce projet, accourt au lieu où ces derniers se réunissaient; il les trouve en train d'élire un président au milieu d'un épouvantable tumulte; car les concurrents étaient nombreux et opiniâtres. Il avise dans le groupe des députés de Candie un petit vieillard dont