‹ La Grèce moderne: héros et poetesChapitre 3 sur 48 · Chef-lieu du canton de Drynopolis · texte numérisé non relu

Chef-lieu du canton de Drynopolis

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paix. Les danses guerrières, l'antique jeu du disque, les improvisations poétiques, la chasse, tels étaient les nobles délassements auxquels les Souliotes avaient coutume de se livrer. Lampros et sa petite troupe rejoignirent le pacha sur les bords de la Thyamis, dans une grande plaine où il campait en les attendant. Le lendemain de leur arrivée, les cavaliers de l'a vant-garde d'Ali se mirent en route. Ils revinrent an bout de quelques heures, annonçant un brillant avantage remporté par eux sur les postes avancés d'Argyrocastron. Ali, feignant de trouver dans le succès de cette première rencontre un heureux présage pour le re?te de la campagne, fit halte, et voulut que la fin de la journée se passât en ré' jouissances. Lorsque le soleil eut à moitié disparu derrière les hautes cimes du Pinde, et que la chaleur du jour fut tombée, les Albanais invitèrent les Souliotes à prendre part à nne sorte de course usitée en Grèce de toute antiquité. Cette course consiste à franchir d'un bond le plus large espace possible, en partant d'une limite tracée sur le terrain, et à la suite d'un impétueux élan. Les Souliotes, renommés pour leur agilité prodigieuse, consentirent, afin d'égaliser la partie, à ce que la dispute s'engageât par groupes d'un Souliole contre trois Albanais. Cet arrangement excitait au dernier point leur émulatiun et flattait singulièrement leur amourpropre. Les prix destinés aux vainqueurs étant fixés, tous se dépouillèrent do leurs armes, afin que rien n'entravât la rapidité de leurs mouvements. Ali voulut être l'arbitre de la lutte; il se plaça sur un tertre élevé d'où son regard embrassait toute la plaine. Bientôt la course commença avec un tumulte immense. Les Souliotes remportèrent dès le début de brillants^ vantages; Photos se distinguait entre tous par

sa légèreté merveilleuse. Dans l'entraînement et l'ivresse du succès, les montagnards ne s'aperçurent pas que l'espace se resserrait insensiblement autour d'eux, et que la multitude des spectateurs, comme poussée par la curiosité, franchissait peu à peu les limites tracées autour de la lice. Le jeune Tsavellas, ayant dépassé tous les autres par un saut prodigieux, fut proclamé vainqueur. Ali-Pacha se leva en battant des mains. A ce signe, les Turcs, attentifs aux moindres gestes de leur chef, se précipitèrent en masse sur les Souliotes, exténués et sans défense, les terrassèrent et les chargèrent de chaînes.

Aussitôt Ali se dirigea à marches forcées sur Souli, qu'il espérait bien surprendre. Par bonheur, un des captifs, doué d'une vigueur peu commune, réussit à rompre ses liens pendant la nuit. Il trompa la vigilance des gardes et prit à toutes jambes le chemin de la Selléide, où il arriva assez promptement pour jeter l'alarme parmi ses compatriotes. En peu d'heures, les Souliotes eurent achevé leurs préparatifs. Ainsi que cela se pratiquait toujours en pareille circonstance, la fertile Parasouliotide fut ravagée par ses propres habitants, qui se replièrent en toute hâte dans la montagne. Aussi, lorsque le pacha eut atteint le territoire de la confédération, il trouva la plaine déserte. Les greniers étaient vides, les fermes abandonnées, les sources taries, les puits comblés, les champs moissonnés, car le soleil du mois de juillet avait récemment mûri les récoltes. Quelques chiens étaient seuls restés dans les villages; à la vue des Turcs, ils s'éloignaient en courant dans la direction de Souli, comme pour annoncer à lçurs maîtres l'approche de l'ennemi. Voyant que ses adversaires étaient sur leurs gardes, Ali-

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Pacha voulut traiter avec eux. Il rendit donc la liberté à Lampros Tsavellas, à la condition que celui-ci persuaderait à ses compatriotes de mettre bas les armes. A peine de retour dans Souli, Lampros excita par ses discours l'enthousiasme patriotique des montagnards et prépara tout pour une vigoureuse défense, sacrifiant ainsi au salut de la chose publique son fils et les autres prisonniers qu'Ali avait gardés en otages.

Photos et ses compagnons avaient été envoyés à Janina, dont le gouverneur, Vély, fils d'Ali -Pacha, voulut ajouter aux rigueurs de la captivité réservée aux Souliotes l'horreur d'une perpétuelle attente de la mort. Il manda en sa présence Photos, qui, étant le plus jeune, lui paraissait devoir être le plus accessible à la frayeur : « Demain, lui ditil, vous serez tous brûlés vifs. — Tu feras bien, lui répondit l'intrépide jeune homme ; mon père en usera de même à l'égard de ton père et de tes frères, s'ils tombent entre ses mains *. » Convaincu que l'exécution suivrait de près la menace, Photos exhorta ses compagnons à mourir noblement. Après trois jours et trois nuits d'inexprimables angoisses, ces infortunés entendirent tout à coup les portes de leur prison s'ouvrir; ils s'apprêtaient à marcher au supplice. C'était au contraire l'heure de la délivrance; on les rendit à la montagne, à la liberté. Vaincu dans un combat dont les dramatiques incidents ont été souvent chantés par les poètes épirotes, Ali s'était vu contraint de signer un traité de paix avec les défenseurs de Souli, et de renvoyer

1. Nous tenons ce fait du neveu même de Photos, le général Kitsos Tsavellas.

ses prisonniers, qu'il se repentait de n'avoir pas immolés plus tôt.

Photos conçut à Janina contre le perfide auteur de sa captivité une haine que les circonstances allaient bientôt porter à son comble. Quelques mois plus tard, en effet, il fermait les yeux de son père, qui succombait aux suites des blessures reçues dans la dernière bataille. Sous l'influence de cette légitime et implacable animosité, l'élément individuel et domestique se mêle désormais de plus en plus à l'élément national dans les tragiques guerres provoquées par le pacha de TÉpire. Deux hommes, Ali et Photos, acharnés à la perte l'un de l'autre, vont se trouver constamment en présence. Derrière eux, l'antagonisme des deux races fait apparaître, à côté de l'intérêt émouvant du drame, l'intérêt plus grave de l'histoire.

Au moment de rendre le dernier soupir, Lampros Tsavellas convoqua tous les chefs de tribu dont il était luimême le capitaine général ou polémarque. Il leur fit de mâles adieux, et, soulevant par un dernier effort le sabre d'armatple qui était l'insigne de sa charge et dont il s'était si vaillamment servi, il le remit entre les mains de son fils. Ses compagnons d'armes comprirent le geste muet du mourant, et proclamèrent d'un commun accord Photos polémarque de Souli. Une chanson populaire a éloquemment raconté cette mort :

« Lampros a tué cinquante beys, cent agas, mille Turcs; son tour à la fin est arrivé : ses pallikares pleurent autour de lui.

« Revêtez Lampros de ses. plus beaux habits; parez-le pour la fête éternelle, et placez sa tête sur un coussin de lauriers verts.

« Lampros a un fils; il lui donne sa carabine et son sabre au fourreau d'argent. — Sois capitaine, lui dit-il.

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« Pose-moi debout dans ma tombe et pratique une ouverture du côté de mon oreille droite, car j'entendrai ainsi la vojx de mon mousquet dans la bataille.

« Et je veux que chaque soir, au retour du combat, tu me dises tout bas, en passant, le nom de ceux qui seront tombés sous tes coups, jusqu'à ce que le nom d'Ali réjouisse mon oreille *. »

Le valeureux capitaine fut enseveli avec toute la pompe usitée par les klephtes en pareil cas. On le revêtit de son plus riche costume, et ses armes furent placées à portée de sa main. Ses braves compagnons s'approchèrent successivement, déposèrent un baiser sur ses lèvres décolorées, et, se penchant à son oreille, lui confièrent de secrets messages pour l'autre monde. Enfin Lampros fut conduit à sa dernière demeure, paré comme pour le combat, la face découverte, étendu sur un brancard chargé de fleurs, de feuilles et de branches vertes. Dès ce jour, Photos Tsavellas n'eut d'autre pensée que celle de venger son père et de satisfaire sa propre haine. Ali de son côté songeait à réparer sa dernière défaite et à exterminer la libre montagne dont les guerriers « planaient au-dessus de sa tête comme une perpétuelle menace 2 . » Plus patient toutefois que son irascible

1. Le guide arec lequel j'ai fait la plupart de mes excursions en Grèce cherchait à rompre par des chansons la monotonie de nos longues heures de marche. 11 affectionnait particulièrement ce chant. Un jour, je m'avisai de lui demander qui était ce Lampros, dont il prononçait si souvent le nom. A cette question, il arrêta brusquement son cheval, me regarda d'un air étonné, et me dit ces seuls mots : «Le fameux Lampros Tsavellas (ô Aajjwrpôç ô Saxovcrcoç T<ra- 6eXXaç)! » — Ce ne fut pas sans peine que je le décidai à me dicter lentement cette chanson, car mon ignorance apparente au sujet de Lampros avait vivement offensé sa vanité patriotique.

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