Allocution d'AU à ses troupes reproduite par Perrévos
et bouillant adversaire, il voulait se réserver les avantages de l'offensive et frapper à Timproviste et à coup sûr. Malheureusement Photos partageait les orgueilleux préjugés des Souliotes, fiers à l'excès de l'antiquité de leur race et de leur liberté. Les chrétiens de la Selléide méprisaient les chrétiens de la plaine, en apparence résignés au joug. Ils eurent en outre le tort des'aliéner par leur conduite hautaine les grands chefs de la Thesprotie et du Chamouri, avec lesquels ils auraient pu facilement contracter une alliance, car les seigneurs albanais avaient joui d'une indépendance à peu près complète jusqu'à l'avènement d'Ali-Pacha, qui le premier avait réussi à les subjuguer. Le dénoûment d'une lutte conduite avec plus d'héroïsme que de prudence n'était ainsi que trop facile à prévoir.
L'occasion que cherchait Photos lui fut offerte le 2 juin 1800. Ce jour même, Ali-Pacha fit irruption dans la Parasouliotide avec quinze mille hommes qu'il avait rassemblés à Janina depuis plusieurs mois, et par petits détachements, afin de n'inspirer aucune défiance à ses ennemis. Devant cette brusque invasion, les Souliotes furent obligés de se jeter si précipitamment dans la montagne, qu'ils n'emportèrent avec eux aucune des provisions sur lesquelles les tribus comptaient pour soutenir un siège. Les montagnards furent cons T ternes de la présence inopinée du pacha; ils prévoyaient une mort certaine dans la lutte inégale qu'ils allaient soutenir.
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Réunis sur une large plate-forme devant l'église dédiée à saint George, ils jurèrent d'oublier leurs inimitiés particulières, se donnèrent le baiser de paix, et se préparèrent à vendre chèrement leur vie. Seul, Photos ne partageait point L'émotion causée par la grandeur du péril; ce jour était pour lui le jour depuis longtemps attendu. Il procéda au dénombrement de ses forces, qui s'élevaient à dix-huit cents soldats et trente capitaines. Puis, comptant sur l'intrépidité bien connue des montagnards, il résolut de descendre audevant de l'ennemi. A peine eut-il annoncé cette déterminalion, que tous les courages, un instant ébranlés, se relevèrent. L'amour de la patrie et de la liberté se ralluma dans ces cœurs énergiques et en chassa les ministres pressentiments conçus dans un premier moment de surprise. Hommes, femmes, enfants se disputèrent l'honneur de faire partie de la troupe désignée pour le prochain combat.
Photos reconnut cependant que ce seraîl beaucoup risquer que d'attaquer la nombreuse armée qui se pressait aux pieds de la montagne; il résolut de la laisser pénétrer dans les défilés, de l'attirer insensiblement vers les hauteurs par des combats d'escarmouches et de réserver toutes les forces des Souliotes pour accabler un ennemi harassé de fatigues. Les Albanais, ne rencontrant aucune résistance à l'entrée du mont, se précipitèrent en foule sur les sentiers inconnus qui s'ouvraient devant eux, étroits, rapides, hérissés d'obstacles, tantôt profondément encaissés entre les rochers, tantôt circulant sur une cime vertigineuse. De fanatiques derviches jnarchaient au milieu d'eux, excitant leur zèle parleurs discours. La colonne avançait lentement, arrêtée à chaque instant dans sa marche par un cheval rétif qui se cabrait et
se renversait dans l'abîme avec son cavalier, par la chute soudaine d'un soldat qu'une distraction fatale ou quelque balle partie d'une carabine invisible faisait rouler au fond des précipices. Ali-Pacha s'était établi, dès le commencement de la journée, sur la colline de Virtzacha, d'où le regard embrasse en entier le superbe et gigantesque amphithéâtre des montagnes de la Selléide. Doué d'une vue perçante, il contemplait avec une indicible joie la marche ascensionnelle de ses troupes. Parfois il les perdait de vue au fond de quelque ravin; mais, l'instant d'après, il voyait reparaître plus haut, au-dessus d'un rocher ou d'une touffe d'arbres, le haut bonnet des santons, la tête inquiète des chevaux, l'extrémité dorée des lances qui portaient les insignes de son commandement. Les envahisseurs se rapprochaient insensiblement du grand Souli dont les tours aériennes, baignées de lumière, surmontées de l'étendard de la confédération, couronnées fréquemment par de petits nuages de fumée provenant du mousquet d'un klephte impatient de combattre, ressemblaient par leur excessive élévation, par leur structure étrange, par l'impossibilité do découvrir la sentier qui en permettait l'accès, aux donjons d'une citadelle fantastique qu'assiégeaient des hommes entraînés à cette périlleuse entreprise par de funestes génies.
Les Albanais prirent les villages d'Avarikos et de Samonika, qu'ils trouvèrent vides, et se dirigèrent sur Kiapha, laissant derrière eux une longue file de traînards. Cette fois, ils furent accueillis par une grêle de balles. C'est là que Photos Tsavellas avait résolu de les arrêter. Retranché dans la tour de Kiapha avec six cents hommes, il soutint pendant sept heures un combat acharné contre un ennemi qui se re-
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Douvelait sans cesse, mais qui tombait par centaines sous le feu bien dirigé des klephtes. Au bout de ce temps-là, l'épuisement s'empara des deux partis; la chaleur était suffocante; le soleil disparaissait à l'horison; les soldats de Photos ne pouvaient plus manier leurs carabines brûlantes; le feu cessa peu à peu de part et d'autre. Un incident imprévu ranima le combat. Les femmes souliotes avaient été conduites sur les derniers sommets du mont; elles avaient suivi avec une anxiété croissante tous les bruits du combat; un vague effroi s'empara d'elles lorsque le silence se fut établi, interrompu seulement par la voix perçante des derviches qui annonçait la prière du soir. Elles s'imaginent que les Souliotes sont vaincus. Moscho, la mère de Photos, crève d'un coup de hache un caisson de cartouches, en remplit son tablier de laine, distribue le reste à ses compagnes et, suivie de trois cents héroïnes, s'élance du côté de Kiapha pour venger la nation ou mourir '. Les intrépides femmes surprirent les Turcs et les attaquèrent résolument, tandis que les défenseurs de la tour rouvrirent un feu terrible. Moscho, qui combattait au premier rang, s'arrête bientôt devant un poignant spectacle. Neuf Souliotes expirants gisent à terre. Parmi eux elle reconnaît un de ses neveux; elle se jette sur lui, baise ses lèvres qui exhalaient le dernier soupir, couvre de son mouchoir sa tête ensanglantée, et profère ce myrio-
1. Les poètes ont à l'envi chanté l'intrépidité de Moscho : « C'est ici le fameux Souli, disent-ils, où femmes, filles, enfants, vont à la guerre; où Moscho combat tenant son nourrisson d'une main, son fusil de l'autre, et le tablier plein de cartouches. » Et ailleurs : « C'est ici Souli le terrible, Souli renommé dans le monde, où la Tsavellane se bat comme un pallikare en avant de tous. »
logue laconique et guerrier : « Cher neveu, j'arrive trop tard pour sauver tes jours; mais je vengerai ta mort sur tes meurtriers. »
A ce moment, Photos sonne le tocsin. Un autre guerrier célèbre dans les légendes grecques, Dimos Dracos, s'élance aussitôt d'un bois voisin où il se tenait embusqué avec quelques centaines d'hommes. Les Turcs, cernés de toutes parts, épouvantés, lâchent pied, redescendent en hâte la montagne, roulent dans les abîmes et laissent trois mille morts et une quantité d'armes et de munitions. Les Souliotes eurent soixante-dix morts et une centaine de blessés.
Ali-Pacha s'attendait à la victoire, car la nuit l'avait empoché de suivre les dernières péripéties du combat. En apprenant le désastre de son arthée, il fut saisi d'effroi, s'enfuit à bride abattue à Janina et creva deux chevaux pour franchir plus rapidement l'espace de dix lieues qu'il avait à parcourir.
Quelques mois plus tard, il se mettait de nouveau en campagne, résolu à prendre une revanche éclatante. Les Souliotes étaient sur leurs gardes. Ali rapprocha peu à peu ses troupes de la montagne et prépara tout pour un grand assaut. Parmi les beys albanais, il en était un, Islam Prognio, qui n'avait pu se résigner encore à la perte de son indépendance et qui servait à contre-cœur le redoutable satrape de l'Épire; il eaviait le sort des Grecs libres de la Seiléide, et l'admiration qu'il éprouvait pour leur courage lui avait inspiré une secrète sympathie en faveur de leur cause. Islam dépêcha en toute hâte à Tsavellas un serviteur dévoué pour l'avertir que le pacha se préparait à livrer un assaut général, et pour lui conseiller de prévenir promptement par quelque surprise
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nocturne une attaque qui pouvait être funeste aux défenseurs de Souli. Photos choisit aussitôt quatre cents paliikares, les plus éprouvés et les plus propres à un vigoureux coup de main. Il descendit la montagne au coucher du soleil, et n'avança qu'avec de grandes précautions pour ne pas donner l'éveil aux Turcs, qui du reste dormaient profondément, selon leur habitude. La nuit était noire, l'atmosphère pesante et orageuse; des éclairs fréquents annonçaient une tempête. Les Souliotes ouvrirent tout à coup un feu terrible. Réveillés en sursaut, les musulmans coururent aux armes et se mirent à tirer au hasard, car l'obscurité de la nuit ne leur permettait pas d'apercevoir les assaillants. Formées sur les cimes lointaines du Pinde et subitement arrêtées par un vent du sud-ouest, les nuées crevèrent sur le camp des Turcs; une grêle sèche et drue leur fouettait le visage, de telle sorte qu'ils se défendaient à peine au milieu d'une horrible confusion. Cette tempête parut aux Turcs un signe évident de la défaveur céleste. Après trois heures de combat, ils prirent la fuite, laissant aux mains des Souliotes deux cents morts, de nombreux blessés et une grande quantité de vivres, d'armes et de munitions. Les Souliotes avaient perdu trois hommes; ils revinrent chargés du butin le plus précieux en pareille circonstance : de la poudre et du pain.
La désertion se mit subitement dans les troupes du pacha. Peu soucieux de leur serment et renonçant aux récompenses promises, les Albanais quittaient le camp et s'en retournaient par bandes dans leurs foyers. Ali reconnut la nécessité de modifier promptement son plan d'opérations, s'il ne voulait voir ses soldats se retirer jusqu'au dernier. Le lendemain, il
annonça aux troupes qu'elles n'auraient plus à combattre les Souliotes en rase campagne, et qu'il ne s'agirait désormais que de les bloquer assez étroitement pour les priver de toute ressource extérieure. Cette tactique, tout à fait d'accord avec la pusillanimité des musulmans, arrêta la désertion et Gt revenir ceux qui redoutaient la vengeance du pacha. Des camps retranchés furent établis de façon à investir complètement la vaste circonférence des montagnes de la Selléide. Les klephtes, pénétrant l'intention de l'ennemi, multiplièrent leurs agressions; pendant plusieurs mois , il ne se passa pas de jour que les Turcs ne fussent troublés dans la construction de leurs retranchements, ou assaillis au sein même de leurs camps. Les travaux du blocus avançaient avec lenteur à travers mille obstacles, interrompus par de continuelles paniques. Photos en effet redoublait d'efforts pour prévenir l'investissement de la montagne; partout il se signalait par des prodiges de valeur, il finit même par inspirer aux musulmans, gens crédules à l'excès, une sorte de terreur superstitieuse. Gomme les Souliotes avaient adopté son nom pour cri de ralliement pendant le combat, les Albanais se persuadèrent que ce redoutable ennemi possédait le don mystérieux de se multiplier pour les anéantir. Une légende populaire que nous avoos entendu répéter assure qu'il portait sur sa poitrine un talisman qui le rendait invulnérable, et que dans la mêlée le bras de ses adversaires, en se levant sur lui, retombait frappé d'impuissance. Il faut peu de temps à ce peuple, dont l'imagination, passionnément éprise du merveilleux, se plaît aux invraisemblances de la poésie, pour donner à la vérité les proportions gigantesques de la fable.
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Malheureusement l'histoire contredit ici la légende. Ce fat même à cette époque que la Selléide faillit perdre son héroïque chef. Un jour que Tsavellas, suivant son habitude, s'était laissé entraîner bien loin des siens par la chaleur du combat, un soldat albanais, trop timide pour l'attaquer en face, mais très-agile, le devança dans la mêlée d'une centaine de pas, se coucha derrière un débris de rocher, et, l'ajustant an passage, lui envoya une balle dans la tête. Tsavellas tomba en s'écriant: «A moi, mes amis, je suis mort; tranchezmoi la tête, car s'ils la prennent, ils la jetteront aux chiens. » Quatre-vingts Souliotes seulement purent répondre à son appel; un combat acharné s'engagea sur ce corps sanglant, et le champ de bataille finit par rester aux montagnards, qui emportèrent Photos en toute hâte. La blessure de ce dernier n'était pas mortelle, quoique profonde; au bout de quatre mois il était rétabli, et lorsque le polémarque sortit pour la première fois de sa maison, ce fut dans la montagne une allégresse universelle. Les klephtes, selon, leur coutume, témoignèrent leur joie en déchargeant en l'air leurs carabines pendant toute la journée et une bonne partie de la ntlit. Cependant Photos ne répondit qu'avec une morne tristesse aux joyeuses démonstrations de ses compagnons d'armés. Son premier soin avait été de visiter l'entrée des défilés, et il avait reconnu avec douleur que, devant les formidables progrès du blocus, l'avenir de la Selléide était gravement compromis. En effet, outre les camps retranchés, qui n'offraient pas aux assiégeants une sécurité suffisante, Ali-Pacha avait fait construire aux diverses issues de la montagne douze grosses tours garnies de canons. Souli était &nfm enfermé de toutes parts dans un infranchissable réseau
de fossés et de murailles. Les sorties continuelles, les innombrables ruses, les injurieuses provocations des klephtes n'aboutissaient désormais à rien. Les Turcs n'acceptaient plus de combats, ne sortaient plus des enceintes fortifiées, et attendaient avec une impassibilité de sinistre augure le résultat de leur nouvelle tactique.
Bientôt les provisions de bouche devinrent d'une extrême rareté dans l'intérieur de la montagne. Dès lors, l'intrépidité des Souliotes n'eut pas d'autre but que de se procurer des vivres. Ne pouvant se hasarder hors de leurs retraites pendant le jour, parce qu'ils auraient été foudroyés par les feux croisés de l'ennemi, ils profitaient des ténèbres pour descendre par bandes isolées et se mettre à la recherche de quelques bestiaux ou de quelques sacs de blé. Ils choisissaient de préférence, pour leur dangereuse maraude, les nuits obscures ou orageuses. Enveloppés de longues capes brunes faites de poil de chèvre, le capuchon rabattu sur leur calotte rouge, ils s'avançaient à pas lents, en silence, rampant dans les broussailles, entre lesquelles on ne pouvait les distinguer à cause de la couleur sombre de leur vêtement. Ils poussaient la prudence jusqu'à cesser de nettoyer leurs armes à l'extérieur, afin que le canon de leurs carabines et le fourreau de leurs sabres, ternis par une rouille épaisse, ne pussent réfléchir aucun rayon de lumière capable de les trahir. A l'aide de ces précautions, ils parvenaient le plus souvent à franchir la ligne du blocus. Ils se répandaient dans la plaine comme des loups affamés, pénétraient dans les villages, égorgeaient les habitants endormis, pillaient les greniers et rentraient chez eux avant le jour, chargés de provisions. Les Turcs, étonnés du succès de ces expéditions
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nocturnes, ébahis de l'intrépidité de ces hardis maraudeurs, leur donnèrent le sobriquet de démons de la nuit (wxrcpevà
£au jxovta).
Après dix mois de blocus, les choses étaient dans le même état qu'au début, et les Souliotes n'avaient point paru faiblir un instant. Les Albanais perdaient patience; les maladies et la désertion les décimaient et désorganisaient les forteresses et les carnés. Les ressources de la contrée ne suffisaient plus aux besoins d'une telle agglomération d'hommes ; nulle administration ne veillait aux nécessités de l'armée; les provisions, tirées de loin, arrivaient lentement et rarement. Les assiégés étaient dans une situation plus terrible encore; une affreuse disette régnait parmi eux, tout leur manquait. Leurs courses de nuit étaient devenues infructueuses dans eepays ravagé et privé lui-même de toute subsistance, et les défenseurs de Souli étaient réduits à une ration absolument insuffisante pour réparer leurs forces. Sur ces entrefaites, Ali fit tout à coup aux Souliotes des propositions de paix, d'après lesquelles tout devait être rétabli entre eux et loi sur l'ancien pied, s'ils consentaient à ne plus commettre aucune déprédation sur ses terres, et à lui livrer, avant tonte négociation, vingt- quatre otages en garantie de leur bonne foi.
Tsavellas, sacrifiant son ressentiment personnel au salut de la patrie en danger, ajourna la lutte à des temps plus propices et consentit à traiter. La montagne était aux abois; il fallait bien prendre un parti : les capitaines de Souli se décidèrent à livrer les vingt-quatre otages, sans réfléchir que la détresse à laquelle ils se trouvaient réduits rendait
ces avances trop avantageuses pour qu'elles ne cachassent
pas un piège. En effet, à partir de ce moment, Ali ne parla plus de négocier, et doubla les garnisons des douze forteresses. Cette manœuvre n'était qu'une de ses perfidies habituelles. Il fit plonger les otages dans les prisons de Janina, comptant que leurs familles ne penseraient qu'à les tirer de ses mains, et qu'elles forceraient ainsi les défenseurs de Souli à se rendre sans conditions. 11 n'en fut rien. Les Souliotes, indignés de cette trahison, ne songèrent qu'à en tirer vengeance et firent serment de ne plus écouter aucune proposition du vizir, quelle qu'elle fût. Afin de lasser la patience des assiégeants en leur prouvant que le découragement ne s'était pas glissé dans la place, ils remplirent la montagne de chants guerriers et de bruits de fêtes pendant plusieurs jours. Lorsqu'une bonne fortune faisait tomber entre leurs mains quelques prisonniers turcs, ils proposaient par dérision les plus grotesques échanges, et rendaient un aga contre un âne, un soldat contre un porc. Il y avait en ce moment à Souli une entente héroïque qui devait tromper longtemps encore tous les calculs et toutes les espérances du pacha.
On était au mois de mai 1801; le blocus durait depuis un an. Les Grecs avaient perdu plus de cent hommes, tant tués que prisonniers : perte irréparable, puisqu'ils n'avaient aucun moyen de se recruter. Les vivres touchaient à leur fin. Photos Tsavellas reconnut la terrible nécessité de débarrasser la place des bouches inutiles. En conséquence, les blessés hors de service, les vieillards et les femmes trop âgées pour prendre part aux travaux de la défense furent réunis en un détachement qui, sans proférer un murmure, sortit en plein jour de la montagne dans l'intention de se
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rendre à Corfou. Les Tares, émus peut-être à la vue de cette troupe lamentable, et craignant de pousser les Souliotes à quelque acte de désespoir en immolant ces expatriés inoffensifs ou en leur barrant le chemin, les laissèrent passer. Ces infortunés se rendirent dans les îles Ioniennes, où ils reçurent l'accueil le plus hospitalier du comte Mocénigo et de Libéral Bénaki. Ce dernier était fils d'un primat deMorée qui avait joué un rôle important en 1770.
Peu de jours après, les Souliotes se trouvaient littéralement réduits à la famine, n'ayant pour tout aliment que des herbes sauvages et l'écorce de certains arbres, bouillies et mélangées d'un peu de farine. Cette affreuse extrémité ne suggéra à personne l'idée dç se rendre; mais il fallait à tout prix se procurer des vivres. Les Souliotes tournèrent eur espoir vers Parga 1 . Les habitants de cette ville, chréciens comme eux, libres comme eux, pouvaient venir à leur secours sans avoir rien à redouter de la vindicte musulmane, puisqu'ils se trouvaient sous le protectorat des possesseurs de Corfou. Par une nuit sombre et pluvieuse, quatre cents hommes et cent soixante femmes, conduits par Tsavellas lui-même, se rendirent à Parga, dans l'espoir de réussir à s'y approvisionner. Tsavellas était animé de la ferme résolution de mourir avec tous les siens plutôt que de revenir les mains vides. Par un bonheur providentiel, ils échappèrent à la vigilance des Turcs, dont ils franchirent les lignes sans coup férir. En arrivant au terme de leur course, ils se soutenaient à peine, tant la faiblesse et la faim leur avaient rendu pénible cette marche de quelques heures.