‹ La Grèce moderne: héros et poetesChapitre 36 sur 48 · Athènes · texte numérisé non relu

Athènes

rivage^ cependant les dangereuses sirènes n'y ont point fixé leur séjour.

« Saint, Chios! Si tn n'es pas le berceau d'Homère, c*est chez toi du moins qu'il a placé l'Olympe. Saisi d'un saint respect, j'ai baisé la pierre où s'est reposé le génie de l'antique Grèce 1 , et, dans le calme de la nuit, mon oreille attentive a cru distinguer, à travers les bruits harmonieux et confus de la nature, le vieil écho des paroles du divin aveugle.

« Salut, Chios! patrie des fleurs, fille charmante de la mer! un sang innocent a trop souvent arrosé ton sein fécond et béni ; entre les fentes de tes pierres* on trouve des ossements de martyrs. toi, voyageur qui cingles vers ce beau rivage, contente-toi d'en aspirer de loin les parfums; n'y descends pas, car tout ce que tu verrais déchirerait ton cœur. »

Le sujet du poème est an épisode de la domination génoise, qui dora de 1346 à 1566, époque à laquelle les Turcs y mirent fin. Pendant ces deux siècles, les Génois se montrèrent presque aussi cruels que le furent ensuite leurs barbares successeurs, La famiile des Giustiniani se distingua surtout par la dureté du joug qu'elle imposa aux Ghiotes. Ces derniers tentèrent plus d'une fois de secouer cette domination. Une année, ils formèrent le projet de massacrer tous les étrangers le jour de Pâques 2 , au moment où, soi-

1. A une heure environ de la capitale de Chios, on montre près de la mer un rocher qui porte le nom de pierre ou école d'Homère. Les Chiotes prétendent que le chantre des dieux enseignait et lisait ses poèmes au peuple du haut de ce rocher.

2. La fête de Pâques est en Grèce la plus solennelle de l'année. Suivant la foi superstitieuse des Grecs, la nuit qui la précède est d'un heureux augure; elle ramène avec elle toutes les joies du printemps, et elle dissipe les influences pernicieuses des nuits sombres et néfastes de l'hiver. Le peuple la passe en prières, assemblé dans les églises. Aussitôt que le prêtre a annoncé la résurrection du Christ, les rues se remplissent d'une foule qui manifeste bruyamment sa joie et décharge en l'air toute sorte d'armes à feu, tellement qu'on se croirait au milieu d'une émeute plutôt que d'une fête populaire. A ces

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vant an usage qui n'a pas cessé d'exister, le peuple va baiser la main de ses archontes et leur souhaiter une longue et prospère existence, en répétant Xpttrroç àveVn?, le Christ est ressuscité, paroles sacramentelles que les Grecs ne manquent jamais ce jour-là de prononcer en s'abordant. L'un des conjurés livra le secret du complot, et les Génois se vengèrent par les plus terribles supplices. Les vieilles chroniques et les traditions populaires de l'île retentissent de ce sanglant épisode; elles prétendent que les conspirateurs furent trahis, non par l'un d'entre eux, mais par une jeune fille amoureuse d'un Giustiniani. Celte donnée ouvrait à la poésie un champ fertile en péripéties dramatiques. M. Orphanidis s'en est emparé avec succès. Chios esclave est une épopée courte, sobre, nerveuse, remplie d'un intérêt savamment ménagé, de situations tragiques et de physionomies bien dessinées. Les personnages qui se meuvent à travers les cinq chants dont elle se compose sortent enfin du moule exclusivement klephtique clans lequel les héros de la poésie grecque sont à peu près tous uniformément coulés. Isidore s'est condamné de bonne heure à l'exil pour fuir le spectacle des maux soufferts par sa patrie; suivant l'usage grec, il s'était fiancé, avant de partir, avec une enfant, la fille du vieux Mynas, l'un des habitants les plus riches et les plus influents de nie. Au bout de neuf ans, il revient secrètement pour

réjouissances publiques se joignent celles de la famille ; les discordes cessent, et les ennemis réconciliés viennent autour d'une même table manger l'agneau pascal : réconciliations quelquefois durables, sou- Tent éphémères, car la vengeance est une passion fortement enracinée dans le cœur des Grecs. Autrefois, les Turcs relâchaient pour ce jour-là leurs prisonniers et leur permettaient d'aller célébrer la pâque au sein de leur famille.

délivrer son pays et épouser ensuite celle dont il se croit toujours aimé; mais le temps de son absence a effacé son souvenir du cœur de l'oublieuse enfant : il la retrouve assise auprès de Jean Giustiniani, le neveu même du tyian, du gouverneur Pierre. Désormais Isidore aspire non-seulement à chasser l'oppresseur, mais à venger sa propre injure; il veut frapper du môme coup et le lyran et le séducteur. Marie, la fille du vieux Mynas, n'est plus la femme purement héroïque que nous avons vue jusqu'ici; elle est douée de tous les charmes de son sexe, elle en partage aussi toutes les faiblesses. Eprise de celui qu'on appelait le bon Jean, parce qu'il s'efforçait parfois d'adoucir les rigoureuses sentences de son oncle, elle apprend avec désespoir, de la bouche môme de son père, la vaste conjuration ourdie par ses compatriotes. Sachant que les jours de Jean sont menacés, elle tremble; elle hésite entre l'amour et le devoir. Enfin, à force de tristesse et de mystérieuses paroles, elle révèle à Jean le danger qu'il court. Tels sont, en peu de mots, les éléments principaux du poëme.

Le premier chant est une sorte de sombre ouverture; l'inexorable gouverneur de Chios ordonne les supplices, distribue les condamnations, tandis que son neveu hasarde de timides remontrances, et tente vainement de lui faire écouter la voix du peuple qui gémit et murmure. Au second chant, l'action s'engage et se poursuit sans digression. Par une nuit obscure, deux hommes se rencontrent sur l'une des plages les plus désertes de l'île : Isidore et l'évêque grec Procopios, l'un des chefs les plus ardents du complot. Procopios représente ici l'antagonisme des églises grecque et latine, qu'un abîme sépare, et qui ont de tout temps

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rempli l'Orient du brait de leurs rivalités. Ce qu'il veut, c'est l'expulsion du clergé latin, qui a suivi les Génois et qui partage leur pouvoir. Isidore apprend au pontife que quatre vaisseaux et trois cents guerriers, envoyés par l'impératrice de Byzance, sont dans la rade; au premier signal, ils prêteront main-forte aux insurgés. < En attendant, ajoutet-il, je suis mendiant et fou; je vais parcourir la ville et répéter au peuple ses chansons favorites. L'âge, l'exil, mes haillons, ma folie, me rendront méconnaissable. » Le lendemain, Procopios s'en allait prêcher par les bourgades et les villages, tandis que dans la ville un insensé, assis en face de la forteresse, chantait et rassemblait les passants. En l'écoutant, les uns riaient, les autres pleuraient. En même temps voici ce qui se passait chez Hynas :

« Marie est seule dans le jardin; son bras, pur et blanc comme un marbre antique, soutient sa tète pensive. Elle regarde les fleurs, fleur charmante elle-même, mais nulle d'entre elles n'a d'attrait pour ses yeux. Elle écoute, mais ce n'est point le chant du rossignol qui captive son oreille.

« Soudain un bruit se fait entendre; elle s'élance, rapide et légère, parmi les citronniers; les branches en fleurs s'entr'ouvrent devant elle. C'est Jean, calme et joyeux comme de coutume. Ils se sourient l'un à l'autre. Marie fut la première à rompre le silence. « Je craignais que tu ne vinsses pas, dit-elle. — Lorsque l'aimant aura cessé d'attirer le fer, lorsque le corps sera sans ombre et la mer sans poissons, alors, ma bien-aimée, je pourrai vivre loin de toi; alors seulement, si tu m'appelles, je serai sourd à ta voix. — Je t'ai fait venir, reprit la jeune fille, car une douleur violente brise mon cœur. Que ne suis- je insensible comme le rocher! Mon âme ne serait point agitée par le doute; je n'aurais point à choisir entre le sentiment et le devoir. — Je ne te comprends pas, fit le jeune homme; Marie, tu caches un mystère au fond de ton âme. Que de fois, depuis deux semaines, j'ai vu tes lèvres prêtes à parler, ton front innocent couvert d'une sueur froide ! Mais ta bouche restait muette : tu dévorais ton secret, et moi mes pleurs. »

« Maria Yeut répondre; mais elle pousse un cri de terreur. A quelques pas de la fenêtre, un homme couvert de haillons, les cheveux en désordre, est immobile et debout. H fixe sur la jeune fille un regard courroucé; un sourire d'amer désespoir erre sur ses lèvres, un souffle précipité soulève sa poitrine.

et — Rassure-toi, dit Jean, c'est un mendiant débarqué récemment à Chios; il est privé de raison. Le pauvre diable s'imagine avoir été doge de Venise ; c'est pourquoi il hait les Génois. II croit que sa femme l'a trompé. Quelquefois il est plaisant et chante une foule de chansons... Mais par où a-t-il pu entrer? La porte est close et la muraille est haute. — A ces mots, Isidore pousse un éclat de rire et s'écrie :

a — Archonte, je suis entré par où entrent d'ordinaire la foudre et la vengeance du ciel ! — Allons, reprit Jean, tu te crois encore à Venise. Chante-nous plutôt une de tes romances, afin que ma maîtresse t'entende, et si tu chantes bien, peut-être ta bien-aimée voudra-t-elle encore de toi.

« Le fou se mit à chanter... »

Chacune des strophes de la ballade que le poète met dans la bouche du mendiant renferme une allusion aux événements terribles qui se préparent. Un mystérieux» pressentiment révèle à la jeune fille le sens des paroles obscures du chanteur :

« Dans son Ame, où pénètre tout à coup un prophétique instinct, l'image attristée du passé, le remords du présent, l'effroi de l'avenir se pressaient en foule. Et puis la voix de l'indigent avait un timbre enchanteur et magique; il semblait à la pauvre enfant que son cœur avait autrefois, bien des années auparavant, tressailli aui accents d'une voix pareille. Cependant elle n'a point reconnu Isidore. «Que dis-tu de cette romance? fit le neveu de Giustiniani. — Elle n'est pas d'un fou, » repartit Marie avec une profonde tristesse. Et le jeune homme jeta un ducat aux pieds du mendiant.

« — Reprends ton or! s'écria ce dernier avec fureur, il est taché de sang. » Et le ducat vint frapper Jean en pleine poitrine. «Malheureux, fit celui-ci, tu vas pleurer ton insolence ! » Mais Marie retint le bras de son amant : « Ne lui fais pas de mal, dit-elle, il est fou ; cela te porterait malheur; laisse-moi le payer. » Et elle jeta deux

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ducats au chanteur. « Ta main est blanche, ô ma maîtresse, dit ee dernier en les ramassant; mais elle tremble. » Et il s'éloigna en répétant un refrain menaçant.

« Marie, saisissant avec force la main du noble génois, reprit d'un ton suppliant : c Aujourd'hui c'est votre jeudi saint... après-demain, votre pàque commence... Promets-moi... jure-moi que, le jour de Pâques, tu ne paraîtras pas un instant dans la ville... que tu n'iras pas avec les autres à la maison du gouverneur ! »

« A ces mots, le chevalier fronça le sourcil; il comprit la gravité de cette prière, et le trouble de Marie le gagna. « Ne me demande rien de plus, continua l'enfant d'une voix brisée par l'émotion; mais si tu tiens à mon amour, si tu veux sauver tout ce que j'adore au monde, si ton âme a quelque pitié pour moi, fais ce que je te dis ! — J'essayerai, » répondit le noble génois. A cet instant, la voix de Mynas se fît entendre, « Fuis, fuis ! s'écria Marie, car je mourrais s'il me fallait aujourd'hui me trouver entre mon père et mon amant mais... ce soir... reviens! »

A la fin du jour suivaçt, les conjurés s'assemblent dans le palais de l'archevêque. Inconnus les uns aux autres, ils se lient par un serment; ennemis peut-être, ils jurent de mourir en frères. Cinq lampes répandent une lueur faible et tremblante qui fait paraître plus pâles encore les pâles figures des conjurés. ~

En revenant du palais épiscopal, le père de Marie trouve sa fille toute en pleurs ; il s'émeut de cette grande tristesse, et, cherchant à la consoler, il lui dit : « Je devine le motif de tes larmes; elles sont légitimes. N'es-tu pas à l'âge où la tigresse elle-même renonce à vivre seule dans le désert? » Et il se met à lui parler d'Isidore et de leurs jeux d'autrefois, alors qu'ils se plaisaient, elle toute enfant encore et lui déjà jeune homme, à effeuiller les fleurs ensemble,' à courir vers la mer, à compter follement les grains de sable du rivage. Puis, comme Marie semble douter du retour de sea fiancé, absent depuis neuf ans, Mynas lui révèle que le me»-

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diant à qui elle a jeté deux ducats n'est autre qu'Isidore. Il s'efforce ensuite de faire briller aux yeux de son enfant la gloire dont ee dernier va se couvrir en devenant le libérateur de sa patrie, et, cédant peu à peu à l'exaltation que fait naître en lui la seule pensée des grandes choses qui vont s'accomplir le lendemain, il lui dévoile le secret et les projets des conjurés. A ce moment on eût pu voir, par la fenêtre du jardin, un auditeur mystérieux de cet entretien s'enfuir rapidement... Quelques instants après, Jean Giustiniani entrait à la tête d'une troupe de soldats pour s'emparer du vieux Mynas. En apprenant la funeste vérité, celuici prononce sur la tète de son enfant cet anathème : « Malheureuse, tu trahis quelque chose de plus sacré que ton père, ta patrie; tu assassines tes frères, tu ériges sur leurs cadavres le trône des tyrans. Gomme père, je te pardonne; comme homme, je te plains; comme citoyen, je te maudis, ainsi que la victime maudit le bourreau t Que ton souffle soit comme le souffle brûlant des damnés! Que la sauvage colère de ta conscience rende tes sommeils effrayants! Que les fantômes de ceux qui vont mourir par toi te poursuivent à ton chevet jusqu'à ta dernière heure, et qu'en face du juge tout-puissant leurs gémissantes voix demandent ta condamnation! •

Le complot découvert, les Génois n'eurent pas de peine à s'emparer des conjurés. Un seul leur échappa, Isidore, le plus redoutable. Dès le lendemain, les exécutions commencèrent; la place publique fut environnée de potences. Marie put être témoin du supplice de son père sans qu'une larme s'échapàt de ses yeux, sans qu'un soupir soulevât sa poitrine. Elle était folle. La tombe de Mynas fut creusée

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près du torrent, entre les débris d'an vieux temple. Chaque nuit, un bouquet de fleurs sauvages fur déposé sur cette tombe par des mains inconnues, et les passants apercevaient le matin avec surprise ce mystérieux témoignage d'un souvenir tendre et persévérant. C'était Isidore, qui, bravant les périls amassés sur sa tête, venait toutes les nuits orner de ce présent mélancolique le tombeau du martyr. Quant à Marie, une force invincible la ramenait toujours au lieu où > son père avait expiré; elle restait là des journées entières, accroupie, la chevelure en désordre, le regard fixe, blanche, froide, immobile comme uneNiobé de marbre. D'autres fois, poussée par le délire et par de sombres terreurs, elle sortait de la ville et parcourait les montagnes en jetant des cris de détresse: puis elle* revenait, exténuée et toute en pleurs, s'asseoir à sa place accoutumée.

Cependant Isidore faisait parler de lui. Il avait soulevé les paysans, taillait en pièces les troupes lancées à sa poursuite, et massacrait sans pitié les étrangers. A quelque temps de là, le gouverneur Pierre convia à un grand repas tous ceux de sa famille et de sa cour. Un seul manquait, son neveu Jean, qui était allé chasser la perdrix.

« Le festin était joyeux et splendide; le vin de Chypre coulait à flots. Déjà les tôtes s'échauffaient, lorsqu'un serviteur entra, portant entre ses mains une urne pesante, d'or massif, magnifiquement ciselée. Il la remit à Pierre, en même temps qu'un billet ainsi conçu : « Pierre, tu m'as causé bien des maux; n'ayant pu tirer de toi la vengeance que je méditais, je courbe la tété et je t'envoie cette urne précieuse. Je la crois digne de toi et je # te l'offre. Dieu veuille , que ce présent apaise ton cœur mauvais et cruel! C'est Isidore qui t'écrit des montagnes. » A ces mots, un silence d'étonnement se fait dans l'assemblée) tous les yeux s'attachent avec curiosité sur l'urne magnifique. Pierre l'ouvre... il pousse un cri terrible et tombe

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inanimé... An fond, il y avait nne tète pale et sanglante, la tête du bon Jean. »

Ajoutons rapidement qu'Isidore, dégoûté de la rie, Tient se livrer lai-même à son ennemi.

« Victime volontaire, dit-il, je me remets entre tes mains; ce sont celles d'un bourreau expérimenté; elles feront bien leur œuvre. Mais écoute encore : ton neveu n'est plus ; pour dernière vengeance, je veux que tu saches comment les choses se sont passées.

« Au haut de Néa-Moni, au fond d'un bois de pins, j'attendais depuis trois jours, lorsqu'un paysan fidèle vint m'avertir que ton Jean courait snr les rochers de Provata et chassait la perdrix, escorté de deux serviteurs. La nuit tombait; je descendis et m'emparai de toutes les issues. Guidé par l'aboiement des chiens, je cours audevant du chasseur et le rencontre à l'entrée d'un pont jeté sur un abîme; ses serviteurs fuient. Lui seul, il s'élance contre moi et se défend vaillamment. Mais, frappé dans les janrbes par le fer de l'nn de mes soldats, il tombe : on le lie, et je l'emmène dans le désert. En traversant une clairière illuminée par les pâles clartés de la lune, j'eus un instant la pensée de lui rendre ses armes et de lui apprendre, dans un généreux combat, comment on perd les filles, comment on pend les pères. Mais son sort voulait un aulre dénoûment.

« A ce moment, Marie la folle, poussée par son délire habituel, errait dans ces lieux, blanche, échevelée, semblable à une divinité sauvage. Cette rencontre me parut un signe de la volonté du ciel. Je fis attacher Jean au tronc d'un pin décharné; tremblant, je m'avançai vers Marie.

« Elle, se jetant à mes pieds sans me reconnaître, s'écria : « Ange « du ciel, sauve mon père! d Alors, lui remettant un poignard, je lui montrai l'homme et l'arbre, et lui dis : « Voici le meurtrier de ton « père : frappe. » A ces mots, ses yeux jettent un éclair fauve; elle court et perce la poitrine de celui qui fut son amant. Puis, retournant le fer dans la blessure, elle dit : « Oh! voyez donc, il n'a pas « de cœur; et moi qui voulais lui redemander le mien ! » Elle reprit sa course et disparut dans les bois. »

Tels sont les épisodes les plus saillants de ce poëme, dont la traduction est impuissante à rendre le principal mérite,

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qui réside dans l'extrême correction et l'expressive beauté du syle. Ce qui distingue surtout M. Orphanidis, c'est l'art avec lequel il use des inépuisables ressources de l'idiome grec; la forme pure, élégante, mélodieuse, dont il revêt sa pensée est éminemment faite pour charmer l'oreille athé^ nienne, dont l'extrême délicatesse est restée proverbiale : en lisant ces vers, on serait parfois tenté de les croire écrits depuis deux' mille ans, et c'est le plus bel éloge qu'on en puisse faire. En effet, Ja renaissance des Hellènes à ses débuts est, comme la renaissance des peuples latins, un retour vers le passé, et s'il faut en juger par ce qui s'est produit à l'occident de l'Europe à l'aurore des temps modernes, cette étude des anciens, souvent exclusive, est un point de dé* part nécessaire aux peuples destinés à une sérieuse régénération.

Il y a dans les poètes dont nous venons d'examiner les œuvres deux tendances opposées, deux courants contraires qui dominent le mouvement de renaissance littéraire commencé depuis quelques années en Grèce. Zalocostas subit encore dans sa forme et dans son style demi-barbares l'influence des siècles de décadence et de servitude que les Hellènes ont traversés. En revanche, sa pensée est toute empreinte du génie antique; l'idée qui le domine est celle qui poursuivait les anciens poètes de la Hellade. Les héros qu'il chante, klephtes et soldats de l'indépendance, portent tous les signes d'une étroite parenté avec les héros de l'Iliade et de l'Odyssée, auxquels ils tiennent de si près par leur physionomie générale, leurs coutumes, leur manière de combattre et de célébrer leurs victoires, qu'il ne leur manque peut-être qu'un Homère pour les entourer du même près-

fM LA GRÈCE MODERNE.

' tige. C'est en Testant fidèle an sentiment patriotique qui a présidé de tout temps aux destinées des Hellènes, et qui, par la façon merveilleuse dont il s'est perpétué parmi eux, a préparé de nos jours leur affranchissement, que Zalocostas a trouvé la force, l'originalité, la popularité. M. Orphanidis, au contraire, sous une forme empreinte d'une pureté antique, tend, par un singulier contraste, à s'éloigner des vieilles traditions; il s'efforce de donner un tour plus moderne à sa pensée; il introduit quelques passions nouvelles dans l'action de son drame, et ses personnages ont quelque chose de moins exclusivement héroïque. Cette tendance à l'imitation des modernes que laissent entrevoir les poèmes de M. Orphanidis peut-elle exercer une heureuse influence sur le progrès des lettres grecques? Un fait certain du moins ressort de cette étude : c'est à la vitalité et à la persistance du génie antique au sein de leur race que les Grecs doivent leur résurrection politique; c'est à ce noble génie, dont Homère est l'éternelle et splendide personnification, qu'il leur faut demander avant tout leur renaissance intellectuelle.

PANAIOTTI SOUTZO

ET

GIOVANNI ZAMBÉLIO

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