‹ La Grèce moderne: héros et poetesChapitre 38 sur 48 · Nauplie · texte numérisé non relu

Nauplie

PANAIOTTI SOUTZO ET GIOVANNI ZAMBÉLIO.

nées, un nombre considérable de tragédies qui présagent le retour des esprits vers les études dramatiques *. On peut même distinguer déjà parmi les poètes tragiques de la Grèce moderne deux écoles fort opposées. L'une, dont M* Panaiotti Soutzo est le cbef, puise ses inspirations dans l'étude des littératures étrangères. L'autre, avec M* Zambélio, est au contraire exclusivement nationale et toute empreinte du génie de l'antiquité. Cette école reste fidèle aux traditions classiques les plus pures; elle s'est imposé la mission de reconstruire la tragédie grecque sur le modèle antique avec les éléments héroïques que lui fournit en abondance PhistQirçde la Grèce moderne. A celle-ci appartient l'avenir.

M. Soutzo jouit d'une grande renommée en Grèce; on l'y considère comme l'un des rénovateurs de la langue. Rien n'égale la mélodie, l'ampleur et le cbarme de sa versification; il écrit en artiste consommé. Cette perfection de langage rachète bien des défauts aux yeux d'un peuple sur lequel la beauté de la forme exerce un irrésistible attrait ; mais elle ne parvient point à dissimuler le vice radical du système

1. Aucune de ces tragédies n'a été représentée. Athènes possède cependant un théâtre; mais on n'y voit guère que de médiocres chanteurs italiens. Quelques essais de représentations en langue grecque ont été faits ; le Tartufe de Molière, habilement traduit par M. Schilizzi, a été joué plusieurs fois. On s'en est tenu là; les acteurs manquaient, et Ton n'avait pas d'ailleurs l'argent nécessaire pour monter uue troupe et subvenir aux frais de la mise en scène. M. Rhangabé a récemment imité du français quelques comédies qui ont été représentées à la cour et jouées par les habitués du palais.

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d'emprunt et d'imitation adopté par M. Soutzo. A chaque instant, sons ses figures de klephtes et de pallikares, on ne rencontre que des physionomies tout à fait étrangères an type national.

Issu de Tune des principales familles dn Phanar, quartier de Gonstantinople qu'habitaient, avant les guerres de l'indépendance, les familles grecques les plus anciennes et les plus riches, M. Soutzo, aujourd'hui fïs.è à Athènes, commença ses études a Chios et les acheva en France vers 1828. Il faut donc tenir compte de l'influence qu'exerça sur lui notre école romantique. Il publia même à cette époque un recueil de poésies en français 1 » Ce livre a le caractère indécis et vague d'une œuvre de première jeunesse; mais le style en est si châtié, le vers si correct, qu'on le croirait à peine sorti de la main d'un étranger.

Dès son premier ouvrage, le Voyageur, drame lyrique en cinq actes, M. Soutzo révéla ses brillantes qualités d'écrivain en même temps qu'une grande inexpérience des artifices les plus élémentaires de la scène. Le Voyageur 1 , poursuivi par le souvenir d'un crime, s'est retiré dans les solitudes du mont Athos, que les Grecs appellent la Montagne sainte*. En

i. Odes d'un jeune grec, Paris, Emler frères, 1828.

2. Œuvres complètes de M. Panaïotti Soutzo, 1 vol. Athènes, 1852, chez Angelidès.

3. Le mont Athos compte vingt-quatre couvents qui peuvent abriter cinq à six cents moines, sans compter les anachorètes, qui, réfugiés dans les parties les plus inaccessibles du mont, s'y livrent à de rudes et solitaires pénitences. Cette montagne était avant la révolution grecque un foyer de sciences et de lumières, une sorte de métropole de l'Eglise orientale. Les moines de l'Athos ont, à divises époques, fourni des saints, des savants, des poètes, des guerriers même; plusieurs ont occupé le trône patriarchal de Constantinople. L'histoire de la Montagne sainte serait presque l'histoire de la civilisation grecque jusqu'aux guerres de l'indépendance.

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proie à une exaltation étrange, il fuit l'entretien des moines; il remplit les échos des accents de son remords et de son désespoir; mais le sombre édifice auquel les deux ou trois premières scènes servent de base s'écroule au moment où le Voyageur fait enfin l'aveu de son crime. II vivait à Constantinople auprès d'une jeune fille, sa fiancée, lorsque les premières guerres de l'indépendance vinrent troubler son existence paisible. Obéissant à la voix du patriotisme, il partit pour l'Épire où il se distingua par sa bravoure, et, ce grand devoir accompli, il regagna les lieux où il croyait retrouver son bonheur. La jeune fille n'était plus là; la maison ne présentait qu'un monceau de cendres. S'accusant de ce désastre et taxant de perfidie et d'infidélité l'abnégation patriotique qui l'a déterminé à se séparer de sa fiancée, le Voyageur veut expier ce qu'il appelle un crime au fond des déserts de l'Athos. Le souverain défaut de cette fiction est de choquer les mœurs de la nation grecque, en qui l'amour de la patrie domine tout autre sentiment. Ajoutons que la jojme fille n'est point morte; elle s'est réfugiée, elle aussi, dans la Montagne sainte. Enfin elle profite d'une nuit orageuse pour se montrer, comme un fantôme, aux yeux de son ancien amant et pour lui reprocher amèrement son abandon. L'infortuné, croyant entendre les mânes vengeurs de sa fiancée, ne résiste pas à la terreur que lui cause cette apparition et se donne la mort pour racheter sa faute imaginaire. M. Soutzo a couvert cet informe canevas d'une si riche broderie que la mélodie des strophes a fait oublier à ses compatriotes Tincohérence et l'invraisemblance du poëme.

Euthyme Vlachavas a consacré la réputation de M. Soutzo. Certaines pages de ce drame sont assurément ce que la Grèce

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moderne possède de plus pur et de plus parfait. La scène se passe dans les forêts du mont Olympe, en Thessalie; l'émouvant aspect de ces lieux a exercé son influence, sinon sur la conception toujours faible de l'œuvré, du moins sur la forme, qui est d'une irréprochable beauté, sur l'harmonie ample et nerveuse du vers. Cette brillante enveloppe, ces remarquables accessoires ne cachent malheureusement qu'use insipide histoire. Sélim, pacha de Larisse, est violemment épris delà fille de Ylachavas; celle-ci est près de répondre à cet amour, quand Ylachavas, ayant surpris le secret de sa fille, la rappelle au sentiment du devoir, de la religion et de la patrie. Le pacha se venge du refus qu'on lui oppose en plongeant son cimeterre dans le sein de celle qu'il a aimée. Il y a loin de cette banale intrigue au parti que M. Soutzo eût pu tirer de la vie d'Euthyme Vlachayas *, sorte de demidieu pour les peuples de l'Épire et de la Thessalie, qui le croient issu des amours fabuleuses de l'Olympe et de l'Ossa. Le poète aurait dû grouper autour de ce héros tout l'intérêt du drame, en alliant les vérités de l'histoire aux inventions merveilleuses de la légende; mais le nom de Ylachavas n'apparaît guère que comme un artifice employé par l'auteur pour captiver plus sûrement l'attention. Le chœur de pirates qui ouvre la première scène mérite d'être cité :

« mer, je parcours seul, au gré des vents, tes plaines bleues ; je préfère tes flots et tes abîmes aux moissons dorées de la terre, nourrice des tyrans. Grèce! disparais dans le néant sans fond, si tu ne parviens pas à briser tes chaînes.

1. De mystérieuses traditions enveloppent l'origine de ce héros et l'époque précise à laquelle il accomplit les incroyables exploits qu'on lui attribue. On sait seulement qu'il fût, à un âge avancé, pris par les Albanais et qu'il mourut sans plainte dans d'horribles supplices.

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« Pirate, je pénètre dans les golfes les plus reculés du globe, porté sur l'Océan qui baigne les deux pôles. mer, je te yeux pour fiancée et ton flot libre pour tombeau. A l'ignoble morsure du ver sous le gazon, je préfère celle des grandes baleines dans le fond inhabité de la mer. »

L'œuvre qui caractérise le mieux le système d'imitation adopté par M. Soutzo est Nicératas, pastiche où se trouvent résumées toutes les horreurs des plus sombres mélodrames : une jeune fille sacrifiée à l'ambition de sa famille et jetée malgré elle entre les bras d'un riche seigneur; un mari qui, trompé le lendemain même de ses noces, offre à la femme coupable le fer ou le poison; puis, ce dernier genre de mort accepté, et sous les yeux mêmes de l'infortunée prête à expireç, tout le déploiement des cérémonies funèbres, le cercueil, les prêtres, le De profundis, le drap noir, les cierges allumés; enfin Nicératas, l'amant, plongeant son épée dans le sein de son rival et se donnant ensuite la mort sur le bord d'une fosse qu'il a creusée lui-même. — Toutes ces choses contrastent bizarrement avec la langue dans laquelle elles sont écrites, et qui est restée pour nous le type expressif des beautés sereines et majestueuses de la poésie classique. Ce drame renferme cependant çà et là de charmantes pages dont la lecture fait regretter qu'un poëte aussi bien doué ait systématiquement méconnu la véritable nature de son talent : talent plein d'élévation, de sentiment et de fraîcheur, organisé, non pas pour le drame, mais pour l'ode ou l'idylle, pour ces courts poëmes où quelques vers suffisent à rendre une mélancolique pensée, à raconter une touchante histoire, pour ce genre de poésie qui demande plus de grâce que de force et qui permet à une imagination fertile d'étaler une à une ses fleurs tes plus variées.

Tandis que M. Soutzo cherchait à faire prévaloir l'imitation du drame moderne, un autre poëte moins brillant peutêtre, mais plus énergiquement trempé, guidé par une intelligence profonde du génie d'Homère et d'Eschyle, Giovanni Zambélio, opérait dans la tragédie un retour vers les traditions antiques. La dispute littéraire qui s'éleva entre les deux chefs d'école ne fut pas sans analogie avec celle des classiques et des romantiques; elle eut en Grèce tout le retentissement qu'elle pouvait avoir. Les classiques l'ont emporté. M. Soutzo a eu peu de disciples ; Zambélio, au contraire, a vu bientôt un essaim de jeunes philomuses, comme disent les Grecs, se grouper autour de lui. Le premier s'adressait à des passions auxquelles les Hellènes sont encore à peu près étrangers; le second s'appuyait sur les sentiments qui leur sont le plus chers : l'amour de la patrie, de la gloire et de la liberté.

Giovanni Zambélio 1 , né à Leucade en 1787, appartenait à l'une des familles les plus anciennes et les plus considérées de cette petite île. Il avait seize ans lorsque son père l'envoya en Italie. C'est là que presque tous les jeunes Grecs de quelque fortune et de quelque distinction allaient chercher

1. Ces détails sont empruntés à une notice biographique qui pré* cède les œuvres complètes de Zambélio, publiées à Corfou, 2 Yol. 1860.

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la culture intellectuelle qu'ils ne pouvaient trouver au sein de la Grèce asservie. Au bout de quelques années passées dans les musées et les universités de la Péninsule à étudier, suivant leurs inclinations particulières, la philosophie, le droit, ia médecine ou la poésie, ils terminaient ordinairement ce noble et sérieux voyage par P Allemagne et la France. Ils revenaient ensuite enrichir leur patrie du fruit de leurs études. Ces nombreuses migrations de la jeunesse grecque expliquent comment la Grèce se trouva, dès les premiers jours de son affranchissement, en possession d'une littérature à peu près complète, au courant de toutes nos sciences et de toutes nos découvertes, rapidement propagées chez elle par une foule de traductions dont quelques-unes ont en outre un vrai mérite littéraire et ont contribué à régénérer la langue hellénique.

Giovanni Zambélîo suivit l'itinéraire habituel de ses compatriotes. A Venise, à Rome, à Florence, il s'initia au sentiment des arts; à Pavie, à Bologne, à Pise, à Padoue, il se plongea dans la sévère étude de la philosophie et du droit. Mais ni la philosophie, ni le droit ne répondaient à ses secrètes aspirations. Son génie se révéla subitement à lui à la suite d'une représentation du Timoîéon d'AIfieri. Le sujet de cette pièce dut en effet produire une impression puissante sur Tâme du jeune Grec, dont l'enfance avait eu le triste spectacle des maux engendrés par la servitude, et qui avait été élevé dans la haine de l'oppression. Ce jour-là même, Giovanni Zambélio composa, lui aussi, un Timoîéon qui figure dans le recueil de ses œuvres. Cette première pièce contient le germe du talent qui devait bientôt grandir et se fortifier en lui sous l'influence des événements dont sa pa-

trie allait être le tbéàtre. Zambélio raconte qu'il ne voulut point quitter l'Italie avant d'avoir vu Alûeri, objet de sa fervente admiration. Ce projet n'était pas d'une exécution facile : le poète, en proie sur la fin de ses jours à une misanthropique tristesse, avait quitté le monde et vivait dans une retraite à peu près inaccessible. On ne pouvait guère espérer qu'il se décidât à laisser pénétrer dans sa farouche solitude un étranger attiré vers lui par le bruit de son nom. Mais l'entreprenant jeune homme ne se laissa rebuter par aucun obstacle. II alla frapper tout droit à la porte de celui qu'il voulait connaître. En ce moment, et par un hasard singulier, Alûeri lisait Aristophane. Cette lecture le disposa sans doute à accueillir favorablement le visiteur inattendu. Il fit donc asseoir l'étranger, dont les mains tremblaient et dont le cœur battait violemment. Puis, lui passant le livre qu'il tenait, il le pria de lui en débiter quelques passages en les prononçant à la manière moderne, que les Grecs ont bien le droit de croire la manière antique. Inspiré par la situation, Zambélio se mit à dire quelques tirades avec une accentuation, une verve si entraînantes qu'Alfieri en fut ému. En l'écoutant, ce dernier croyait entendre une langue nouvelle; son oreille étonnée et charmée appréciait pour la première fois toute la mélodie et toute la beauté de cet idiome; enfin, il attira dans ses bras le jeune homme qui venait en un instant de lui révéler l'harmonie et la majesté du langage d'Homère, d'Eschyle, d'Aristophane. L'entrevue fut courte cependant, et elle ne se renouvela pas : Alûeri mourut peu de temps après. Zambélio date de cette époque sa vie poétique. Il ne tarda pas à se rendre à Paris, où il fréquenta surtout le célèbre Coraï. Celui-ci, ayant deviné les remar-

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qnables facultés de son compatriote, l'engagea fortement à faire entendre de nouveau sur la scène les mâles accents de la muse hellénique.

Zambélio fut rappelé de Paris par la nouvelle de la mort de son père. De retour à Leucade, il y remplit les modestes fonctions de juge. La Grèce commençait à se soulever. Les Anglais, maîtres des Sept-Iles, redoutaient pour leur propre domination les suites des insurrections qui naissaient en Épire et en Thessalie contre la domination turque, et se montraient peu favorables aux mouvements des Grecs. Le juge de Leucade fut dès le principe l'un des hétairistes i les plus dévoués à la cause nationale. Il déployait un zèle infatigable à enrôler ses compatriotes dans les rangs de l'association libératrice; il recueillait des subsides; il faisait passer aux klephtes épirotes et acarnaniens de l'argent et des armes. Par les nuits sombres et orageuses, il descendait sur le rivage de l'île, et attendait les monoxyhns qui arrivaient des côtes du continent emportant, loin du théâtre de la guerre, les blessés, les femmes, les enfants, et profitant des ténèbres pour faire parvenir ces fugitifs en un lieu d'asile où les Anglais étaient peu empressés de les accueillir. Il en cachait dans sa maison, distribuait les autres aux hétairistes de son île, ou les escortait à Ithaque, à Céphalonie, à Cor fou, au risque de tomber aux mains des croiseurs britanniques. Tout cela ne pouvait manquer d'attirer les regards du lord • haut commissaire, et Zambélio faillit plus d'une fois perdre sa charge et sa liberté. Il se tira toujours d'affaire à force d'audace et d'adresse. Comme il joignait à cette rare vertu

1. Membres de YHétairie amicale, sorte de société secrète par laquelle les Grecs préparèrent leur indépendance.

qu'on appelle le courage civique la bravoure qui fait les soldats, il fut plus (Tune fois tenté de prendre le mousquet, et ne se laissa détourner de ce projet que par les instances des chefs militaires de l'insurrection, qui tenaient à conserver dans les Iles un agent aussi influent et aussi actif. Un jour entre autres, — c'était à l'époque où Botzaris de retour à Souli luttait avec acharnement contre Ali-Pacha, — les Souliotes demandèrent à l'éphorie grecque de Leucade un membre de Phétairie pour conférer avec ieur chef sur les moyens de secourir la montagne aux abois. Zambélio s'offrit pour accomplir cette périlleuse mission. A la tombée de la nuit, il s'embarqua sur un monoxylon avec un pilote intrépide et habitué à ces traversées clandestines. Caché au fond de la barque sous l'ample capote brune du marin, il atteignit sans encombre les côtes de l'Acarnanie, où Botzaris attendait impatiemment une réponse. Souli était à la famine, et demandait aux insulaires des vivres ou de l'argent pour en acheter. L'entrevue du héros avec le poète qui devait chanter ses exploits eut lieu pendant la nuit, sur un rocher voisin de la mer, à la lueur d'un feu de bivouac. Tout autour,les klephtes dormaient à demi, la main sur leur carabine. Zambélio, vivement ému de ce qu'il voyait, écoutait Botzaris d'une oreille distraite : il rêvait de combats et d'héroïques aventures. Le jour venu, au lieu de rejoindre son embarcation, il déclara au capitaine qu'il était décidé à rester avec lui. — C'est bien, lui répondit Botzaris ; en ce cas, nous mourrons de faim. Non; tu as mieux à faire; retourne à Leucade; organise de prompts secours, et veille de là-bas sur nous. — Giovanni se résigna, et il réussit peu de jours après à faire passer aux Souliotes une somme considérable

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qui les sauva momentanément. Il continua ses modestes et utiles services jusqu'à la fin des guerres de l'indépendance avec le même zèle et la même abnégation, employant ses rares heures de loisir à étudier les chefs-d'œuvre de l'antiquité et à chanter, les héros aux périls desquels il avait un instant rêvé de s'associer. Zambélio mourut en 1856, laissant après lui une renommée justement acquise de grand citoyen et de grand poëte.

Giovanni Zambélio a puisé le sujet de tontes ses pièces dans les annales de la régénération hellénique. L'action, presque toujours la même, n'est autre chose que l'acheminement progressif de la nation vers l'indépendance à travers les alternatives de la lutte. Ces tragédies sont donc héroïques, nationales, et remarquables par leur unité d'inspiration. Bien qu'elles puissent être prises à part et considérées comme des productions isolées, elles se tiennent toutes entre elles par un lien unique, et sont pour ainsi dire les pièces d'une œuvre plus vaste qui constitue une sorte d'épopée -nationale vivifiée par l'intérêt et l'animation de l'action dramatique. Celle qui est intitulée Constantin Pciïœologue est comme le frontispice de l'œuvre tout entière de Zambélio. Mahomet II assiège les portes de Byzance, et les Grecs dégénérés se perdent en de vaines disputes, en de lâches lamentations. Mais, à l'heure suprême, un dernier héros surgit de cette race dans la personne de son dernier prince, comme pour prouver que tout germe de grandeur et de force n'est pas mort en elle, et qu'après un long et triste repos, elle enfantera encore des soldats et des libérateurs. Telle est l'idée de cette pièce, dans laquelle le poëte a fait admirablement ressortir l'imposante figure de Constantin. A

la dernière scène, celui-ci repartît mortellement blessé ; sur le point d'expirer, il reçoit du ciel une révélation mystérieuse, il pénètre l'avenir et prononce ces prophétiques paroles :

« Malheureuse nation ! sous quel joug te voici tombée ! Ton mauvais génie te prépare une vie plus misérable que celle des bêtes féroces ; mais conserve ta foi, sauve la langue de tes pères du naufrage de tous tes autres biens. Le destin te ramènera vers ces lieux plein de gloire où le Perse a trouvé son tombeau. Partout l'ombre, le silence, la solitude ; partout des ruines, des marbres mutilés, des murailles à terre, funèbre asile des serpents et des cbiens sauvages. Mais, courage ! l'aurore approche ; la mer Egée frissonne, tressaille et gronde; des feux brillent sur tous les promontoires. Le labarum flotte dans les aire. En avant, fiers enfants des Hellènes, demandez la liberté ou la mort. Secouez le joug et montrez qui vous êtes... Mais... Les vautours approchent; je meurs. »

11 serait trop long d'analyser les douze ou quinze tragédies à travers lesquelles s'accomplit la prédiction du dernier Pa- Iseologue; mais, avec celles qui résument de la façon la pins saillante les diverses périodes de l'émancipation, on peut composer une sorte de trilogie à l'exemple même des anciens. Diakos, la figure dominante de cette première époque de l'insurrection nationale qui appartient à la légende presque autant qu'à l'histoire; Karaiskakis, le grand capitaine dont les hauts faits Remplissent les dernières guerres de l'indépendance; Capodistrias enfin, le législateur survenant après la bataille, s'efforçant de consacrer et d'affermir le triomphe des armes par le règne des lois, et périssant victime des dissensions intestines dont la Grèce renaissante a offert le triste spectacle : tels sont les héros de cette trilogie, autour de laquelle tous les ouvrages de Zamhélio peuvent se grouper.

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Le nom d'Athanase Diakos retentit surtout dans les épopées des improvisateurs, annales merveilleuses où revivent, pour le peuple et pour les poètes, ces héros auxquels l'histoire générale ne peut la plupart du temps consacrer qu'une trop courte page. Diakos fut l'un de ces intrépides chefs de bandes qui, après de longues résistances isolées, surent ensuite se réunir et combiner leurs efforts. De moyenne taille comme tous les hommes de sa race, d'une force et d'une agilité prodigieuses, il était doué en outre d'une grandeur d'âme comparable à celles des Tsavellas et des Botzaris, d'une irrésistible éloquence, d'un talent de musicien et de poëte qui, joint à l'admirable beauté de son visage, en fit l'idole de ses contemporains. Fier dé cette beauté, il s'habillait avec le plus grand luxe, parfumait sa chevelure, et ne quittait jamais la veste brodée d'or que les autres chefs gardaient pour les jours de fête. L'éclat de ses vêtements et de ses armes le signalaient dans la mêlée aux: coups de l'ennemi. Tous ces avantages lui valurent plus d'une mystérieuse aventure, et les chroniques grecques parlent vaguement de plusieurs femmes qui l'aimèrent et se dévouèrent pour lui. L'une entre autres s'appelait Vénessana; l'on nous a montré la maison qu'elle habita, à Livadie. Cette femme suivait son amant dans les camps et sur les champs de bataille, où elle se faisait remarquer par sa valeur en combattant près de lui; elle portait toujours le costume des guerriers albanais et réussit longtemps à cacher son sexe aux farouches compagnons d'Athanase, qui s'étonnaient de rencontrer tant de bravoure sous les frêles apparences de ce pallikare imberbe. Son secret ne fut surpris que le jour où elle reçut à l'épaule une large blessure dont elle faillit

mourir. Tout cela ne fait-il pas de Diakos un type chevaleresque, et ne le place- 1- il pas au-dessus des klephtes quelque peu barbares de la même époque ?

Plusieurs villes de l'antique Doride se disputent l'honneur d'avoir donné le jour à ce célèbre capitaine. Issu d'une famille si obscure qu'on ignore comment s'appelait son père, il fut baptisé sous le nom d'Athanase. Sa mère, qui l'aimait avec tendresse et qui redoutait pour lui la pauvreté, le conduisit, âgé de douze ans, dans un monastère, où il fut sacré diacre au bout de quelque temps; de là le nom de Diakos (diacre), sous lequel il s'est illustré. Un incident changea bientôt la destinée paisible que sa mère avait rêvée pour lui. Il s'était rendu à une fête de noces où on Pavait convié. Suivant leur coutume, les pallikares déchargeaient à chaque instant leurs armes. Jamais le mousquet n'avait parlé de si près aux oreilles du jeune diacre, qui, de son couvent, n'avait jusqu'alors entendu que les répercussions lointaines des coups de fusil tiré> par les pâtres sur le sommet des rochers. A ce bruit, mille sentiments nouveaux, mille sensations impétueuses s'emparèrent de lui. Diakos saisit une carabine ; enivré par l'odeur de la poudre, maniant au hasard et avec frénésie cette arme dont il se servait pour la première fois, il tua, sans le vouloir, un des invités. Après ce meurtre involontaire, la prudence lui interdisait de rentrer au couvent. Il jeta son froc sans regret, endossa promptement le costume de sa victime elle-même et se sauva dans les montagnes. Le jour s'était fait en lui; le klephte avait terrassé le moine. Les aptitudes guerrières de Diakos ne furent pas longues à se révéler. Ayant associé son sort à celui d'un partisan depuis longtemps connu, le caloyer Samis, il poussa

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ses excursions jusque dans la Phocide et sur les frontières de la Livadie. Bravant les dangers qui le menaçaient, il descendait parfois de ses montagnes, pendant la nuit, pour visiter sa mère, qui habitait, pauvre et solitaire, le petit village de Moussinissa. Celle-ci, tourmentée par un de ces pressentiments qui illuminent parfois le cœur des mères, redoutait pour son fils les périls attachés à l'aventureuse vie des klephtes, et le suppliait sans cesse de renoncer à ce dangereux métier. Un jour, vaincu par ses instances, Athanase reprit le chemin du monastère; if devait en ressortir bientôt pour n'y plus rentrer. En effet, les Turcs, informés de son retour, cernèrent en grand nombre le couvent, prirent le redoutable moine et le jetèrent en prison. Celui-ci, ayant eu soin de garder des armes sous sa robe, réussit à trouer la muraille de son cachot, poignarda une sentinelle, et s'échappa. Depuis lors sa renommée s'accrut rapidement. Nous le trouvons, au mois de mars 1821, à là tête des insurgés de la Livadie, expulsant les Turcs de la Phocide, s'emparant de toutes les places fortes et arborant partout victorieusement l'étendard de la jeune Grèce. Ses succès tenaient du prodige. Les Grecs, disposés à voir le surnaturel en toutes choses, s'imaginèrent aisément que leur capitaine, pendant son séjour chez les moines de Saint-Jean le Précurseur, avait passé avec le ciel un pacte qui le rendait invulnérable et lui assurait la victoire. Diakos, qui avait besoin d'un dévouement à toute épreuve de la part de sa petite troupe, sut habilement confirmer l'opinion superstitieuse qu'elle avait conçue de lui. Il répandit le bruit que la protection d'une image miraculeuse le soutenait dans ses entreprises. Cette image, trouvée sur son indication au fond de

l'antre prophétique de Trophonius, à Livadie,.fut promenée dans tonte la ville, et, quelques jours plus tard, les soldats deDiakos, enflammés d'une ardeur irrésistible/ délivraient du joug Thèbes et la Béotie.

Vers ce temps-là, Ali-Pacha fit au héros dorien les propositions les plus magnifiques pour l'engager à entrer à son service. La chanson populaire suivante nous apprend la réponse d'Athanase :

« — Diakos, salue le pacha : il te fera protarmatole, Dervenaga.

« — Diakos ne salue ni pacha, ni vizir; il a pour pacha son sabre, pour vizir son fusil. — Ces paroles firent une grande peine à Ali. — H envoie aussitôt de noirs mandats : A toi, Vély Guécas, gouverneur de mes villes et de mes villages, je veux Diakos mort ou vif.

« Guécas part, il s'en va à la chasse aux klephtes; il monte sur la montagne et les trouve. Les uns nettoyaient leur sabre ; les autres, leur fusil. L'un d'eui s'écrie du haut de la tour : Du cœur, du cœur, mes enfants ; Diakos s'est élancé comme l'aigle, suivons-le.

« La montagne est ébranlée; la plaine tremble. — La guerre dura trois jours et trois nuits, au bout desquels les Albanaises, vêtues de noir, se mirent à pleurer. Mustapha est blessé au genou et à la main; Vély Guécas rentre chez lui baigné de sang. »

L'existence de Diakos fut aussi courte que glorieuse; car, le 25 avril 1821, il livrait son plus beau et son dernier combat aux Thermopyles, que la Grèce moderne comme la Grèce ancienne a arrosé de son sang le plus héroïque et le plus pur 1 . A la tête de cinq cents hommes, sur les bords du Sperchius, autrefois un fleuve, maintenant un torrent, grossi ce jour-là par une pluie d'orage, il offre le combat à dix mille Albanais conduits par Méhémet, pacha de Thessatie, et par Omer-Brionès, son lieutenant. A cheval et, selon son habi-

1. Un autre chef, Odyssée, arrêta trois fois glorieusement les Turcs aux Thermopyles, en moins de deux ans*

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tude, vêtu d'an costume resplendissant, Diakos se tient an plus fort de la mêlée , attirant sur lui tout l'effort de l'en* nemi; il est couvert de blessures, mais non mortellement atteint. Après cinq heures de lutte désespérée, ses compagnons faiblissent et reculent vers le fleuve. A cette vue, Diakos tourne bride, les précède à l'entrée du pont qu'ils veulent repasser, se met en travers et leur barre le chemin : « Vous avez des armes, s'écrie-t-il, et vous cherchez à fuir! Songez plutôt que vous n'obtiendrez jamais une plus belle tombe, et souvenez-vous de Léonidas. » Les Grecs retournent au feu, entraînés par les paroles et l'attitude de leur chef. Celui-ci a son cheval tué sous lui ; forcé de renoncer à se servir de sa carabine devenue brûlante, il tire son sabré, qui se brise bientôt entre ses mains. Ainsi désarmé, il tombe vivant au pouvoir des Turcs, qui l'environnent par centaines. Il fut confié à la garde d'Omer-Brionès. Orner, le meilleur des généraux des Turcs, appartenait à l'une des familles les plus anciennes et les plus nobles de l'Albanie, les Brionès Palœologue, institués barons du Musaché par Roger II de Sicile. Il eut, dit-on, la généreuse pensée de sauver Diakos; mais le pacha réclama cette précieuse capture, avec laquelle il reprit le chemin de Lamia, sa capitale» Méhémet, touché peut-être à son tour de la jeunesse et de la beauté de son prisonnier, lui offrit la vie et les plus grands honneurs, à condition qu'il embrassât la religion musulmane. Athanase resta sourd à toutes ces propositions.

— Je te tuerai, lui dit le pacha, si tu ne consens à me servir.

— Qu'importe! répondit le captif, la Grèce a bien d'autres Diakos. — Il fut empalé hors de la ville et sous les yeux de sa mère; les Turcs criblèrent son corps de balles, dans la

crainte que le cadavre de ce guerrier redoutable ne se ranimât pour leur perte, s'ils ne prenaient soin de le mettre en pièces. Diakos subit son martyre fièrement et sans une plainte; seulement» au sortir de la ville, en face du magnifique paysage qui, par une riante et fraîche matinée de printemps, se déroulait à ses yeux pour la dernière fois, son âme fut saisie d'un mélancolique regret. Alors, sur un vieil air national qui l'avait sans doute bercé dans son enfance, il improvisa ces vers, qui sont historiques 1 , et que plus d'une chanson populaire a commentés depuis *

a Voyez donc le temps que Charon a choisi pour venir me prendre, e temps où les prairies fleurissent, où les montagnes sont vertes, où les plantes renaissent à la surface de la terre. Moi aussi je suis à mon printemps, et je meurs. »

Il avait trente-trois ans à peine.

Le peuple grec, qui aime à colorer l'histoire des teintes de son imagination et qui mêle à toute chose sa poésie, prétend qu'aux Thermopyles, près du pont d'Alamana, où Diakos fut fait prisonnier, un oiseau mélodieux vient chaque nuit chanter la gloire et l'infortune du héros.

M. Zambélio a parfaitement rendu la physionomie à la fois héroïque et touchante de Diakos 2 . Il le représente d'abord organisant l'insurrection en Livadie, puis remportant ses premières victoires, et s'efforçant, après le combat, de retenir les bras de ses compatriotes, avides de représailles :

1. M. f ricoupi, qui a scrupuleusement écarté de ses récits tout ce qui n'appartient pas au domaine le plus certain de l'histoire, n'a pas hésité à les reproduire dans son ouvrage sur les guerres de l'indépendance, t. I, p. 265.

2. Cette tragédie a été imprimée pour la première fois à Athènes, en 1845, et plusieurs fois réimprimée depuis.

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c Gardez-vous, leur dit-il, de ternir la gloire de notre cause par de lâches cruautés, de ravager sans nécessité ce/iol qui doit nous appartenir. » Conseils difficilement écoutés par un peuple qui avait trop longtemps attendu l'heure de la vengeance. Aussi le poëte n'hésite-t-ilpasànousfaireassisterà des scènes de meurtre, de pillage et d'incendie. Loin de composer un tableau qu'aurait démenti l'histoire, il tient à nous représentera Grèce telle qu'elle fut alors, courant de toutes parts aux armes, vindicative, trop souvent docile aux inspirations d'une sauvage haine, mais attachée à des chefs pleins d'héroïsme et de générosité. Tous les compagnons de Diakos n'étaient pas de ceux dont il fallait calmer la violence; quelques-uns, plus réfléchis et effrayés de se trouver si peu nombreux en face de toutes les forces de la Turquie, demandèrent à leur capitaine si la Grèce, armée pour sa foi et ses foyers, ne pourrait pas compter sur l'assistance des nations chrétiennes. Question embarrassante, car l'Europe se taisait encore, et nul ne pouvait prévoir l'attitude qu'elle se déciderait à prendre. Diakos répondit hardiment 1 : «La nation n'a pris conseil de personne pour se soulever. Les princes sont hommes; ils écoutent leur intérêt; suivant leur intérêt, ils seront nos protecteurs ou nos ennemis. Le mieux est qu'ils restent toujours indifférents à notre sort, qu'ils ne se mêlent en rien de nos affaires, et qu'ils ne se souviennent plus de nous. S'ils se montrent nos ennemis, ce sera un grand malheur; mais le malheur sera pire s'ils pénètrent chez nous en amis; ils nous enlèveront le droit de nous vanttr d'avoir opéré seuls notre salut; ces protecteurs étrangers seront pour nous de nouveaux maîtres. »

l. -A.ct. U, se. n.

«M Là G1ÈCI MODERNE.

Nous admirerions «as restriction cet énergique langage, s'il ne renfermait an fond l'expression de la méfiance et du dédain qu'on peut reprocher aux Grecs d'avoir professé de tout temps pour les étrangers. Cette nation est encore celle qui désignait autrefois sous la méprisante dénomination de barbares tontes les antres nations indistinctement : vieille fierté patriotique qui a survécu chez les Grecs à tous leurs désastres, et qui ne manque assurément pas de grandeur, mais qui les a entraînés à plus d'une faute, surtout à la fin des guerres de l'indépendance.

Zambélio a imité les poètes antiques jusque dans les moindres détails; c'est ainsi qu'il a ramené sur le théâtre le cortège imposant des chœurs divisés en strophes, antistrophes et épodes. Voici quelques fragments de celui qui sert d'exposition à la pièce. C'est un tableau lyrique de la déplorable situation de la Grèce sous la domination musulmane et un appel enthousiaste à l'héroïsme des klephtes, ses libérateurs.

a Str. — plaines de la Grèce, lorsque tous sortîtes des mains du Créateur, tous étiez sillonnées de fleuves, couvertes de moissons, d'oliviers et de forêts profondes. Aujourd'hui, veuves magnifiques, voirs êtes solitaires et stériles. Vos rares enfants, esclaves semblables aux bœufs patients, labourent la terre pour engraisser les Turcs.

« Antistr. — Tu portes cependant, ô Grèce, l'empreinte impérissable de ta gloire. Les chefs-d'œuvre de ton passé étonnent encore le monde. Marbres, tombeaux, colonnes, murailles cyclopéennes, fiers débris qui ont résisté aux injures du temps, à la hache des barbares, où rampent les serpents, où crient les hibous, hôtes familiers des solitudes, tous sont étendus par terre, symboles d'une race immobile et déchue.

« Epode.— De tes raines, ô Grèce, sortent de continuels gémisse- ~ sements. Le voyageur raconte à son retour que, sur tes chemins, il a rencontrés pendant la nuit de tristes fantômes et des apparitions plaintives, qu'il a entendu les échos répéter de longs soupirs...

PANÀIOTTI SOUTZO ET GIOVANNI ZAMBÉLIO »8t

« *• Ep. — ..... Mais une vie nouvelle t'est rendue. Tes Wros vont te ressusciter. klephtes, la main de Dieu a écrit ces mots sur le tranchant de votre sabre : Ici est l'avenir de la Grèce! — Yons êtes bien, ô klephtes, les fils des Hellènes, lorsque vous Combattez vaillamment les Turcs au sein de vos forêts ; vous êtes tels encore, lorsqu'à la clarté de la lune vous chantez sur la lyre vos merveilleuses batailles » '

Aux événements historiques qui forment le sujet de la pièce, à la pensée générale dont les chœurs sont, comme dans les œuvres de la scène primitive, la grandiose expression, Zambélio a eu le talent de joindre un épisode plus personnel, et par conséquent plus théâtral, qui dramatise l'action sans en rompre l'unité. La mère de Diakos, Sophia, arrive de Moussinissa au camp des klephtes sur les revers de PHélicon '. Elle se soutient à peine, car elle marche depuis cinq jours, errant partout à la recherche de son fils, sur le sort duquel elle a fait un rêve terrible : — « Je te vois chaque nuit, dit-elle, environné d'une éclatante lumière; une troupe d'anges anx ailes d'or tressent, en chantant, une couronne et la déposent sur ton front. Oh ! rentre dans ton monastère; Dieu t'y rappelle; c'est comme religieux, non comm9 soldat, que tu obtiendras cette couronne. » — Maïs Diakos n'interprète point les choses de cette façon. — « Explique-toi mieux, dit-il; pour comprendre sûrement les songes, il est bon de n'omettre aucun détail. Dans ton rêve, suis- je vêtu du froc ou de mes armes? — De tes armes, répond innocemment la mère, tel que je te vois maintenant. — Eh bien, reprend Diakos, ces armes ne t'indiquentelles pas que Dieu m'appelle à commander ses soldats ? Cette couronne tressée par des anges ne me promet-elle pas la victoire?»

l. Acte I, se. ii.

Malgré la confiance du héros, une ombre mélancolique plane désormais sur ses triomphes. Les pressentiments et le rêve de Sophia évoquent et mêlent à l'action un personnage mystérieux et terrible, le Destin. Sous des traits moins sévères que ceux que lui prêtait l'antiquité, à demi effacé derrière la douce physionomie d'une mère à qui sa tendresse inspire de justes frayeurs et dicte de prophétiques avertissements, il rehausse néanmoins l'énergique volonté de Diakos et élève l'intérêt du drame. L'expression de l'amour maternel, auquel Zambélio a su donner parfois de pathétiques accents, anime la série un peu monotone peut-être des tableaux héroïques et militaires. Au moment où Diakos va livrer sa dernière bataille, sa mère s'attache à ses pas; elle veut le suivre. « Ne viens pas, dit Diakos; cherche plutôt un refuge momentané dans un pays solitaire, et là, attends que je t'écrive. — Mon refuge, répond Sophia, c'est toi. Tu es la lumière qui empêchera les pâles jours de la vieillesse de descendre trop froids et trop noirs dans mon âme. Les Turcs sont innombrables; ils t'enlacent de leurs bras de géants... Et pujs, je te connais, mon fils, tu es intempérant dans le combat; tu cherches la mort à défaut de victoire, et tu veux que je vive paisible loin de toi ! »

Au dernier acte, nous retrouvons Sophia près de Diakos, au fond du cachot d'où celui-ci va bientôt sortir pour marcher à la mort. Elle est sans force contre l'excès de cette infortune depuis si longtemps pressentie. Diakos cherche à faire passer en elle quelque chose de l'inébranlable courage dont il est animé et des nobles consolations qu'il puise, à ce suprême moment, dans la pensée de la délivrance future de la patrie.

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« N'augmente pas, dit-il, par tes larmes l'amère saveur, de mes derniers instants... L'illustre mère d'un Diakos a-t-elle le droit de, pleurer? Je meurs content, ayant vu l'aurore de la liberté luire sur mon pays. Mais je n'assisterai point, ô Grèce, au jour éclatant de ta délivrance. Ma mère, si ta vie se prolonge jusqu'à ce jour superbe, réveille-moi dans le tombeau; annonce-moi la grande nouvelle, et mon âme tressaillera d'allégresse. »

Zambélio a sagement terminé la pièce an moment où les gardes viennent tirer le captif de sa prison pour Je conduire au supplice. En agissant ainsi, il s'est montré une fois de plus le disciple de l'école antique, qui négligeait ces moyens trop faciles ^impressionner la foule par l'horreur physique du spectacle, et qui, loin de rechercher l'agitation des sens, ne s'adressait qu'aux plus grandes émotions de l'âme.

La tragédie de Karaîskakis est plus exclusivement héroïque que la précédente 1 .

1. Elle est dédiée à Théodore Colocotroni. On nous saura peutêtre- gré de reproduire ici la lettre par laquelle M. Zambélio offrait cette dédicace au célèbre capitaine; les termes en sont antiques : «Bien que je ne te connaisse point, et que tu ne me connaisses point non plus personnellement, je te dédie cette œuvre parce que je ressens pour toi de l'admiration et du respect, et parce que je veux que tu reçoives ce témoignage de la reconnaissance nationale de la main d'un homme libre, dévoué au doux culte des Muses. Il faut aussi que les étrangers sachent que nous honorons nos grands hommes comme des pères. Accueille donc, je t'en prie, cet ouvrage, et que sa leeture charme un instant le repos que tu as si généreusement mérité. Je te souhaite une longue vieillesse et une mort paisible. »

Colocotroni lui répondit d'une façon non moins remarquable :

« A l'œuvre illustre et sanglante de l'indépendance a succédé

l'œuvre de la renaissance morale de la Grèce. Cette ère nouvelle ne renferme ni moins de gloire ni moins de périls que la précédente. Si toute la jeunesse éclairée du pays concourt à cette œuvre avec un patriotisme désintéressé et qu'elle sache unir la morale à la politique, heureuse la Grèce ! car le but de sa révolution est atteint, sa renaissance est accomplie. Quant à moi, touchant au terme de mes

LA GRÈCE MODÏRNR,

Georges Karaiakakis* que M. Alex. Soutto a nommé le César de la Grèce moderne, naquit en 1782 *. Son père était ce Karaïskos, primat d'Élolie, qui seconda Botzaris avec tant de dévouement et de bravoure; sa mère, une religieuse remarquablement belle, que le chef étolien avait aimée et séduite. Aussi les romances populaires l'appellent-elles toujours le Fils de la Nonne Q> vco; 1r t ç xaXoypotwcç). Atteint en naissant d'une maladie de poitrine qui faillit l'emporter plus d'une fois, il passa néanmoins sa jeunesse parmi les klepbtes de l'Agrapha, tantôt combattant avec un succès et une témérité qui le rendirent célèbre de bonne heure, tantôt gisant au fond des bois, sur un lit de feuilles, consumé par la fièvre et luttant avec énergie contre le mal. Laissant de côté les aventures de Karaïekakis à travers les montagnes et les forêts de l'Épire, nous le retrouvons à Nauplie, en 1825, l'un des chefs les plus influents et les plus redoutée de l'armée grecque. La Grèce était agitée, non-seulement par les querelles de ses primats, qui se disputaient avec acharnement le pouvoir, mais encore par l'antagonisme des divers chefs du gouvernement qui tendaient à jeter leur pays lès uns aux bras de la Russie, les autres à ceux de l'Angleterre, disposées l'une et l'autre à confisquer au profit de leur influence en Orient la révolution des Hellènes. L'Épirote Colettis et Karaïskakis résolurent alors de créer un parti national qui s'appuierait surtout de la protection désintéressée

joure > près de passer de cette vie éphémère à la vie éternelle, je meurs satisfait* car je laisse ma Grèce bien-aimée libre et peuplée d'une génération féconde en espérances. Salut.»

1. M. Alex. Soutzo, frère du poète dont nous avons\ parlé précédemment, Histoire 4t la Révolution grecque i 1 vol* Paris, 1819. P, 419*

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de la France. La faction anglaise était la plus forte; Maurocordato, qui en était le chef, fit jeter Karaïskakis en prison. Il fat obligé bientôt de le relâcher : les héroïques pêcheurs de Missolonghi brûlaient leurs dernières cartouches ; un seul homme était capable d'intimider l'ennemi et de remonter le moral des assiégés; c'était Karaïskakis. Ce dernier partit à la tête de quelques centaines d'hommes. A peine eût-il traversé le golfe de Corinthe, qu'il fut frappé d'une recrudescence du mal qui le consumait; il se coucha sur une civière, se fit porter d'étape en étape sur les épaules de ses robustes klephtes, et faillit expirer durant ce pénible voyage. Il arriva ainsi sur les hauteurs du mont Aracynthe 4 , au moment où Reschid*Pacha demandait aux Missolonghiotes les clefs de leur ville. Enhardis par l'arrivée du renfort et par la présenee de l'invincible capitaine Georges, les assiégés firent au pacha cette réponse : < Les clefs de notre ville sont à la bouche de nos canons et de nos carabines; nous te les enverrons. » La chute de Missolonghi ne fut retardée que de quelques jours.

Au mois de mars 1827, Karaïskakis, investi du commandement général des troupes de Morée, entra dans l'Attique avec huit ou neuf mille hommes qu'il avait mis un an à rassembler et à discipliner. Il s'agissait de débloquer la citadelle d'Athènes, serrée de près par Kiut-Aga. Le général grec s'étant emparé du Pirée, campa dans la plaine qui sépare Athènes de ce port. Puis il abandonna tout à coup à ses lieutenants le commandement de la majeure partie des troupes et se jeta lui-même résolument dans la Hellade, presque entièrement retombée au pouvoir des Tares. La

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