A deux Jieues en face de Missolonghi
campagne qu'il ouvrit aiors est regardée par les historiens nationaux comme un chef-d'œuvre de stratégie. En moins de six semaines il purgea tout le pays, depuis Athènes jusqu'à Delphes, de la présence de l'ennemi, à la suite d'une multitude de combats où il déploya un génie militaire plus rare que la bravoure chez la plupart des chefs grecs. Le jour où il revint triomphalement au Pirée, quelques Souliotes, débris errants de cette peuplade héroïque, le rejoignirent, attirés par l'éclat de ses faits d'armes; ils lui offiri- * rent, en témoignage d'admiration, le seul et le plus précieux trésor qu'ils eussent conservé de leur ancienne puissance, Tépée de Marc Botzaris.
La chute des Turcs devant l'Acropole devenait inévitable, puisqu'ils étaient séparés de la mer par l'armée grecque et privés désormais de tout secours par terre. Earaïskakis ne devait pas recueillir lui-même le fruit de ses victoires. Le 22 avril, quelques coups de fusil tirés par hasard aux avantpostes amenèrent un engagement général. Karaïskakis était couché sous sa tente, mourant du mal contre lequel il luttait depuis les premiers jours de sa vie ; au bruit de la fusillade, il retrouve des forces inattendues, saisit ses armes et s'élance au combat, résolu, dit-on, à se faire tuer. La récente arrivée de Ghurch et de Gochrane en Grèce, et la suprématie que ces généraux étrangers allaient exercer sur lui, avaient fait naître un sombre désespoir dans son âme altière et jalouse de gloire. Son vœu fut exaucé; un coup de feu l'atteignit dans le ventre presque au début de l'action. Sa dépouille, inhumée d'abord dans l'île de Salamine, fut transportée plus tard au Pirée, où l'on voit sa tombe austère près de celle de Miaou lis.
PANAIOTTI SOUTZO ET GIOVANNI ZAMBÉLIO. «89
La tragédie de Karaiskahis est toute oonsacrée à l'enthousiasme patriotique; nul sentiment n'y vient faire diversion atr sentiment héroïque et national qui l'inspire d'un bout à Pautre. Les Grecs y retrouvent, à côté du personnage principal, la foufe de leurs guerriers les plus aimés et les plus admirés : Nikitas le Turcophage, Constantin Botzaris, frère de Marc, Ghristos Tzavellas, digne de son aïeul Photos, le Gardikiote Grivas, possédé, comme dit le poète, de la fureur de Mars; le farouche Hadgi Pétros, vieux klephte renommé pour sa taille gigantesque et pour la force prodigieuse des coups qu'il savait frapper. Karaïskakis les domine tous, sinon par la valeur, du moins par le génie. Il se distingue aussi de ses compagnons d'armes par une mélancolie qui est peu dans le caractère de ces derniers, et qu'il faut attribuer à ses continuelles souffrances. Gette tristesse le porte par-' fois à regretter les jours d'insouciance et de liberté de sa première jeunesse. « Comme le taureau, dit-il ! , qu'on soumet pour la première fois aux entraves, mugit, se débat, se dresse, rompt ses liens et fuit, de même je brisai le joug de bonne heure; je fus klephte, puisque tel est le nom que nous ont donné les Turcs, les Francs et le commun usage, à nous, les premiers hommes libres de la Grèce, les premiers soldats de son indépendance. mes belles années 1 Nous vivions dans les trous, au fond des antres, sous les taillis, à l'ombre des grands chênes, nourrissant notre faim du fruit de notre chasse, d'herbes et de sauvages racines; nous buvions l'eau des sources glaciales; et peu nous importaient les neiges de l'hiver, ou les tropicales chaleurs de l'été... » L'ex-