‹ La Grèce moderne: héros et poetesChapitre 40 sur 48 · Acte I, se. n · texte numérisé non relu

Acte I, se. n

pression toute personnelle de ces souvenirs et de ces regrets donnés à une vie exempte de sollicitudes et de labeurs, cache au fond un sentiment plus général. 11 y eut en effet un moment où la Grèce elle-même fit, comme Karaïskakis, un retour mélancolique vers le passé. Sur le point de changer radicalement ses mœurs, elle oublie un instant les maux qu'elle a soufferts; elle ne renonce point sans quelques soupirs à l'existence pleine d'aventures, d'émotions, d'imprévu, de licence, et aussi de poésie, qu'elle menait dans les montagnes. Les chansons populaires de cette époque sont souvent empreintes du sentiment de tristesse et des regrets qui se mêlèrent passagèrement chez le peuple grec aux premières joies de son indépendance; le génie de la Grèce se retourne un instant, avant de les abandonner, vers les inaccessibles sommets qui lui ont si longtemps servi de refuge, et que peuplaient ses klephtes et ses rhapsodes homériques.

Zambélio n'a point amené sur la scène le tumulte et le fracas des combats qui servent cependant de canevas à l'ouvrage, mais dont le spectacle eût offensé les traditions du théâtre grec. Il ne laisse arriver aux oreilles du spectateur que de lointains échos de la bataille, afin de le préparer et de l'intéresser aux récits à travers lesquels se développent l'action, et dont quelques-uns se font remarquer par la poésie et l'ampleur du style.

A cette époque, un regrettable événement vint attrister les philhellènes européens et prêter aux adversaires de la cause grecque un prétexte à de trop justes récriminations. Un corps de troupes turc capitula à la condition que Karaïskakis le laisserait s'embarquer avec amie; et bagages. Cette coq-

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dition ayant été acceptée, les Tares dorent traverser le camp des Grecs pour rejoindre le Pirée. Dans la crainte de quelque désordre, Karaïskakis se mit lui-même à leur tête, tenant entre ses mains l'étendard de la Grèce et accompagné de Grivas, de Tsavellas et de quelques autres. Cette marche paraissait devoir s'effectuer sans encombre, lorsqu'un soldat du bataillon de Notaras, ébloui et fasciné par la richesse des armes que portait un gigantesque spahis, se précipite sur ce dernier pour le dépouiller. Le spahis résiste; après de nombreuses injures échangées, le klephte lui tire un coup de pistolet; le spahis riposté par un coup de sabre qui étend son adversaire à ses pieds. Alors une affreuse mêlée s'engage entre les tentes du capitaine Notaras; au mépris du traité et malgré les efforts surhumains des chefs, les Turcs sont aux trois quarts massacrés. La scène que Zambélio a tirée'de ce triste épisode est très- vive et très-bien entendue. Quelques capitaines se félicitent du succès de leurs armes et passent en revue les grandes actions de leur général. Grivas accourt tout à coup et termine leur entretien par le récit de ce qui vient de se passer. Le gardikiote Grivas, s'il faut en croire la renommée, n'était pas sans avoir luimême quelques exploits de ce genre sur la conscience. C'était un klephte endurci, terrible pour les Turcs, redouté des pâtres et des laboureurs eux-mêmes, aux dépens desquels il ne se faisait pas scrupule de vivre, lui et sa troupe, quand l'occasion s'en présentait. Aussi paraît-il moins indigné de l'action coupable de ses compatriotes qu'effrayé du courroux de Karaïskakis. En effet celui-ci, d'un caractère naturellement irascible, est transporté d'une véritable fureur. Il arrive sur la scène, souillé de sang et de poussière, car il a

dû s'exposer aux coups de ses propres soldats pour leur arracher quelques victimes. Il voit dans ce funeste événement la ruine de sa gloire et le déshonneur de son pays; il tire son épée et jure de ne pas survivre à cette journée fatale. Ses compagnons se précipitent et le désarment. Il ne recouvre un peu dç calme qu'en apprenant que les principaux coupables ont été pris et pendus sur le théâtre même de cet odieux .combat. — - c Maintenant, dit-il, hâtezvous d'ensevelir, avant le lever du soleil, les corps de ceux que nous avons lâchement égorgés ; creusez-leur une tombe profonde dans les noires entrailles de la terre. Mais à quoi bon ? Leurs fantômes surgiront du sol et apparaîtront toujours en ce lieu funeste. La renommée répandra partout le bruit de notre honteuse victoire. »

Le poëte nous fait assister enfin à la mort du héros. Karaïskakis, après son dernier combat, est rapporté sur la scène couvert de sang, entouré des nombreuses dépouilles de l'ennemi ; il tient d'une main défaillante cette glorieuse épée de Botzaris que les Soulioles lui ont offerte quelques jours auparavant; son corps est enveloppé du drapeau bien de la Grèce, c Je place, dit-il, le glaive de Botzaris sur l'étendard de mon pays; tu le déposeras, Tsavellas, dans le temple que la Grèce érigera quelque jour à son indépendance... Maintenant, mes amis, retournez au combat; faites un monceau de cadavres turcs, creusez ma tombe dans cet amas sanglant, et lorsque les étrangers demanderont à la voir, vous leur répondrez: < Elle est là, sous ces ossements 1 »

Cette scène termine la série des épisodes militaires; l'œuvré de M. Zambélio change dès lors de physionomie arec

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les événements dont elle suit la marche. La Grèce s'efforce de se relever de ses ruines et de passer de la barbarie à la civilisation; cette métamorphose ne s'opère point sans de dramatiques péripéties; elle porte l'enàpreinte du caractère farouche et violent du peuple qui la subit. Les discordes civiles remplacent la guerre nationale. A l'héroïsme du guerrier succède l'héroïsme du citoyen, dont le poëte a trouvé le type dans Capodistrias.

On sait que l'Europe a généralement accusé Capodistrias de s'être fait l'instrument de la politique russe en Orient, et d'avoir préféré en cela ses avantages personnels au bien du pays dont les destinées lui avaient été confiées. Nous ne voulons ni soutenir, ni combattre cette accusation, sur laquelle l'histoire n'a pas encore porté de jugement définitif. Ce qui nous importe surtout, dans cette esquisse toute littéraire, c'est de savoir si le portrait tracé par M. Zambélio est conforme au souvenir que le peuple grec a conservé de ce célèbre personnage, et si le poëte s'est fait l'écho passionné d'un parti ou l'interprète fidèle du sentiment populaire. Par tous les renseignements que nous avons recueillis en Grèce et principalement à Nauplie, nous avons pu nous convaincre que, dans cette dernière création comme dans les* précédentes, le poëte est d'accord avec le peuple pour lequel il écrit et dont il s'est constamment assimilé l'idée. Le président jouissait d'une immense popularité. Le charme infini de sa personne, la noblesse et la douceur de ses manières, son affabilité, les améliorations matérielles dont il jeta les fondements sur ce sol ravagé, la générosité avec laquelle il distribuait son patrimoine à l'innombrable foule des indigents, toutes ces choses lui gagnèrent le cœur du

peuple, qui le chérissait comme an père et le rénère encore aujourd'hui comme un martyr. Barba Janni, oncle Jean, était le sobriquet affectueux et familier que ce peuple lui avait donné : ce fut en le désignant qncore sous ce nom qu'un matelot de Nauplie nous -montra, à la porte de l'église de Saint-Spiridion, la place où les Mavrorhichalis le frappèrent. La tragédie de M. Zambélio est donc l'apothéose de Capodistrias, apothéose à laquelle l'histoire apporte ses restrictions, mais qui répond en définitive aux sentiments que la nation grecque a voués à la mémoire du président.

Parmi les traits les plus singuliers du caractère de ce dernier, il faut compter le calme et la sérénité qu'il opposait à la fougue de ses ennemis, l'incrédulité avec laquelle il accueillait les avertissements qui lui venaient de toutes parts, l'indifférence empreinte de fatalisme qu'il manifestait chaque fois que ses amis justement alarmés le suppliaient de veiller à sa sûreté. M. Zambélio a tiré le plus heureux parti de cette circonstance, qui lui a permis de donner à son héros une physionomie d'une religieuse grandeur, d'un héroïsme en quelque sorte mystique, d'un intérêt très-puissant et très-nouveau. L'un des ministres de Capodistrias, Rhodios, instruit du complot qui grandit, lui rappelle vainement l'incendie de la flotte à Poros, les insurrections du Magne, la défection des Hydriotes, les attaques de leur journal; vainement il le conjure de réprimer violemment les factieux. Capodistrias lui répond * :

« Sois-en sûr, ils reconnaîtront un jour que leur propre intérêt, comme celui de la patrie, exige qu'ils s'unissent à moi et qu'ils se fassent tous avec moi les ouvriers du même édifice, les artisans de

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