Distant de huit lieues de Souli
Les Grecs de Parga reçurent ces infortunes à bras ouverts et répandirent en les écoutant des larmes d'admiration et de pitié. Les Souliotes restèrent dans cette ville quatre jours, pendant lesquels ils fur nt l'objet des soins les plus touchants et réparèrent leurs forces; puis ils repartirent, accompagnés des vœux les plus ardents de leurs hôtes, surchargés de provisions de toute espèce que ceux-ci leur avaient cédées sans vouloir en accepter le prix. Les femmes marchaient au centre de la troupe , portant chacune un fardeau de quatre-vingts livres; une centaine d'hommes les précédaient, moins chargés que les autres, afin de combattre plus facilement en cas d'attaque. Cette précaution n'était point inutile. Douze cents Turcs les attendaient à l'entrée du défilé et se disposèrent au combat; mais, désarmes par la fière contenance de ces gens, qui rapportaient à leurs compatriotes affamés le pain et la vie, ils se tinrent immobiles et laissèrent passer le détachement. Il était grand temps que ces intrépides pourvoyeurs revinssent. Ils eurent peine à reconnaître, après cinq jours d'absence, ceux qui étaient restés dans la montagne. Souli offrait un spectacle lugubre. Ses habitants, décharnés, livides, la bouche contractée par les; tortures de la faim, l'œil étincelant de cette fièvre suprême qui avoisine la mort, ressemblaient à un peuple de spectres. C'en était fait d'eux tous, si les Turcs avaient su profiter de ce moment pour livrer un assaut. Grâce aux provisions rapportées de Parga, ces corps de fer et ces cœurs inébranlables furent bientôt réparés et ranimés. La Selléide pouvait résister encore.
La nouvelle du ravitaillement de Souli provoqua chez Ali un véritable accès de rage. Le vizir accabla ses lieutenants
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des plus grossières injures, les accusant, nou sans quelque raison, d'incurie et de lâcheté. Il fit pendre quatre officiers et refusa la paye aux troupes auxiliaires. Ces rigueurs excitèrent un vif raécontentemeut parmi les troupes, et surtout parmi les Albanais du Chamouri et du Musaché *, qui n'attendaient qu'une occasion favorable pour abandonner la fortune du pacha de Janina. Les Souliotes, informés de ce qui se passait dans le camp ennemi, profitèrent de ces dispositions pour négocier avec les mécontents. Ils songeaient alors pour la première fois à contracter avec les Albanais une alliance qu'ils auraient dû rechercher depuis longtemps. En
i. Pour l'intelligence de ces récits, rappelons en peu de mots que les Albanais, originairement chrétiens, embrassèrent la foi musulmane à l'époque de la conquête et qu'ils se divisent en quatre grandes familles :
1° Guègues, établis sur les côtes septentrionales de l'Albanie et sur les frontières du Monténégro, renommés pour leur excessive bravoure ;
2° Toxides, aussi féroces que braves; ils habitent le Musaché, dont la ville principale est Argyrocastron \
3° Japiges, pauvres et de peu de courage ; ils sont établis sur les montagnes de l'Acrocéraune, au sud des Toxides;
4° Chamides, braves et d'une perfidie proverbiale. Ils sont fixés dans, la Thesprotie et le Chamouri, dont les villes principales sont Margariti et Paramythia.
Les Albanais ne cessèrent de se montrer peu disposés à l'obéissance envers les lieutenants du Grand Seigneur, jusqu'au jour où Ali les réduisit à une entière soumission. Les beys Chamides et Toxides, entraînés par leur esprit d'indépendance, tendaient à ériger leurs fiefs en baronnies indépendantes. Retranchés dans leurs demeures fortifiées, crénelées, flanquées de tourelles et ceintes de fossés, •'s ressemblaient à ces barons du moyen âge qui, du haut de leurs donjons, guerroyaient entre eux, détroussaient les passants et n'avaient pour l'autorité royale qu'une médiocre déférence. L'amour de l'indépendance poussa plus d'une fois lefe Albanais à contracter avec les Soulioteà des alliances que le fanatisme religieux et la vieille haine de Turc à chrétien rendirent toujours fragiles et de courte durée.'
quelques jours, les beys et quatre pachas, ceux de Delvino, de Bérat, de Paramythia et de Konispolis conclurent une ligue offensive et défensive avec les chrétiens. Vingt mille piastres furent remises à ces derniers pour achat de vivres et de munitions; on échangea en même temps des otages, et chaque pacha eut six Souliotes pour sa part. Le polémarque se hâta de reprendre les hostilités avec vigueur, afin qu'un premier succès enflammât l'ardeur de ses alliés. Il désirait une victoire prompte et décisive, car il ne fondait pas un bien long espoir sur la durée de cette ligue, à cause de la versatilité bien connue de ses nouveaux auxiliaires.
Ali, qui était rentré depuis quelques jours à Janina, laissant le soin du blocus à son lils Mouctar, ne connut la vaste conjuration ourdie contre lui que par la recrudescence des hostilités et la défection des trois quarts de ses troupes. En présence de ce grand danger, il s'arma de ruse et de prudence. A force d'argent et d'intrigues, il brisa les uns après les autres les anneaux de cette chaîne, qu'il n'aurait peutêtre pas réussi à rompre de haute lutte. Il sema la division parmi les beys de Ghamouri, qu'il fit battre entre eux pour de vieitles querelles adroitement réveillées par ses agents. Il alluma la guerre civile dans le canton de Paramythia, dont les habitants expulsèrent de leur territoire Islam Proguio, l'ami des Souliotes. Enfin trente mille piastres séduisirent le gouverneur du château de Delvino, qui remit au vizir les clefs de la forteresse et les six otages de Souli échus au pacha de cette ville. La tempête qui avait un instant menacé de mettre un terme à la fortune du satrape de Janina fut de la sorte apaisée presque aussitôt que formée. Tsavellas, maître pendant quelques jours des destinées de l'Épire, se
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trouvait une fois encore seul en face d'un ennemi pins irrité que jamais. Cependant ces alternatives de triomphes et de malheurs n'abattirent point le courage des Souliotes, et n'ébranlërent pas un seul moment la résolution qu'ils avaient prise de vaincre ou de mourir.
Les six otages de Delvino furent transférés à Janina, et quatre d'entre eux immédiatement pendus. Ali conserva la vie aux deux autres. L'un était le frère de Photos Tsavellas, l'autre le fils de Dimos Dracos. Le vizir, sachant qu'une partie de la force des Souliotes résidait dans l'intrépide ardeur et l'infatigable énergie de ces deux chefs, voulait essayer de les vaincre en s'attaquant à leurs affections les plus chères. Inaccessibles aux séductions du pouvoir et des richesses, peut-être Photos et Dimos se décideraient-ils à composer pour sauver, l'un son fils, l'autre son frère. Ali les connaissait mal.' Tsavellas et Dracos ne tardèrent pas à savoir ce qui s'était passé à Janina. Leur résolution fut bientôt prise. Ils jurèrent de laisser ignorer à la population de Souli que deux otages vivaient encore, car ils les tenaient d'avance pour morts, étant résolus à n'écouter aucune proposition du pacha. Photos assembla le peuple, et lui fit cette courte allocution : « Six de nos otages, pris à Delvino par l'ennemi, ont été traînés à Janina, pendus et privés de sépulture. Avant de les venger, prions pour eux. » A ces mots, tout le peuple s'agenouilla frémissant d'indignation, et . prêtres entonnèrent en plein air l'office des morts pour ms martyrs de la patrie. Cette imposante et funèbre cérénonie terminée, les Souliotes se relevèrent altérés de vengeance *.
i. On trouve dans un recueil de chant» aéroïques et klephtiques,
Cependant un personnage dont l'origine et le véritable nom sont restés enveloppés du plus profond mystère était apparu dans la Selléide depuis quelque temps : nous voulons parler du moine Samuel. Sa robe de religieux lui avait ouvert les portes de Souli; Pexaltation singulière et l'éloquence étrange de ses discours , l'intrépidité qu'il déploya en plusieurs rencontres, ses allures d'apôtre et de prophète, le secret même dont il entourait son passé, lui acquirent un ascendant souverain sur l'esprit des Souliotes. Photos Tsavellas, qui commençait à craindre que le découragement ne succédât un jour ou l'autre à l'invincible constance déployée jusqu'à ce moment par ses compagnons d'armes, crut voir dans cet homme extraordinaire l'instrument qu'il fallait pour imprimer à la lutte une impulsion nouvelle et pour
sans nom d'auteur,, imprimé à Athènes, la chanson suivante, qui peint en quelques mots cette scène émouvante. Nous la reproduisons, bien que la traductton ne puisse rendre toute la mâle énergie et la mélodie sauvage du dialecte grec des montagnes : « Un nuage noir couvre Souli et Kiapha; tout le jour il a plu, il a neigé toute la nuit. Un messager arrive; il apporte d'amères, de sombres nouvelles: « Écoutez, enfants de Photos, pallikares de Dracos. Le perfide Del- « vino nous a trahis, il a livré nos six enfants; Ali-Pacha en a tué « quatre et laissé deux vivants, le fils de Dimos Dracos et le frère de « Photos. » A ces paroles, Dimos et Photos éprouvent une grande douleur. Tous deux appellent le proto-papas et lui disent : « Chante « le psaume des morts pour nos six pallikares, pour les deux comme « pour les quatre : ils sont perdus. Le tyran n'a jamais accordé « la vie à un Souliote; tout Souliote entre ses mains, nous le tenons « pour mort. »
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rajeunir l'enthousiasme de la nation. Mettant donc le bien de son pays au-dessus de toute autre considération , il supplia ses concitoyens de le laisser rentrer provisoirement au sein de la vie privée; il désigna en même temps à leur choix Samuel comme l'homme envoyé de Dieu pour lui succéder. Sous l'influence de ce moine illuminé, la guerre de Souli ne tarda pas à prendre un caractère nouveau. Commandés par un homme qui s'appelait lui-même le jugement dernier, la trompette destinée à faire tomber les murailles de Jéricho, qui justifiait par sa conduite austère et par sa remarquable valeur ces ambitieuses qualifications, qui, par sa parole en* thousiaste et mystique, flattait singulièrement leur amour des choses merveilleuses, les Souliotes n'étaient plus seulement une tribu vaillante combattant pour son indépendance et pour la libre possession de son territoire; ils se regardaient encore comme une race de justes suscitée contre les infidèles. Samuel, faisant allusion aux fonctions sacerdotales et à l'autorité militaire qu'il exerçait en même temps, ainsi qu'à la foi ardente des guerriers de la Selléide, comparait sans cesse celte petite nation à la nation juive des saintes Écritures, dont. les rois étaient aussi les pontifes. Aux accents prophétiques de son nouveau chef, le peuple de Souli n'était pas éloigné de se croire appelé à offrir une seconde fois au genre humain le spectacle des miraculeuses destinées de l'ancien peuple de Dieu 4 .
Photos Tsavellas prenait part à toutes les expéditions en qualité de simple soldat. N'étant plus retenu par les soins du
' i . On trouve un écho de cette croyance dans un recueil lyrique i H) VaXpwpôèç toû EovXtov (le Psalmiste de Souli), par E. Phouskos. Athènes, 1850.
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commandement, il s'abandonnait librement à sa fougueuse intrépidité. Le sabre de Photos acquit à cetle époque, parmi les Souliotes, la célébrité dont l'épée de Roland jouissait au moyen âge. Les bardes de Souli chantaient cette arme dans tontes leurs romances, et les chrétiens ne juraient plus ni par Dieu ni par les saints accoutumés, mais par le sabre da héros. < Si je mens, disaient-ils, que le glaive de Photos tranche mes jours ! » — « Quelle nuée de cavaliers et de fantassins ! — dit encore un de ces chants kléphliques; — ils ne sont ni un, ni deux, ni trois, mais bien dix-huit ou dix-neuf mille. Qu'ils viennent, ces vieux Turcs, voir comment les Souliotes font la guerre, et faire connaissance avec l'épée de Photos ! > -— Vély-Pacha leur crie inutilement de ne pas tourner le dos ; ils répondent avec des larmes dans les yeux : c Ce n'est point ici Delvino ni Chormôvo; c'est Souli le mauvais, le renommé dans le monde; c'est l'épée de Photos, rouge du sang des Tures; elle a taillé des vêtements noirs à toute l'Albanie et fait pleurer toutes les mères! »
Quand, vers le milieu de l'été de Tannée 1803, Ali-Pacha revint d'Andrinople, où il avait été forcé de ce rendre quelques mois auparavant pour faire rentrer dans le devoir Georgim-Pacha, gouverneur de cette ville, il trouva Souli dans la même situation qu'à son départ.. Après avoir accordé une semaine de repos aux bandes albanaises qu'il ramenait, il les dirigea de nouveau vers la Selléide et renforça ainsi le blocus. En voyant se resserrer autour d'eux le cercle fatal qui s'était un instant élargi pendant l'absence du pacha, les klephtes conçurent de tristes pressentiments. Déjà les vivres redevenaient rares dans la montagne. Le souvenir des horreurs de la précédente disette faisait pâlir les plus résolus.
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Tant d'épreuves commençaient à ébranler les plus fermes courages; il n'était pas un Souliote vivant qui n'enviât la destinée de ceux que la mort avait moissonnés sur le champ de bataille. Cependant personne ne parlait encore d'entrer en accommodement. Sur ces entrefaites, Ali entama de nouvelles négociations. Cette fois il obéissait à un ordre venu de Gonstantinople. Le sultan Sélim III, à qui la prospérité croissante du pacha de Janina commençait à porter ombrage, voyait dans la république de Souli un utile contre-poids à la puissance d'Ali en Épire. Il ne voulait pas que les Souliotes succombassent sous les coups d'un ennemi dont l'ambition n'avait pas de limites, et il enjoignit au pacha de leur faire sur-le-champ des conditions de paix acceptables. Ali- Pacha ne crut pas prudent d'enfreindre ouvertement ces ordres. Il envoya donc un parlementaire à Souli, offrant de mettre fin à la guerre si les Souliotes consentaient en premier lieu à exiler Photos, en second lieu à construire chez eux une forteresse destinée à recevoir un délégué de la Sublime Porte et une garnison de quarante Albanais. D'un côté, Ali pensait que ces conditions paraîtraient raisonnables ' an sultan, et de l'autre il s'attendait à les voir refusées par les Souliotes. Du reste, il était décidé à traîner les négociations en longueur, de façon à lasser la patience de ses irritables ennemis. Dominé par une pensée machiavélique, le pacha fit choix d'un mandataire dont le nom devait jeter la discorde dans le sein de la petite république : c'était Christos Botzaris, fils de George Botzaris. Ce dernier s'était retiré de la montagne avec toute sa tribu à l'époque de la mort de Lampros Tsavelias; il convoitait la charge de polémarque et ne pardonnait pas à ses compatriotes de lui avoir préféré le
jeune Photos *. Dans la pensée du vizir, quelques Souliotes devaient accueillir avec sympathie ce jeune homme rempli de qualités brillantes et innocent de la faute paternelle. Ceux au contraire qui n'avaient ni oublié, ni pardonné ta défection de George, allaient sans doute opposer à la bienveillance des autres l'amertume, la colère et les reproches. De là des dissensions intestines, le plus grand danger que pût courir la confédération de Souli, qui devait surtout sa force et sa durée à l'union parfaite maintenue jusqu'alors dans son sein. Tels étaient les calculs du pacha. Les choses devaient se passer d'une façon qu'il était fort loin de prévoir.
Ghristos trouva les gérontes et les chefs de Souli déjà réunis pour lo recevoir. Une profonde tristesse dominait cette assemblée et planait sur ses délibérations. C'était un de ces jours mauvais où les plus grands cœurs sont pris de défaillance, où les plus fermes esprits s'égarent. Les plus braves étaient sous le coup de l'abattement général : tout en s'indignant de l'injustice qu'on leur proposait, ils s'efforçaient vainement de retrouver en eux l'énergie et le courage d'autrefois. Sous l'empire de funestes appréhensions, l'exil de Photos, chose à peine croyable, fut décrété, malgré les* avis et les anathèmes du moine Samuel. Celui-ci, après de vains efforts pour faire revenir les gérontes sur leur résolu-
1. « Quelques mois plus tard, ajoute Perrévos, la guerre se rallumait. Eh entendant le canon gronder du côté de Souli, Botzaris ressentit une vive émotion; mais il n'eut pas la force d'oublier son injure et de faire taire son orgueil froissé. Cependant il éprouvait de terribles remords, et les tortures de son cœur lui devinrent de plus en plus insupportables. A la fin, ue pouvant ni pardonner à sa patrie l'ingratitude dont il l'accusait, ni soutenir les reproches qu'il s'adressait à lui-môme, il se donna la mort en avalant un breuvage empoisonné. »
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tîon , s'élança hors de la salle des séances en brandissant le crucifix et l'épée dont il ne se séparait jamais, et en s'écriant : « Que les fidèles me suivent! Pour moi, mon cri sera toujours : La croix, la Grèce et la liberté! »
Dès le commencement de la séance, la population entière de Souli assiégeait les abords de la salle des gérontes, attendant avec une inexprimable anxiété le résultat d'une aussi grave délibération. Quand Samuel poussa son cri de guerre, un éclair d'enthousiasme traversa Pâme des soldats , moins découragés que les chefs. Trois cents Souliotes s'élancerait sur ses pas et coururent s'enfermer avec lui dans le fort de Kounghi, décidés à s'y défendre jusqu'à la dernière extrémité. La sœur de Photos, Chaïdo, digne fille de l'héroïne Moscho, ne tarda point à les y rejoindre. Cependant Tsavellas fut invité à se rendre au conseil, qui avait eu soin de se rassembler sans lui, afin de discuter librement la clause qui le concernait. Il parut, ignorant ce qui s'était passé, car nul n'avait encore la force de lui annoncer la vérité. La tristesse et l'émotion publiques, l'attitude mystérieuse et le silence de la foule à son approche lui inspirèrent de sombres pressentiments. L'embarras et la consternation qui se peignirent sur la figure des gérontes à son entrée dans la salle, l'absence de l'intrépide et fidèle Dracos, qui, n'ayant pas voulu voter l'exil de son ami , s'était jeté sur les pas de Samuel, par-dessus tout la présence de Christos Botzaris, révélèrent confusément au jeune chef un grand malheur. Il attendait debout qu'un mot l'éclairât. Toutes les bouehes étaient muettes, nul ne se sentait la force de parler le premier. L'un des capitaines se leva enfin, et d'une voix mal assurée lui révéla la triste vérité. Tsavellas, frappé de stu-
peur, ne répondit pas. Sa résolution fut bientôt prise. Comprimant les tortures de son cœur et s 'efforçant de dissimuler l'horrible douleur qu'il ressentait, il dit avec un accent plein d'une mâle douceur : * Je partirai. Après avoir -tant de fois cherché la mort dans les combats et tant de fois versé mon sang pour la patrie, je ne veux pas compromettre aujourd'hui son salut par ma résistance; mais, au nom du ciel, gardez précieusement le dépôt sacre que je vous confie : la patrie et la liberté 1 » Puis il sortit brusquement et se dirigea vers sa demeure. Ses parents et ses amis le suivaient en gémissant. Quant à lui, il marchait d'un pas calme et adressait de temps à autre j ses proches une parole d'espérance et de consolation; quelques larmes glissaient furtivement sur sa rude et mâle figure.
Arrivé devant sa demeure, Photos en ouvrit la porie, et d'un geste impérieux arrêta sur le seuil ceux qui le suivaient. Il pénétra seul dans l'intérieur. Tous avaient compris qu'il lui fallait quelques instants de religieuse solitude pour dire librement adieu à l'antique foyer de sa famille, et pour prier une dernière fois devant les saintes images au pied desquelles ses pères s'étaient agenouillés depuis plusieurs siècles. Tout à coup un bruit sourd se fait entendre, une épaisse colonne de flammes et de fumée crève le toit de de la maison : au même instant, Photos sort, le visage couvert d'une mortelle pâleur. Prévenant toutes les questions, il s'écrie : < 11 ne sera pas dit que les Turcs auront jamais mis le pied dans la maison des Tsavellas! » Puis, désignant du doigt le village de Chorta, dont les chaumières, vivement éclairées par les rayons du soleil couchant, blanchissaient non loin de là, comme des marguerites, au sein d'une alpe
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verdoyante, il ajouta : « C'est là que je me rends; je veillerai sur vous, et je saurai revenir le jour où vous aurez besoin de moi. Dieu veuille que ce jour se fasse longtemps attendre! > Quand Photos eut vu sa demeure incendiée s'affaisser sur elle-même, il s'élança sur le sentier qui conduisait
au lien de son exil, suivi de vingt-cinq pallikares résolus à
ne pas se séparer de lui et à défendre sa personne contre les dangers qui l'attendaient peut-être hors du pays des klephtes.
Aussitôt qu'Ali-Pacha fut informé du départ de Tsavellas, il enjoignit à son mandataire de tramer les négociations en longueur. En même temps, il exprima le désir de voir l'ancien polémarque de Souli venir à Janina, afin, disait-il, de régler amicalement et définitivement avec lui les affaires de son pays. Il espérait que Tsavellas, irrité et séduit par l'attrait de la vengeance, prêterait une oreille complaisante à ses promesses, et qu'il se laisserait aisément persuader d'attirer hors de la montagne tous les guerriers de sa tribu. Une pareille défection, privant Souli de ses plus nombreux et de ses plus braves défenseurs, en aurait rendu la conquête prompte et facile. Photos n'était pas disposé à répondre à l'appel indirect du pacha de Janina. 11 redoutait pour luimême la perfidie de son ennemi. Ayant fait dans sa jeunesse la précoce expérience de ce qu'étaient les cacbots du lac, il ne songeait pas sans une arrière-pensée d'effroi à la haine
que toi portait Ali, et il pressentait que, non content d'avoir )btenu son bannissement, ce dernier lui réservait de nouvelles chaînes et de nouveaux supplices. Cependant les beys du Chamouri et les Souliotes eux-mêmes insistèrent auprès de lui pour qu'il allât trouver le pacha, afin d'établir la paix sur de nouvelles et solides bases. Photos déplorait leur con~ fiance en une pacification qu'il jugeait impossible; mais il ne sut pas résister aux sollicitations de ses concitoyens. Ne se souvenant de leur ingratitude que pour plaindre leur faiblesse et pardonner l'outrage fait à sa personne, il consentit à s'exposer à d'inutiles dangers, et partit pour Janina. Ali, averti de l'approche de Tsavellas, envoya au-devant de lui une troupe de janissaires et les principaux officiers de sa maison. Aux portes de la capitale de l'Épire, le banni de la Selléide fut reçu avec les plus grands honneurs. Tahir-Abbas, premier ministre du vizir, le salua de la part de son maître, et lui offrit une pelisse doublée des plus rares fourrures, une veste aux larges manches chargées de broderies d'or, une paire de pistolets à la crosse ciselée et enrichis de pierres précieuses, et une carabine revêtue d'une épaisse lame d'argent artistement travaillée. Comblé de ces présents qui lui importaient peu, environné de ce brillant cortège, dont la splendeur inaccoutumée ne l'éblouissait pas et ne parvenait pas à le distraire de ses tristes pensées, Photos fut conduit au palais du vizir et introduit en sa présence. Jamais on ne vit Ali déployer tant de grâce, d'affabilité et de doucereux artifices pour séduire un ennemi. Photos Tsavellas écoutait avec une impatience difficilement contenue le torrent de paroles menteuses par lesquelles Ali s'efforçait de le captiver et d'arriver le plus adroitement possible au vérita*
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ble sujet de Pentretien. Il y vint enfin, et lui demanda nettement de mettre Souli en son pouvoir.
— Ce que tu me demandes là, répondit Tsavellas, j'aurais pu le faire peut-être avant de venir ici; les Souliotes avaient alors confiance en moi. Maintenant que j'ai franchi le seujl de ton palais, je crains fort qu'ils ne me prennent pour un autre Botzaris, et qu'ils n'ajoutent plus aucune foi à mes paroles.
— Eh bien! reprit le vizir, laisse ceux qui ne voudront pas t'entendre; fais seulement sortir de Souli ta tribu et les gens qui consentiront à la suivre. J'accorderai à vos familles la résidence qui leur plaira; vous pourrez tous, aller et venir à votre gré par toute l'Épire, Et alors, ajouta-t-il avec un éclair de sinistre augure dans, le regard, je réponds que tous ceux qui seront restés envieront votre sort.
Photos consentit à tout, et donna au pacha sa parole qu'il reviendrait à Janina, quel que fût le résultat de sa mission. Dès qu'il fut arrivé à Souli, Tsavellas n'eut pas de peine à prouver à ses compatriotes qu'ils couraient à leur perte, et qu'Ali ne songeait qu'à les tromper. La torpeur qui s'était emparée des montagnards se dissipa en un moment. Ils confessèrent à Photos leur injustice à son égard, jurèrent de lui obéir aveuglément, le supplièrent ds ne plus s'éloigner d'enx, et s'engagèrent à rebâtir à leurs frais sa demeure incendiée. Renonçant aux illusions qu'ils avaient caressées, ils se préparèrent tous à combattre. En voyant ses compatriotes revenus à eux-mêmes, Photos regretta un instant le serment qu'il avait fait de retourner à Janina; mais il était lié par sa promesse, et sa résolution était irrévocable. Sourd à toutes les supplications, il reprit le chemin de la capitale
de l'Épire. L'idée ne loi vint pas de se soustraire à la vengeance d'Ali, esclave de sa parole, il cédait à sa triste destinée, et courbait la tête sans murmure sous la fatalité qui le poursuivait. Ayant mesuré froidement la grandeur de son sacrifice, il l'accomplissait avec cette force d'âme dont l'âpre montagne semblait avoir doué son fils et son héros.
A peine arrivé à Janina, Photos fut plongé dans les cachots souterrains de la citadelle. Plus préoccupé du sort de sa patrie que de ses propres dangers, il trouva le moyen de correspondre, du fond de sa prison, avec les défenseurs de Souli. Par un émissaire dévoué, il les exhortait à combattre sans relâche, à ne s'inquiéter de lui en aucune façon, et surtout à ne faire de sa délivrance le motif d'aucun traité. En môme temps, il recommandait secrètement à Samuel de dire des messes pour le repos de son âme, car il ne comptait cette fois ni sur les hommes ni sijr les événements pour l'arracher vivant des mains de son implacable ennemi.
La Nouvelle Pandore l a publié quelques fragments d'un poëme couronné à Athènes dans un concours académique, Myrsini et Photos, dont l'auteur place à cette époque de la vie de Tsavellas un épisode amoureux, et fait rompre les chaînes du captif par les mains d'une femme. Cet épisode ne peut nous arrêter : il paraît une pure fiction poétique. Ni l'histoire, ni les souvenirs populaires que nous avons recueillis n'offrent de trace d'un incident de cette nature, qui semble du reste se concilier peu avec l'austère physionomie d'un homme dont toutes les pensées et toute l'énergie étaient ab-
1 . 'H Néa nocvâàpa, intéressant recueil littéraire qui se publie à Athènes deux fois par mois. Voyez les livraisons de septembre 1857.
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sorbées par les soins qu'exigeaient sa vengeance personnelle et le saint de la patrie.
Cependant Ali-Pacha restait inactif, quoique toujours menaçant, sur sa ligne de blocus. Il traînait la guerre en longueur, ne se croyant pas encore assez puissant pour enfreindre ouvertement les ordres du Grand Seigneur. Sur ces entrefaites, la corvette française F Arabe 1 débarqua à Parga des provisions de guerre destinées aux Souliotes. Ce secours inattendu, qui fit renaître la confiance et l'espoir dans la montagne, devait contribuer puissamment à sa perte. Ali- Pacha, toujours fidèlement servi par ses espions, ne tarda pas à être informé du motif qui avait conduit la corvette française à Parga. Il comprit aussitôt tout le parti qu'il pouvait tirer de cet incident, et se hâta d'expédier des courriers à Constantinople. Il annonça au divan que les Français, appelés par les Souliotes, venaient de débarquer subitement en Épire, qu'ils apportaient des caissons de poudre, des canons, on arsenal complet, qu'ils allaient appeler la Grèce à l'insurrection, et qu'enfin l'empire touchait à une commotion terrible et peut-être fatale, si on ne la prévenait par une prompte répression. Ali eut soin de joindre à ses accusations et à ses conseils de fortes sommes d'argent destinées aux principaux membres du divan. La Porte, prompte à s'effrayer et peu soucieuse d'approfondir les faits, répondit au vizir par un firman qui lui donnait pleins pouvoirs pour exterminer les Souliotes, devenus indignes de la clémence impériale. Ali, désormais libre d'agir et de suivre les inspirations de sa haine, publia partout cet ordre et convoqua jusqu'au dernier de ses
1. Pouqueville, Histoire de la régénération de la Grèce, tome I".
tenanciers. A la voix du vizir, dix mille hommes de nouvelles troupes se précipitèrent comme un torrent à l'entrée de ia terrible montagne par toutes les vallées environnantes. A Souli, l'enthousiasme était porté à son comble par la ré* cente destruction de la tour de Vilia, la plus considérable de celles qu'avait fait construire le pacha. Samuel avait peine à contenir l'ardeur inconsidérée de ses soldats, qui n'entrevoyaient pius que des victoires. Après tant de merveilles accomplies, il est permis de croire que les Souliotes seraient en effet sortis triomphants de la lutte, si la trahison n'était venue détruire l'œuvre de l'héroïsme.
Koutzonicas et Pilios Goussis, les deux chefs qui avaient le plus contribué à faire décréter l'exil de Photos, voyaient avec un extrême déplaisir la reprise des hostilités. Ils ne partageaient pas la confiance générale et s'attendaient à une catastrophe; ils résolurent de la précipiter, afin de soustraire leurs personnes et leurs biens à la ruine commune. Le premier abandonna tout à coup avec la plupart de ses hommes le défilé dont la défense lui avait été confiée; le second, Pilios Goussis, poussa plus loin l'infamie : il s'entendit avec Vély-Pacha, et profita d'une nuit orageuse pour introduire deux cents Albanais dans une maison qu'il possédait au centre même de Souli. Le lendemain matin (25 septembre 1803), Vély-Pacha apparaissait inopinément avec la plus grande partie de ses troupes devant ce village, dans lequel cinquante hommes seulement se trouvaient réunis. Ces derniers furent obligés de renoncer à se défendre; ils se replièrent sur Kounghi. Les Turcs se précipitèrent alors dans Souli, étonnés dé mettre enfin le pied sur ce sqI redoutable qu'ils atteignaient pour la première fois, ivres d'orgueil et de joie,
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comme si ce facile triomphe eût été le fruit d'un laborieux combat.
Pendant ce temps, Samuel hissait son drapeau sur la tour de Kounghi et faisait tonner le canon de la forteresse, afin d'inviter tous les habitants de la montagne à se rallier autour de lui. À ce signal, ceux d'Avarikos et de Samoniva évacuèrent leurs villages, dans lesquels ils n'espéraient plus pouvoir se maintenir. Pendant quarante jours, les Turcs s'épuisèrent en vains efforts pour s'emparer de Kiapha : les Souliotes s'y défendaient avec toute l'énergie du désespoir. Lorsque, brisés de fatigue, incapables de tenir plus longtemps leurs armes, ils cédaient à l'impérieuse nécessité de quelques heures de repos, les femmes prenaient leur place, maniaient la carabine, défendaient les remparts et exécutaient des sorties avec la même audace et le même sang-froid que les plus robustes et les plus vieux guerriers. Au mois de novembre, les Turcs n'avaient encore remporté d'autre avantage que celui que la trahison leur avait procuré; mais la famine commençait h se faire sentir parmi les assiégés.
Que devenait Tsavellas au fond de sa prison, tandis que ces graves événements se passaient à Souii ? Instruit presque jour par jour des succès ou des revers de ses compatriotes, de tous les maux qu'il endurait celui qui l'accablait le plus, c'était la vie elle mênie. Il semblait qu'Ali ne la lui eût laissée que par -un raffinement de cruauté, afin de le rendre spectateur impuissant du désastre de sa patrie, et d'ajouter de nouvelles tortures à ses angoisses déjà si poignantes. La prise de Souli fit éprouver au pacha de Janina l'une
des plus grandes joies de sa vie; mais Ali tenait à hâter le
terme de son triomphe, dans la crainte que ce triomphe ne
se changeât, comme par le passé, en quelque grande défaite. Il tira Photos de son cachot, jugeant que le moment était venu de mettre à profit ce précieux otage.
En voyant les traits méconnaissables, les joues creuses et la faiblesse extrême de son prisonnier, Ali feignit une pitié profonde, et, levant les deux bras au ciel, il s'écria : - Aht Tsavellas, si tu avais voulu me servir avec fidélité dès le commencement, je n'aurais pas dépensé tant d'argent et de sang pour prendre Souli. Et toi, tu ne serais pas réduit à ce triste état 1
— Tu as pris Souli, répondit Tsavellas, mais tu ne tiens pas les Souliotes, et ta conquête n'est pas assurée. J'ai réfléchi, et j'ai résolu d'être tout à toi à partir de ce jour. Laissemoi partir pour la montagne, si tu veux en être définitivement le maître.
— Comment te croire? Tu m'as déjà trompé une fois : qui me dit que tu ne veux pas me tromper encore?
— Je te donnerai mon fils pour gage de ma bonne foi, répondit Photos.
— Ce n'est pas assez, dit le vizir; je veux toute ta famille.
Tsavellas ordonna sans hésiter que sa femme et ses enfants fussent remis entre les mains de Vély-Pacha pour être envoyés à Janina. C'était les perdre, car il voulait tenter un dernier effort pour sauver son pays; mais dans cette âme de Spartiate la famille n'était rien à côté de la patrie. Deux jours plus tard, il partait pour la montagne, après s'être engagé à en faire sortir trois cents hommes, qui, disait-il, n'hésiteraient pas à le suivre. Muni d'un sauf-conduit, il se rendit auprès de Vély-Pacha, afin de se concerter avec lui et d'as-
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surer nu libre passage aux transfuges. Photos fut saisi de douleur et de colère au moment où il se vit obligé d'exhiber la signature du vizir pour rentrer dans son propre village; il eut peine à contenir son indignation en présence du pacha, car ce dernier avait insolemment fait étendre son tapis sous le porche de l'église de Souli, afin d'y dormir et d'y fumer à l'ombre. Une seule chose consolait le vaillant klephte, c'est que du moins la maison des Tsavellas n'avait pu être profanée par le contact des Turcs, puisqu'il l'avait réduite en cendres.
Le lendemain, Photos entrait à Eiapha, le cœur navré par le spectacle de la situation presque désespérée de son pays. Personne ne s'attendait à le revoir; sa présence répandit parmi les montagnards une joie d'autant plus vive qu'elle était inattendue. Le terme des prospérités de Souli semblait djter du jour où ses ingrats compatriotes l'avaient banni; les sinistres prédictions de Samuel s'étaient réalisées. Les Souliotes, aussi superstitieux que braves, voyaient dans la présence inopinée de leur intrépide chef le signal du retour de la faveur céleste : ils l'entouraient comme un libérateur; oubliant leurs périls et le voisinage de l'ennemi, ils déchargeaient en l'air leurs carabines ; les femmes et les enfants faisaient retentir la montagne de leurs chants et de leurs cris; c'était une fête générale dans ces lieux ravagés par la famine et les combats. Photos pourtant s'efforçait de se soustraire à cette ovation, par laquelle ses compatriotes tentaient de lui faire oublier les tristesses de son exil et les rigueurs de sa captivité. Refusant de^e rendre à Kounghi auprès de Samuel et de Chaïdo, dans la crainte d'exciter les soupçons des Tores par cette entrevue, il assembla les capitaines pré:
sente à Kiapha, et leur dit : « Le temps presse» écoutez-moi. Ali ne m'a rendu la liberté que pour tous proposer de sa part un arrangement qui doit terminer la guerre à son profit. Il veut que je fasse sortir tous les hommes de ma tribu et tous ceux qui auront le désir de s'en aller d'ici. Il a ma promesse. Ma femme et mes enfants sont à Janina ; ils répondent de moi. Or il ne s'agit pas de cela. Le moment est venu de vous débarrasser de toutes les bouches inutiles. J'ai un sauf-conduit pour trois cents hommes ; renvoyons un nombre égal de femmes, d'enfants, de vieillards. Je me charge de les conduire en lieu sûr, et puis je reviendrai combattre avec vous. Hâtez-vous de préparer leur départ, afin que nous puissions fuir avant qu'Ali n'apprenne qu'il a été trompé. »
La proposition de Tsavellas fut unanimement adoptée. Avant d'effectuer cette sortie, il était nécessaire d'assurer^in asile aux transfuges. Tsavellas partit le soir même pour Parga, afin d'y négocier leur passage à Corfou. 11 espérait que peu de jour3 suffiraient pour terminer cette affaire. Les Parguinotes accordèrent à Photos tout ce qu'il voulut, s'estimant heureux de contribuer ainsi au triomphe d'une cause qu'ils regardaient avec raison comme la cause de tous les Grecs. Un exprès fut expédié à Corfou, afin d'obtenir l'assentiment du gouverneur et d'implorer sa protection en faveur de la Selléide. Le retour de cet envoyé était impatiemment attendu. Par malheur, des vents contraires le retardèrent. Tsavellas était en proie à de vives angoisses, car il comprenait que son séjour prolongée u milieu de la population chrétienne et libre de Parga ne manquerait pas d'éveiller les soupçons des Turcs. Quatorze jours se passèrent; l'émis-
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saire parguinote n'avait pu quitter encore le port de Corfou. Tsavellas se rendit alors à Margariti pour y attendre la ré* ponse du gouverneur des îles. En entrant dans cette dernière ville, il apprit que son projet avait été découvert. Loin de se aisser abattre par ce coup imprévu, et convaincu de la nécessité de débarrasser Souli de toutes lesAouches inutiles, il résolut de payer d'audace et de braver la colère de Vély, qui avait juré de lui trancher la tête. Tsavellas repartit donc pour Souli, se présenta hardiment au pacha, et soutint avec énergie qu'il n'avait jamais formé le dessein qu'on lui imputait. Vély le crut ou feignit de le croire, de peur de pousser les Souliotes à quelque acte terrible de désespoir, s'il exécutait la sentence de mort portée par lui contre leur ancien polémarque. Pendant la nuit, Photos passa furtivement à Kiapha, où il eut la douleur de trouver les choses dans un état qui ne laissait plus d'espoir.-Un autre s'était fait l'instrument docile de la volonté d'Ali ; Eontzonicas avait persuadé à deux cents Souliotes de quitter la place, et les avait conduits dans le canton de Zalongos. Bien plus, les klephtes, démoralisés, avaient traité de la reddition de Kiapha, qui devait être remis aux Turcs le lendemain. Photos n'avait plus rien à faire là. Il courut se renfermer dans Sainte-Vénérande. Six cents Souliotes incorruptibles et inébranlables y luttaient encore, décidés à verser jusqu'à la dernière goutte de leur sang sur le sol de la patrie qu'ils n'espéraient plus sauver.
Ali-Pacha, certain d'en finir cette fois avec ses ennemis, arriva en toute hâte de Janina; il traversa Souli et Kiapha sans s'y arrêter, et marcha sur Kounghi à la tête de plusieurs milliers d'hommes. Il voulait se donner la jouissance
de remporter en personne une victoire qui lui semblait assurée. En apprenant que Photos était dans Sainte- Vénérande, le vizir se répandit en imprécations contre la maladresse de son fils Vély; il différa l'attaque de quarante-huit heures, afin de s'entourer de forces plus considérables, tant le nom seul de Tsavellas lui inspirait d'effroi. Enfin, le 7 décembre 1803, il avait dix mille hommes sous la main.
Pendant la nuit, Photos, qui n'avait rien perdu de son activité, quitta Kounghi avec quatre cents pallikares et deux cents femmes. Il construisit rapidement, à une certaine distance du fort, des palissades et des retranchements derrière lesquels sa troupe attendit les assiégeants de pied ferme. Les Turcs s'ébranlèrent bruyamment au point du jour, et se mirent en marche après que les derviches eurent salué le soleil levant de la prière accoutumée. Jamais pareille ardeur n'avait animé les troupes ottomanes. Elles jetèrent leurs fusils pour avancer plus vite, comptant bien emporter d'assaut à l'arme blanche les faibles retranchements qu'elles avaient devant elles. Les Turcs n'étaient déjà plus qu'à dix pas des Souliotes, quand les klephtes exécutèrent une fusillade bien nourrie qui fit reculer les soldats du vizir. Cinq fois de suite, entraînés par les menaces et les promesses des chefs, les Turcs s'élancèrent contre les retranchements des Souliotes sans parvenir à les entamer. Déjà les klephtes ne pouvaient plus se servir de leurs carabines, devenues brûlantes ; ils continuèrent à se défendre à coups de pierres. Ce singulier combat, où quatre cents hommes tenaient tête à dix mille, durait depuis cinq heures, quand ceux qui étaient restés dans la forteresse
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prirent part à l'action en lançant sur les masses ennemies d'énormes avalanches de troncs d'arbres et de quartiers de roches. Ces gigantesques projectiles causèrent un épouvantable ravage; les Turcs tombaient par centaines. A la fin, le découragement et la terreur se mirent dans leurs rangs décimés; ils se retirèrent à Kiapha, poursuivis par les injures et les huées des femmes souliotes. Après cet échec, Ali courut enfermer sa honte et sa colère au fond de son palais de Janina.
Malgré ces prodiges de valeur, Souli n'existait plus que par l'héroïque opiniâtreté des défenseurs de Kounghi. Pendant sept jours, Samuel, qui voyait avec douleur approcher le terme de sa mission; Tsavellas, qui n'aspirait qu'à trouver un tombeau sur cette terre aimée, au salut de laquelle il avait glorieusement, mais inutilement consacré sa vie; Ghaido, qui dans un corps de femme possédait une âme toute virile, soutinrent par leur exemple les forces défaillantes de leurs compagnons d'armes. Jour et nuit Photos, qui semblait avoir perdu le sentiment de la fatigue, exécutait de sanglantes sorties; mais un ennemi plus inexorable et plus terrible que les Turcs, la famine; qui depuis le commencement de la guerre était l'éternelle menace suspendue sur la tête des Souliotes, préparait la reddition de Kounghi. L'eau même manquait aux montagnards. Pour calmer les cruels tourments de la soif, ils n'avaient d'autre ressource Que de lancer du . haut des rochers à pic dans le lit de l'Achéron, creusé à huit cents pieds au-dessous de Sainte- Vénérande, de grandes éponges qu'ils retenaient par de longues cordes, et dans lesquelles ils introduisaient une pour les faire tomber plus sûrement. Ils exprimaient
sur les lèvres des enfants et des femmes le peu d'eau qu'ils parvenaient à se procurer ainsi. A la fin, ils supplièrent Tsavellas de demander à Vély-Pacha une capitulation honorable. Cette résolution ne leur était pas dictée par le découragement, mais par la tendre pitié que leur inspiraient leurs vieux pères, leurs femmes, leurs petits enfants, et par la nécessité de les soustraire à la moi t. D'ailleurs tout espoir était perdu. Un secours extérieur prompt et puissant aurait pu sauver Kounghi; par malheur, on était encore loin du jour où toutes les parties de la Grèce devaient s'unir pour chasser les oppresseurs. Il fallait capituler. Tsavellas écrivit donc h Vély-Pacha en lui demandant la liberté de sortir de la montagne avec armes et bagages, ainsi que la délivrance de sa famille, captive à Janina.
Vély-Pacha ne connaissait pas la situation désespérée des assiégés, qui avaient eu la force de dissimuler leur détresse jusqu'au dernier moment. Il commençait à craindre que Kounghi ne se défendît longtemps encore, et l'approche de la mauvaise saison faisait redouter à cet homme efféminé le rude séjour de la montagne. Il se hâta d'accorder aux Souliotes ce qu'ils demandaient. Par un acte solennel, daté du 15 décembre 1803 et signé de sa main ainsi que de celle de tous ses lieutenants, il accorda aux chétiens la vie, l'honneur, la liberté, et la permission de se retirer où bon leur semblerait avec leurs armes et tout ce qu'ils pourraient emporter; il leur fournit même des bêtes de somme à cet effet. 11 s'engagea à tenir scrupuleusement sa parole , et consentit, s'il venait à y manquer, à ne plus être compté pour un bon musulman, à être écrasé par la foudre, abandonné de toutes ses femmes et contraint à les reprendre
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après les avoir répudiées trois fois *. Sur h foi d'aussi terribles serments, ses ennemis ne purent mettre en doute sa sincérité*
Quelques heures plus tard, les Souliotes, vaincus non pa les Turcs, mais parla famine et parla trahison, descendaient lentement les pentes escarpées de leur chère montagne. Ils étaient précédés de leurs prêtres , qui emportaient la croix ei les vases sacrés de la chapelle de Sainte- Vénérande. Un morne silence régnait parmi eux, interrompu seulement par les sanglots dont ils ne pouvaient réprimer la violence. Toutes ces mâles figures étaient baignées de larmes, tous ces cœurs indomptables brisés de douleur. Les premières neiges de l'hiver avaient blanchi les hautes cimes de la Selléide , qui semblait prendre ainsi le deuil de ses héroïques enfants et s'associer à la suprême tristesse de leur départ. Arrivés au pied du mont , les Souliotes se retournèrent une fois encore vers Kounghi, et se l'indiquèrent d'an geste muet. C'était un rendez-vous qu'ils se donnaient là dans l'avenir. Puis ils se séparèrent, car ils allaient, suivant leurs instincts divers, prendre des routes opposées. Les uns, le plus grand nombre, sous la conduite de Tsavellas, se dirigèrent vers Parga, d'autres vers les monts Djoumerca, afin de passer de là en Thessalie et de se joindr aux bandes insoumises du belliqueux armatole Palseopoulo d'autres encore suivirent Koutzonicas à Zalongos, car ce dernier, touché du désastre de sa patrie, déplorait la faute qu'il avait commise, et fit de nouveaux efforts pour la racheter par le sacrifice de sa vie.
1. XpovoXoyCa tyjç 'Hrceipou (Chronologie de FÈpire), par Aravantuw. Athènes, 1856.
Seuls, le moine Samuel et cinq Souliotes refusèrent de prendre part à la capitulation. Après avoir disputé pied à pied rentrée de la forteresse de Kounghi à la foule des assaillants, Samuel mit le feu aux poudres, se fit sauter avec ses compagnons, et couronna tragiquement par ce dernier fait d'armes une série d'exploits qui rappellent à l'esprit les temps héroïques de la Grèce. Une chanson populaire, recueillie par M. Zambelios, raconte avec une touchante naïveté ce glorieux sacrifice :
« Un oiseau s'envola de Souli; ses yeux étaient troublés par les pleurs; ses ailes étaient noires. Les Parguinotes lui demandèrent : — a Petit oiseau, d'où viens-tu? où vas-tu, petit oi- « seau?
a — Je viens de Souli, et je m'en vais dans le pays des Francs.
« — Donne-nous de bonnes nouvelles, petit oiseau.
« — Tristes nouvelles! Ils ont pris Souli; ils ont brûlé le moine. »
A peine cette explosion eut- elle assuré à Vély-Pacha la possession définitive de la montagne, que cinq mille Al? banais s'élancèrent à la poursuite des chrétiens sur la route de Parga, car Vély avait reçu de son père l'ordre d'envoyer Photos mort ou vif à Janina. Par bonheur, les Souliotes avaient fait diligence; quelques-uns d'entre eux seulement/ parmi lesquels se trouvaient Dimos Dracos et Photos Tsavellas, étaient encore sur les terres ottomanes, à quelques pas de la frontière, quand les'Albanais de Vély-Pacha les atteignirent. Vingt cavaliers s'étant précipités sur eux de toute la vitesse de leurs chevaux, les Souliotes se retournèrent et firent feu. Photos , comptant bien ne pas survivre à ce dernier combat, s'élança au milieu des cavaliers albanais. Heureusement Dracos le suivit, lui fit un rempart de son corps, et parvint peu à peu à le repousser sur le territoire
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de Parga, dont quelques pas seulement les séparaient , et sur lequel les Turcs n'osèrent les poursuivre.
Ali, furieux d'avoir manqué cette précieuse capture, tourna sa rage contre les Souliotes, qui, sur la foi des traités, s'étaient retirés paisiblement en divers lieux de l'Épire. Il déchaîna sur eux les Albanais, qui, Tes surprenant en détail et sans défense, en firent un massacre général, sans épargner ni l'âge ni le sexe. Deux cents infortunés à peine échappèrent à cette tuerie, rejoignirent Photos, et se rendirent peu de temps après avec lui à Gorfou. Les Russes leur concédèrent des terres à cultiver; mais ces hommes ne purent s'accoutumer à une vie tranquille et 'régulière. Ils ne tardèrent pas à demander aux agitations qui remplissaient alors l'Europe l'aliment que réclamait leur dévorante activité. Les uns passèrent en Russie, les autres en France, d'autres en Italie. A partir de ce moment, l'histoire ne dit plus rien de Tsavellas; on sait seulement qu'il prit du service en Russie et qu'il revint, au bout de- peu d'années , à Gorfou pour y rendre le dernier soupir, après avoir vainement attendu l'occasion de repasser dans sa patrie et d'y rallumer la guerre.
Photos Tsavellas restera célèbre à jamais dans les glorieuses annales de son pays. Son incomparable valeur, sa grandeur d'âme et ses tragiques infortunes , thèmes favoris des improvisateurs de l'Épire, ont fait de ce klephte la figure la plus énergiquement accentuée et en même temps la plus touchante des ballades populaires, qui, réunies et coordonnées par quelque rapsode de génie, formeront peutêtre un jour l'épopée héroïque de la Grèce moderne. On put croire un instant que le mâle patriotisme qui avait animé
Photos s'était éteint dans la dernière catastrophe de Souli. Loin de là : le sublime exemple donné par la montagne n'était pas perda. La Grèce comprit lu réelle faiblesse de ses barbares oppresseurs en assistant à cette lutte où, pendant trois années consécutives, quinze ou dix- huit cents hommes s'étaient défendus intrépidement contre les nombreuses armées du plus puissant pacha de l'empire; elle apprit ainsi ce qu'elle pourrait faire le jour où elle se lèverait tout entière contre ses dominateurs, et dès lors elle commença à secouer sourdement ses chaînes. Concentrée jusque-là sur les hauts sommets et comparable à un incendie qui, du faîte de l'édifice , se transmet aux étages inférieurs, l'insurrection descendit peu à peu dans les plaines et dans les villes. Bientôt elle allait éclater sous l'impulsion d'un homme qui, aussi grand que Tsavellas par le courage, avait sur le polémarque de Souli les avantages de l'expérience, et qui sut profiter des enseignements salutaires que renfermaient les infortunes de la Selléide. En attendant le jour où Botzaris, succédant à Tsavellas, vint transformer la lutte de montagnes en une guerre nationale, les débris glorieux du peuple de Souli, répandus en Europe, réveillèrent, par le récit de leurs exploits et de leurs malheurs, le souvenir de la Grèce depuis longtemps oubliée. Il semèrent ainsi les premiers germes de cette sympathie enthousiaste qui se manifesta plus tard en faveur des Hellènes, et qui contribua principalement à faire triompher l'indépendance grecque, en assurant à cette noble ^ause le généreux appui de la France.
Le nom de Marc Botzaris est un de ceux que les Grecs prononcent avec le plus de fierté. Fils de Eitzos Botzaris, que Ton a vu figurer dans la première guerre de Souli, il naquit en 1788, et passa une partie de sa jeunesse à Vourgarelli, village situé au pied des monts Dioumerca, au nord d'une petite contrée voisine de la Selléide, TAthamanie. Après la défaite des Souliotes en 1803* Kitzos essaya vainement de sauver ceux qui s'étaient réfugiés auprès de lui. Surpris par les bandes féroces du pacha de Janina, renfermé dans un monastère avec quelques centaines de soldats, de femmes et d'enfants, il soutint pendant plusieurs semaines les assauts multipliés de cinq ou six mille Albanais. Marc Botzaris fit durafit ce siège un glorieux apprentissage des armes; mais le monastère fut pris, et ses défenseurs passés ta fil de Tépée. Kitzos, Marc, une femme intrépide dont histoire n'a point conservé le nom, parvinrent seuls à se
faire jour, l'épée à la main, à travers les Turcs, et réussirent à gagner Parga.
Marc Botzaris fui un de ceux qui se rendirent en France, où il s'enrôla. Son séjour sur la terre française n'a pas laissé de traces, et nous savons seulement qu'il passa au bout de quelques années à Gorfou pour y organiser un bataillon de Souliotes dont le gouvernement impérial lui confia la formation et le commandement. Golocotroni raconte l qu'il le rencontra en 1814, au moment môme où un combat allait s'engager entre les Français et les Anglais. Golocotroni était à la solde de ces derniers. Ayant aperçu les Souliotes, il apostropha de loin leur chef, qu'il ne connaissait point encore, et l'invita à venir le rejoindre. Botzaris lui répondit : '« Gomment veux-tu que je trahisse la cause que j'ai juré de servir? Que chacun reste de son côté ! Quand
les coups de fusil seront tirés, nous nous embrasserons. »
Golocotroni apprécia la fidélité de son compatriote, et, après avoir combattu contre lui, il fit de Marc son frère d'adoption, pratique usitée en Grèce entre gens qui s'aiment et s'estiment.
Le séjour de Botzaris en Europe, l'enseignement qu'il tira des grandes choses qui s'y passaient alors, lui valurent une incontestable supériorité sur tous les autres chefs de l'indépendance. Geux-ci n'avaient pas encore dépouillé les vices fatalement enfantés chez les uns par la longue servitude qu'ils avaient subie, chez les autres par la sauvage liberté qu'ils avaient conquise. Le spectacle de leur rudesse
1. Voyez Y Histoire des événements de la Grèce de 1770 à 1830, écrite sous la dictée de Théodore Colocotroni, fils de Constantin, et publiée par les soins de M. Terzetti. Athènes, 1846.
et de leurs rivalités fat trop souvent une source de déceptions pour les Européens qu'un généreux enthousiasme poussa en Grèce de 1820 à 1824, et qui, pleins des souvenirs de l'antiquité classique, s'attendaient à retrouver un Aristide, un Miltiade, un Philopœmen, dans chacun des capitaines grecs. Botzaris seul répondit pleinement à l'attente des étrangers qui combattirent à ses côtés, et réalisa le type rêvé par eux. Les philhellènes que nous avons pu interroger, ou dont nous avons consulté les mémoires *, s'accordent tous à rendre à cetjllustre chef un même tribut d'estime et d'admiration, et leur témoignage justifie le surnom de Léonidas qui lui fut donné. De tous les grands hommes de l'antiquité, ce dernier était en effet celui dont la gloire lui i paraissait la plus digne d'envie; il en parlait sans cesse et aspirait à trouver pour lui-môme de nouvelles Thermopy les et une semblable mort.
A un ardent patriotisme, à une intrépidité sans égale, Marc joignait une vive intelligence, une facilité de parole qui s'élevait sans effort à l'éloquence, une connaissance sé-
1. Parmi ces mémoires, nous citerons ceux de M. Raffenel, attaché à divers consulats de France dans le Levant pendant les guerres de ,\ l'indépendance; de M. Jourdain, officier de marine, qui, ayant passé ! dans l'armée grecque, y parvint au grade de colonel; de M. Maxime i Raybaud, qui fut pendant quelques mois aide de camp du président . ! Mayrocordato,* et de M. le colonel Voutier ; tous connurent Botzaris. Quant aux philhellènes que nous avons pu interroger, deux surtout noua ont fourni des renseignements, le docteur Dumont et le général Tourette. Le premier, après avoir longtemps résidé dans la ville de Lamia, vint habiter Athènes, où il est mort depuis peu d'années, entouré de l'estime et de la considération publiques. Le général Tourette, arrivé en Morée comme officier subalterne, se distingua par sa bravoure, resta au service du gouvernement grec, et devint successivemeat colonel, commandant de la place d'Athènes et général.
rieuse de l'art militaire, et on violent amour de la renommée. 11 se concilia l'affection de tous ceux qui l'approchèrent par la douceur de ses habitudes, et il mérita le respect public par l'intégrité de sa conduite et par son désintéressement. On peut dire que son existence fut aussi exempte de fautes que féconde en grandes actions. Un membre du comité hellénique de Londres, Edward Blaquières, qui fit de longs séjours en Grèce, parle ainsi de Botzaris, qu'il a connu 1 : t A. part les avantages que donnent la science et l'éducation., Marc Botzaris était doué de toutes les vertus auxquelles l'homme peut atteindre, et elles étaient rehaussées en lui par une simplicité de caractère dont on ne retrouve l'exemple que dans les grands hommes de Plutarque. Dès ses jeunes années, il fut l'espoir et plus tard l'admiration de son pays, comme citoyen, comme patriote, comme soldat. »
Ainsi que la plupart des hommes de la race de Souli, Marc était petit, blond, agile et robuste, et, suivant la mode grecque, il portait de longs cheveux qui retombaient en boucles sur ses épaules. Sa physionomie offrait, comme son caractère, un heureux mélange de douceu; , d'énergie et de hardiesse, et sa personne était douée de je ne sais quel charme qui subjuguait tous ceux qui l'approchaient. Botzaris fut un héros dans toute l'acception du terme. L'histoire, malgré la sévérité qui doit présider à ses recherches et conseiller ses jugements, ne jette pas une seule ombre sur le romanesque éclat et l'intérêt touchant dont les poètes de la ' Grèce moderne ont entouré ce nom.
€'esi en 1&20 que Marc débarqua sur les côtes du Gha-
1. Histoire de la Révolution actuelle de la Grèce» Leipcig, 1695
mouri avec quelques centaines de Souliotes ramenés de l'exil. A cette époque, Ali-Pacha était bloqué dans Janina, bravant depuis près de douze années les sentences de mort prononcées contre lui par le sultan. Assiégé par une vingtaine de mille hommes sous les ordres du séraskier Ismaël, il se défendait avec toute la fureur du désespoir, et ne possédait plus guère que son château du lac et la montagne de Souli, où il avait fait construire une immense forteresse garnie de canons à la place de la faible tour de Kiapha. Marc Botzaris, en touchant le sol d^l'Épire, n'avait d'autre pensée? que de regagner promptement les météores * de la Selléide, au sein de Jaquelle ses compagnons étaient impatients de se retrouver. Ne jugeant pas que le moment fût encore venu de soulever efficacement la Grèce, il espérait pouvoir rester neutre entre le sultan et soi\ vassal rebelle, et il comptait voir les forces de la Turquie s'user dans cette querelle intestine. En attendant, il voulait, comme les Rosses l'avaient voulu en 1790, faire peu à peu de Souli le centre d'une conjuration puissamment organisée; mais la marche précipitée des événements allait rendre impossible l'exécution de ce plan.
Sur le conseil du vieux Nothi Botzaris, oncle de Marc, les Souliotes, au nombre de huit cents au plus, en y comprenant les enfants et les femmes, se présentèrent au quartier général d'Ismaël-Pacha, sous les murs de Janina, pour réclamer de lui l'autorisation de s'emparer à leurs risques
1. De l'ancien mot grec (xexéwpa, qui signifie non-seulement météoreS) phénomènes atmosphériques, mais encore tout lieu élevé dans les airs. Ce ternie est très-fréquemment usité par les Grecs modernes dans cette seconde acception. -
et périls des montagnes de Souli, dans lesquelles Ali tenait encore une forte garnison. Ils demandèrent en outre que le représentant du Grand Seigneur leur confirmât les immunités et privilèges dont leurs ancêtres avaient joui. Ismaël leur promit tout ce qu'ils voulurent, à la seule condition qu'ils l'aideraient à prendre la ville de Prévésa, que Vély, fils d'Ali, défendait avec opiniâtreté. Prévésa tombait peu de jours après entre les mains des soldats de Botzaris, qui exigèrent aussitôt le prix de ce service. Ismaël trouva de mauvaises raisons pouf ajourner l'exécution de ses promesses, et Marc acquit la certitude que le séraskier n'avait nullement l'intention de tenir ses engagements. Les Souliotes, usant de prudence et de modération, se bornèrent à ne prendre aucune part aux travaux du siège, et ils s'établirent, à une pçtite distance du camp ottoman, dans le village de Saint-Nicolas, situé sur les bords du lac de Janina, au pied du mont Paktoras.
Ali, informé de leur juste mécontentement, ne négligea point cette occasion d'attirer à lui de tels auxiliaires. Le moyen qu'il imagina pour entrer en communication avec eux sans éveiller les soupçons des Ottomans mérite d'être rapporté. Pendant toute une journée, il tourna le feu de ses batteries sur le bivouac des Grecs, qu'il accabla -d'une multitude de bombes. Pas une seule n'éclata. Les Grecs, surpris de ce phénomène, brisèrent avec précaution quelques-uns de ces projectiles, qu'ils n'étaient pas éloignés de croire ensorcelés. Chaque bombe était remplie de pièces d'or et contenait un billet par lequel Ali assignait un rendez-vous dans le château du lac aux parlementaires que les Souliotes voudraient lui envoyer. Il les priait d'allumer trois feux
MARC BOTZÀRIS. 65
au-dessus du village à la tombée de la nuit, afin de lui indiquer qu'ils consentaient aux pourparlers, et il engageait leurs députés à descendre aussitôt après sur la plage de la douane, où une embarcation les attendrait *. Marc Botzaris n'hésita point à se rendre à l'invitation du vizir avec trois autres capitaines. Ali-Pacha mit tout en œuvre pour persuader à ses anciens ennemis que leur intérêt était de s'unir étroitement à lui , et , afin de ne leur laisser aucun doute, il déroula sous leurs yeux un firman impérial récemment intercepté par ses agents dans les gorges du Pinde. Ce firman autorisait Ismaël à massacrer tous les chrétiens de l'Épire, en commençant par les Souliotes.
Les capitaines grecs se décidèrent à souscrire au traité d'alliance offensive et défensive que le vizir leur proposait : Ali s'engageait à mettre les Souliotes en pleine possession de leur pays, et le jour suivant fut fixé pour l'échange des otages. Parmi ceux des Grecs, on vit figurer le frère, la femme et les enfants de Botzaris. Ce dernier avait réclamé vainement pour lui-même le périlleux honneur de répondre auprès de leur nouvel allié de la bonne, foi de ses compatriotes. Toute la tribu, qui plaçait en lui ses espérances, s'était opposée à son départ; mais Botzaris voulut qu'on livrât en otages ses enfants et sa femme, cette Ghryséis célèbre par ses vertus autant que par sa beauté. De son côté, Ali remit aux Grecs le plus jeune et le plus aimé de ses fils, Hussein-Pacha; il posa seulement pour dernière condition que la tour de Kiapha resterait en son pouvoir, qu'elle servirait de demeure à son fils, et que les Albanais n'en se-