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entre nous les domaines repris aux Tares; puisqu'il veut être tout, tandis que nous, qui avons perdu notre sang, nos enfants, nos biens pendant la guerre, nous vivons égaux à tous les autres, semblables à tous les autres, n'ayant pas plus de droits, d'influence, d'honneurs que le premier venu, comment n'appellerais-je pas cet homme le tyran de la nation? »
De tels discours évoquaient aux yeux des deux Mavromichalis les fantômes d'Harmodius et d'Aristogiton, et transformaient pour eux en un acte de patriotisme l'acte de vengeance personnelle qu'ils méditaient. Zambélio ne les a mis qu'une seule fois en présence de Gapodistrias ; ils exigent la délivrance de Piétro-Bey en des termes d'une arrogance telle que le président ne pouvait que repousser leur demande. Nous regrettons que le poëte n'ait pas insisté davantage sur le caractère farouche de ces hommes encore étrangers à notre civilisation. Les personnages secondaires de la pièce sont en général assez vaguement ébauchés ; l'artiste concentre toute la lumière autour de la figure principale et cherche un puissant relief sur des accessoires volontairement négligés.
Au cinquième acte, Capodistrias, sur le point de sortir à pied et seul pour aller entendre la messe à l'église de Saint- Spiridion, reçoit un dernier avertissement plus positif que tous les autres. 11 fait à peine jour. Axiotis, l'un de ses amis les plus zélés, entre et lui remet une lettre d'une femme dont le nom est connu, Mando Mavrojenni, qui le conjure de ne pas sortir parce que les Mavromichalis l'attendent pour le tuer. Fort de sa conscience, rempli d'ailleurs d'une religieuse confiance dans la protection divine, le président
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n'écouta pas ces avis. Il tomba, ce jour- là même, sur le seuil de l'église où la foule commençait à se rendre, frappé de deux balles au front et d'un coup de poignard dans le ventre. Les balles venaient de Constantin; le coup de poignard, de Georges Mavromichalis. Il expira sans proférer une parole. Mais, par une licence poétique, Zambélio le fait reparaître sur la scène; il lui donne le temps de pardonner à ses assassins et de s'offrir au ciel en holocauste pour le salut et la grandeur de la Grèce.
La douleur profonde et universelle dont les témoignages éclatèrent alors prouve que la nation ne fut pas complice de ce crime 1 . La foule accompagna le cadavre du président à sa demeure avec les démonstrations du plus sincère et du plus bruyant désespoir. Pais elle se dispersa et, pendant plusieurs iours, les rues de Nauplie devenues désertes restèrent livrées aux patrouilles du colonel Alméida, commandant la place. Des groupes de femmes éplorées apparaissaient seules au dehors; elles allaient chanter leurs myriologues et brûler des parfums sous les fenêtres du mort. Quelques-unes, s'étant trouvées à l'endroit où le comte avait été frappé, avaient trempé leurs mouchoirs dans le sang qui coulait de ses blessures; plus tard, nous a-t-on dit, des habitants de la ville achetèrent à grand prix ces reliques. En vingt-quatre heures la Grèce tout entière partagea la consternation de Nauplie. Comme aux premiers jours des guerres de l'indépendance, les pâtres allumèrent des feux sur la cime des montagnes et se crièrent les uns aux autres ces paroles, qui
1*. Nous ne rapportons ici que les circonstances dont nous avons entendu faire le récit. Nous en avons ensuite retrouvé plusieurs dans l'ouvrage de M. Papadopoulo Vréto : Mémoires historiques-biogra-' phiques sur le président de la Grèce. Paris, 1838.
répandirent la funeste nouvelle d'un bout de la Grèce à l'autre en moins de temps que n'auraient pu le faire les plus rapides courriers : c Frères, rentrez vos troupeaux; les Mai* nottes ont tué Barba Janni. »
Des deux assassins, l'un, le plus jeune, fut à grand'peine soustrait à la fureur du peuple, arrêté, condamné à mort par un conseil de guerre et fusillé. Il mourut avec la raillance et la fierté familières à sa race. L'autre, blessé d'abord par un serviteur du comte, Georgi le manchot, fut mortelle* ment atteint d'un coup de fusil que le vieux chef souliote Photomaras lui tira de sa fenêtre. Il expira dans un corps de garde voisin. On ne trouva personne qui voulût se charger de l'enterrer. Le colonel Alméîda fut obligé de forcer deux portefaix à l'enlever. Ces deux hommes, craignant que le contact de ce cadavre sur lequel le peuple avait jeté ses anathèmes ne leur portât malheur, lui attachèrent une corde aux pieds, le traînèrent impitoyablement par les rues étroites et roides qui montent au Palamidi, et, de là, le jetèrent à la mer. Les funérailles du président, dont les restes mortels avaient été embaumés pour être transportés à Corfou », n'eurent lieu que vingt-deux jours plus tard (31 octobre 1831). Par toutes les rues que traversa le cortège, les maisons étaient peintes ou tendues de noir; le sol, jonché des fleurs que les femmes voilées jetaient à profusion des fenêtres; devant toutes les portes, brûlait l'encens qui, dans les croyances superstitieuses des Grecs, exerce une influence
1. Le comte Augustin, frère du comte Jean, auquel il succéda provisoirement, transporta, cinq mois après, à Corfou le cadavre, qui fut inhumé dans le caveau de la famille Capodistrias, au couvent do Notre-Dame de La Platitera.
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salutaire sur les morts comme sur les vivants; hommes, femmes, enfants, suivaient le char funèbre en mêlant aux chants solennels de l'église la triste mélodie de leurs lamentations improvisées.
Ces épisodes achèvent de montrer quels étaient les sentiments de la nation à l'égard de la victime des Mavromichalis. Quelque soit plus tard le jugement définitif de l'histoire sur les tendances politiques du président, le héros doux, généreux, quelque peu mystique que le poëte a dépeint, est bien celui dont l'imagination populaire a gardé le souvenir.
Si nous considérons les tragédies de Zambélio à notre point de vue seulement, nous les trouverons trop souvent dé* pourvues de ces savantes combinaisons dramatiques, de cet intérêt agité, de ces émotions violentes que nous demandons habituellement au théâtre. Mais il nous paraît nécessaire de se placer un instant au point de vue des Grecs pour apprécier le mérije d'une œuvre composée pour eux; et il ne faut point oublier que le sentiment de la curiosité, l'attrait de l'imprévu, n'ont jamais été, en Grèce, l'émotion dominante des représentations, théâtrales. On peut ainsi juger que ces tragédies sont assez remplies par les épisodes héroïques qu'elles» retracent, assez animées, malgré leur mouvement uniforme et lent, par le sentiment patriotique qui les inspire et qui est le plus propre à passionner, à attendrir, à enthousiasmer le peuple pour lequel elles sont écrites.
On a pu se convaincre, en parcourant les précédentes esquisses, que le caractère de la poésie grecque moderne se trouve tout entier dans le sentiment national et populaire qui la domine d'un bout à l'autre, dans le patriotisme en-
thousiaste qui l'inspire sans cesse. La patrie, les maux qu'elle a soufferts, les alternatives de revers et de triomphes par lesquelles elle a passé pour arriver à l'indépendance, la grandeur de son passé, la foi dans son avenir, l'héroïsme de ceux qui ont combattu pour elle, tels sont à peu près les seuls éléments de cette poésie qui n'a trouvé en dehors de là que de bien rares inspirations. Une telle poésie devait réveiller et réveilla en effet, parmi les Grecs, le goût des études historiques; elle rachète à nos yeux, par l'importance de ce résultat, les défauts et les imperfections que la critique est en droit de constater dans ses premiers essais. La renaissance de l'histoire a suivi presque immédiatement en Grèce la renaissance de la poésie; d'étroites affinités les rattachent l'une à l'autre. Les klephtes merveilleux chantés par les rapsodes populaires; les personnages héroïques célébrés par la poésie lyrique et par la tragédie, sont restés les plus grandes figures des annales historiques de la Hellade moderne; le travail raisonné de l'historien ne leur a rien enlevé du prestige dont les avait entourés la fantaisie des
poètes. La poésie a fait plus que de préparer les voies à l'histoire et de présider à son réveil, elle a exercé sur le génie et sur la manière des historiens grecs une influence directe et puissante, que les circonstances ont favorisée. Pour le récit des temps qui ont précédé les guerres de l'indépendance proprement dite, les historiens n'avaient à leur service ni chronique, ni archives, ni documents écrits; ils durent consulter surtout les souvenirs traditionnels de la nation, les chants populaires, les fragments lyriques paç lesquels les rapsodes avaient perpétué la mémoire des épisodes les plus émouvants de l'existence de la Grèce asservie
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et la gloire des hommes les plus remarquables sortis de son sein. Tout en s'efforçant de dissiper l'obscurité des légendes et de réduire des héros presque fabuleux aux proposions de la réalité, ils ne purent faire autrement que de conserver à ceux-ci leur physionomie primitive, et les récits concernant cette première époque ont gardé la poétique empreinte de lajsource à laquelle ils ont été en grande partie puisés. Passant ensuite à la période la plus récente de la régénération des Hellènes, l'historien ne manqua plus de documents précis; mais il eut à peine besoin d'y recourir, car il se trouvait cette fois acteur et témoin des événements qu'il avait à raconter. On trouve alors chez lui, comme chez le poète, l'ardeur, la verve, la passion patriotique, l'enthousiasme de l'homme qui a chaudement pris part à l'action. Aussi les nombreux ouvrages' historiques publiés en Grèce depuis quelques années sont-ils doués d'une saveur et d'une originalité toute particulières. Germanos, évêque de Patras, auteur de mémoires où les causes de l'insurrection grecque et la physionomie de ses principaux chefs sont puissamment décrites, fut un des premiers à lever l'étendard de la liberté et rédigea le manifeste par lequel la Grèce publia devant l'Europe ses droits à l'indépendance. Phiiémon, dont les œuvres accusent de, longues investigations et une science approfondie, a figuré parmi les plus braves capitaines de la Morée; Photakos, qui a dépeint de la façon la plus dramatique Tétat du Péloponèse de 1821 à 1825, était aide de camp du fameux Colocotroni; Tricoupi, l'historien le plus complet et le plus remarquable de la Grèce moderne, a servi sa patrie avec éclat comme soldat, comme législateur et comme diplomate. Les Grecs comparent le style élégant et pur de ce dernier à
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la prose harmonieuse de Xénophon. Sous la plaine de M. Tricoupi, les souvenirs se pressent en foule, les impressions reprennent leur vivacité première, les hommes et les choses renaissent pour ainsi dire. Tout en instruisant le lecteur par l'impartialité de ses jugements et la religieuse philosophie qui les dicte, il l'entraîne et le captive par la variété des tableaux qui se succèdent à chaque page de son livre avec la rapidité de sa pensée; c'est ainsi qu'il vous transporte soudain des gorges de Souli dans celles de Lacédémone , des massacres de Ghios aux victoires des armatoles de la Morée, des orageuses assemblées législatives d'Épidaure ou de Nauplie aux sanglantes querelles des capitaines du Péloponèse. Bien qu'il n'oublie jamais la sobriété qui convient à l'historien, il aime à mêler la peinture des paysages , des camps, des villes désolées, aux récits des batailles et des événements* qui, rehaussés de ces touches pittoresques et colorées, prennent aussitôt une vivante et dramatique allure. Dans l'œuvre de M. Tricoupi comme dans celle de la plupart des écrivains grecs qui ont entrepris des travaux analogues , les séduisantes qualités du poëte se révèlent sans cesse à côté des qualités plus sévères de l'historien. Il est .donc certain que le goût passionné des Grecs pour la poésie, loin de les détourner du goût plus grave des études historiques, le leur a inspiré. C'est pourquoi, si la renaissance de la poésie en Grèce ne s'est pas encore signalée par des chefs-d'œuvre dignes du passé splendide auquel elle prétend se rattacher et dont elle cherche à faire revivre les traditions, elle a du moins exercé sur les destinées do ce pays une influence réelle et salutaire, et produit un résultat fécond : elle a engendré l'histoire et contribué puissamment ainsi à former,
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a élever, à diriger et à mûrir parmi les peuples helléniques l'esprit national, qui a été le principal élément de leur force contre la servitude et de leurs triomphes passés , comme il doit être encore celui de leurs triomphes à venir. .
RIZO RHÀNGABE
ET