‹ La Grèce moderne: héros et poetesChapitre 43 sur 48 · COMÉDIE ET SATIRE · texte numérisé non relu

COMÉDIE ET SATIRE

Gomme la tragédie, la comédie grecque est toute nationale et toute politique. La source de son inspiration est le spectacle de la vie publique des Hellènes beaucoup plus que l'observation de leurs mœurs dans la vie privée. C'est que le peuple grec vit surtout de la vie publique vers laquelle il est entraîné par ses institutions libérales, et dont les agitations plaisent singulièrement à l'ardeur de son naturel, à l'activité de son esprit, à la chaleur de son patriotisme. V Agora est. aujourd'hui, comme du temps d'Aristophane, le théâtre sur lequel il manifeste son caractère, déploie ses facultés et donne un libre cours à ses passions vives et mobiles. Le peuple d'Athènes surtout peut être sous ce rapport l'objet d'intéressantes et curieuses études. Les deux grandes voies de communication de la capitale grecque sont la rue d'fler-

mes et la rue tfEole. La première est an prolongement de la route du Pirée; elle aboutit au palais du roi. La seconde prend naissance aux abords de la place auprès de laquelle sont établies fièrement sous un hangar de bois les quelques pièces de canon qui constituent toute l'artillerie du royaume; elle se termine au pied de l'Acropole, vers le petit temple d'Éole qu'on appelle la Tout des vents. La jonction de ces deux rues perpendiculaires l'une à l'autre forme un vaste carrefour qui est le rendez-vous des Athéniens de toutes conditions. Députés, sénateurs, employés ministériels, militaires, journalistes, ouvriers, prolétaires, tous se réunissent en ce lieu à certaines heures pour s'entretenir de la chose publique et discuter les affaires d'État. Chaque angle de la place a ses groupes; chaque groupe, ses orateurs; et les questions à l'ordre du jour au sénat ou à la chambre sont librement agitées par ce peuple passionné, turbulent et mobile comme le dieu des vents que les anciens adoraient à quelques pas plus loin. C'est là que les divers partis, anglais, français et russe, qui se partagent l'opinion grecque, se livrent en paroles à de bruyantes et formidables batailles. C'est de là que partent les nombreuses manifestations en faveur de la cause italienne; là que se rendent les députés envoyés par les habitants de Corfou auprès des Athéniens afin do célébrer avec eux la fête nationale du 22 mars, jour anniversaire de la proclamation de l'indépendance hellénique; là que, sous l'influence des événements de la Péninsule, se fomente l'agitation puissante qui parcourt ensuite toutes les provinces du royaume et qui répond à l'effervescence non moins grande et à la fièvre d'affranchissement dont la Grèce encore esclave est actuellement animée. La foule athénienne a encore, non loin du carrefour

RIZO RHANGABÉ ET ALËXÀîfDbte SOUTZO. 30?

d'Éole, un autre Heu de rendez-vous que nous ne pouvons passer sous silence, le café de la Belle Grèce (r t àpaia EXXorç.) Les plus zélés agitateurs y préparent leurs motions et leurs discours, tout en roulant entre leurs doigts de blondes cigarettes et en savourant la liqueur faite avec le mastic odorant de Ghios. Plus d'un changement de ministère a pris naissauce dans l'enceinte bruyante et enfumée de cette taverne; plus d'une émeute est partie de ses portes. Le café de la Belle Grèce n'a pas été fermé, les orageux rassemblements de la place publique suivent leur cours ordinaire, et le gpuvernement monarchique n'en est ni moins respecté ni moins solidement assis parmi les Grecs.

A côté du véritable patriotisme qui est l'esprit de ces assemblées populaires, il faut convenir que l'ambition et la vanité ont leur place dans cet état de choses. L'Athénien est possédé de l'amour des honneurs et de la manie du pouvoir. Parmi les hommes qui, du café de la Belle Grèce ou du carrefour d'Éole, discutent les intérêts de la patrie, gourmandent les ministres, refont la carte de la Turquie aux dépens de ses possesseurs actuels, il n'en est guère qui ne se croient appelés à jouer quelque jour le rôle des Coletti ou dçs Mavrocordato, et à tenir le portefeuille de l'intérieur, de la maison du roi ou des relations étrangères. C'est là ce qui a fourni à M. Rhangabé le sujet d'une comédie, les Noces de Koutrouli, qui jouit en Grèce d'une très -grande célébrité. Le nom de M. Rizo Rhangabé est déjà connu du lecteur par la traduction que nous avons faite.de l'une de ses meilleures pièces de vers, la Voyageuse. Cette légende n'est pas la seule que le poète ait composée suivant la manière des improvisateurs. Le Repas 4u klephte, le Coursier, le Départ et quelques autres sont des

chante connus et répétés dans tons les villages et sur tous les chemins de la Grèce par les aveugles qui mendient, par les klephtes qui chassent et par les pâtres nonchalants qui rêvent. En imitant avec un rare bonheur les rapsodes épirotes, M. Rhangabé s'adressait au peuple des montagnes, peuple amoureux de chants et de poésie, moins fait pour les travaux de la paix que pour ceux de la guerre, avide de tout ce qui lui rappelle les aventures et les combats d'autrefois, maintenant qu'il est obligé de laisser ses carabines se rouiller pendues aux murailles. Après avoir écrit pour ces hommes graves et mélancoliques qui attendent dans les campagnes sauvages de la Grèce l'occasion de brûler encore de la poudre pour sortir de leur fière oisiveté, M. Rhangabé a été poussé par la variété de son imagination et la souplesse de son talent à écrire pour un public bien différent, pour le peuple d'Athènes, peuple plein d'esprit et de finesse, joyeux, caustique, railleur, remarquable par l'extrême délicatesse de son goût, et souverain arbitre, aujourd'hui comme autrefois, de la renommée des poètes. L'auteur des Noces de Koutrouîi a tracé la peinture de quelques-uns des défauts et de quelques-unes des faiblesses des modernes Athéniens; ceux-ci se sont reconnus au portrait; ils ont de bonne grâce et sans réserve applaudi à la ressemblance.

La scène se passe dans le célèbre café dont nous parlions tout à l'heure. L'hôte, Spyros destine sa fille, Anthoussa, à un riche tailleur, Koutrouîi. Mais cet hymen révolte l'orgueil athénien de la jeune fille.

« Comment, dit-elle, ne rougissez-vous point au seul mot de tailleur? Cette alliance va d'ailleurs ruiner la position que l'avenir vous réserve. Ici, chacun cherche à gravir l'échelle sociale et à grimper

au sommet le plus tôt possible. Ces grands fleures qui tous éclaboussent et roulent des épaulettes de conseillers et des chapeaux de ministres, qu'étaient-ils d'abord? Un peu de fange et de boue. Et vous, qui possédez des relations superbes; vous, dont la purèe de fèves est le régal quotidien de tous nos grands hommes; vous, électeur et juré, à quoi ne pouvez-vous pas prétendre? Piquez donc les flancs de votre ambition, et ne coupez pas les ailes de votre destinée avec les ciseaux d'un tailleur. »

Anthoussa n'est pas ambitieuse à demi; si elle épouse Koutrouli, ce ne sera que le jour où il deviendra ministre. — Regardez autour de vous, dit-elle à son prétendu pour enflammer son courage, et vous verrez que des puissants du jour il n'en est pas un qui soit tombé du ciel. Celui-ci blanchirait nos murs à la chaux; s'il n'était ministre; celui-là serait mon apothicaire, et ainsi des autres. — Koutrouli ne recule point devant la tâche qu'on lui impose; il se met à l'œuvre et trouve un précieux auxiliaire dans la personne de son élève, Strovili. On voit alors à quoi tiennent souvent à Athènes les émotions populaires, et combien il est aisé de s'emparer de l'esprit crédule de ce peuple d'humeur légère et variable, naturellement enclin à l'opposition, tendant une oreille complaisante aux bruits les plus invraisemblables, aux plus absurdes nouvelles, à tout ce qui flatte son amour du changement et de la nouveauté. Les artifices employés par Koutrouli pour arriver à ses fins sont bien simples : il va prendre à droite et son compère à gauche. Ils parcourront, chacun de leur côté, les rues et les places publiques, accostant les passants et répétant partout ces mots : < Vous savez, le ministre est tombé; c'est Koutrouli, le riche industriel de Syra, qui le remplace. • Le tailleur n'est point sans avoir contracté de hautes amitiés à force d'avoir taillé des habits de

dlo U GRÈCE MODERNE.

travers à toute la ville* Il ira trouver l'une de ses meilleures connaissances, dont la bouche est un fleuve intarissable de paroles; il lui glissera dans le tuyau de l'oreille la nouvelle de sa nomination, et lui recommandera chaudement le silence pour être plus sûr que le secret soit divulgué. Il n'ignore point que, plutôt que de se taire, cet ami montera au haut de PAcropoIe et s'écriera : « S avfycç à0>ïv3uo<, votre bonne étoile vous donne aujourd'hui Koutrouli pour ministre! »

Le stratagème réussit; le bruit d'un changement de minis. tère circule de toutes parts; Athènes est en rumeur; le nom de Koutrouli vole de bouche en bouche; enfin Spyros met triomphalement sous les yeux de sa fille un article du journal semi-officiel qui prononce dans les termes les plus injurieux l'oraison funèbre du ministre de la veille et qui accable son successeur des plus hyperboliqnes flatteries. Anthoussa se rend à l'évidence; elle accorde sa main au glorieux Koutrouli. Survient alors la foule des solliciteurs et des parasites attachés à tous les pouvoirs naissants. Les demandes, les requêtes, les louanges pleuvent autour du nouveau ministre. Koutrouli, qui finit par croire à la réalité de son aventure, accorde d'abord avec une profusion magnifique places, brevets et traitements; mais il s'aperçoit bientôt qu'il a promis plus qu'il ne pourra jamais tenir; il repousse enfin ceux qui se présentent les derniers. Dès ce moment, ses affaires se dérangent. Les tard-venus désappointés s'irritent, se disputent, l'accablent d'injures lui et ceux qu'il a comblés de ses faveurs. L'intérieur du café de la Belle Grèce devient un champ de bataille : tables, verres, bancs, bouteilles volent en éclats contre les murs. Le tapage gagne la rue. Enfin la police arrive, saisit au collet le ministre imaginaire et l'arrête sous

prévention d'avoir par ses mensonges troublé la paix publique et diffamé le pouvoir.

— La belle affaire que nous avons faite là ! s'écrie Strovili au milieu du dépit et de l'ébahissement de chacun; je crois du moins que nous, vivrons longtemps dans la mémoire des Athéniens, et lorsqu'il se fera chez eux beaucoup de bruit pour rien, ils diront : « Ce sont les noces de Koutroulil »

Tel est le canevas sur lequel M. Rhangabé a brodé une série de scènes très-variées, très-vives, très-pittoresquement dessinées, et entremêlées de chœurs à la manière antique. Le chœur ajoute de la sorte à l'action comique un élément plus élevé; il devient l'expression solennelle de la moralité de la pièce et de la pensée de l'auteur. Tantôt il prend le ton de la plus haute satire; tantôt il donne au peuple et à ceux qui le gouvernent d'éloquents et graves enseignements. Voici, par exemple, comment il trace les devoirs de ceux qui sont appelés à présider aux destinées de la nation :

Première strophe, — « Celui qui ambitionne le pouvoir doit 1'en- Yisager non point comme le fruit de la ruse, ni comme un présent de l'étranger, mais comme la récompense du zèle patriotique. Qu'il ne déshonore pas la Grèce en traînant 3a chlamyde aui pieds des étrangers, ainsi qu'un mendiant ses haillons , et qu'il se garde bien de river à son cou une chaîne étrangère. Les hommes immortels qui ont fondé notre grandeur et créé notre gloire cherchaient-ils leur force hors de la patrie? la demandaient-ils au Lacon ou au Perse? Pour s'élever à la hauteur qu'ils voulaient atteindre, attachaient-ils à leur dos des ailes étrangères ?

Deuxième strophe, — « pygmée, prends garde de te rompre le cou en regardant le front de ces géants. Toi qui veux être ministre, as-tu la taille requise pour t'asseoir à la même place que les Phocion et les Périclès ? Souviens-toi que la Grèce est le cadavre sacré d'une morte à laquelle il faut rendre la vie. C'est une énorme pierre précieuse qui est tombée dans l'abîme, et que tu dois, à force de

travaux et de sueurs, remonter sur la haute ctme d'où elle s'est détachée. C'est un sol sacré où le pied du passant distrait glisse à chaque pas dans le sang des martyrs, une terre pleine d'espérances qui renferme le germe fécond de l'avenir. Si tu t'es donné pour mission de replacer sur le front de la Grèce ses antiques lauriers, heureuses et dignes d'envie la ville qui t'a vu naître et la mère qui Va donné le jour. »

On voit par la première, strophe de ce chœur que le poëte redoute pour sa patrie le résultat des systèmes politiques qui recherchent trop exclusivement l'appui de l'étranger, et qui se livrent de perpétuels combats. L'histoire de ces partis, français, anglais et russe, et de leurs victoires successives, serait presque l'histoire de la Grèce depuis son érection en royaume indépendant. Le parti russe, qui a eu longtemps pour chef le comte Metaxas, met surtout en avant l'idée religieuse et fonde la confiance qu'il a dans l'efficacité du protectorat moscovite sur la similitude du culte et des croyances de la Russie et de la Grèce. Il a pour organe le Siècle, b À i«v, l'un des journaux les mieux rédigés d'Athènes. Le parti anglais, le moins populaire, est l'œuvre du fameux Mavrocordato. Il s'appuie sur cette hypothèse que l'Angleterre est, de toutes les puissances, celle qui a le plus d'intérêt à faire de la Grèce un État grand et fort. Mais, en secret, il redoute ses protecteurs plus qu'il ne les affectionne*; et il est un peu le fruit de l'intimidation exercée par les gros vaisseaux britanniques. Ses principaux organes sont l'Espérance et la Mineme, y EXircç et -h A y 0v?vâ. Le parti français, le plus sage et le plus raisonnable assurément, a été créé par un diplomate célèbre, Coletti, qui, de médecin d'Ali -Pacha, est devenu l'un des hommes les plus remarquables de son pays. Il regarde la France comme la protectrice née de la Grèce; c'est par

la propagation de la civilisation et des idées françaises qu'il s'efforce de préparer la Grèce à conquérir la plénitude de sa liberté et de ses droits. Au fond, tous ces partis sont d'accord et visent au même but, la résurrection de la race hellénique; ils ne diffèrent que sur les moyens d'y parvenir et sur le point d'appui qu'il faut donner à la Grèce, trop faible encore pour se suffire à elle-même. Au premier coup de fusil tiré sur les frontières de l'Épire et de la Thessalie, toutes ces nuances d'opinions disparaîtront et s'élanceront ensemble sur le champ de bataille. En attendant, M. Rhangabé voudrait soustraire son pays à l'intimidation qu'exerce l'Angleterre, ainsi qu'aux vues ambitieuses que la Russie dissimule habilement sous le voile de son protectorat religieux. Ce sentiment est clairement expliqué dans le chant allégorique très-connu à Athènes sous le nom de Chœur des Influences, a\ ' Ewppooà . Strovili, qui veut entourer son maître de tous les éléments de succès, lui amène les Influences étrangères; car nul ne peut monter au pouvoir sans leur secours; il s'agit de choisir et de se jeter dans les bras de l'une ou de l'autre. Chacune de ces Influences prend la parole à son tour et se laisse aisément reconnaître au langage que le poëte lui prête :

Premier demi-chœur. — « toi qui a mis un pied tremblant sur l'échelle du pouvoir, je te tends la main ; ne cherche pas d'autre secours. Géant couché sur les glaces, ma puissance embrasse le levant et le couchant; l'astre polaire est un diamant de ma couronne; mon pas fait craquer les glaciers de l'Oural, et mon souffle fait naître les tempêtes hyperboréennes. L'hiver aux sourcils neigeux veille aux portes de mon empire et en ferme l'accès. Ses portes laissèrent un jour passer les forts de l'Occident; mais elles se refermèrent sur eux, et ils restèrent ensevelis sous un linceul immense et froid. O mortel épris de la gloire, à genoux ! adore et chante Hosanna !

baise le talon de ma sandale ; tends ton dos courbé et nu, afin que le knout, aux oogles crochus, y découpe d'étroites lanières, k ce prix, je te donnerai la puissance; tu seras le berger des peuples; ta posséderas l'émeraude et le saphir asiatiques; des ruisseaux d'or jailliront autour de toi. »

Koutrouli ébloui est sur le point de se rendre; mais le rusé Strovili lui conseille d'écouter les autres, c Tout cela est très-bien, dit-il; mais le dos me démange, et le knout ne me plaît point. »

Deuxième demi-chœur. — « L'océan écumeux porte la terreur de mon nom jusqu'aux limites extérieures de Tonde; partout ou la tempête déploie sur la mer ses ailes humides, mon étendard flotte et resplendit comme un météore. Le léviathan, monstre terrible, est mon serviteur: il couve le feu dans son sein et vomit la fumée; il dompte pour moi les flots pressés contre ses flancs nerveux. Mes villes fortes s'élèvent jusque sur les confins du monde; le canon proclame de sa voix d'airain mes lois protectrices. La panthère indienne rampe à mes pieds. J'ai asservi la matière et imprimé à la nature le sceau de mon intelligence. La liberté est à moi; elle siège à mes côtés. Heureux mortel ! soumets avec reconnaissance tes épaules à mon joug protecteur; tu seras esclave et je serai libre; tu seras pauvre et en haillons, et je serai riche; tu seras le pygmée, moi le géant; et si tu refuses les avantages de mon protectorat, je cours sur toi, boxeur invincible et, les poignets fermés, je t'enseignerai une sage soumission »

Troisième demi-chœur. — « Semblable au papillon qui vole de fleurs en fleurs et qui aspire le parfum des unes, la rosée des autres, je m'élance vers tout ce qui est noble, grand et généreux. Je suis aussi parfois le coq ami des combats; alors, debout sur les promontoires, je bats des ailes, j'annonce l'aurore aux peuples endormis et leur chante l'hymne du réveil. A. ma voix, les nations tressaillent et ressentent le frisson de la liberté. Donne-moi ta foi ; je te donnerai en retour la torche qui dissipe les ténèbres de la superstition, une religion d'espérance et non de crainte, une philosophie souriante, le fil d'Ariane, enfin, qui conduit à la liberté. »

On devine sans peine que si l'auteur avait à choisir, c'est à cette dernière influence qu'il demanderait un appui.

Les satires de M. Alex. Soutzo complètent le tableau dont M. Rhangabé a esquissé quelques scènes avec un rare talent. M. Soutzo 4 , poëte remarquable par la beauté de son langage et par l'indépendance de son caractère, a attaqué avec une intarissable verve tous les pouvoirs, tous les régimes, tous les hommes politiques et tous les partis, depuis l'administration du comte Gapodistrias jusqu'à nos jours. Il s'est fait l'écho de toutes les colères et de tous les mécontentements, le plus souvent d'accord avec le sentiment national, le froissant aussi parfois lorsqu'il s'abandonne trop complaisamment à l'amertume de son esprit. Malgré les écarts et les inconstances nombreuses de sa muse, il est aimé du peuple grec> dont il possède les défauts et les qualités : la mobilité, * l'amour de l'opposition, la vivacité d'impression et, audessus de tout cela, l'enthousiasme de la liberté. Nulle part l'idée de la liberté n'a été plus largement comprise et n'a reçu de plus nobles applications que parmi les Grecs. A la suite de leurs guerres contre les Turcs, héroïque manifestation de leur amour pour l'indépendance, l'ardeur qu'ils

1. Frère de Panaïotti Soutzo. Ses Œuvres sont : Panorama de (a Grèce, 2 vol. 1833. — L'Exilé, 1 vol. 1835. — L'Errant, 1 vol. 1839. — Portefeuille poétique, 1 vol. 1843. — La Révolution du 3 septembre, 1 vol. 1844. — Souvenirs de la guerre cTOrient, 1 vol. 1857.

ont déployée pour introduire dans leur vip politique tous les éléments de progrès et pour obtenir ces grandes libertés intérieures, orgueil et force des nations assez heureuses pour les posséder, est non moins digne de l'intérêt et de l'admiration de l'Europe civilisée. Les œuvres de M. Soutzo reflètent ce côté remarquable de l'esprit public en Grèce. A peine sorti de l'état barbare, au moment où les terribles combats de l'Epire et du Péloponèse semblaient devoir absorber toutes ses facultés, le peuple grec aspirait déjà au régime constitutionnel. Dès 1821, les notables du Péloponèse, assemblés à Kaltedja, déclaraient que le gouvernement représentatif était le plus conforme au vœu de la nation et au génie hellénique. Tandis que le sang coulait sur les champs de bataille, les députés grecs tenaient leurs séances à Epidaure, à Astros, à Trézène, et, au milieu même de leurs rivalités, jetaient les bases d'une constitution en harmonie avec l'amour de ce peuple pour la liberté. Ce n'est qu'en 1843, à la suite de bie,n des luttes et d'un grand mouvement populaire dont les œuvres de M. Soutzo nous fourniront l'occasion de parler, que les Grecs obtinrent la charte dont ils jouissent maintenant et qui répond pleinement à leurs instincts libéraux.

M. Soutzo n'est pas sans avoir contribué aux événements qui ont à diverses reprises modifié la politique intérieure de son pays. Sous Capodistrias, il se jeta dans l'extrême opposition. La Grèce était cependant en possession dès ce tempslà d'une dose de liberté qui suffirait à l'ambition de bien d'autres, liberté telle que les ennemis du comte pouvaient impunément conspirer contre lui dans les rues de Nauplie, que les organes des factieux répandaient contre le! pouvoir

leurs plus violentes diatribes sans subir aucune répression, et qu'enfin M. Soutzo lui-même pouvait, sans s'exposer à la moindre mésaventure, publier ses plus mordantes satires. M. Soutzo néanmoins poursuivit le président avec une implacable animosité. Les Grecs, tout en refusant de partager les haines du poète, applaudissaient à ses saillies et approuvaient l'indépendance de sa muse» Il faut reprocher à cet écrivain d'avoir poussé' la passion jusqu'à faire l'apologie de l'assassinat politique dans des stances où il chante le crime des Mavromichalis 1 . Il compromit plus gravement encore sa popularité par la publication de la pièce suivante, intitulée : Dieu*, dans laquelle perce un scepticisme tout à fait antipathique à la nature des Grecs :

« Du haut du ciel, Dieu tenait les rênes du char de la lumière; il prit son télescope et se mit à regarder notre misérable planète. Il considérait les peuples les uns après les autres, et quand ses yeux tombèrent sur la Grèce, il s'écria en branlant la tête : « Si ce malce heureux petit peuple sait ce qu'il fait, je veux bien ne plus être « Dieu.

« Il voguait au hasard, sans pilote et sans voiles; ma main Fa « conduit dans un port assuré. 11 jouit à peine du calme, qu'il ne . « peut plus supporter le poids de sa tranquillité. Il prèle une oreille « complaisante aux conseils de tous les intrigants. Si ce malheureux « . petit peuple sait ce qu'il fait, je veux bien ne plus être Dieu.

« U se confie aux mains des employés qu'il croit tombés du ciel « pour son bonheur; et ceux-ci, quand ils se promènent par les rues « avec leurs grosses épaulettes et leurs chapeaux à plumes, se gon- « lient, se pavanent et s'imaginent être mes représentants sur la a terre. Parfois, je prête l'oreille et j'entends les ridicules prières « de ces hommes. L'un veut la pluie; l'autre, le, beau temps; cha- « cun implore mon assistance pour supplanter son voisin. Trem-

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