‹ La Grèce moderne: héros et poetesChapitre 6 sur 48 · Chronographie de l'Épire, par Aravantinos · texte numérisé non relu

Chronographie de l'Épire, par Aravantinos

raient pas chassés. Les Souliotes acceptèrent sans difficulté cette nouvelle clause, ignorant qu'une redoutable forteresse avait remplacé la tour de Kiapha, qui autrefois n'eût pas contenu plus de cinquante hommes. La nuit suivante, ils prirent le chemin des montagnes. Marc, dont le caractère chevaleresque ne s'accommodait pas d'une fuite nocturne, refusa de quitter sa tente avant le jour, et resta avec un petit nombre de compagnons résolus. Au lever do soleil, il marcha contre les avant- postes turcs, leur envoya quelques balles pour leur annoncer sa défection, et s'élança, sans être poursuivi, sur la trace de ses compatriotes, qu'il rejoignit vers le soir (décembre 1820). La surprise et le désappointement des Souliotes furent extrêmes lorsqu'à leur entrée dans la montagne ils aperçurent les murailles menaçantes élevées sur remplacement de l'ancien pyrgos de Kiapha. Ils se bornèrent à intercepter toutes les avenues de cette citadelle par des postes nombreux confiés à leurs meilleurs pallikares; ils firent en même temps savoir an vizir qu'ils allaient tenir son fils étroitement enfermé dans Souli jusqu'à ce que les clefs de Kiapha leur fassent remises.

Le théâtre sur lequel la guerre allait se trouver transportée demande une description rapide. La Selléide, où s'était illustré Photos Tsavellas, est bornée à l'ouest par une contrée aussi riante que les rochers de Souli sont sauvages, coupée par de nombreux cours d'eau qui la fécondent, couverte de belles forêts , accidentée par de hautes et vertes collines. Cette contrée, que les Turcs appellent le Chamouri, comprend tout le pays entre la Thyamis et l'Achéron, depuis la mer de Corfou au sud jusqu'aux monts Olychi-

niens 1 an nord. La partie septentrionale duChamouri s'appelait autrefois la Thesprotie ; celle qui avoisine la mer portait les noms de Cestrine et d'Aïdonie. De sombres traditions mythologiques consacrent PAïdonie; c'est là que les anciens plaçaient le royaume de Pluton et qu'on retrouve le fameux lac Achérusien, à quelques lieues au-dessus du port Glykys. Lorsqu'on remonte le cours de l'Achéron en sortant de ce port, on suit précisément l'itinéraire que parcouraient autrefois les théories de pèlerins qui allaient consulter en tremblant l'oracle de Dodone. Si, de ce même port Glykys, on longe les côtes de la mer dans la direction du midi, on entre dans le canton de Rogoux, désignation albanaise de l'ancienne Gassiopie. Ce pays est couvert de collines, dont quelques-unes offrent une assez riche végétation, et où les pâtres épirotes viennent passer l'hiver. Il est borné à l'est par l'Arachtus (aujourd'hui Lourcha), sur les bords duquel est construite la ville de Loroux, non loin de l'emplacement qu'occupait l'ancienne cité d'Ambracie, dont il n'existe plus que de méconnaissables vestiges. On passe de là dans la province d'Arta (ancienne Amphilqphie) , qui s'étend sur les rives du golfe Ambracique, en face de l'Acarnanie. Cette riche province forme une vaste plaine toute parsemée de prairies et de bois ; elle s'élève au nord jusqu'aux montagnes abruptes qui forme le défilé de Variadès et celui des Cinq-Puits, à huit lieues environ du golfe d'Arta. Ali-Pacha avait construit aux Cinq-Puits un caravansérail fortifié, et ce poste était un de ceux dont la pos-

1. Les monts Olychiniens (aujourd'hui Olytzika) séparent le Chamouri de la TymphéMe, qui fait partie du canton de Janina, et où était située l'ancienne ville de Passaron.

session importait le plus aux Souliotes, car il commande la route de Janina à la mer, et n'est séparé que par une courte distance des monts Djoumerca 1 , refuge des klephtes les plus aguerris de l'Épire. Le voyageur qui redescend par ce défilé de la Selléide vers Arta jouit d'un panorama féerique, lorsque rien ne trouble la pureté de l'atmosphère : au premier plan se dressent les pics aigus, les sombres anfractuosités, les abîmes profonds et les hautes montagnes de neige de Souli; aux pieds du voyageur, la riante .plaine d*Arta se déroule jusqu'à la mer, qui la baigne de ses flots calmes et bleus; au delà, les montagnes de l'Acarnanie terminent l'horizon. Enfin, à l'est, on aperçoit, par-dessus les alpes verdoyantes des monts Djoumerca, les hauts sommets du Pinde, dont la masse imposante imprime à ce merveilleux tableau un cachet de grandeur et d'austère mélancolie.

Afin de donner à la guerre qui, selon toute apparence, ne tarderait pas à se concentrer autour de la Selléide un caractère de nationalité en même temps que des éléments nouveaux de succès, Botzaris s'empressa de traiter avec les chrétiens de la Thesprotie. Les Souliotes, renonçant enfin à leurs antiques préjugés de race et redoutant l'isolement qui avait causé leur ruine, consentirent à admettre dans leur confédération tous les Grecs des contrées environnantes, et à les traiter sur le pied d'une entière égalité. C'était la première fois que la montagne s'unissait aussi étroitement à la plaine, et la république de Souli, sortant des limites

1. Les monts Djoumerca traversent l'Athamame, qui porte auourd'hui leur nom. Ils forment une chaîne à peu près parallèle à celle du Pinde, dont ils sont séparés par l'ancienne Dolopie.

qu'une imprévoyante fierté lai avait autrefois imposées, s'étendit dès ce moment de Janina au canton de Loroux, voisin de la mer. Botzaris se trouva ainsi à la tête de trois mille cinq cents combattants.

Contraint, par la mauvaise foi d'Ismaël, à prendre les armes pins tôt qu'il n'aurait voulu, Marc songea tout d'abord à couper toute communication entre le camp impérial et l'importante ville d'Arta, capitale de PAraphiloehie. Dans cette pensée, il s'empara du caravansérail fortifié qui commandait l'entrée du déûlé des Cinq-Puits, à sept lieues sad-est de Janina. De ce poste avaneé, il pouvait en outre donner la main aux klephtes belliqueux des monts Djoumerca, dont quelques-uns ne tardèrent pas à le rejoindre. Les échos de HÉpire retentirent alors pour la première fois du Aturc, iracfcf tSv 'EAXvivuv (allons, enfants des Hellènes), hymne patriotique et guerrier composé sur l'air de la Marseillaise, et introduit en Grèce par les Souliotes qui avaient servi sous les drapeaux de la France. Ce chant se propagea rapidement parmi les Grecs, et servit de prélude à quelques-unes de leurs plus belles victoires 1 . La perte du défilé de? Cinq-Puits, jointe à celle de plusieurs caravanes remontant du golfe d'Ambracie et capturées par les Souliotes, jeta l'alarme dans le camp d'Ismaël. Les Turcs n'eurent rien de plus pressé que de choisir trente-six officiers qui durent réciter le premier chapitre du Koran quatre-vingt-douze fois par jour, et trente-six derviches qui furent obligés de recevoir dans le même espace de temps quatre-vingt-douze coups de dis-

1. Nous avons eu souvent l'occasion de l'entendre chanter par les Orophyldkes, troupes irrégulières préposées à la garde des montagnes.

cipline de la main de lear supérieur. Cette première satisfaction donnée à la colère du prophète, trop clairement manifestée par les succès des chrétiens, cinq mille hommes d'infanterie et de cavalerie furent envoyés pour reprendre le caravansérail, occupé par deux cent cinquante Souliotes. Ceux-ci, avertis de cette attaque par Ali-Pacha, laissèrent approcher l'ennemi jusqu'au pied de la petite forteresse, et l'accueillirent par une fusillade à bout portant. Les musulmans n'en montèrent pas moins à l'assaut; mais au même instant Botzaris, embusqué dans les montagnes environ* nantes, se jeta sur eux avec une poignée d'hommes, les culbuta et les poursuivit jusqu'au défilé de Tyriaki. Après ce succès, Marc revint en toute hâte au défilé des Cinq-Puits, afin d'arracher les prisonniers qu'on avait faits au sort qui leur était réservé. Déjà les Souliotes en avaient décapité plusieurs, et formaient un trophée de leurs têtes; Botzaris mit fin à cette exécution sanglante; il ne laissa jamais ternir l'éclat de ses triomphes par de semblables barbaries. Une de ses plus grandes préoccupations fut d'introduire dans ses petites armées la discipline qu'il avait apprise sur les champs de bataille de l'Europe. Aussi les guerres de l'indépendance hellénique prennent-elles avec Botzaris un caractère élevé qu'elles n'avaient point eu jusqu'à lui; elles cessent d'être une suite incohérente de luttes isolées, d'épisodes épars, de victoires sans résultat, de triomphes sans lendemain. Le nouveau chef les dirige vers un but déterminé, qui est l'expulsion des Turcs, non plus comme autrefois d'un village, d'une montagne, d'une province même, mais de tout le territoire hellénique.

Grâce aux succès de Botzaris, l'insurrection gagna rapi-

dément du terrain. La Gassiopie se souleva tout entière. Les Albanais eux-mêmes commencèrent à se dégoûter du service d'Ismaël. Deux de leurs principaux chefs, Tahir-Abbas et Hagos-Bessiaris, tour à tour alliés d'Ali ou du sultan, passèrent aux Souliotes. Le séraskier, dont l'armée avait fait des pertes considérables que nul renfort n'avait encore réparées, enjoignit à Békir-Djocador, son lieutenant, d'entrer en pourparlers avec les Grecs de la Selléide (février 1821). Ceux-ci consentirent à un armistice d'un mois. Le polémarque, inquiet de l'inaction de la Grèce méridionale, profita de cette suspension d'armes pour expédier dans les villages de la Hellade et du Péloponèse des émissaires chargés d'y répandre le bruit de ses victoires. Au bout de quelques semaines, les envoyés de Souli revinrent avec de grandes nouvelles : Germanos, métropolitain de Patras, par un manifeste daté du 26 mars 1821, avait proclamé les droits de la Grèce à l'indépendance, arboré l'étendard de la révolte et réclamé l'assistance des puissances étrangères.

La Turquie cependant venait d'appeler Kourchid, pacha de Morée,à remplacer Ismaël, que le divan accusait d'inertie et de lenteur. Quelques jours avant l'explosion de l'insurrection, Kourchid avait quitté Tripoli tza, sa capitale, où il laissait son trésor et son harem, confiés à la garde d'une troupe d'Albanais. Il arrivait en toute hâte en Ëpire, et s'établissait sous les murs de Janina au moment où expirait l'armistice conclu avec les Souliotesr Ali- Pacha, effrayé, se décida enfin à rendre aux chrétiens la citadelle de Kiapha, pour les attacher plus étroitement à sa cause. Les insurgés de TÉpire, persuadés que de graves événements ne tarderaient point à se passer, se réfugièrent en foule dans la

montagne de Sooli. A partir de ce jour, l'existence de Botzaris ne fut qu'une suite non interrompue de combats, que résument glorieusement trois épisodes mémorables : le siège d'Arta, la campagne de l'Épire en 1822, enfin la bataille de Karpénitzi.

Le siège d'Arta (1821) fut un des faits d'armes qui contribuèrent le plus à établir la renommée de Botzaris. Arta, capitale de l'Amphilochie, est située à douze lieues de Souli et à quelques heures seulement du golfe d'Ambracie. Avec son doux climat, son sol généreux, ses jardins en fleurs, ses bosquets d'orangers et de citronniers, son golfe sillonné de vaisseaux, ses caravanes opulentes qui partaient chaque jour chargées de provisions pour les provinces du nord, avec son archevêché et ses vingt-six églises grecques, dont les coupoles byzantines figuraient d'une façon étrange et pittoresque au milieu des minarets d'or des mosquées, cette cité était alors, après Janina, la plus importante de PËpire. Elle est bien déchue aujourd'hui de son ancienne splendeur. Le gouvernement turc, fidèle à ses traditions de négligence, n'a point cherché à la relever de ses ruines : comme dans toutes les villes situées à l'intérieur de l'empire ottoman, sauf les habitations de quelques raïas grecs enrichis par le commerce, et qui dissimulent avec soin leur aisance pour ne pas éveiller la cupidité peu scrupuleuse des lieutenants du Grand Seigneur, on n'y remarque plus que les traces de la complète incurie des autorités et de la profonde misère du peuple. Cependant la beauté du ciel, qui n'a pu changer, fait encore d'Arta un délicieux séjour.

Bien qu'elle contînt dix mille défenseurs et une forte artillerie, Botzaris songeait depuis longtemps à s'emparer

de cette place, qui lui assurait la possession d'une plage vaste et fertile, en même temps qu'elle lui ouvrait une précieuse voie de communication avec les flottilles hydriotes et les insurgés de PAcarnanie. Pour la première fois, les Grecs allaient assiéger une grande ville et affronter peut-être les chances d'une bataille rangée. Cette perspective souriait singulièrement à leur chef. Botzaris ne voulut rien négliger pour mener à bonne fin une entreprise aussi importante. Les cavernes profondes des montagnes, converties en arsenaux , reçurent des provisions d'armes et de munitions confiées à la garde des prêtres et des vieillards; des hôpitaux s'élevèrent dans les quatre villages de la Selléide pour recevoir les blessés. Les forêts de la Thesprotie et du canton de Rogoux furent sillonnées de chemins; de larges entailles furent faites aux troncs des plus gros arbres, afin de guider les traînards sur la trace de leurs compagnons d'armes. Des postes d'observation occupèrent le sommet des montagnes qui environnent les plaines de l'Amphilochie, afin de transmettre les ordres, les nouvelles, et d'instruire la petite armée chrétienne des mouvements des Turcs au moyen de signaux. Pour dernière précaution, Botzaris fortifia le caravansérail des Cinq-Puits et y mit une garnison capable d'arrêter les renforts que Kourchid ne manquerait pas d'.envoyer à Arta. Enfin, tandis qu'une attaque dirigée contre le fortin du défilé de Variadès détournait l'attention du séraskier, Marc descendit de Souli avec six cents hommes, après avoir assigné rendez-vous aux Chamides sur la limite du cantoû de Rogoux. Malheureusement Botzaris avait compté sans la versatilité habituelle des Albanais/ ses alliés; à peine était-il sorti des montagnes qu'il

apprit que ces derniers s'étaient de nouveau jetés dans le parti du sultan. Loin de se décourager, ii résolut de ne pas rentrer dans Souli avant d'avoir conquis une communication avec la mer. Réduit à ses propres forces et ne pouvant plus songer à s'emparer d'Arta, il se porta rapidement contre la tour de Regniassa, située en face de P}ie de Paxos, sur le rivage où s'élevait l'antique Gassiopée. Après un sanglant assaut, il s'en empara et y installa une garnison; puis, se tournant vers le nord et apparaissant à l'improviste là où les Turcs l'attendaient le moins, il prit en Athamanie le poste important de Plaça, dont il voulait faire un centre d'opérations militaires. Quelques jours plus tard, il taillait en pièces un corps d'armée qui se rendait au camp de Kourchid; il rencontrait ensuite Ismaël-Pacha dans la plaine de Passaron, au pied des monts Olychiniens, et lui faisait subir une sanglante défaite. Enfin, après de nouveaux avantages remportés sur les troupes que Kourchid envoyait de toutes parts à sa poursuite, il vint se reposer à Souli de ces rapides victoires.

L'amour de la patrie n'était pas le seul mobile qui guidât Botzaris sur le champ de bataille. On se souvient que Chryséis et ses enfants se trouvaient comme otages chez le perfide Ali, et que leur délivrance dépendait du salut de ce dernier. Marc éprouvait pour cette femme jeune, belle et dévouée, une tendresse passionnée, bien différente de l'affection stoïque que les Souliotes portaient à leurs fières compagnes. Les femmes de Souli, remarquables surtout par leur intrépidité, aussi habiles que les hommes à manier les armes, possédaient une âme toute virile, dans laquelle le patriotisme, l*honneur, la haine des Turcs ne laissaient aucune place à de

plus doux sentiments. Chryséis, élevée à Corfou, était, au contraire, douée de tous les charmes et de toutes les grâces de son sexe. L'amour que Botzaris avait pour elle, les cruelles angoisses et la douleur que lui causait sa périlleuse captivité, ont laissé des traces dans les poésies populaires de cette partie de la Grèce, Les improvisateurs de l'Épire semblent avoir compris ce côté intime de l'existence de leur héros de prédilection et deviné la source de ses secrètes tristesses. Ils ont chanté la bravoure et les faits d'armes des Moscho et des Chaïdo *, mais ils ont consacré à Chryséis leurs plus louchantes complaintes et leurs plus mélancoliques accents :

« — Chryséis est assise auprès de son métier doré, mais ses yeux ne suivent point sa broderie : ils regardent les nuages et courent après eux.

« Mon cœur est fermé maintenant, il ne s'ouvre plus et ne rit plus comme autrefois ; mes yeux répandent des pleurs, ils forment un lac, une mer. »

« -- Apporte-moi mes habits de deuil {dit une autre chanson) depuis trois mois je n'ai pas eu de ses nouvelles. Il est mort, ou il m'oublie.

« Un petit oiseau s'arrête sur un cyprès : — Il n*est pas mort et il ne t'oublie pomt. Il combat les Turcs à Variadès, à Systrani, à Lelôvp, H a promis dix mille têtes au pacha pour te ravoir ; six mille sont déjà tombées sous ses coups. Ali pleurera bientôt en te voyant partir. »

Ces derniers mots semblent indiquer que le vizir devint amoureux de sa captive. Nous avons recueilli un détail plus significatif à ce sujet de la bouche de l'un de ces bergers que l'on rencontre faisant paître leurs troupeaux à l'ombre de

t L'uuoj la mère de Photos Tsavellas, l'autre, sa sœur, s'étaient distinguées par leur valeur dans les précédentes guerres de Souli.

la forêt d'oliviers séculaires qui environne Athènes. Malheureusement nous n'avons pu retenir et inscrire sur nos tablettes qu'un court fragment de la chanson qu'il nous fit entendre : il montre avec quel légitime orgueil Ghryséis traitait le redoutable pacha.

« Verse-moi à boire, lui dit Ali, et laisse-moi te contempler tandis que je viderai la coupe que tu m'auras remplie.

« Chryséis rougit de honte et de colère. — Je ne suis point ton esclave pour te verser à boire, dit-elle ; je suis petite-fille et fille de primats, et femme de Botzaris ! »

Celui-ci, tout impatient qu'il fût de consommer la ruine des Ottomans et de revoir l'objet de son affection, ne put reprendre son projet contre Arta qu'au mois de novembre 1821. Obligé de renoncer à contracter avec les Albanais une alliance plus que douteuse, il modifia ses plans. Former selon les règles de Tari le siège d'une ville aussi bien défendue lui parut cette fois une entreprise téméraire; il craignait surtout que ses soldats, avides de mouvement, d'imprévu, de liberté, ne fussent point doués delà patience ni du calme que réclament les travaux d'un siège régulier. Il résolut de recourir à l'un de ces coups de main qui flattaient toujours l'humeur entreprenante de ses compatriotes, et qui étaient tout à fait conformes à leur génie militaire. Botzaris s'entendit donc avec le chef des Acarnaniens, Karaïskos, qui promit de lui amener mille hommes, et il quitta Souli le 11 novembre 1821, à la tête de trois cents pallikares. Il comptait arriver pendant la nuit dans les plaines de PAmphilochie, se jeter sur les Turcs au point du jour, culbuter un ennemi déconcerté par la surprise, et donner la main à Karaïskos au centre même de la place, que celui-ci devait attaquer du côté du

f MARC B0TZAR1S. 77

midi. Ce projet, s'il était hardi, ne reposait pas moins sur une base sérieuse, quand on songe avec quelle facilité les Turcs lâchaient pied devant leurs fougueux adversaires. Par malheur, des pâtres turcomans, ayant remarqué le mouvement des Souliotes, jetèrent l'alarme dans Arta. Plusieurs milliers d'Albanais coururent aussitôt défendre le pont fortifié qui traversait alors l'Inachus, et dont Botzaris devait nécessairement s'emparer pour s'approcher de la ville. Marc n'hésita pas néanmoins à tenter le passago. Malgré les instances de leur chef et l'ardeur qui les animait, les Grecs ne dérogèrent point en cette occasion à l'antique habitude qu'ils tiennent des héros d'Homère, et qui consiste à vomir un torrent d'injures contre leurs ennemis au moment d'en venir aux mains. Les récits de bataille qu'on peut lire dans le remarquable travail de M. Tricoupi sur l'indépendance de la Grèce * témoignent de la ténacité de cette vieille coutume nationale; l'auteur représente presque toujours les deux partis s'adressant au début de l'action de mutuels outrages, comme.pour donner ainsi une première issue à leur colère. Marc, désespéré de voir un temps précieux se perdre en paroles inutiles, s'efforça de mettre un terme à ces invectives, et réussit enfin à entraîner ses compagnons. A cet instapt, huit cents cavaliers turcs traversent le pont de l'ïnachus et fondent sur les Souliotes, qui ne peuvent résister. Ces derniers se replient rapidement sur le village de Mihourti, où ils se retranchent dans les maisons. Quatre pièces d'artillerie mitraillent les frêles habitations du village, que

f. ïïïupî8o>vo; TpixouiH] 'Ioropia tyjç E'XXrivixîiç eTïavaarào-ewç. — Spiridion Tricoupi, Histoire de l'Insurrection grecque, $ vol. in-8°; Londres, 1856.

tourne la cavalerie, afin de couper la retraite aux chrétiens. Marc, suivi de quelques compagnons, parcourt les rues, dirige la défense avec un rare sang-froid, fait évacuer les maisons qui menacent ruine, renforce les points les plus vulnérables, et dispose habilement ses hommes, qui, dans le premier moment de désordre, s'étaient barricadés un peu partout et au hasard. Ce combat, qui devait nécessairement aboutir à l'extermination des Souliotes, durait depuis plusieurs heures, quand Nothi Botzaris déboucha inopi dément sur le flanc des Turcs avec quatre cents pallikares. Ce vieux guerrier, en entendant le bruit lointain du canon, n'avait pu résister à l'envie de prendre part à la bataille; il avait retrouvé les forces et l'agilité de la jeunesse pour voler au secours de son neveu, A sa vue, celui-ci forme ses soldats en colonne serrée et exécute une sortie furieuse, tandis que Nothi enfonce de son côté les lignes de l'ennemi, qui ne s'attendait nullement à cette double attaque. Le soir venu, les Souliotes étaient maîtres du terrain jusqu'au pont fortifié; ils reçurent à ce moment un renfort aussi précieux qu'inespéré : deux mille Toxides les rejoignirent spontanément. Ces Albanais étaient commandés par Elmas-Bey, qui, longtemps à la solde de Kourchid, s'était décidé, après la prise de Tripoli tza par les Moraïtes, à embrasser la cause d'Ali- Pacha et de ses alliés les Souliotes.

Deux jours après, Toxides et Souliotes, maîtres des faubourgs en quelques heures, se précipitèrent dans l'enceinte d'Arta, rencontrèrent le brave Karaïskos, qui y avait pénétré de son côté, et après une lutte acharnée restèrent possesseurs des trois quarts de la ville. La nuit sépara les combattants; les assiégeants campèrent sur les ruines fumantes du champ

MARC BOTZÀRIS. 79

de bataille au pied de l'Acropole, qui contenait un château fort et les bâtiments de l'archevêché, dernier refuge du pacha. L'assaut de l'acropole devait avoir lieu le lendemain, et Ton espérait chasser aisément de cette position un ennemi démoralisé par de continuelles défaites. Ce fut un singulier spectacle que celui des derviches toxides et des prêtres souliotes priant ce soir-là côte à côte et rendant grâces au ciel de leur commun triomphe. Les sommets, qui s'échelonnent à diverses hauteurs depuis les collines de l'Amphilochie jusqu'aux pics aériens de la Selléide s'illuminèrent pendant la nuit les uns après les autres : cette longue tramée de feux annonça à Souli la victoire des chrétiens; mais à la lueur même de ces feux de joie un revers de fortune inattendu se préparait. Les beys du Ghamouri étaient en effet depuis plusieurs jours assemblés à Paramythia. délibérant sur le parti qu'ils avaient à prendre. Toujours en proie à ces fluctuations d'esprit qui les poussaient tour à tour d'un camp dans l'autre, ils n'étaient pas plus entraînés vers le Grand Seigneur que vers les Grecs : servir l'un répugnait à leur fanatisme d'indépendance; s'allier aux autres répugnait peut-être plus encore à leur fanatisme religieux. Plusieurs envoyés de Kourchid les déterminèrent enfin par les plus magnifiques promesses à se ranger sous les drapeaux du séraskier. Les beys promirent d'user de toute leur influence auprès de leurs frères les Toxides pour leur persuader de déserter la cause des Grecs* Pendant la nuit qui suivit la prise de la ville basse d'Arta, les émissaires des Chamides réussirent à pénétrer dans la partie du camp affectée aux Albanais. Us supplièrent Elmas, au nom de la religion du prophète, de ne plus combattre dans les rangs des ennemis de leur foi, et

l'invitèrent à se réhabiliter aux yeux des vrais croyants par une prompte défection. Eimas-Bey, cédant à ces exhortations, ordonna aussitôt à ses hommes de lever le camp et de s'éloigner dans le plus grand silence; mais il ne consentit point à tourner ses armes contre ses alliés de la veille. Quand les Souliotes, debout au point du jour, s'apprêtèrent à recommencer le combat, les Toxides avaient disparu comme par enchantement. Cependant Marc, voyant ses compagnons encore exaltés par leurs précédents triomphes, ne désespéra pas de compléter sa victoire. L'apparition des éclaireurs d'un corps d'armée que Kourchid avait envoyé au secours d'Arta par des chemins détournés dissipa cet espoir. Marc poussa néanmoins son cri de guerre et s'élança contre les bâtiments de l'archevêché. Ce mouvement ne pouvait plus avoir pour but la prise de l'Acropole; la défection récente des Toxides, les renforts arrivés aux assiégés, y opposaient un invincible obstacle. En agissant ainsi, Botzaris obéissait, non point à une témérité aveugle, mais à un grand sentiment de générosité. On se rappelle en effet que Karaïskos et les Acarnaniens avaient été entraînés dans cette entreprise par le capitaine de la Selléide; celui-ci voulut, en ce jour de danger, se sacrifier au salut de ses alliés et faciliter ieur*fuite en s'exposant seul aux coups de l'ennemi. Au moment même où il se portait contre les murailles de l'Acropole, il exhorta donc Karaïskos à s'éloigner d'un champ de bataille qui n'offrait plus qu'une défaite inévitable. Mais Karaïskos, soldat plein d'un véritable honneur et d'un opiniâtre courage, refusa de s'éloigner du combat; ce ne fut que sur les ordres formels et réitérés de Marc, qu'il consentit à battre en retraite. Grâce à la gêné-

MARC BOTZÀRIS. 81

reuse inspiration du héros de Souli, autour duquel toute l'attention et tous les efforts des assiégés se trouvèrent ainsi concentrés, les Acaraaniens s'échappèrent et reprirent la route de leur patrie. Quelques heures après, les Souliotes fuyaient à leur tour, et traversaient à la nage PInachus, grossi par une pluie récente.

Ici se place un singulier épisode que nous avons entendu raconter par les gens du pays. En arrivant au bord de l'Inachus, les Grecs virent avec effroi sur la rive opposée un escadron de cavalerie qui se disposait à leur barrer le chemin. Botzaris aperçut en ce moment môme un grand troupeau de bœufs qui, ayant retrouvé la liberté dans le tumulte des combats de la veille, erraient tranquillement autour de leurs étables incendiées. Il ordonna aussitôt à ses soldats de rassembler le troupeau, de se pendre à la queue de ces animaux, et de les piquer violemment avec la pointe de leurs sabres. Les bœufs, exaspérés par la douleur et par les cris que poussaient les Souliotes, se précipitèrent dans le fleuve, entraînant après eux le fardeau dont ils ne pouvaient se débarrasser malgré tous leurs efforts; puis ils tombèrent tête basse sur les cavaliers turcs, dont les montures effarouchées se dispersèrent en tous sens.

Bien que l'expédition d'Arta n'eût pas été couronnée de succès, elle n'en resta pas moins glorieuse pour celui qui l'avait conçue et dirigée. Bolzaris, le premier, avait eu l'idée d'une grande opération militaire qui aurait procuré à. sa patrie d'autres avantages que ceux d'une éphémère victoire. Arta pris, les Souliotes devenaient en effet maîtres des rivages du golfe d'Ambracie, et donnaient la main aux insurgés de TÉtolie, de TAcarnanie et du Péloponèse. Quelle

puissance l'insurrection n'acquérait-elle pas, réunie ainsi en un seul faisceau? Ce projet, comme on vient de le voir, eût réussi sans la défection des Toxides.

Quelques jours après la retraite des Souliotes, la tour de Regniassa fut reprise par les Turcs. Les circonstances qui accompagnèrent ce nouvel échec montrent bien de quelle façon les austères guerriers de i'Épire comprenaient le devoir .et riionneur militaires. Cinquante-trois pallikares seulement formaient la garnison de Regniassa; ils avaient fait serment entre les mains de Botzaris de défendre ce poste jusqu'à la mort. Achmet-Aga les investit avec une troupe de trois mille hommes ; repoussé dans un premier assaut, il jugea prudent de proposer un arrangement aux assiégés, à la tête desquels se trouvait un capitaine du nom de Timolas. Celui-ci et ses compagnons, désespérant de se maintenir en face d'un ennemi aussi nombreux, consentirent à capituler; ils posèrent pour toute condition qu'il leur serait permis de retourner dans leuis foyers avec armes et bagages. Cette clause n'ayant soulevé aucune difficulté, ils évacuèrent le poste qui leur avait été confié; mais lorsqu'ils eurent atteint les rives de i'Achéron, ils rencontrèrent un détachement de pallikares descendus de Souli avec ordre de les désarmer et de leur interdiie l'entrée du territoire d^ la confédération. Les montagnards avaient été indignés de la reddition de Regniassa; ils accusaient de parjure et de lâcheté les soldats de Timolas, qui avaient juré de s'ensevelir sous les ruines de cette forteresse. Ces derniers, accablés de remords et de confusion, essayèrent vainement de fléchir le courroux de leurs compatriotes; ils furent contraints de se laisser désarmer. Un arrêt du conseil des gérontes les retranchait du

MARC botzaris. sa

sein de la patrie. En même temps les maisons qu'ils possédaient dans les villages furent peintes en noir du haut en bas, comme s'ils étaient réellement morts, et leurs femmes se présentèrent en habits de deuil devant l'assemblée des vieillards pour demander le divorce, usant ainsi d'un droit que la rigoureuse législation de Souli leur accordait en pareille circonstance *. Pendant plusieurs jours, ces malheureux errèrent autour de leurs montagnes, repentants et désolés. Enfin, sur l'invitation de Botzaris, naturellement porté à la clémence, les prêtres s'étant interposés entre le conseil des gérontes et les coupables, ces derniers recouvrèrent leurs armes; mais la patrie ne consentit à les admettre de nouveau dans son sein que lorsqu'ils se seraient réhabilités par quelque grande action. Aussitôt les cinquante-trois capitules se précipitèrent avec rage dans les

1. Les femmes jouaient un grand rôle dans la république de Souli. Nous avons vu précédemment comment elles payaient leur tribut à la patrie en temps de guerre. En temps de paix, elles avaient pour mission de maintenir la concorde entre les citoyens. Elles formaient une sorte de tribunal qui jugeait sans appel les querelles survenues entre les individus. Nul, hors les femmes, n'avait le droit d'intervenir dans une dispute. S'il eût été permis -aux hommes d'embrasser la querelle d'un proche ou d'un ami, on aurait vu bientôt naître des haines de famille, des vengeances de tribu, de véritables guerres civiles. La femme seule avait le droit de prononcer un jugement entre deux parties adverses, ou de chercher à apaiser les dissensions d'homme à homme. Une loi bizarre la protégeait contre la farouche humeur de ces rudes montagnards. Un homme convaincu d'avoir battu une femme était passif d'une forte amende ; allait-il jusqu'à s'en faire le meurtrier, il était condamné à entretenir à ses frais autant de citoyens que la femme tuée auraifcpu mettre d'enfants au jour si elle avait vécu. Sur quoi les juges se basaient-ils pour fixer le chiffre qu'aurait atteint la fécondité de la victime et pour déterminer le nombre de citoyens dont il infligeait l'entretien au coupable ? Je ne sais ; ce qu'il y « de certain, c'est que l'application de cette singulière loi était fort redoutée des Souliotes.

campagnes de la Thesprotie, taillèrent en pièces plusieurs troupes qui se rendaient au camp de Kourchid, et reparurent à Souli après avoir lavé dans le sang de l'ennemi la tache faite à leur honneur.

L'intervention de Botzaris en faveur des soldats de Timolas prouve que le polémarque aurait voulu adoucir l'excessive rigueur des* lois usitées chez les Souliotes. Il se révoltait surtout contre l'insouciance que ceux-ci professaient pour la vie humaine. Des champs de bataille sur lesquels s'écoulait la plus grande partie de l'existence de ces guerriers, le mépris déjà mort avait passé dans leurs mœurs et dans leur dure législation, qui n'était écrite nulle part, mais qu'ils tenaient de leurs ancêtres par tradition. Il n'était guère de délit qui ne fût puni de mori, et la plupart du temps les Souliotes, négligeant de recourir à leurs démogérontes *, se rendaient justice eux-mêmes. Un capitaine de Souli, traversant un jour la Parasouiiotide, rencontre un troupeau de moutons, choisit le plus bel animal, le charge sur ses épaules, et s'éloigne sans autre formalité. Le propriétaire du troupeau accourt et réclame inutilement son bien; une violente rixe s'engage, le berger assomme son adversaire d'un coup de massue. Les compagnons du capitaine surviennent à cet instant, et s'apprêtent à venger sur place la mort de leur chef. Cependant le meurtrier les supplie de le conduire devant Botzaris. Cette grâce lui est accordée. Le polémarque essaya vainement de persuader à ses compatriotes que cet homme avait agi légitimement en défendant sa personne et sa propriété. Ceux-ci lui répon-

Page 1