‹ La Grèce moderne: héros et poetesChapitre 7 sur 48 · Composant le conseil des anciens · texte numérisé non relu

Composant le conseil des anciens

dirent que, de mémoire de Souliote, le meurtre d'un capitaine n'était resté impuni, et ils réclamèrent le châtiment immédiat du coupable. Marc réussit néanmoins à obtenir un sursis de quelques heures et à faire remettre l'exécution au lendemain. Le malheureux pâtre fut jeté en prison. Vers le milieu de la nuit, Botzaris,* qui était décidé à le sauver, pénétra auprès de lui et lui remit une bourse bien garnie. « Voici le prix du mouton que tu as perdu, lui dit-il. Je ne te crois pas coupable, puisque tu défendais ta personne et ta vie. Tu es libre; sauve-toi rapidement, car demain je serais forcé de lancer mes hommes à ta recherche. S'ils te retrouvent, je ne réponds plus de toi. » Et, pour plus de sûreté, il ordonna à son protopallikare (sorte d'aide de camp) d'accompagner le fugitif hors de la montagne.

Un mois après l'affaire d'Arta (27 mars 1822), Ali-Pacha fat enfin pris et décapité, et Kourchid, le plus actif et le plus habile des généraux turcs, se prépara à jeter par quatre points différents quarante mille hommes dans la montagne de Souli, qui semblait ainsi réservée à de tragiques infortunes. Marc Botzaris regardait le salut de la Grèce comme attaché à la conservation de la Selléide. L'Épire, au sein de laquelle l'opiniâtre vitalité de la nation grecque n'avait cessé de se manifester depuis plusieurs siècles, lui paraissait être le champ de bataille sur lequel la Grèce devait consommer l'œuvre de son émancipation; la lutte, selon lui, était appelée à trouver son terme dans les lieux mêmes où elle avait

pris naissance. Si cette pensée s'était réalisée, la Grèce aurait conquis son indépendance en peu de temps ; elle eût aussi gardé ces fertiles provinces qu'elle convoite encore, et dont la possession lui aurait assuré dès lors une importance géographique et politique, avec des éléments de force et de richesse que ses étroites limites ne peuvent aujourd'hui lui . procurer. Pour accomplir ce projet, il fallait que Kiapha opposât un infranchissable obstacle aux barbares descendus en foule de Constantinople;il était donc urgent de conjurer le danger terrible dont Kourchid, débarrassé d'Ali, menaçait la montagne de Souli, cette grande forteresse de l'insurrection dans le nord, ce puissant boulevard de l'indépendance. Marc Botzaris se rendit en toute hâte à Gorinthe; il réclama du sénat hellénique, assemblé dans cette ville, un prompt 'secours, qui lui fut accordé sans difficulté. Golocotroni revit à cette occasion son frère d'armes adoptif, ef l'aida de sa puissante influence auprès du sénat. Son entrevue avec le chef déjà célèbre des Souliotes fut signalée par un incident qui témoigne de la simplicité vraiment antique que Botzaris ne cessait de conserver dans ses habitudes. Golocotroni, le premier, alla trouver celui qu'il avait autrefois connu obscur, et qu'il revoyait maintenant environné d'un grand prestige. Il avait revêtu son costume le plus resplendissant : un châle précieux des Indes serrait étroitement sa taille; un sabre au fourreau d'argent ciselé pendait à son côté, et il avait jeté sur ses épaules un -de ces gilets à larges manches couverts d'épaisses broderies d'or que les armatoles se transmettaient autrefois de père en fils, et qui représentaient une valeur considérable.-Marc, au contraire, arrivé à Corinthe sans suite et sans faste, n'avait point quitté le modeste cos-

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tome des montagnards; il portait, comme d'ordinaire, une veste de drap bleu, l'ample capote de poil de chèvre, et des armes dépourvues de tout ornement. Son seul luxe consistait en une ceinture de lio d'une éclatante blancheur, ouvrage de sa sœUr Angélique. Colocotroni, décontenancé par le contraste que la richesse de sa mise formait avec l'accoutrement austère et martial du capitaine de Soulr x parla peu, s'assit à peine, et abrégea une visite qui l'embarrassait; mais il revint le lendemain matin, portant cette fois ses anciens vêtements de klephte : une calotte rouge posée sur le sommet de la tête, une fustanelle toute percée de balles, un cimeterre rouillé, sa longue carabine passée *en bandoulière. A son aspect, Botzaris courut au-devant de lui, et le prenant dans ses bras : « A la bonne heure, frère, s'écriat-il, te voilà comme un pallikare; je te reconnais à présent, embrassons-nous. »

Il ne paraît pas que ces deux hommes se soient rencontrés ailleurs qu'à Corfou et à Corinthe. Colocotroni, le plus puissant capitaine de la Morée et l'un des klephtes les plus résolus que la Grèce ait produits, n'en voua pas moins à Botzaris, malgré de grandes dissemblances de caractère, un attachement qui ne se démentit jamais. Il l'engagea à prendre le commandement des troupes, qui se disposèrent aussitôt à partir pour la Selléide. Botzaris refusa cet honneur. Le chef des Souliotes voulait que l'intervention de la Morée dans les affaires de l'Épire prit le caractère d'une grande manifestation nationale, et qu'on vit bien par là que les diverses provinces de la Grèce étaient "prêtes à s'unir étroitement et ne formaient qu'un seul peuple. Aussi détermina-t-il le président du gouvernement lui-même, Mavrocordato, à se mettre

à la tête de ses troupes. Peu de temps après (mai 4822), le président arrivait àPatras, passait à Missolonghi, et s'acheminait vers l'Epire avec une armée qui comptait dans ses rangs un grand nombre de philhellènes français, allemands, italiens, polonais. Cette petite armée offrait pour la première fois à son pays l'exemple d'un corps de troupes régulièrement organisé, car on y remarquait un régiment grec tout entier dressé et commandé à l'européenne. C'était un noble effort, et à coup sûr Tune des plus grandes preuves d'abnégation et de patriotisme que pussent donner ces hommes, que de renoncer à la vie libre des klephtes, à leurs habitudes d'indiscipline et à leurs goûts aventureux.

Mavrocordato s'associait pleinement à la pensée de Botzaris; il comprenait comme lui la nécessité de sauver l'Epire et d'y concentrer la guerre. On lit en effet dans l'Histoire de M. Tricoupi : « La résistance de Kiapha arrêtait seule les armées de Kourchid, prêtés à se jeter dans l'Acarnanie. La Grèce avait donc un intérêt immense à conserver ce poste avancé et à transporter le théâtre de la guerre sur le territoire de PÉpire. C'est pourquoi, à peine débarqué à Missolonghi, Mavrocordato résolut d'établir un camp au delà du Macrinoros 4 , et d'employer toutes ses forces à la délivrance de Kiapha. » Malheureusement les moyens que Botzaris et le président avaient à leur disposition ne répondaient point à un si grand dessein; leurs troupes atteignaient à peine le chiffre de trois mille hommes. Ils s'avancèrent néanmoins sur Arta, dont la garnison était à elle seule quatre fois supérieure en nombre. Le président et les philhellènes reconnu-

1. Chaîne de montagnes qui borne à l'est les plaines de l'Amphilochie et de la Paracheloïde.

renl la nécessité de s'emparer démette ville avant de chercher à pénétrer dans la montagne de Souli, afin de se créer une place forte dans la plaine et une communication sûre avec le reste de la Grèce; ils ne faisaient là que reprendre le projet conçu par Botzaris quelques mois auparavant. Vers le milieu de juin 1822, les Grecs s'établissaient sur les hauteurs de Comboti, à deux heures environ de la capitale de l'Amphilochie, et bientôt les philhellènes, impatients de se signaler aux yeux de ceux dont ils avaient embrassé la cause, s'avançaient jusqu'aux environs du bourg de Péta, afin de couper toute communication entre les défenseurs d'Arta et les troupes musulmanes occupées au siège de Souli.

Réduits aux abois depuis plusieurs semaines, refoulés dans les derniers escarpements des rochers par la multitude toujours croissante de l'ennemi, dépourvus de vivres, les Souliotes envoyaient courriers sur courriers au quartier général de Comboti pour demander un secours immédiat. A ces nouvelles, Botzaris et Mavrocordato convoquèrent un conseil qui se réunit pendant la nuit, en plein air, sur le bord du petit fleuve Potimi. A côté des officiers étrangers, on y voyait figurer des prêtres à barbe blanche, un petit nombre de Souliotes couverts de leur cape de poil de chèvre, au geste véhément, au regard audacieux, à la mine martiale, rendue plus expressive encore par leur habitude de se raser les tempes et le haut du front; des montagnards duPinde, à la ceinture garnie de pistolets et de gibernes de vermeil; enfin plusieurs chefs d'Albanais auxiliaires, qui écoutaient gravement la discussion, les uns debout et le menton appuyé sur le canon de leur carabine, les autres ^sis sur leurs talons et fumant impassiblement des pipes

longues de trois pieds. Ii fut résolu que Botzaris partirait avec cinq cents hommes pour tâcher de pénétrer dans la montagne, tandis que les philhellènes, soutenus par les Albanais, opéreraient en sa faveur une diversion puissante sur le bourg de Péta. Botzaris se mit en route le lendemain matin, franchit la rivière d'Arta à deux milles au-dessus de la ville, et se tint caché dans les bois, attendant la nuit pour essayer de passer à travers les Turcs. A plusieurs reprises, sa petite troupe se heurta contre les masses épaisses de l'ennemi sans réussir à l'entamer. Vainement il se montra à l'entrée de tous les déOlés, faisant nuit et jour marches sur marches, contre-marches sur contre-marches, dans l'espoir de dérouter les prévisions et de tromper la surveillance de l'ennemi : il se brisa sans cesse contre d'insurmontables obstacles. Au bout d'une semaine, navré de douleur, harassé 4e fatigues, il reparut à Comboti avec trente-deux hommes. Le reste avait succombé dans ces nombreux combats, ou fuitdans la direction du Pinde.

La fortune tenait rigueur aux Grecs, et la cause de l'indépendance semblait perdre le peu de terrain conquis au prix de tant de labeurs. A ce moment, le Toxide Gogos amena mille combattants dans le camp de Mavrocordato. Ce renfort ne pouvait arriver plus à propos, et cependant le président hésitait à l'accepter. Une renommée sinistre pesait sur la tête de cet Albanais, que la voix publique accusait d'avoir assassiné Kitzos Botzaris, le père de Marc *.

1. Peu d'années avant le retour des Souliotes en Épire, Kitzos, ne pouvant supporter l'exil, eut la témérité de revenir à Janina. Il fut assassiné la nuit même qui suivit son arrivée. Gogos fut unanimement désigné par les Grecs comme son meurtrier.

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C'était un vieillard plein d'astuce, élevé à l'école d'Ali-Pacha, auquel il demeura toujours fidèle. Après la prise de Janina, Gogos avait continué à guerroyer contre Kourchid. On put donc croire, lorsqu'il se présenta à Comboti, qu'il était sincère en offrant ses services aux Hell ènes contre les musulmans. Botzaris* foulant aux pieds ses ressentiments personnels, résolut, pour mettre fin à l'hésitation de Mavroçoidato, de se réconcilier avec un homme dont la présence lui inspirait une juste horreur, «nais dans lequel il espérait trouver pour le moment un auxiliaire utile. Il ût venir ce chef dans sa tente, et s'écria en le voyant paraître : t mon père, s'il est vrai que cet homme fut ton ennemi, que ton ombre ne s'irrite point! Le bien de la patrie veut que jo lui pa rdonne. » Et il tendit la main à l'Albanais. « Désormais, ajouta-t-il, soyons frères. Si tu sers loyalement notre cause, je promets de donner la main de ma fille à ton fils. »

Botzaris feommit ce jour-là une erreur dont il ne faut accuser que sa grandeur d'âme. Gogos, en feignant de sous* *crireà cette réconciliation, méditait la ruine des Grecs : il avaitété payé par Kourchid pour les perdre. Quelques jours après en effet, une bataille s'étant engagée à Péta, ce perfide vieillard, auquel un poste important avait été assigné, s'enfuit au plus fort de l'action, et les Grecs furent vaincu à la suite d'une lutte acharnée, dans laquelle les philhellè» nés se signalèrent par les plus brillants faits d'armes. Dixhuit seulement d'entre eux, sur quatre-vingt-seize., survé* curent à ce combat.

Trois jours plus tard, on apprit que les Souliotes, accablés par le nombre, exténués par la famine et la fatigue,

avaient capitale '• Libres depuis plusieurs siècles au milieu de leurs compatriotes opprimés, ces précurseurs de l'indépendance grecque disparaissaient pour toujours du monde au moment même où la liberté allait s'étendre à toute leur nation. Souli tombé au pouvoir du séraskier, Mavrocordato ne pouvait plus songer à se maintenir en Épire. Il reprit le chemin de MissolonghL Sa petite armée, diminuée d'un boa tiers par la dernière défaite, loin de se débander, s'efforça de tenir tête aux troupes victorieuses d'Omer-Brionès-Pacha, qui venait de remplacer Kourchid. Cette poignée de braves recula lentement, disputant le terrain pied à pied, se retournant contre l'ennemi dans toute position favorable, à Loutraki, à Machala, à Vrachori, à Vonitza, à Képhalovrysis; elle fit preuve, durant toute cette longue et difficile retraite, d'un sang-froid et d'une force morale que la présence de Botzaris et des philhellènes contribuait puissamment à soutenir. Enfin, le 21 octobre, les Grecs, réduits à moins de

1. Les uns passèrent de nouveau à Corfou, les autres obtinrent de se retirer à MissolonghL Parmi ces derniers se trouvaient la femme, les enfants et le frère de Botzaris, qui, étant tombés entre les mains des Turcs après la chute d'Ali-Pacha, avaient été compris ensuite dans l'échange du harem de Kourchid, pris à Tripolitza. La terreur inspirée aux Turcs par le nom de Botzaris suffit à protéger sa femme contre les outrages dont elle aurait pu être victime lorsqu'elle passa au pouvoir de Kourchid. Ce dernier la traita avec les plus grands égards ; il aimait à lui parler du redoutable adversaire dont les hardis coups de main lui inspiraient une véritable admiration. Un jour il eut la fantaisie de faire défiler ses troupes devant sa captive, et lui demanda tout à coup si, parmi tant de soldats, il n'en était pas un qui eût quelque ressemblance avec Botzaris. Chryséis, surprise de cette question, lui désigna un Albanais dont la petite taille et lamine martiale offraient un peu d'analogie avec la tournure du polémarque de Souli. « Comment, s'écria Kourchid, qui était d'une stature gigantesque et de formes athlétiques, comment un si petit homme a»t-Jl pu causer tant de maux à mon armée ? »

cent hommes, poursuivis par onze mille Turcs, entrèrent à Missolonghi, dont le siège allait fournir à Phistoire de la Grèce moderne quelques-unes de ses plus belles pages, et à Botzaris son meilleur titre de gloire.

« Qae je voudrais être oiseau, dit une chanson populaire, pour voler à Missolonghi, et voir comme on joue du sabre, comme on tire la carabine, comme ces invincibles vautours de Roumélie font la guerre!...

« De noirs ossements vont s'amonceler autour de Missolonglïi ; ils enfanteront des soldats, et les lions de Souli trouveront là leur joie *. »

La petite ville de Missolonghi, dont le port ne peut guère abriter que des barques de pêcheurs, est située en face de Patras, sur la limite d'une plaine basse et marécageuse que traversent l'Acheloiis à l'ouest et PÉvenus à l'est, et que bornent, à quatre milles au nord, les revers boisés du mont Aracynthe. Du côté de la mer, Missolonghi est, comme Venise, entourée de lagunes à travers lesquelles les Rouméliotes 2 dirigent avec une dextérité merveilleuse ces frêles embarcations qu'ils appellent monoœylons, parce qu'elles sont faites d'une seule pièce de bois, à la façon des pirogues indiennes. Sur cette partie de la côte, la mer est si basse

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