LIVRE II
S. Paul, plus victorieusement que lui : « Mort, je t'ai donc enfin ôté ton fouet ! — Mors, ubi est stimulus tuus ? » J'appelle (et je ne suis pas le seul qui appelle, le Genre Humain tout entier appelle dans la douleur), nous appelons... et ceux qui pourraient nous comprendre ne nous écoutent pas.... Ils continuent à adorer la Mort; car ils continuent à jouer avec elle, à faire de Tart avec elle!...
Alors... tout à coup^ sans transition en moi, sans que rien m'annonçât l'extase... tout à coup mes yeux se fermèrent. Je voyais, mais je ne voyais plus avec mes yeux. Je portai la main à mes paupières : elles étaient closes, et si bien que je ne potvais pas avec mes doigts les relever. Je voyais avec mon front. C'est ce que les magnétiseurs appellent le transport des sens. Il me semblait que mon crâne était devenu diaphane, et que les rayons de la lumière se communiquaient directement à mon cerveau, à la place où se réunissent les nerfs optiques..
Comme j'ai éprouvé plusieurs fois les atteintes de ce phénomène, je résolus, étant forcé de le subir, de ne pas m'en troubler. Seulement, j'étais fort ému.
Après un moment d'attente, je vis Hugo m'apparaitre.
Ainsi, dans ma jeunesse, me promenant dans la forêt de Chantilly, près d'un village nommé Vineuil, dans un abattis de bois, devant un rideau de grands peupliers, dans le clair-obscur, je vis Bazard m'apparaître.
Donc je voyais Hugo aussi distinctement que j'aurais pu le voir dans la réalité, se promenant sur cette même terrasse où je l'ai vu souvent se pramenér, où je me suis promené souvent avec lui.
Est-ce un rêve, me dis-je, est-ce une réalité?
Alors il me passa dans l'esprit qu'il était revenu dans
rUe, qu'il habitait de nouveau sa maison, et que c'étail bien lui que je voyais.
Et à partir de ce moment je tombai complètement dans rillusion; je n'eus plus aucune conscience que je fusse en extase, et, la réserveque j'avais faite jusque-là m'ayant abandonné, je fus bien réellement dans cet état qui n'est ni la veille ni le sommeil, mais qui participe des deux.
Hugo m'aperçut, et il descendit par l'escalier qui, des bains, conduit à la mer... Je crus qu'il accourait à ma voix... 11 franchit rapidement la distance qui nous séparait; il escalada le rocher, et vint s'asseoir auprès de moi.
— Béni sois-tu ! lui dis-je, tu serviras à marquer, aux yeux des hommes, le progrès depuis dix-huit siècles. Il n'y eut alors à protester que l'âme de Caton :
Victrix causa Diis plaçait, sed victa Catoni.
Horace et Virgile chantaient à la cour d'Auguste : te voilà qui pleures avec les proscrits ! Lucain ne pourrait pas refaire son antithèse sans mettre un nouveau poids dans le plateau qu'il oppose au Destin.
Jersey, 1859.