NI DIEU, NI PÈRB
— Je VOUS adjure, citoyens, reprit Seigneuret trésému (car il avait entendu cette voix), je vous adjure de me dire si, lorsque ce coup de tonnerre a éclaté si près de nous (je crois que la foudre est tombée sur les Min-
[Il LA GhEVE DE SAEAREZ.
qtûers ), qudqo'uD d^entre foos a es peur ! Qui de voius a tremblé ? qui de vous a craint la colère des Dieux? qai se soucie que ce coup de tonnerre ait éclaté à droite ou à gauche? C'est cependant à quoi un Romain n'eût pas manqué de faire attention.
— C'est vrai , interrompit le Vieux Savant, Ces Romains furent le peuple le plus superstitieux de la terre. Chez eux la foudre était un bon augure quand on Tentendait du côté droite et elle était, au contraire, un signe fatal quand on l'entendait du côté gauche.
-^ Si la fûudre est tombée sur les Minquiers, comme le pense le citoyen Seigneurel, c'est du plus fatal augure pour nous, dit un ouvrier.
— Mais , continua le Vieux Savant , quand la foudre était partie de l'orient, et que, n'ayant fait qu'effleurer quelqu'un , elle retournait du même côté , c'était le signe d'un bonheur parfait, summœ felicitatis prœsagium, comme Piiûe le raconte à l'occasion de Sylla.
— Donc le tonnerre a grondé, poursuivit Seigneuret; le fluide électrique des nuages s'est uni au fluidt dé ta terre, et la résorption a eu lieu ; la foudre , comme on dit vulgairement, est tombée. Et pourtant nous sommes là discutant tranquillement, et continuant à délibérer.
— C'est encore ce qui vous distingue des Romains , dit le Viettx Savant. Il n'était pas permis de tenir les assemblées publiques lorsqu'il tonnait : Jove tonante, fulgurantâf comitia populi habere nefas. C'est Cicéron qui le rapporte.
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— Mais coiimient, dit un des Fantùmes , pouvaient-ils attacher tant d'importance à un coup de tonnerre? Le tonnerre, la plupart du temps, fait plus de bruit que de mal.
— La superstition n'est embarrassée de rien , reprit le Savant. Les foudres auxquelles on croyait ne devoir atta^ cher aucune importance étaient nommées vana et kruta fulmina. Mais celles que Ton croyait promettre du bien ou du mal s'appelaient fatidica fulmina. La plupart de ces foudres fatidiques étaient prises pour une marque de la colère des Dieux. De ces foudres de mauvais augure , il y en avait dont on ne pouvait éviter le présage par aucune expiation : inexpiaMe fntmen, et d'autres dont la menace pouvait être détournée par des cérémonies religieuses : piabile fulmen.
— Oh ! les superstitieux ! les superstitieux ! s'écrièrent plusieurs des Fantômes.
— Citoyens, laissez-moi enfin conclure, dit d'une voix de tonnerre Seigneuret, lassé de tant d'interruptions. Je demande que la Commission chargée du Programme danne un avertissement aux Poètes, et en général aux Artistes, sur la tendance à imprimer aux Beaux-Arts. Le temps des institutions théologiques est définitivement iMidsé. Tout doit devenir aujourd'hui rationnel, scientifique , positif, l'Art comme tout le reste.
— La liberté pour les arts comme pour tout le reste, dit un Fantôme :
Qu*OD puisse aller môme à la messe, Ainsi le veut la liberté.
176 LA GRÈVE 0E SAMAREZ.
— Moi , je pense, dit Déjacques, qu'il n'y a rien à légiférer là-dessus. Le bon sens des artistes et le bon sens du peuple sufflron^t. Tout ce qui parle de Dieu est aujourd'hui ridicule. La Science est déicide ; elle continuera à renverser tous ces vieux emblèmes sous lesquels se cacha l'ignorance de nos pères. Les poètes, qui avaient donné la foudre à Jupiter, en hériteront pour s'amuser avec elle, comme vous avez fait, par exemple, citoyen Hugo, dans ces vers d'Hernani :
Ah! quand l'amour jaloux bouillonne dans nos têtes, Quand notre cœur se gonfle et s'emplit de tempêtes, Qu'importe ce que peut un nuage des airs Nous jeter en passant de foudres et d'éclairs.
Voilà une antithèse, un cliquetis de mots qui me plaît , et voilà en même temps un emploi légitime de la foudre^ bien que l'hyperbole soit un peu forte. J'approuverais aussi l'usage que La Fontaine en a fait dans sa fable intitulée : Jupiter et les tonneires, si, sous prétexte que Dieu est un bon père, il n'avait pas mis en vers ce proverbe, quil vaut mieux avoir affaire à Dieu qu'à ses saints. Quanta moi, je neveux nrDieu ni saints; je pense làdessus comme Seigneuret.
— c( Tu ne veux pas même un père, pauvre enfant (( abandonné !»
C'était la même voix partie de la fosse de Louise qui se faisait encore entendre. Les Fantômes cherchèrent de nouveau, sans pouvoir le trouver, quel était celui d'entre eux qui avait prononcé ces paroles.