LIVRE III. tl
« sauront-ils? peat-étre au moment où ils s'y attendront le moins,
« et généralement au moment où ils ne le souhaiteront pas. Sous
« ce dernier rapport, tous les hommes ne sont pas égaux : cela
<c dépend beaucoup de l'éducation , un peu des nerfs et des ha-
-i bitudes, mais surtout de la digestion. »
Suivant moi, le Panthéisme Allemand de Shelley était beaucoup moins athée que le Doute absolu de Byron, ce doute invariable qui résonne sur les cordes de sa lyre, depuis les vers de sa jeunesse jusqu'aux dernières stances de Don Juan :
« Je suis naturellement disposé à philosopher sur un tyran tf ou sur une bûche, bref à propos de tout ; et pourtant je n'ai a encore rien gagné près de la Vérité, cette vierge toujours vierge, tt Que sommes- nous et d'où sortons-nous? Quelle sera notre futt ture et quelle est notre actuelle existence? Voilà des questions <c sans cesse posées, jamais résolues. »
Il n'avait rien gagné près de la Vérité, cette vierge toujours vierge. Et pourtant personne n'a plus pensé que lui à la mort! C'était son idée permanente. Elle revient aussi souvent dans ses vers que dans ceux d'Horace, et elle se trouve chaque soir dans son Journal. Quand il écrivit la strophe de Don Juan que je viens de te citer, il ne fit que mettre en vers ce qu'il avait écrit la veille peut-être dans ses réflexions de chaque jour :
a 25 janvier 1821.
« Un jour de plus a passé sur moi ; mais qui est-ce qui vaut le « mieux de la vie ou de la mort? Les Dieux seuls le savent, dit « Socrate à ses jugés à la clôture du tribunal. Deux mille ans tt écoulés depuis que le Sage a fait cette profession d'ignorance' « ne nous ont pas éclairés davantage sur cette importante quesu tion On a dit que l'immortalité de l'âme est un grand
il8' LA GREVE DE SAMAREZ.
a peut-être. Cen est toujours un grand. Tout le monde s'y cram- « ponne : le plus stupide, le plus niais et le plus méchant des <s bipèdes humains est toujours persuadé qu'il est immortel ! »
Non, jamais homme ne s'est interrogé plus sérieusement et plus sincèrement sur ces grands problèmes. Le vois-tu, à Ravenne, quand on rapporte chez lui le corps du gouverneur de la ville assassiné à sa porte :
« Je m'arrêtai à le regarder, car je le connaissais beaucoup.
J'ai bien vu des cadavres, mais jamais dont les traits, après i( un semblable accident, fussent aussi calmes. Bien que percé « à l'estomac, au cœur el au foie, il paraissait endormi; et, « comme le sang s'était épanché à l'intérieur sans que nul flot « hideux vint au dehors indiquer la réalité, il vous eût été difficile « de le croire mort. En le regardant ainsi, je pensai ou je dis : « Est-ce bien là la mort? Qu'est-ce alors que la vie ou la mort? « Parle! — Mais il ne parla pas. — Eveille-loi< — Mais il dor-
a mit toujours Je le regardais (comme j'en ai souvent re-
« gardé d'autres) pour essayer de débrouiller dans la mort quel- « que chose qui pût confirmer, ébranler ou motiver une croyance. <( — Mais c'était toujours le même mystère. »
Jamais savant, je le demande, a-t-il considéré un phénomène avec plus d'attention? Quel phénomène, en effet, que la mort subite! Voilà un homme qui vit, qui pense, qui agit : un peu de plomb, et ce n*est plus qu'un cadavre. Qu'est devenu l'être qui vivait? Il est parti :
« Nous sommes ici, et nous allons là. — Mais où ? Cinq mor- « ceaux de plomb, trois, deux, un seul même, nous envoient « bien loin! — Le sang n'est-il donc formé que pour être rétf pandu? et chacun des éléments de la terre peut-il anéantir ceux a de notre existence ? L'air, la terre, l'eau, le feu, vivent ; et nous, « nous mourons, nous dont l'esprit comprend toutes choses. »