LA MORT DE BTRON
Les médecins avaient déclaré avec assurance que la maladie n'avait rien d'alarmant. Lui, de son côté» s'obstinait à dire que son mal était d'une nature sérieuse. Enfin, on le saigna ; on le saigna deux fois : chaque fois le malade éprouva un évanouissement.
La crainte de devenir fou s'empara de sa grande âme.
— « Je ne peux pas dormir, disait-il au fidèle Fletcher ; n je sais qu'un homme ne peut être sans dormir qu'un « certain temps, après quoi il devient nécessairement tf fou, sans qu'on puisse y trouver le moindre remède; « or, j'aimerais mieux dix fois me brûler la cervelle que « d'être fou. )> — Cependant il s'affaiblissait d'heure en heure, et le désordre de ses expressions annonçait même des accès de délire. A la fin d'un de ces accès : « Écoutez^ « Fletcher, dit-il, je commence à croire que je suis sé- « rieusement malade, et, si je mourais subitement, je « veux que vous ayez quelques instructions, que vous « aurez, j'espère, soin de faire exécuter. » — Ses paroles étaient rapides. Le valet ayant répondu qu'il espérait le voir assez vivre pour exécuter lui-même ses volontés :
— « Non, non, répondit-il avec la même volubilité; c'en « est fait, il faut tout vous dire sans perdre un moment. « — Irai-je, Milord, chercher Une plume, de l'encre et du « papier? — Oh mon Dieu non! vous perdriez trop de « temps, et je n'en ai pas à perdre. Faites bien attention !
a mon enfant! ma chère fille, ma chère Ada! Mon « Dieu! si j'avais pu la voir! Donnez-lui ma bénédiction, <( donnez-la à ma sœur Augusla. Vous irez chezladyByron; (( dites-lui tout. Vous êtes bien dans son esprit... w — Ici sa voix s'affaiblit; il parlait entre ses dents; il agitait ses lèvres sans rien exprimer ; son visage avait quelque chose de solennel, et parfois il élevait la voix pour s'écrier : « Fletcher^ si vous n'exéciite% pas les ordres que je a vous donney je vous tourmenterai plus tardy si je le pui^. a — Milord, dit Fletcher, je n'ai pas entendu un mot de « ce que vous m'avez dit. — Dieu! reprit Byron, tout « est fini. Se peut-il que vous ne m'ayez pas entendu? w — Il essaya encore de parler, mais il ne prononçait distinctement que les noms de Grèce et de ma fille.
Sa maladie avait duré dix jours, et, dès le début, il l'avait considérée comme sérieuse. Ce qui pouvait en résulter, la suite, s'il venait à mourir^ le où il iraity ont dû l'occuper pendant ces dix jours , lui le Penseroso de la mort! Mais de cette dernière méditation rien n'est sorti que le doute, dont on trouve une trace singulière dans celte plaisante menace qu'il fait plusieurs fois à Fletcher pour être obéi après qu'il ne pourra plus rien : h Fletcher, c( si vous n'exécutez pas les ordres que je vous donne, j^ « vous tourmenterai plus tard , si je le puis. » Fletcher croyait aux revenants (1).
(!) Dans une lettre à Murray, écrite de Pise le A décembre 1821, Byron dit : v Je suis ici dans un vieux palais féodal sur rAruo..., si « plein d'esprits que le savant Fletcher, mon valet, m'a demandé la « permission de changer de chambre, et puis a refusé d'occuper sa nou- « velle chambre, parce qu'il y avait encore plus d'esprits que dans « l'autre. «