LIVRE III
Écoutez.... et ne riez pas ; si je vous citais d'autres jugements , vous auriez encore plus à rire :
a Faust est Texemplaire du génie sans but, le type de tous les hommes sans avenir. C'est Tidéal irréalisable , c'est un avortement. Gœthe avait assisté à plusieurs révolutions philosophiques qui n'avaient pas changé grand'chose dans les mœurs et dans les institutions de l'Allemagne. Il se trouvait en Saxe, entre Kœnigsberg, Munich, et Berlin, trois foyers de transcendantalisme et d'indifférence politique. Gœthe dut se demander : A quoi bon la science de Kant, de Fichte, et de Scbelling, qui meurt aussitôt que née, et qui passe sans rien produire, qui disparait sans laisser seulement ses sandales sur les bords du cratère? A quoi bon métaphysique, théologie, psychologie, jurisprudence, médecine? A quoi bon la pensée dans un monde qu'elle émeut sans le renouveler? Faust, tu es un vieux fou ! Méprise le mégacosme et le microcosme. Va-t'en dans la rue attendre quelque innocente Hlle, à qui tu parleras d'amour, et qui te donnera le bonheur ; quand Satan te viendra reprendre , tu auras fait au moins quelque chose. — Voilà le Faust allemand , le Faust de Gœthe, Vimpuissance intellectuelle. »
Et il me lisait cela d'un front imperturbable !
— Ainsi , lui dis-je, le sens du Faust y ce serait d'aller dans la rue attendre quelque innocente fille , à qui l'on parlerait d'amour, et qui vous donnerait le bonheur?
Mais c'est tout le contraire de ce que fit Gœthe. Lisez donc ses Mémoires, consultez tout ce que nous savons de sa vie.
Il trouva une de ces innocentes filles, déjà mariée, et il se donna juste assez d'amour pour faire Werther sans se tuer lui-même.
Il chercha ensuite, il trouva une autre de ces innocentes
filles (celle-ci n'était pas mariée), et il lui donna assez d'amour pour pouvoir peindre à sa guise la malheureuse Marguerite. Puis quand Frédérique (elle s'appelait Frédérique) eut posé pour l'artiste, l'artiste, fermant son cœur qui ne s'était pas ouvert, devint l'auteur de Faust, M. le conseiller Goethe, fier de son œuvre et assez dédaigneux pour les innocentes filles.
J'allais continuer, mais il ne me laissa pas.
a — Mon siège est fait, me dit-il; prenez-le, ou le refusez. J'ai lu mon article à Béranger et à Lamennais : tous deux l'approuvent. )>
Devant cette haute approbation, je m'inclinai , et l'article parut dans notre Encyclopédie.
Par malheur pour une si docte appréciation, ni Fichte, ni Schelling, ni, je crois, Kant lui-même, n'avaient écrit ni parlé, quand Gœthe publia Werther en 1774, sous Louis XV, quatre ans avant la mort de Voltaire et de Rousseau, quinze ans avant la Révolution. Faust ne parut pas précisément cette année, mais Gœthe le composait presque en même temps que Werther.