LIVRE ni
poétiques tout à fait hors ligne apparaissent dans chacune des deux grandes régions entre lesquelles se divise l'Europe intellectuelle , c'est-à-dire , d'une part , l'Angleterre et l'Allemagne, représentant tout le Nord, et de l'autre la France, qui représente toute la partie Sud-Occidentale , le domaine particulier de l'ancienne Civilisation Romaine. Autour de ces grands hommes gravitent, comme les planètes autour des soleils, une foule d'écrivains remarquables, mais d'un ordre inférieur. Byron , par la nature particulière de son génie , par l'influence immense qu'il a exercée , par la franchise avec laquelle il a accepté ce rôle de doute et d'ironie , d'enthousiasme et de spleen , d'espoir sans borne et de désolation, réservé à la poésie de notre temps, méritera peut-être de la postérité de donner son nom à cette période de l'Art : en tout cas, ses contemporains ont déjà commencé à lui rendre cet hommage. C'est que nul n'a su mieux reproduire , avec une parfaite originalité, l'effet de cette poésie Shakespearienne dont l'Allemagne et la France sont aujourd'hui plus enthousiastes que l'Angleterre elle-même. Gœlhe cependant l'avait précédé de bien des années. Mais Gœthe, dans une vie plus calme, se fit une religion de l'Art; et l'auteur de Werther et de Faust , devenu un demi-dieu pour l'Allemagne, honoré des faveurs des princes, visité par les philosophes, encensé par les poètes , par les musiciens, par les peintres, par tout le monde, disparut pour laisser voir un grand artiste qui paraissait heureux, et qui , dans toute la plénitude de sa vie , au lieu de reproduire la pensée de son siècle , s'amusait à chercher curieusement l'inspiration des âges écoulés ; tandis que Byron , aux prises avec les ardentes passions de son cœur et les doutes effrayants de son esprit , en butte à la morale pédante de l'aristocratie et du protestantisme de son pays, blessé dans ses affections les plus intimes , exilé de son ile , parce que son ile anti-libérale, anti-philosophique, anti- poétique, ne pouvait ni l'estimer comme homme , ni le comprendre comme poète, menant sa vie errante de grève en grève, cherchant le souvenir des ruines, voulant vivre de lumière, et se rejetant
248 LA GRÉV£ DE SAMAREZ.
dans la nature , comme autrefois Rousseau, fut franchement philosophe toute sa vie, ennemi des prêtres, censeur des aristocrates, admirateur de Voltaire et de Napoléon, toujours actif, toujours en tête de son siècle , mais toujours malheureux, agité comme d'une tempête perpétuelle ; en sorte qu'en lui l'homme et le poète se confondent, que sa vie intime répond à ses ouvrages; ce qui fait de lui le type de la poésie de notre âge (1). »