‹ La grève de Samarez: poème philosophiqueChapitre 329 sur 436 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

leur racine dans le ciel. J*allais parler quand : — Nous sommes maintenant au point que je veux , dit Maddalo, et il donna ordre aux gondoliers de cesser de ramer. — Regardez, Julien, à Touest, et écoutez bien si vous n'entendez pas une cloche d un son plaintif et lent. — J'écoutai, et vis , entre nous et le Soleil , dans une ile , une construction comme serait celle que le temps aurait formée , en ajoutant, d*âge en âge, bâtiments à bâtiments pour des usages vils : édifice sans fenêtres, difforme, et lugubre; — et, au sommet, une tour ouveirte , où pendait une cloche , qui , dans le rayonnement, brandissait et se balançait. Nous étions à une juste distance pour entendre sa rude langue de fer. Le large Soleil se couchait derrière, et elle sonnait sur un mode énergique et lugubre.

« — Ce que nous voyons est THôpilal des Fous et sa tour beffroy, dit Maddalo; et toujours, à cette heure, ceux qui passent Teau entendent cette cloche, qui avertit les maniaques de quitter chacun leur cellule pour aller à vêpres.

^ -^Ils ont, repris-je, précisément autant de capacité que de besoin de prier leur sévère Créateur, soit pour le remercier de leur sombre lot, soit pour en espérer quelque chose.

a — Oh ! oh ! vous parlez comme dans les années passées , dit Maddalo; il est étrange que les hommes ne changent pas. Vous étiez et vous êtes un infidèle dangereux dans le troupeau du Christ, un loup pour les tendres agneaux. Si vous ne savez pas nager, prenez garde à la Providence.

« Je le regardai ; mais le gai sourire s'était évanoui de son œil.

a — Et telle est pourtant , s'écria-t-il , notre Mortalité. Voilà l'emblème et le signe de ce qui est éternel et divin ; et , comme cette cloche noire et lugubre, Tâme, suspendue dans une tour éclairée du ciel , doit sonner pour appeler nos pensées et nos désirs à s'agenouiller autour du cœur brisé, et à prier, comme font les fous , pourquoi? Ils ne le savent pas, jusqu'à ce que la nuit de mort, comme cette étrange vision du coucher du Soleil, sépare notre mémoire d'elle-même , et nous de tout ce dont nous avons pris souci, et qui ne nous en a pas moins échappé.

11 ^ ti

n Je conserve le sens de ce qu'il dit, quoique je gâte la force de ses expressions. Cependant la large étoile du jour avait disparu derrière la montagne, et la cloche noire devint invisible ; et la tour rouge parut grise; et, au milieu du reste, les églises, les vaisseaux , les palais , se confondirent dans Tobscuritë. Dans la mer de pourpre , les teintes oranges du ciel tombèrent silencieusement. Nous nous dîmes à peine quelques mots , et bientôt la gondole me déposa à mon logement sur sa route. »

— Je cherche dans ma mémoire, dit la Voix dans Tombre, si j'ai jamais entendu, dans le genre triste, rien de plus achevé.

— Que dirais-tu donc , si tu lisais l'anglais ! Car les vers sont d'un travail aussi achevé que le reste.

— Quelle scène ! ajouta-t-elle , rien n'y manque.

— En effet, la Nature est là, et l'Humanité aussi. Malheureusement la Nature a deux langages... En aura^ t-elle toujours deux? ou ne les a-t-elle que parce que l'Humanité en a deux aussi ? Byron avec son doute et ses terreurs, Shelley avec... comment dirai-je?... avec son Programme...

— Ah ! pour le coup, interrompit le Vieux derrière moi, tu nous le diras ce Programme, que je t'ai demandé par deux fois, que tu nous fais tant attendre.

— Pas encore, répliquai-je, la parole est à Shelley :

« Le jour suivant fut pluvieux , froid, et sombre. Avant que Maddalo fût levé, j*étais chez lui; et, en Tattendant, je jouai avec son enfant (1). Jamais la douce Nature ne fit plus aimable jouet: une sérieuse, subtile, sauvage, et pourtant douce créature; gracieuse sans dessein, et imprévoyante ; avec des yeux! —

(i) Allégra (la Lélia de Don Juan). Byron voulait qu'elle partageât sa fortune avec sa fille Ada. Elle mourut avant son père.

Page 1