LIVRE III
moavements, ce fat la peine et la fatigue , comme quand on a fait fermenter et jaillir de son cœur brûlant l'éloquence de la passion. Bientôt il releva sa triste douce figure et ses yeux brillants et vitreux , et parla : — d'abord , pendant quelques instants , comme un bomme qui a écrit, et pense que ses paroles ont dû toucher un coeur, ne réfléchissant pas que Télre à qui il s'adresse est dans un pays éloigné ; — ensuite , comme quelqu'un qui reprocherait des actions à n'être jamais effacées, avec une profonde compassion de soi-même. Puis son discours se perdit en plaintes, et alors ses mots devinrent sans modulation et même inexprimés; — mais à l'accent vibrant, on pouvait deviner que c'était le désespoir qui les rendait uniformes. Et tout cela pendant que le bruyant ouragan sifflait à travers la fenêtre, et que nous nous tenions derrière lui, dérobant ses accents au vent jaloux, sans être vus. Je me souviens encore très-distinctement de ce qu'il dit, tant fut forte l'impression que ses paroles me firent. »
Je trouve, dis-je après un silence, que Shelley a véritablement fait un tour de force. Combien de poètes anciens et modernes, depuis Horace et Tibulle jusqu'à Alfred de Musset, ont jugé bon de se venger de leurs maltresses, comme ils les nomment, par des satires et des épigrammes! misérable vanité la plupart du temps, et qui fait demander : Valaient- ils mieux que ces femmes ?
Mais ici le cas est bien différent; c'est un père , c'est un époux, — déshonoré par la mère de ses enfants, — forcé (car on a fait peser la honte sur lui encore plus que sur elle) de révéler les secrets les plus intimes de la vie conjugale, — et obligé, tout en faisant la confession de cet autre lui-même , de se respecter encore en elle, et de respecter ses enfants dans leur mère! C'est la situation, mais bien amplifiée, d'Oreste poursuivant la vengeance du meurtre de son père. Supposez ce père sorti du tom-
su LA GREVE DE SAMAREZ.
beau^ comme le père d'Hamlet, et obligé de faire luimême ce qu'accomplissent Oreste et Hamlet , mais le faisant avec désespoir, avec amour encore, avec le sentiment le plus profond d'un lien indissoluble que la fatalité le force à dissoudre et lui défend en même temps de dissoadre. En vérité, c'est un effort inouï que Shelley a fait là. Pourtant, que d'hommes ont souffert des souffrances analogues, sans s'être jamais senti la force de les exprimer! Il faut avouer, au surplus, qu'il a trouvé un bon moyen, le seul peut-être qui existât : c'est de mettre le récit de son infortune dans la bouche d'un insensé.
— A ton tour, dit la Voix dans l'ombre, tu nous refroidis avec tes commentaires. Laisse parler le Fou !
« Mois après mois, s'écria-t-il , porter ce fardeau! et, comme une haridelle qu'on pousse à coups de fouet et d'aiguillon, traîner la vie, qui semble une lourde chaîne, s'allongeant en arrière de maint chaînon de douleur! et ne pouvoir dire ce que je souffre! Oh! ne pas oser donner une voix humaine à mon désespoir! Mais vivre , et me mouvoir, et. . . ceci est affreux ! . . . sourire , comme si jamais je ne m'étais mis à l'écart pour pleurer ! et porter ce masque de fausseté même devant ceux qui me sont le plus chers , — non , certes , pour mon propre repos. Hélas ! ni le mépris , ni les vexations, ni les mauvais traitements de la haine, ne sauraient être aussi pesants pour moi que ce mensonge. Mais c'est que je ne puis supporter des figures plus altérées qu'elles ne doivent , de toute nécessité, l'être; des embrassements plus changés et plus froids ; plus de misère , de désappointement, et de défiance à m'avouer pour leur père. Je voudrais que la poussière fût déjà répandue sur mon corps! que la vie eût cessé de se fatiguer à souffrir dans mon front ! Et alors ces pensées s'en iraient à la fin ! Il n'y a pas à craindre qu'une semblable peine puisse tourmenter les morts.