‹ La grève de Samarez: poème philosophiqueChapitre 334 sur 436 · LIVRE ni · texte numérisé non relu

LIVRE ni

— Eh bien , conte-nous-la.

— Je n'ose, je crains d'interrompre la plainte du Fou. Ne m'as-tu point dit que je té glaçais avec mes commentaires ?

— Pourtant...

— Mais à propos , madame l'Accusatrice publique , n'avez-vous pas, dans votre Réquisitoire, parmi les questions auxquelles je dois répondre, celle-ci : Comment s'était formé le génie de cet homme étrange? Je te dis , moi , ce que je t'ai déjà dit, que ce génie ne s'était pas formé, qu'il préexistait.

Écoute :

a ! je me souviens bien de Theure qui ouvrit le sommeil de mon esprit , quand les nuages qui cachent à renfance le monde se dissipèrent. C'était par une belle matinée de mai , et je me promenais sur le gazon qui luisait au soleil , et je pleurais sans savoir pourquoi , jusqu'à ce que s'élevèrent, de la classe voisine , des voix qui , hélas ! n'étaient qu'un écho d'un monde de douleurs, — le débat âpre et rebutant de tyrans et d'ennemis.

a Et alors je joignis les mains, et regardai autour de moi; mais personne n'était là pour se moquer de mes yeux ruisselants, qui versaient leurs chaudes larmes sur la terre embrasée. Ainsi, sans honte, je prononçai ces paroles : « Je serai sage, et juste, et « libre, et doux, si en moi est un tel pouvoir; car je finis par « être fatigué de voir l'égoïste et le fort tyranniser toujours, V sans remords et sans frein. » Je séchai alors mes larmes, mon cœur devint calme, et je fus débonnaire et hardi. »

— Débonnaire et hardi! interrompit la Voix dans l'ombre, mais c'est un caractère, un grand caractère! Ce serment-là me plaît plus que celui d'Annibal. Sais-tu que Shelley, sans même s'en douter, avait bien des rapports

avecrÉvângile? Mais que devient alors ta supposition? que devient Palrocle?

— Ah ! toi aussi tu fais des commentaires et tires des inductions !

— Eh bien , revenons au Fou !

— Non pas encore ; tu n'as pas vu la suite du Serment :

i< Et , à partir de ce moment , avec une ardeur infatigable , j'amassai des connaissances que je tirais des mines prohibées de la Science, où je puisais d'autant plus qu'on me défendait d'y puiser; et même de tout ce que mes tyrans savaient ou enseignaient, je pris soin de ne rien apprendre. Mais, de mon magasin secret, je fabriquai une armure à mailles bien serrées pour mon âme, avant qu'elle dût aller en guerre parmi le Genre Humain. Ainsi le pouvoir et Tespérance se fortifièrent de plus en plus en moi , jusqu'à ce qu'il vint sur mon esprit un sentiment de solitude, une soif qui me consumait. »

— Cruel amour qui vient déranger un si beau plan ! dit la Voix dans l'ombre. Cette soif, nous savons où elle s*étancha. Nous voilà revenus au Fou.

— Non pas. N'as-tu point encore, dans ton Réquisitoire, cette autre question : Pourquoi cet enlèvement qui succède à un premier amour; c'est-à-dire : Pourquoi une infidélité? Je pourrais le répoudre : Il n'y eut point d'infidélité , puisque , suivant ce que rapporte Medwin , un mariage, concerté sans doute par l'ambition du père, fut rompu par la folie du fils. S'il y avait amour de la part de Shelley, il y eut donc pur sacrifice. Mais , pourquoi s'engagea4-il si vite dans de nouveaux liens , qui lui furent si funestes? Ah! voilà la question, et c'est une grave question , dont je ne prétends point te cacher la profondeur. Oh ! avec des hommes comme Shelley, et

Page 1