LIVRE m
comme quelques autres encore, 1 amour n'est pas seulement une passion, une passion humaine, comme on s'imagine; un égoisme à deux^ comme le traitait madame de Staël ; ce qui revient bien vite au pur égoisme , et ce qui amène cette chaîne de chaînons sans cesse brisés dont les romanciers se plaisent à raconter les cassures. L'amour, avec ces hommes, c'est l'amour de l'Espèce, et, en ce sens, c'est l'Espèce aimant , c'est l'Humanité se manifestant par l'amour comme il convient à l'Humanité! Voilà ce que. je voudrais te faire comprendre. Vois cet homme! il est pauvre, il est né pauvre. Malthus lui dit : u Tu n'as pas le droit d'avoir des enfants. » Un ami, à son oreille^ lui dit : « Fais comme nous^ prends une maltresse, sois adultère, mais ne te charge pas d'une famille. )» Et cet homme s'en charge, au risque de tout; il obéit à la Nature, à notre Nature, à notre vraie Nature... Shelley n'était pas un prolétaire, mais il se trouva dans une situation pareille. L'aristocratie s'indigne , parce qu'il a proclamé ce qu'il croit la Vérité. Et vite elle lui dénie ce que la Nature lui demande. — Mais j'ai besoin d'aimer et d'être aimé, ditil. — Va aux courtisanes! lui répond son père. — Je n'irai pas aux courtisanes, je serai époux et père, malgré votis!
— Hélas! hélas! dit la Voix dans l'ombre, il est certain que c'est lui qui avait raison , et que le monde doit être changé.
— Tu le vois, cet acte de Shelley, qui te parut d'abord si révoltant, est la suite de son innocence, de sa pureté ; il a pour cause sa grandeur morale, sa supériorité religieuse; il vient de ce que cet homme étrange y comme tu l'appelles , s'était fait une armure à toute épreuve contre les préjugés et les opinions du monde.
Et maintenant retournons au pauvre Fou, obligé de faire sa confession , comme jadis Abeilard plus coupable que lui, et, comme Abeilard, de déposer dans le sein de ses amis sa triste histoire, pour trouver la paix. Il a invoqué Keats , dont il ne doute pas...
— C'est donc Keats qu'il appelle le compagnon de son. esprit?...
— Oui, c'est Keats... Âh! quand, en 1818, Shélley écrivait cela, qui lui aurait dit que trois ans après il pleurerait Adonaîs, tué du poison à lui-même destiné? Mais c*est l'autre moitié de ses malheurs : n'avons-nous pas assez de celte moitié-ci? Poursuivons. Il a invoqué Keats» il a invoqué ses autres amis. Maintenant il faut parler : comment va-t-il faire ?
« Il faut que j'écarte de mon esprit un voile qui Temprisonne... Le Yoilà déchiré départ en part... Oh ! pâle comme la fiancée qui a fait promesse à la mort, toi fantôme, qui es assis à mon côté, ne suis-je pas blême comme toi? A Tappel du tombeau, je me h&te , invité à ton bal de noce ; je verrai le lugubre amant pour lequel tu m'as trahi, et fait de la tombe ton lit nuptial. Mais sais-tu ?.... à tes pieds je veux être couché, et veillerai sur vous de mon linceul... ainsi : — bien éveillé, quoique mort... Reste encore , oh ! reste, ne t'en va pas si vite... Je ne sais ce que je dis... Écoute mes raisons... Je suis fou, j'ai peur, je délire... Ta n'es plus ici !!! Pâle es-tu, cela ne fait point doute ; mais tu es partie ! ton œuvre est terminée ; je suis laissé seul.
« Pourtant ! est-ce moi qui t'ai attirée vers cette poitrine que, comme un serpent , tu infectes de poison , pour payer la chaleur qu'elle t'a prêtée ? Ne m'as-tu pas cherché pour ton propre contentement? Ton amour n'a-t-il pas éveillé le mien? Je croyais que