‹ La grève de Samarez: poème philosophiqueChapitre 336 sur 436 · LIVRE 111. 33t · texte numérisé non relu

LIVRE 111. 33t

la étais celle qai avait dit : « Voas ne m'embrassez plus jamais^ tf je crains que vous ne m*aimiez plus maintenant ! j> La vérité est que j*ai aimé jusqu'à ma ruine celle qui voudrait volontiers oublier ces paroles ; mais elles s'attachent à son esprit, et ne peuvent point passer.

« Tu dis que je suis orgueilleux ; que , quand je parle , ma lèvre est torturée de crispations qui laissent apercevoir Tesprit qu'elle exprime. Jamais personne avant moi ne s'est humilié comme j'ai fait. Même le ver, par un mouvement instinctif, quand nous marchons sur lui, se retourne, quoiqu'il ne puisse blesser ; et alors , baissant la tête, il s'enfonce dans la poussière, et se tord , comme moi , et meurt. . . — non ; il use une mort vivante d'agonies; pendant que les lentes ombres de l'herbe pointue marquent le^ éternelles périodes, ses angoisses s'écoulent, lentement, sans relâche, lui faisant les moments comme les miens me paraissent être, — chaque moment une éternité !

(c Oh! si tu pouvais ne m'avoir jamais vu!... n'avoir jamais entendu ma voix !... surtout n'avoir jamais souffert la profonde souillure de mon embrassement détesté!... Si tes yeux n'avaieût jamais menti l'amour sur ma facel... Si, comme ce moine maniaque (1) , j'avais , avec mes doigts tremblants , arraché les nerfs delà virilité par leurs racines sanglantes, en sorte que jamais nos cœurs ne se fussent un moment mêlés de cette façon, pour se désunir dans l'horreur! Il n'y aurait pas eu chez toi de ces pensées supprimées et hideuses, comme il en passe à travers nos rêves, mais qui ne peuvent trouver un support dans un esprit pur et honnête. — Avec quels mots ignobles tu les scellas, ces cyniques pensées! Comme on fixe une empreinte sur la cire brû-

(1] Origène.

lante , tu as imprimé ma mémoire sur elles; car j*ai entendu et ne puis oublier ! — elles m'ont été servies Tune après Tautre ces malédictions! Méle-les maintenant toutes ensemble, conune des poisons qui se détruisent l'un l'autre, dans une coupe, et elles feront une bénédiction que tu n'as jamais implorée pour moi : — la mort !

ce C'eût été une cruelle punition pour un homme trës-cruel ( si de tels hommes peuvent aimer], que de faire de cet amour le combustible de l'enfer de l'esprit : haine, mépris, remords, désespoir. — Mais moi dont le cœur boit aussi facilement les larmes d'autrui que le sable de la fontaine boit les gouttes d'eau , qui aimais toutes choses et compatissais à toutes les souffrances, qui pouvais gémir sur des malheurs que les autres ne soupçonnent même pas , voir l'absent avec le télescope de l'imagination , et près du pauvre et de l'opprimé m'asseoîr et pleurer, prêt à suivre le captif jusque dans son cachot ; mot qui suis comme une corde sonore sur laquelle vibrent les oppressions non autrement senties de cette terre, et qui fus pour toi la flamme sur ton cœur, alors que tout autour de toi était froid : — que tu aies fait pleuvoir sur moi ces plaies d'une brûlante angoisse ! . . . Oh ! non ! de telles malédictions sont provenues de lèvres autrefois éloquentes , et aussi d'une trop partiale estime de l'amour. Qu'ils ne se découragent pas ceux qui se livrent à des exploits trop horribles pour avoir un nom désormais; qu'ils ne se découragent pas , s'ils cherchent à corroborer l'exemple qu'ils ont fait de moi ; — car tu m'as regardé d'une façon et d'une autre, et tu as parlé ainsi et ainsi. Je vis pour montrer combien les hommes peuvent souffrir et ne pas mourir.

(( Combien vaines sont les paroles ! Je pense à les supprimer, à ne plus même me parler en secret, m'adressant à mon propre

cœur; — et de mes lèvres les accents plaintifs s'élancent involontaires, et de ma plume les mots coulent à mesure que j'écris , éblouissant mes yeux avec des larmes brûlantes. Ma vue se trouble à regarder ce qui , tracé bien vainement sur ce papier insensible , brûle mon cerveau et le ronge intérieurement, salissant toutes les choses belles, et sages, et bonnes, que le temps y avait gravées. Ceux qui font du mal doivent souffrir; car ils voient, dans ce que leur cœur a fait, un ouvrage selon leur cœur; et ce doit être notre châtiment ou notre récompense. — enfant ! je voudrais que le tien fût disposé à plus de douceur pour nos deux malheureuses existences, pour la tienne surtout; car tu as senti déjà tout ce que tu as perdu , sans que tu aies le pouvoir de désirer que ce qui t'appartint soit encore à toi. Et, comme les

années amènent chacune son convoi funéraire, où figure le fantôme de quelque espérance ou de quelque ami perdu qui la suit comme son ombre, voudras-tu, pourras-tu ne pas incliner ta pensée sur ma mémoire morte ?

a Hélas ! amour, ne me crains pas ; contre toi je ne lèverai pas un doigt par dépit. Est-ce que je ne vis pas, pour que tu puisses avoir une cause moins amère de chagrin? Je te donne des pleurs pour du mépris, et de Tamour pour de la haine ; et aûn que ton sort soit moins désolé que le sort de celui que tu foules aux pieds, je me prive d'avoir recours à ce doux sommeil qui apporte le remède à tous maux. Donc, quand tu parles de moi, ne dis jamais : « Il ne pouvait oublier. » — Que fais-je ici? Je mets dehors toutes les passions humaines, toute vengeance, tout orgueil; je ne pense, ne dis, ne commets rien de mal. Je ne fais que cacher sous ces mots , comme dans de la braise , chaque étincelle de ce qui m'a consumé. Alerte et sombre , la tombe est entr'ouverte ! Comme son toit couvrira mes membres de poussière et de vers , dessus dessous, que de inême l'oubli couvre ce grief!!! L'air se ferme sur mes accents, comme le désespoir sur mon cœur. Que la mort me soit en aide ! »

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