LIVRE m. 33b
à ce sujet : — Combien d'iurortunés , dit-il « sont engendrés à la Poésie par Teffet des maux quils endurent! Ils apprennent en souffrant ce qu'ils enseignent aux a.utres en chantant.
« Si j'avais élé un homme isolé et sans relations J'aurais, dès ce moment, formé quelque projet de ne jamais quitter la douce Venise; car c'était un charme pour moi de caracoler dans une barque sur sa mer solitaire. Et puis la ville est silencieuse; on peut écrire ou lire en gondole, le jour, la nuit, en tenant allumée la petite lampe de bronze , sans être vu , sans être interrompu. Il y a là des livres , des peintures; des moulages de toutes les belles statues qui sont nées sœurs jumelles de la poésie; et tout ce que nous cherchons dans les villes, avec peu de chose qui fasse regretter la campagne. J'aurais pu habiter dans le grand palais de Maddalo ; et son esprit et sa subtile conversation auraient animé les nuits d'hiver, et m'auraient appris à me connaître moi-même; et la flamme du foyer aurait brillé sur nos visages, jusqu'à ce que le jour, commençant à poindre, m'aurait trouvé étonné d'être encore à cette place à cette heure.
a Mais j'avais des amis à Londres aussi. La principale attraction qui m'aurait retenu à Venise était que je cherchais un soulagement à la profonde sollicitude que le maniaque avait éveillée en moi.
« C'était peut-être une idée vaine; mais j'imaginais que si, jour par jour, je le surveillais, et ne le quittais que rarement, étudiant tous les battements de son cœur avec zèle, comme les hommes étudient un art réfractaire pour leur propre avantage ; si , à force de patience , je pouvais trouver une entrée dans l£s cavernes de son esprit, je m'imaginais, dis-je, qu'il ne me serait pas impossible de le tirer de son noir état. En fait d'amis, j'ai eu la main heureuse : pourtant avais-je jamais vu quelqu'un que j'eusse voulu appeler plus volontiers mon ami? et je n'avais encore rien fait absolument pour cela.
tt De pareils rêves d'un bonheur qui n'a aucun fondement
viennent et s*en vont souvent, dans le monde comme dans la solitude, et ne laissent point de trace! Mais ce que je projetai alors fit, pendant de longues années, impression sur mon esprit.
ff Le jour suivant, forcé par mes affaires, je quittai la brillante
Venise.
« Après plusieurs années et beaucoup de changements, j'y retournai. Le nom de Venise et son aspect étaient les mêmes; mais Maddalo était en voyage , bien loin , dans les montagnes de TArménie. Son chien était mort; sa fille était maintenant devenue une femme telle qu'il m'a été donné d'en rencontrer bien peu; une merveille de cette terre, où il y a peu de mérites transcendants, — comme une des femmes de Shakespear. Elle recul avec bonté , et avec des manières plus que courtoises , lami de son père ; et quand je m'informai de l'infortuné maniaque, elle interrogea sa mémoire, et me rapporta, comme elle l'avait entendu dire, la douloureuse histoire : — « Que la santé du pauvre délaissé avait commencé à s'affaiblir deux ans après mon départ; mais qu'alors la dame qui l'avait quitté vint de nouveau. Sa mine avait été impérieuse , mais maintenant elle regardait doux : peut-être le remords l'avait abattue. Sa venue le rendit mieux, et ils demeurèrent ensemble chez mon père; — car je jouai, je m'en souviens, avec le schall de la dame; je pouvais avoir six ans. Hais après tout , elle le quitta.
a — Pourquoi? Elle avait donc le cœur bien dur! Gomment cela finit-il î
(( — Eh! n'en ai-je pas dit assez? ils se réunirent, ils se séparèrent.
« — Enfant ! n'y a-t-il rien de plus?
« — Quelque chose dans l'intervalle, qui marque, comme une médaille pourrait le faire, pourquoi ils se séparèrent, comment ils se réunirent. Pourtant si tes yeux âgés dédaignent de mouiller les rides de tes joues avec les pleurs rappelés de la jeunesse, ne m'interroge pas davantage ; mais laisse les années silencieuses