LOUISE
Après m'ètre ainsi entretenu en moi-même de Cauvet, de Boni, de Gaffney, j'éloignai mes yeux du rivage, et je les portai sur ce grand espace à moitié semé de maisons
isolées et de rues projetées, à moitié occupé par des terrains sablonneux et incultes, avec çà et là un peu de verdure, que bornent au fond le Mont du Collège et le Faubourg de George- Town, à gauche le Fort Régent.
Dans cet espace, combien de toits me rappelaient le séjour de nos compagnons ! Ils sont venus, ils ont passé....
Voilà Colomberie, à l'entrée de la ville : ah ! voilà encore la Mort ! c'est là que mourut celle que j'appelais la sœur de Flora Tristan.
Un jour je descendais des hauteurs de Mont-à-l'Abbé. A Rouge-Bouillon, à l'endroit où une source autrefois jaillit tout à coup et disparut bientôt, — au bord du chemin, auprès d'un de ces tas de cailloux qui servent à ferrer les roules , — à l'ombre du mur d'un grand jardin dont je voyais les arbres suspendre leurs fruits au-dessus de sa tète... c'est là que je retrouvai Louise se reposant avec Julien. Us s'entretenaient amicalement. Us riaient. Oui, elle riait encore.
« Eh bien, me dit-elle, chanterons-nous toujours :
L'amour est plus fort que la guerre!
— « Oui, assurément, et de plus en plus, chère amie, lui répondis-je; car c'est plus nécessaire que jamais.
— «c En attendant, reprit-elle, il faut faire des épigrammes. »
Et elle me dit une épigramme qu'elle venait de faire.
Une morte qui riait et qui faisait des épigrammes !
Une morte! non, j'ai tort. 11 est vrai que sa figure était aussi amaigrie que possible; la peau était collée sur les os ; la maladie et la souffrance en avaient changé la couleur au point qu'elle me parut noire. Mais son front, admirablement beau, était encore mieux dessiné, comme dans