LIVRE il. i
Ahl pauvre Louise, ce qui m'intéresse, ce n'est pas ta fortune illusoire, ni la noblesse de tes aïeux ; ce qui me touche, c'est ce qui te touchait toi-même. Je vois ton être îDDOcent qui cherche la vie nouvelle et ne la trouve pas. Si tu avais pu au moins exprimer en beaux vers tes aspirations généreuses, ton rêve du bonheur universel. Hélas! ton âme était une source vive qui n'a pu s'écouler par aucune issue.... Sais-tu, ma fille, ce qu'il t'aurait fallu ? Non pas notre langue, si difficile à manier, si rebelle à la poésie, qui ne cède qu'à force de travail, seulement à certains grands maîtres, et dans laquelle jamais Dante ni Pétrarque n'auraient pu chanter, avec des formes naturelles, leurs joies ni leurs douleurs; non, mais la langue de les pères, celle qui aurait dû être aussi la tienne, celle dans laquelle Camoëns a dit son amour pour Catherine d'Atayde.
Louise d'Atayde, tu n'as jamais compris ta destinée! Veux-tu que je te l'explique?
Quand nous vivions tous les deux dans ce faubourg de Paris où s'étend un immense cimetière dont les deux entrées reçoivent des milliers de cadavres; — quand nous ne pouvions sortir de nos modestes demeures sans passer près de ces portes où souvent l'ouvrier, enivré de vin frelaté , heurte les couronnes d'asphodèles que de pauvres enfants étalent sur la terre pour les vendre à ceux qui vont visiter l'asile des morts; — dans ce lieu que tu appelais ton cher Plaisance, parce qu'on y voit un peu de verdure, et qu'on peut y respirer quelques fleurs entre les fumées de l'orgie et la fumée du chemin de fer; — Sur cette butte qu'on nomme Mont-Parnasse, où, le dimanche et le lundi, des flots d'hommes, de femmes et d'enfants vont quérir l'oubli des maux dans des tavernes; là enfin où ton
cœor naïf cherchait la poésie à travers la civilisation, et où , rêveur, je cherchais an monde nouveau au delà de cette civilisation, — oh! alors j'avais beau savoir ton nom illustre et ton histoire, je ne découvrais pas la signiflcation de cette histoire symbolique.
Mais maintenant que nous sommes ici^ toi dans la tombe et moi sur ce rocher, l'œil de mon esprit est ouvert, et je vois clairement les influences opposées et diverses qui ont causé ton destin....
J'allais continuer; mais à cet instant, il se passa en moi quelque chose d'étrange. Il me sembla qu'une voix intérieure me disait que le moment n'était pas venu d'avoir cet entretien avec celte morte , — que d'autres que moi lui expliqueraient sa destinée. En même temps, comme lorsque le sommeil vient subitement suspendre nos pensées, ou comme il nous arrive quelquefois, dans le feu de la conversation, d'avoir une idée et de la perdre, ainsi tout à coup le fil de mes idées se rompit, et les mystères que j'allais révéler m'échappèrent.