‹ La grève de Samarez: poème philosophiqueChapitre 66 sur 436 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Suis-je donc, me dis-j^» comme Prométhée, enchaîné sur ce rocher? Au moins les Esprits de TAir et les Filles de rOcéan venaient le consoler, pendant que le vautour lui rongeait le foie. Je vois bien des vautours qui me rongent, mais je ne vois ni Génies de TAir ni Filles de rOcéan.

Bientôt le ciel me produisit le même effet que la mer m'avait produit précédemment. Il n'y a rien qui ressemble autant à la mer qu'un ciel couvert de nuages. Je voyais ces nuages passer au-dessus de ma tète, comme tout à l'heure je voyais les flots se succéder à mes pieds. Le soleil était caché, mais ses rayons flamboyaient dans les éclairoies; et je retrouvais encore là, avec une sorte de terreur, la goutte d'encre des Égyptiens et le miroir magique des Américains.

Je repoussai la vue du ciel, comme j'avais fait celle de la mer. Je fermai mes paupières, et je mis ma main pardessus, pour empêcher la lumière de les pénétrer. Mais alors je vis une foule d'images intérieures, comme il s'en forme sur notre rétine lorsque le sommeil va s'emparer de nous. C'étaient des figures hideuses et grimaçantes.

De dégoût, je rouvris les yeux, et, me redressant avec effort, j'essayai de fuir. Mais je retrouvai la mer devant moi, et je retombai assis.

Avez -vous ^ cher Lecteur, éprouvé de ces moments d'abattement affreux! Ce n'est pas du désespoir; le désespoir a un objet. On est désespéré quand on a perdu ce qu'on aime ; mais on aime encore, bien que ce qu'on aime soit perdu. Ici, le mal, c'est de ne sentir ni bien ni mal. On voudrait un désir, on voudrait une douleur; et on n'a ni désir ni douleur. On vit pourtant, on vit sans objet. L'àmc plane, tout en tombant; elle plane sans air, elle

72r LA GRÈVE DE SAMAREZ.

ii*appuie sur rien, tout lui échappe; elle est seule, elle est elle-même la force qui la précipite et Tabime où elle tombe.

J'étais froid comme ce rocher contre lequel je pressais mes membres. Je n'avais point de pensée, point de sentiment, point de sensation même; car tout était devenu confus, noir, gris. Quand le flot sç retirait, il me semblait que la vie se retirait de moi. Le flot revenait, mais la vie se retirait toujours.

A la fin, je n'y pus tenir. Je dis à la Mer : Que me veuxtu avec tes flots qui roulent sans <îesse? Je dis au Ciel : Jusqu'à quand tes nuages passeront-ils sur ma tète? Et, pour m'arracher au ciel, à la mer, à moi-même, je portai a la fois mes yeux et mes bras suppliants vers le rivage. La vue d'un lieu habité me fit du bien; une pensée salutaire traversa mon esprit. — « Qu'y a-t-il, me demandai-je, au-delà de ce rivage qui tourne? Si je suivais son contour, où arriverais-je? w Je le savais bien, mais je me trailais moi-même comme on traite un enfant qu'on veut distraire. Je me répondis : a J'arriverais à Gorey, le Bourg de César, et à son château de Mont-Orgueil. >»

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