‹ La grève de Samarez: poème philosophiqueChapitre 67 sur 436 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

fit an plaisir de m'y conduire. Alors , des hauteurs de la baie de Sainte-Catherine» au-delà d'un abîme de verdure » j'apercevais Mont-Orgueil, qui se détachait comme une pyramide d'Egypte, ayant à ses pieds, non pas une mer de sable, mais des flots véritables.

Tantôt, je débouchais par la route ordinaire, la route qui passe par Grouville^ et je rencontrais en face de moi une haute muraille de beau granit rouge, tapissée de lierre et couronnée de tours; je voyais le sentier qui mène à la porte par laquelle on franchit cette muraille.

Tantôt, je me figurais que je venais par Sain^-Clément, et j'avais devant les yeux une série d'étages successifs^ en retrait les uns sur les autres : d'abord , le havre et ces grandes barques de pécheurs qui paraissent des coquilles de noix, et qui s'avancent le long de la jetée comme de noires fourmis; — à quarante pieds plus haut, la ville de Gorey, qui n'est qu'un Iqng quai ; — au dessus de ce quai, juste au niveau du toit des maisons, une terrasse plantée de jardins, et bordée par un plateau plus élevé dont on voit les sommets ici nus , et là couverts de moissons: - enfin au fond, et formant un dernier étage, un château semblable à ceux que je rêvais dans mon enfance , quand je lisais l'Arioste.

Comme il se dresse sur un pic tout à fait isolé, cet orgueilleux château , si bien nommé Mont-Orgueil ! comme il se sépare de tout, et comme il tient tout par sa base! Sous prétexte de défendre le rivage , il le barre ; il arrête tout court la petite ville, et il s'avance au loin dans la mer.

Est-ce un rocher, est-ce un château? C'est un rocher transformé en château.

Du côté de terre, quand le rocher n'étaif encore qu'un

1i LA GREVE DE SAMAREZ.

roc^ son sommet dominait et menaçait les collines voisines, du haut d*an large et profond ravin. L'homme s'est emparé de ce poste, pour y construire une plate-forme , afln de faire la garde sur la campagne. Je vois la hampe du drapeau et la guérite de la sentinelle.

Au-dessous de ce sommet , du côté de la mer, le rocher s'échancrait et formait une vallée. C'est dans cette vallée^ comme dans un nid, que l'homme a construit son donjon. Au pied de son donjon, il a mis sa chapelle, où il allait prier Dieu les mains teintes de sang.

Mais le rocher, après s'être creusé ainsi, s'inclinait vers la mer en formant un glacis. Qu'a fait l'homme? Sur une crête de ce glacis il a placé des batteries dont les boulets rasants noieraient les ennemis dans les flots; et derrière, il a creusé l'entrée de sa caverne. Je vois une ceinture de gigantesques blocs qui cachent le chemin couvert rampant autour du donjon.

Enfin, près de toucher les vagues, le rocher s'inclinait encore plus profondément, formant un talus presque vertical : là l'homme n'a rien fait, il n'avait rien à faire; la mer qui ne découvre jamais en ce lieu, le flot qui bat sans cesse, les écueils à fleur d'eau, lui fournissaient un rem* part naturel dont il s'est contenté.

génie de l'homme, que tu es habile pour t'emparer de la Nature ! Mais voyez le singulier effet ! si vous comparez ce rocher-château à tout ce qu'il domine, vous le trouverez grandiose; mais si vous le considérez dans l'ensemble , il vous fera plutôt l'effet d'une chose petite; il est perdu dans l'azur du ciel et dans l'azur de la mer.

Perdu! j'ai tort d'employer ce mot. Il est si peu perdu qu'il occupe toute la scène : ce ciel semble lui appartenir, cettQ mer est a lui ; la ville, il l'a sous les pieds; ces jar-

Page 1