‹ La grève de Samarez: poème philosophiqueChapitre 69 sur 436 · CHAPITRE LI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LI

CE qu'on Éprouve sur la grands tour.

L'effort que je venais de faire pour me retracer cette ancienne forteresse avait comme suspendu ma douleur.

«f Tu demandais tout à Theure où étaient les Esprits de TAir el les Filles de l'Océan envoyés pour te consoler. Ne les vois-tu pas? Contemple donc le spectacle que tu viens d'emprunter à la Nature. Ces formes de la vie ne sontelles pas belles, ravissantes? Mais songe que ton imagination n'est pas celle d'un artiste ; suppose que Hugo, qui a vu souvent ce château, eût voulu le peindre... »

— Oh! me répliquai-je en m'interrompant, avant de ▼oir comment les artistes me consolent, je veux voir d'abord comment la Nature elle-même s'y prend pour me consoler.

Et de nouveau je considérai Mont-Orguêil. — Mais c'est la guerre, me dis-je, que ce château !

— «( Qu'importe ! me répondit une voix en moi-même, ne vois-tu pas que c'est la vie? Tu peux dire de ce rocher ce que tu disais tout à l'heure de celui sur lequel tu es assis : il existait bien des siècles avant que l'homme ne vint sur la lerre. Eh bien, lorsque aucun guerrier n'avait pensé encore à fixer là 3a demeure, que l'homme ne faisait pas

la gaerre à Tbomme, que rhomme n'existait pas, est-ce que la guerre n'existait pas» est-ce qu'elle n'était pas là? Est-ce que la mer ne battait pas ce rocher, et ne cherchait pas à le miner? Est-ce que le rocher ne repoussait pas les flots en les brisant? Est-ce que sa tète ne se dressait pas menaçante, comme si elle défiait la foudre? Est-ce qu'il n'effaçait point par sa taille toutes les collines d'alentour? Qu'a fait l'homme? Il a continué l'ouvrage de la Nature ; il a fait comme elle. Et, maître de ce séjour, il a vécu là, fier, glorieux, heureux! »

A peine cette voix intérieure m'avait-elle dit cela, qu'une pensée traversa mon esprit.

— Oh! m'écriai-je, j'ai oublié quelque chose dans là peinture que je viens de me faire, quelque chose de bien essentiel !

Et, en idée, je montai sur la grande tour qui descend jusque sur la grève, et je songeai à la sensation que j'ai éprouvée chaque fois que j'y suis monté.

Cette tour est placée au point d'intersection de deux baies. On regarde par-dessus le parapet , à gauche: on voit le flot battre le pied du mur, et le rivage fuir en formant une grande échancrure.On regarde à l'autre bout du parapet, à droite : le flot bat le mur, et le rivage fuit.

Derrière soi, on a le sommet des toits du château. A l'horizon devant soi, on voit fuir à gauche les falaises de Normandie, à droite les côtes de Bretagne. Tout fuit, et on se sent dans une double prison ; on est enfermé dans des murailles, et enfermé par les flots.

— Ah! me dis-je, celui qui bâtit cette tour se bâtit à lui-même une prison .

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